UNE VISITE

Savinski eut des nouvelles de Spasski. Il vivait secrètement à Moscou, à

quelques pas du Kremlin, organisant une association d’officiers

contre-révolutionnaires. Il envoya un message à Savinski. Il serait pour

quelques jours à la fin d’août à Pétrograd, où il devait absolument le

rencontrer.

Savinski ne le cacha pas à Lydia. Il pensait tout haut devant elle et

l’idée ne lui serait pas venue de lui dissimuler quoi que ce fût. Mais

lorsqu’elle sut que son amant verrait Spasski, elle déclara qu’elle

irait avec lui. S’il y avait un danger dans cette visite, elle le devait

partager. Du reste, Spasski lui était fort sympathique et elle serait

contente de le retrouver. Elle n’ajoutait pas que le sentiment véritable

qui la poussait à faire cette visite était simplement le désir de se

montrer en compagnie de son amant à un ami de naguère et d’afficher

devant lui son bonheur.

Savinski attendait Lydia. Il devait se rendre avec elle dans un

appartement éloigné, de l’autre côté de la Néva, où Spasski était

descendu. Comme il regardait par la fenêtre pour voir si la jeune fille

arrivait, il aperçut un fiacre à sa porte. Le cocher était un vieil

homme à barbe blanche, au nez tout petit. Il sembla à Savinski qu’il le

connaissait. Il fit un effort de mémoire. Où l’avait-il vu?--Ah! à sa

porte même, il y avait deux ou trois jours. «C’est un izvostchik de

l’Okhrana, pensa-t-il soudain. Ils ne sont pas malins, vraiment. Ils

pourraient le changer et ne pas envoyer deux fois de suite le même,

surtout dans une rue aussi déserte que la mienne.»--Mais, en même temps,

l’idée qu’il était de nouveau suivi lui était fort désagréable. Quel

danger encore les menaçait, Lydia et lui? Il faudrait y penser, prendre

des précautions. Ce brusque rappel aux réalités du temps le glaça

pendant quelques minutes.

La venue de Lydia fit rentrer la paix dans son cœur. Ils sortirent

ensemble. Savinski s’adressa au vieil izvostchik:

--Combien veux-tu pour aller à Zabalkanski?

--A quel numéro, barine?

--Je ne sais pas le numéro, mais je connais la maison, dit Savinski.

C’est à peu près au milieu de la Perspective.

--Vingt-cinq roubles pour vous, fit le cocher. Ce n’est pas cher.

--C’est encore trop cher pour un bourgeois comme moi aujourd’hui,

répondit Savinski de bonne humeur. Je prendrai le tramway.

Le fiacre ne répondit pas. Savinski gagna avec Lydia la Millionnaia. Et

cependant que l’izvostchik, au petit trot de son cheval, partait pour le

sud de Pétrograd, Savinski et Lydia, en voiture, se dirigeaient vers la

banlieue nord.

Arrivés près de la rue où ils se rendaient, ils mirent pied à terre pour

gagner la maison convenue. La vue d’un soldat assis à une table dans le

vestibule inquiéta Savinski. La présence de Lydia l’avait jusque-là

empêché de réfléchir à l’imprudence qu’il commettait en mêlant

gratuitement la jeune fille à une aventure qui pouvait être périlleuse.

Mais le soldat ne les regarda même pas et ils montèrent à l’appartement

dont ils avaient le numéro.

Une gracieuse jeune femme leur ouvrit la porte. La présence de Lydia

parut la surprendre. Elle interrogea des yeux Savinski avec embarras. Il

sourit.

--Ne vous inquiétez pas, dit-il, madame est avec moi.

«Madame» plut à Lydia.

Sans répondre un mot, la jeune femme les introduisit dans un salon où

elle les laissa seuls.

C’était une vaste pièce, nue et froide. Dans un angle, une petite table

non desservie montrait que deux personnes avaient déjeuné là.

--Chez qui sommes-nous? demanda Lydia à voix basse.

--Chez de braves gens, pour sûr, répondit Savinski, mais je ne sais

comment ils s’appellent. Notre ami a ainsi plusieurs logements où on le

cache, mais même à moi il n’a jamais dit le nom de ses hôtes... Il a

raison; il joue un jeu dangereux pour lui et pour ceux qui le reçoivent.

A cet instant une porte s’ouvrit et André Ivanovitch Spasski apparut

devant eux. Sa figure énergique s’éclaira d’un sourire joyeux lorsqu’il

vit Lydia. C’est à elle qu’il courut.

--Lydia Serguêvna, dit-il, quel plaisir vous me faites! Vous ne savez

pas combien j’ai pensé à vous. Mais je n’aurais jamais osé vous demander

de venir ici.

En un rien de temps, ils étaient tous trois dans une intimité charmante.

Au début, Savinski disait «vous» à Lydia, mais celle-ci ayant répondu

par le tutoiement, il s’y était rangé aussi et maintenant ils causaient

tous trois comme de vrais amis. Spasski leur expliquait ses projets. Il

avait une organisation de combat sérieuse qui, déjà, avait failli

remporter la victoire dans le soulèvement de Iaroslaf. Perm était entre

leurs mains. Koltchak et les Tchéco-Slovaques les y avaient rejoints.

Toute la Sibérie était libre du joug des Soviets. Il partait retrouver

Koltchak, qui paraissait mal entouré.

--Je voulais vous proposer de venir avec moi, Nicolas Vladimirovitch.

Pétrograd n’offre plus d’intérêt. Il n’y a rien à faire ici. Les Alliés

sont à Arkhangel. Nous nous réunirons à eux. Au printemps prochain, nous

marcherons tous ensemble sur Moscou.

Savinski le retrouvait tel qu’il l’avait laissé, inaccessible à la peur,

avec le même enthousiasme, la même volonté de réussir qu’aucun échec ne

pouvait abattre. Ils parlèrent assez longuement de la situation

actuelle. Spasski insistait pour que son ami acceptât sa proposition.

--Et moi? dit tout à coup Lydia.

--Vous, Lydia Serguêvna, mais vous viendrez travailler avec nous, cela

va sans dire. Un voyage un peu fatigant jusqu’à l’Oural ne vous effraie

pas et les troisièmes classes ne seront pas trop dures pour vous, ni

peut-être une centaine de verstes en télègue. J’ai déjà un passeport

pour Nicolas Vladimirovitch. Il va changer son nom trop connu contre

celui plus obscur de Petrof.

--Je serai Mme Petrova, dit Lydia enchantée.

--Nous mettrons donc que le camarade Petrof voyage avec sa femme.

Ils se quittèrent en prenant rendez-vous à une autre adresse pour le

surlendemain.

* * * * *

Mais le lendemain, comme Savinski déjeunait seul, un soldat vint le

retrouver avec un billet de Spasski,--très laconique: «On sait ici que

je suis arrivé. Je ne puis rester et pars tout à l’heure. Voici votre

passeport. Je vous attends à Perm.--S.»

Le passeport était au nom d’Ivan Iliitch Petrof, courtier en lin, de

Vladimir. Mme Petrova accompagnait son mari. Ce même jour, Savinski alla

remettre le passeport à la domestique de son appartement sur la

Fontanka, qui le donna au chef-gardien et Savinski se trouva avoir ainsi

une double personnalité légale à Pétrograd.

--Il ne me reste qu’à laisser pousser ma barbe, dit-il à Lydia.

--Crois-tu que ce soit nécessaire? fit celle-ci avec inquiétude.

--Hélas! il y a trop de gens qui me connaissent, répondit-il, mais, pour

l’instant, Nicolas Vladimirovitch Savinski peut encore habiter cette

ville.

Quand la terre trembla · 第 52 / 61 题