LE DÉPART

Il fallut préparer le départ et obtenir des visas du gouvernement. Lydia

avait déclaré qu’elle ne quitterait la Russie qu’au jour où Savinski

aurait son passeport en règle pour l’étranger. Il était impossible de le

demander sous son nom. Heureusement avait-il le passeport d’Ivan Iliitch

Petrof, courtier en lin, que lui avait remis Spasski. Devait-il essayer

de gagner sous ce nom l’Esthonie voisine? Il y avait à Reval, en ce

moment, des acheteurs de lin pour l’Europe et peut-être le prétexte

serait-il suffisant. Vaudrait-il mieux, au contraire, s’enfuir

clandestinement par la Finlande? Des agences de contrebandiers se

chargeaient de vous faire passer la frontière moyennant une vingtaine de

mille roubles. Lydia était très opposée à ce projet qui lui paraissait

dangereux, alors qu’à Savinski il semblait facile. Elle ne voulait

l’adopter que comme dernière ressource si le visa pour Reval était

refusé. Savinski s’en occupa sans perdre de temps.

Cependant Lydia ne désespérait pas d’obtenir par Séméonof, pour elle et

les siens, un laissez-passer qui leur permettrait de gagner en quelques

heures la Finlande. Le vieux prince, bien que l’amélioration de sa santé

persistât, ne pourrait supporter un trajet plus long. La princesse

vivait dans une grande agitation. Ses malles étaient prêtes et fermées

dès le lendemain du jour où la perquisition avait eu lieu. Elle ne

quittait pas son costume de voyage. Ses relations avec son vieil ami

Vassilief avaient subi un étrange changement. Elle le traitait

maintenant comme un homme sans valeur, comme un être inutile qu’on

tolère auprès de soi, mais dont on n’attend rien. Elle ne lui pardonnait

pas de n’avoir su lui procurer à la gare de Finlande les billets qu’elle

l’avait envoyé chercher. Elle affectait de se désintéresser de lui et

lorsque le pauvre général, qui se sentait oublié dans la fièvre qui

tenait tous les hôtes de la maison, se risquait à demander: «Et que

ferai-je, moi?», elle se bornait à répondre: «Vous n’êtes pas un enfant,

que je sache. Si vous voulez nous suivre, arrangez-vous.» Quant au

prince Serge, il s’entraînait chaque jour à faire quelques pas dans son

cabinet tout en sifflotant une marche guerrière. Il se préoccupait du

sort de Savinski. Lydia, sans lui donner de détails, le rassura.

Savinski serait à Helsingfors deux ou trois jours après eux.

Les bureaux refusant les visas pour l’étranger, il fallut aller voir

Séméonof. Lydia s’y rendit seule.

Séméonof l’écouta avec une bienveillante politesse et ne fit aucune

difficulté pour le visa du prince et de la princesse qu’il tâcherait

d’obtenir du commissaire des Affaires étrangères. La détestable santé du

prince justifiait une cure à l’étranger. Un médecin l’irait voir et

donnerait son opinion. Mais la chose pouvait être regardée comme

acquise.

Lydia éprouvait une étrange sensation à se trouver en face de Séméonof.

Elle avait peine à imaginer, en le voyant, qu’il était un des chefs de

ce terrible parti bolchévique qui répandait la terreur en Russie et pour

qui la vie des gens ne comptait guère. Il était d’une courtoisie

parfaite avec elle, plus encore qu’aux jours de naguère où elle le

rencontrait chez Nathalie Choupof-Karamine. Il était élégant, soigné. Se

pouvait-il que cette main blanche eût signé tant de condamnations à

mort?... Il avait sauvé Savinski... Mais n’était-ce pas lui qui l’avait

fait emprisonner?... Comme il était énigmatique, impénétrable!

Cependant il se montrait fort aimable et il traitait sa visiteuse avec

beaucoup d’égards. Manifestement il voulait lui plaire.

--Je comprends, dit-il, que votre père et votre mère veuillent quitter

Pétrograd et je ferai ce qui dépend de moi pour faciliter leur départ.

Mais vous, Lydia Serguêvna, pourquoi partir?... Si vous étiez une jeune

fille ordinaire, je trouverais naturel que vous ayez peur d’habiter une

ville où l’ordre n’est pas encore parfait, tant s’en faut, où l’on est

mal chauffé et où l’on mange médiocrement. Mais vous êtes bien au-dessus

de ces craintes vulgaires... Vous êtes courageuse, je le sais. On ne

vous effraie pas facilement... Est-ce que vous ne sentez pas le

prodigieux intérêt qu’il y a à vivre en Russie aujourd’hui? Jamais notre

pays n’a été le champ d’une expérience humaine plus passionnante que

celle que nous y tentons. Le monde entier a les yeux sur nous. Notre

fièvre a passé les frontières, gagné l’Europe et franchi les mers. De

cette maladie, une humanité nouvelle va naître. C’est ici qu’elle verra

le jour... C’est la Russie qui en fera cadeau au monde. Jamais la Russie

n’a vécu une heure plus noble et plus émouvante... Pensez à nos grands

hommes, à nos panslavistes, à Dostoievski que vous aimez tant. Ils ont

tous senti qu’il était réservé à la Russie de dire la parole nouvelle

que l’univers attend. Eh bien! cette parole, c’est nous qui l’apportons,

Lydia Serguêvna, et c’est au moment où la Russie est en enfantement que

vous voulez aller vivre une existence facile d’oisifs, à l’étranger, et

cela pour éviter l’inconfort de Pétrograd d’aujourd’hui?... Lydia

Serguêvna, permettez-moi de vous le dire, cela n’est pas digne de vous.

Il tenait à Lydia le langage même qu’elle attendait. Il n’était pas de

jour où elle ne se désolât d’être obligée de quitter la Russie et les

arguments nouveaux que lui apportait Séméonof trouvaient audience en

elle. Aussi suivit-elle ce dernier sur le terrain où il l’appelait et

une vive conversation s’engagea entre eux, à laquelle l’officier prit le

plus vif plaisir.

Mais Lydia revint à son point de départ.

--Mon père est à la fin de ses jours, dit-elle. Il n’aime que moi au

monde; je ne puis le quitter, mais croyez bien, Léon Borissovitch, que

je serai désolée de vivre à Helsingfors. D’abord, je déteste les

Finlandais...

--Bravo! cria Séméonof enchanté, j’entends une vraie Russe... Vous

verrez, Lydia Serguêvna, ce que nous allons faire avec notre armée. Mais

si vous partez...

Il s’arrêta, hésita, regarda Lydia bien en face et ajouta:

--Est-ce que vous aurez vraiment le courage de nous laisser?...

Et, sans lui laisser le temps de répondre, il continua:

--Eh bien, si vous vous en allez, je suis certain que vous reviendrez, à

moins que ce soit nous qui allions vous chercher en Finlande.

Et, tout à coup, il dit:

--A propos, que pense de tout cela notre ami Nicolas Vladimirovitch?

Vous savez que nous ne le laissons pas partir.

Lydia, surprise par cette attaque inattendue, ne put s’empêcher de

rougir. Ce Séméonof était décidément un homme dangereux, elle l’avait

bien jugé dès le premier jour. Comme elle aurait voulu crier la vérité à

Séméonof, qui s’imaginait pouvoir lui plaire! Elle se mordit les lèvres

et se borna à répondre:

--Vous le lui demanderez vous-même, Léon Borissovitch.

Une dizaine de jours plus tard, la famille Volynski avait ses passeports

en règle, Katia elle-même y était portée.

Savinski, cependant, travaillait à obtenir un visa pour Ivan Iliitch

Petrof. L’argent joua un rôle efficace dans les bureaux du commissariat

et, un soir, comme Lydia venait dîner avec lui, il lui montra le papier

officiel qui permettait au courtier en lin de se rendre à Reval. Une

fois là, Savinski n’aurait aucune difficulté à gagner Helsingfors. Par

crainte d’une perquisition, il laissa le passeport dans son appartement

de la Fontanka.

Les Volynski partiraient un matin pour la Finlande. Le même soir,

Savinski prendrait le train pour Reval. Depuis une quinzaine de jours,

il laissait pousser sa barbe, et il avait acheté un pince-nez un peu

teinté, de façon à n’être pas reconnu, s’il rencontrait quelqu’un de

connaissance à la gare ou dans le train.

La veille du départ, au matin, Lydia fut surprise d’être appelée au

téléphone par Séméonof. Le commandant en chef de l’armée du nord

souhaitait un bon voyage et un prompt retour à la jeune fille. Des

ordres étaient donnés à la frontière pour que les formalités leur

fussent facilitées. Séméonof, enfin, pour épargner au vieux prince la

fatigue d’un trajet en traîneau, se permettrait de lui envoyer son

automobile pour le conduire à la gare. Il termina sur cette phrase:

--Je fais en sorte d’être assuré de vous revoir, Lydia Serguêvna.

Que voulaient dire ces mots énigmatiques? Ils inquiétèrent la jeune

fille. Séméonof lui apparaissait comme un être doué d’un pouvoir

diabolique. Jusqu’où pouvaient s’étendre ses machinations

ténébreuses?... Mais dans l’affairement de la matinée, elle n’eut guère

le loisir d’y songer. La princesse accepta comme chose naturelle et due

l’offre de l’automobile. Séméonof n’avait-il pas appartenu jadis à un

des régiments de la Garde? C’était, en somme, un homme de son monde. La

bonne éducation était en dehors et au-dessus des questions politiques.

Lydia passa l’après-midi chez Savinski. Elle ne lui communiqua pas les

dernières paroles de Séméonof. A quoi bon l’inquiéter? Du reste, elle ne

songeait qu’à ce départ du lendemain matin qui, pour trois ou quatre

jours au moins, allait la séparer de son amant. Elle ne pouvait se faire

à l’idée de le laisser seul même quelques heures à Pétrograd. Elle lui

fit promettre de ne pas se montrer de la journée dans les rues; il

devait passer l’après-midi à la Fontanka et, à la nuit, gagner la gare

Baltique. Il ne devait parler à personne dans le wagon et, dès qu’il

serait à Reval, il lui télégraphierait à l’hôtel Kemp à Helsingfors. Ces

détails précis, qu’elle répéta plusieurs fois, n’arrivaient pas à

dissiper son inquiétude. Elle essayait de la cacher à son ami; elle n’y

parvenait pas. Et Savinski, lui-même, voyant devant lui sa belle et

jeune maîtresse, avait le cœur serré à l’idée qu’il la contemplait pour

la dernière fois. Les plus sombres pressentiments les agitaient ainsi.

L’atmosphère, dans le petit appartement, était devenue si chargée qu’ils

le quittèrent presque soulagés lorsque l’heure vint pour Lydia de

rentrer chez elle. Savinski l’accompagna jusque dans sa chambre. C’est

là qu’ils se firent leurs adieux.

Comme il retournait à Aptiékarski Péréoulok, il lui sembla que deux

hommes en civil le suivaient. Il s’arrêta au coin de la Millionnaia pour

allumer une cigarette. Les deux hommes le devancèrent et continuèrent

leur chemin sans paraître prendre garde à lui. Mais, alors qu’il

pénétrait sous sa porte cochère, il crut les apercevoir sur le trottoir

opposé, un peu derrière lui, dans sa rue même.

Le lendemain, il ne sortit de chez lui que vers deux heures. Il eut la

précaution de passer par l’escalier de service et de traverser la maison

qui donnait sur le Champ-de-Mars. Il y avait plusieurs passants sur la

route qui longe le canal, mais il ne remarqua rien de suspect et arriva

sans être inquiété à la Fontanka.

Dans l’appartement, il se précipita à la fenêtre et, de derrière les

rideaux, il regarda le quai. Appuyés contre le parapet, devant des

barques chargées de bois, il vit quelques bateliers qui attendaient des

clients. Le ciel d’hiver était pur, et le soleil déjà bas. La sérénité

du paysage qu’il avait sous les yeux le calma un peu. Depuis qu’il avait

quitté Lydia, il avait une peur constante d’être arrêté, une peur

irraisonnée qui ne le lâchait pas, qui le faisait trembler malgré lui. A

chaque instant, il regardait sa montre. «Encore quinze heures, encore

douze heures, encore dix heures avant d’être à la frontière.» Et, à

chaque minute qui coulait, le temps qui lui restait à vivre en Russie

semblait s’allonger démesurément; il ne pensait à rien; son cerveau vide

n’était occupé qu’à compter les secondes. Vers cinq heures, il prit du

thé et mangea quelque chose. A six heures, par une nuit sombre, il

descendit sur la Fontanka. L’air froid lui fit du bien; ses nerfs se

calmèrent. Il marcha d’un bon pas jusqu’à Nevski et là prit un traîneau

et se fit mener à quelque distance de la gare Baltique. Il ne portait

avec lui qu’une légère valise.

Il franchit à pied les quelques centaines de pas qui le séparaient de la

gare. Une foule de gens se pressaient le long de barrières de bois dont

deux soldats gardaient l’entrée. Il fallait montrer un laissez-passer

pour pénétrer à l’intérieur. Savinski tira le permis dont il s’était

muni et entra sans difficulté. Dans la gare, l’affluence était moins

grande. Le train pour Reval était déjà formé. Il se dirigea vers un

wagon de seconde classe.

Comme il mettait le pied sur les marches, une voix derrière lui dit:

--Nicolas Vladimirovitch...

Instinctivement, il se retourna.

Un homme de taille moyenne, en civil, à la courte barbe blonde, le

regardait.

--Veuillez m’accompagner jusqu’au commissariat de la gare, Nicolas

Vladimirovitch.

Savinski, sans élever une protestation, le suivit.

Après les heures d’angoisse qu’il venait de vivre, il éprouvait une

étrange impression de calme, de détente. Le destin avait parlé.

Une heure plus tard, il était enfermé à la Gorokhovaia. Sa fiche d’écrou

portait: «A soutenu de Pétrograd tous les mouvements d’insurrection

contre la République des Soviets, était en liaison avec Spasski, arrêté

le 1er mars 1919 à la gare Baltique au moment où il essayait de franchir

la frontière, porteur d’un faux passeport.»

V

Quand la terre trembla · 第 56 / 61 题