Il regardait un homme comme un fait, toute passion comme un chiffre,
toute action comme un nombre, toute vie enfin comme un signe entrant
dans son arithmétique.
Les êtres vivants et les sentiments propres qui les animent ne sont, à
ses yeux de comptable souverain, que les éléments de ses opérations.
C’est lui qui multiplie, qui soustrait, qui divise selon les règles de
sa volonté; et tout finit toujours par une addition. Il faut que la
caisse se fasse, et il y veille d’un soin inflexible. Voilà la
toute-puissance de la raison. Et voici sa faiblesse: le sens du
sentiment lui manque.
Il ne le nie même pas: il s’en sert, et s’en défie; il l’évalue en
titres, il l’estime en monnaie d’échange; et il l’estime peu. Car, il
est vrai, c’est la valeur la plus variable. Elle n’est pas assez sûre,
pour l’Empereur de la valeur: il s’étonne de ces cours forcenés. Tant
qu’il est là, il ne veut pas croire que cette valeur puisse réduire à
rien toutes les autres. Maître de la France, il méconnaît la force qui
la lui a donnée.
Telle est l’origine de ses erreurs les plus grossières, où il était
forcé de persévérer. Avec le pape, un vieillard en prison, qu’il pensait
réduire à la charge de chapelain. Avec le tsar Alexandre, qu’il croyait
avoir séduit au point d’endormir son amour-propre, comme si
l’amour-propre d’un jeune souverain ne sommeillait pas que d’un œil.
Avec les tristes Habsbourg, qui peuvent bien avoir tout perdu dans le
naufrage, mais à qui reste toujours la grosse lippe; et elle se gonfle
de rage, quand il leur faut mettre leur blonde fille dans le lit du
capitaine ligure, qui sent l’ail et l’eau de cologne.
L’empereur pèse les provinces et les royaumes; mais il n’a pas d’assez
fines balances, pour peser les sentiments. Il n’y a pas d’états tenus à
jour pour les passions, comme pour les régiments.