La vieille Annouchka fit à son maître un accueil touchant. La joie
qu’elle montra à le revoir témoignait de la crainte qu’elle avait
ressentie à le croire perdu. Les soldats, rappelés par un ordre
téléphonique, venaient de quitter l’appartement. Il ne restait d’eux que
l’odeur tenace du cuir de leurs bottes. Pendant que le cuisinier
préparait le déjeuner, elle fit chauffer un bain, déchaussa elle-même
Savinski, lui apporta une robe de chambre.
--Grâce à Dieu, dit-elle, vous voilà en sûreté, barine. Et cette belle
demoiselle aussi, je pense.
--Oui, fit Savinski, grâce à Dieu, elle est sauvée.
Les larmes lui montaient aux yeux.
Après avoir mangé, une fatigue invincible le jeta sur son divan. Il
dormit longtemps, d’un sommeil lourd coupé de rêves affreux. Il revoyait
les jambes maigres, aux genoux osseux, d’une petite fille dans les bras
de sa mère, et la petite fille sanglotait, sanglotait sans fin... Puis
ce fut un homme au nez busqué, trépidant, qui sautillait autour de lui,
exécutant une danse satanique... Et soudain, il s’arrêtait, le regardait
dans les yeux et, d’une voix blanche, demandait: «Voulez-vous me donner
l’adresse de Spasski?» Et, tandis qu’il parlait, les sonneries de quatre
téléphones derrière lui retentissaient sans interruption. Le vacarme
dont elles remplissaient la salle ne cessait pas, faisait bourdonner les
oreilles de Savinski qui était comme cloué sur son divan par les yeux
fixes de cet homme... Tout à coup, il se réveilla, la sonnerie du
téléphone appelait, appelait continûment. Il courut à l’appareil. Un
message de Séméonof le priait de passer vers quatre heures au
commissariat des Affaires étrangères... Il frissonna, se secoua pour
chasser les lambeaux du cauchemar qui restaient accrochés à lui... Il
regarda au dehors. Déjà la nuit venait. Il tira sa montre. Il était
quatre heures moins le quart. Il n’avait que le temps d’aller au
rendez-vous. Mais auparavant il demanda le numéro de Lydia. Où
voulait-elle le voir?... Il ne pouvait être chez lui avant cinq heures.
Et peut-être serait-il en retard. Mais elle l’attendrait et Annouchka
lui donnerait du thé... La voix claire de Lydia au bout du fil
acquiesça.
* * * * *
Vingt minutes plus tard, il était en face de Séméonof dans le grand
cabinet Empire jaune et rouge où, plus d’une fois, il s’était entretenu
avec M. Sazonof. Il y arrivait plein de ressentiment à la fois et de
crainte. L’impudence de ce Séméonof dépassait les bornes. Le faire
arrêter ainsi au milieu de la nuit, cela ne pouvait se tolérer. Mais le
sentiment que Séméonof appartenait à un parti tout-puissant et sans
scrupules l’obligeait à se contraindre. Il fallait patienter encore.
Séméonof se précipita au-devant de lui. Il paraissait avoir perdu cette
réserve glacée dans laquelle il était toujours enfermé. Il manifesta une
colère véritable à l’idée que son ami Savinski avait pu être arrêté
ainsi et mené en prison. Il y avait là l’imbécillité d’une commission
indépendante qui agissait à l’aveugle et voulait faire du zèle. Informé
par Annouchka dès neuf heures, le matin même, il n’avait pas perdu une
minute, avait appelé au téléphone Ouritski qui dormait encore après une
nuit de travail, et lui avait enjoint, sous sa propre responsabilité, de
relâcher Savinski sans perdre un instant.
--J’ai répondu de vous, Nicolas Vladimirovitch, comme de moi-même,
ajouta-t-il avec un pâle sourire... Vous savez toutes mes pensées. Je ne
vous ai rien caché. Vous nous êtes indispensable. Vous travaillerez un
jour avec nous.
La scène fut brève et, lorsque Savinski le quitta, il pouvait avoir
l’impression que son interlocuteur avait joué franc jeu et que sa
position était, dès maintenant, plus sûre. Mais, tandis qu’il regagnait
son appartement, des doutes lui vinrent. «Est-ce encore une comédie? se
dit-il. Savait-il tout à l’avance? N’a-t-il pas machiné lui-même mon
arrestation?... Ne veut-il pas ainsi exercer une pression sur moi et me
faire sentir que je suis dans ses mains?... Et Lydia? Sait-il que Lydia
était chez moi? Il est impossible qu’il l’ignore... Va-t-il se servir de
cette arme-là aussi?» Il remarqua enfin que Séméonof n’avait pas fait la
moindre allusion à ce qui avait motivé l’ordre de perquisition et
d’arrêt. Pas un mot de Spasski! Cela était étrange et donnait à penser.
Ce ne pouvait être par hasard qu’il avait passé sous silence un sujet
d’une telle importance. A ce moment, en pleins pourparlers de paix avec
les empires centraux, la question du Don préoccupait vivement les
commissaires du peuple. Le front de Savinski se plissait. Il allait à
pas rapides, la tête baissée. Il releva les yeux: il était en face de
chez lui. Les fenêtres de son cabinet de travail étaient éclairées.
Lydia était là... Tout fut oublié.
Quelques minutes après, elle était dans ses bras. Les lèvres sur la
nuque de la jeune fille, il respirait le parfum enivrant de la jeunesse.
Une minute comme celle-là ne valait-elle pas d’être payée par les
angoisses de la nuit, par l’odeur âcre de la prison? Il écoutait Lydia
parler. La musique seule de sa voix était un dictame à tous les maux.
Elle racontait son retour chez elle, la joie de retrouver sa chambre,
ses meubles, l’atmosphère pure qui y régnait, et puis le déjeuner en
famille, le grand appétit qu’elle avait.
--Mon père, dit-elle en riant, m’a assuré que je n’avais jamais eu si
bonne mine. Il m’a emmenée chez lui un moment. Ah! si tu savais comme
j’avais envie de lui dire que je suis à toi... Peut-être l’avait-il
deviné... Non, non, ce n’est pas impossible; à la façon dont il me
regarde parfois, j’imagine qu’il voit très loin en moi et des choses qui
doivent rester secrètes... Au fond, il n’a, je crois, qu’un désir: il
veut que je sois heureuse... Comment? Peu lui importe. Il n’a qu’une
peur véritable, c’est que les temps où nous vivons me privent du bonheur
qui m’est dû. Mais tu comprends qu’il ne peut pas dire ce qu’il sent...
Alors, cela va de lui à moi dans des silences où il semble que nous
parlions sans prononcer un mot... Rien que des pensées qui volent,
tièdes, caressantes, muettes... Je n’ai pas osé parler non plus et je
l’ai laissé se reposer... Et puis j’ai dormi longtemps jusqu’à ce que tu
me réveilles... Et me voilà enfin près de toi, dans tes bras, à ma
place. Je t’aime... Je t’ai toujours aimé, ne le sais-tu pas? Te
souviens-tu, la première fois, quand je suis tombée à tes pieds... Tu
m’as relevée; j’étais comme étourdie et tu me soutenais avec tant de
fermeté et de douceur... J’ai vite repris mes sens,--mais faut-il te le
dire? que penseras-tu de moi?--j’ai fait semblant d’être encore sans
connaissance pour rester un moment de plus serrée contre toi... Et puis
je ne t’ai pas vu pendant longtemps! Où avais-tu disparu, méchant?... Tu
étais enfermé chez toi, près des tiens... Ah! je te battrai, je crois,
dit-elle d’une voix changée. Six mois, tu t’es caché; six mois tu m’as
abandonnée... Tu étais heureux, sans doute... Dis, je t’en supplie, dis
que tu n’étais pas heureux sans moi!... (Une douleur véritable faisait
vibrer ses paroles...) Mais enfin, tu pouvais vivre; tu ne me cherchais
pas. Il a fallu que le hasard nous réunît chez Nathalie... Moi j’avais
appris qui tu étais, naturellement... Mais toi, savais-tu même mon
nom?... C’est encore bien beau que tu m’aies reconnue. Tu ne m’avais pas
oubliée, dis?
--Je sentais toujours ton corps souple et charmant dans mes bras,
répondit Savinski.
* * * * *
Il la reconduisit chez elle à l’heure du dîner. La Millionnaia était
déserte. Au coin d’Aptiékarski Péréoulok qui était plongé dans
l’obscurité, un petit groupe de soldats attendait, silencieux, dans la
nuit glacée. Un seul réverbère brûlait et éclaira un instant la figure
souriante de la jeune fille. Les soldats la regardèrent et laissèrent
passer le couple, sans mot dire. Savinski et Lydia, tout occupés qu’ils
étaient l’un de l’autre, ne les virent même pas. Ayant mis Lydia chez
elle, Savinski hésita un instant, puis se décida à aller dîner au club
voisin au lieu de rentrer chez lui. Savinski ne se douta pas qu’il avait
échappé ainsi à une nouvelle expérience de la vie révolutionnaire et,
qu’eût-il repassé seul devant les soldats, il aurait laissé entre leurs
mains son portefeuille, sa fourrure, ses habits et peut-être jusqu’à ses
souliers.
* * * * *
Il s’endormit tard dans les draps où il croyait retrouver le parfum de
Lydia. C’était une odeur légère, presque insaisissable, qui venait et
disparaissait, laissant après elle quelque chose de frais et de brûlant
à la fois, quelque chose de presque palpable qui prenait une forme, puis
s’évanouissait...
Au matin, Annouchka, en lui servant son déjeuner, posa les journaux sur
son lit, et, en manchette, au sommet des colonnes des _Isvestia_, il lut
ces mots: _La Révolution en Finlande. Le Gouvernement bourgeois chassé.
Les Soviets au pouvoir._
D’une main tremblante, il déploya le journal. Les bolchéviques
finlandais, soutenus par les marins et les soldats russes, avaient fait
un coup d’État. Ils étaient maîtres d’Helsingfors et de tout le sud de
la Finlande. Le gouvernement bourgeois avait pu gagner le nord du pays.
Les matins tristes d’hiver à Pétrograd, comment y sentir sa force? Les
plus solides se réveillent affaiblis, sans audace. Ce sont des heures où
la vie reste incertaine au cœur des hommes, sans flamme, comme la
lumière indécise au-dessus de la ville dans un ciel pâle qui se souvient
d’une trop longue nuit et lutte péniblement pour triompher de
l’obscurité. Savinski était atterré.
Sonia, ses enfants dans la tourmente! Sans lui!... Son imagination ne
lui présentait que les images les plus sombres... Des soldats
envahissaient la villa... Ils l’occupaient en maîtres; un désordre
affreux; les pleurs des enfants. Et Sonia jeune et belle, au milieu de
ces forcenés!... Ah! si seulement il s’était hâté davantage! Que
n’eût-il pas donné en ce moment pour la savoir dans la paisible Suède?
Et que faire?... Y aller? C’était son devoir... Mais Lydia?... A
prononcer ce mot, il y eut une révolte en lui. Il ne pouvait abandonner
la jeune fille et même pour un jour la laisser seule sans la prévenir...
Elle avait maintenant des droits sur lui et il sentait qu’il était
impossible de lui annoncer par téléphone qu’il partait pour la Finlande
retrouver les siens à l’heure du danger...
Il s’habilla lentement, en proie aux plus tristes préoccupations. Vers
onze heures, comme machinalement, il se rendit à l’état-major de la
place, car il fallait à présent un nouveau visa pour chaque voyage en
Finlande. Au bureau des passeports, un commis déclara qu’on ne donnait
pas de visa aujourd’hui et qu’on ne pouvait aller en Finlande que pour
affaire de service. Qu’il repassât le lendemain... L’obligation de
différer son voyage soulagea Savinski. Il se heurtait à une
impossibilité matérielle qui lui permettait au moins de vivre en paix
avec sa conscience.
Tôt dans l’après-midi, Lydia était chez lui. Elle était de la plus
souriante et de la plus tendre humeur. Savinski se laissa emporter dans
le monde féerique que ses caresses lui ouvraient. Quand Lydia était là,
il ne pensait qu’à elle. Un instant, comme elle allait partir, il fut
sur le point de lui parler de la révolution en Finlande. «Il sera temps
demain, dit-il, si l’on me donne un visa.» Et il serra sa maîtresse dans
ses bras.
Ils se revirent le soir chez Natacha. C’était la première fois qu’ils se
retrouvaient en public. Savinski désirait et redoutait cette épreuve.
Saurait-il modérer le feu de ses yeux en regardant la jeune fille?
Elle-même aurait-elle la force de jouer l’indifférence? Il entra. La
première personne qu’il vit dans le cercle fut Lydia. Elle avait choisi
de porter la robe noire qu’elle avait eue sur elle en prison, la robe
même que Savinski, deux jours auparavant, avait défaite de ses mains
fiévreuses lorsque Lydia s’était donnée... Un flot de souvenirs monta en
lui; il s’arrêta. La voix de Nathalie Choupof-Karamine le ramena à
lui-même et la phrase qu’elle lui jeta à travers le salon le fit
sursauter.
--Eh bien, Nicolas Vladimirovitch, dit-elle, venez nous raconter vos
impressions de prison.
Savinski avait jugé plus sage de ne pas dire qu’il avait été arrêté et
le hasard propice avait voulu qu’il ne rencontrât à la Gorokhovaia
personne qu’il connût. Qui donc avait renseigné Nathalie? Un nom
immédiatement lui vint à l’esprit: Séméonof. Depuis longtemps il
soupçonnait une intrigue secrète entre la belle Nathalie et le
commissaire bolchévique... Mais que lui avait-il raconté? Avait-il parlé
de Lydia?... Quelque maître qu’il fût de soi, il se sentit rougir.
Instinctivement il regarda la jeune fille qui, comme tous les invités,
avait entendu la phrase fatale. Elle rayonnait de bonheur. Sans doute
l’évocation, surgie en plein salon, de la nuit à la Gorokhovaia
avait-elle pour elle un charme secret... A la voir, il semblait que,
emportée par le désir de confesser une vérité dont elle était fière,
elle fût sur le point de dire: «J’y étais aussi.» Savinski l’en aima
davantage, mais il la prévint, et, ayant repris son sang-froid, il
s’avança vers Nathalie et, sur un ton indifférent, jeta:
--En vérité, cela est si peu de chose que je n’avais pas jugé
intéressant d’en parler. Qui n’a été et qui n’ira passer quelques heures
ou quelques jours à la Gorokhovaia?
Mais Nathalie et ses hôtes voulaient des détails. Il fut obligé d’en
donner. Il fallut tout raconter. Seule Lydia ne posa pas de questions.
Elle écoutait, les yeux fixés sur Savinski, approuvait de la tête comme
pour confirmer l’exactitude de son récit. Au début, Savinski n’osait la
regarder; peu à peu, il s’enhardit; et, levant les yeux sur la jeune
fille, il l’évoquait quelques heures plus tôt dans ses bras. Elle était
là devant lui, vêtue d’une robe qui la couvrait toute et ne laissait
voir que ses bras encore un peu maigres et la naissance de sa poitrine.
Mais, pour Savinski, la robe tombait: Lydia n’était plus vêtue que de
linge fin qui cachait à peine ses seins purs... Il hésitait maintenant
sur le choix des mots, revenait sur des choses déjà dites et,
finalement, s’arrêta court.
Nathalie manifestait une vive curiosité.
--Vous êtes le premier de notre cercle qui ait été arrêté, dit-elle.
C’est un grand honneur.
--Je l’aurais laissé volontiers à d’autres, répondit Savinski d’une
façon assez bourrue. Je pense que ceux qui voudront éviter pareille
aventure feront bien de passer la frontière.
Nathalie se moqua de lui. Pourquoi était-il si noir? La situation
présente avait déjà duré au delà de tout ce qu’on aurait pu prévoir. Qui
aurait imaginé les bolchéviques conservant le pouvoir trois mois? Ils
avaient pu réussir leur coup en trompant des simples d’esprit. Mais,
aujourd’hui, l’ouvrier d’usine et le dernier des moujiks avaient compris
qu’ils n’avaient apporté que la ruine; ils s’effondreraient subitement
comme était tombé Kerenski...
--A moins que les Allemands ne viennent régler leurs comptes,
interrompit Ivan Choupof-Karamine. C’est la solution la plus probable.
Savinski n’écoutait plus. Il manœuvrait pour se rapprocher de Lydia. Il
ne fut seul avec elle que pendant quelques secondes.
--Si tu savais, murmura-t-il, ce que je donnerais pour t’emmener chez
moi!...
* * * * *
Le lendemain matin, comme il se trouvait une fois de plus en proie aux
idées grises et que les préoccupations qui l’avaient bouleversé la
veille redevenaient vivantes en lui, il eut la surprise de recevoir,
vers dix heures, une lettre de sa femme apportée par un chef de train de
la gare de Finlande. Sonia lui écrivait que la révolution n’avait amené
aucun trouble chez eux; les petites villes de villégiature, entre Wiborg
et la frontière, n’avaient pas été touchées. Les administrations
bolchéviques finlandaises semblaient ne pas vouloir inquiéter la
population bourgeoise. Les trains circulaient comme à l’ordinaire. En
somme, pour l’instant, il ne devait se faire aucun souci. Elle espérait
qu’un jour prochain, ses affaires étant réglées, ils passeraient tous
ensemble en Suède. La lettre était écrite sur le ton calme que Sonia
apportait en toutes choses; elle était affectueuse, ouverte, franche et
droite ainsi qu’à l’ordinaire.
Savinski, en la lisant, sentait l’émotion grandir en lui. Quelle femme
admirable était la sienne! Il semblait qu’elle eût été créée pour lui
éviter toutes difficultés et toutes peines. Maintenant il respirait à
l’aise. Grâce à Dieu, les siens n’étaient pas en danger. Il pouvait
donc, sans se condamner lui-même, rester à Pétrograd... Un post-scriptum
attira son attention. «Tu peux me faire passer une réponse par le
porteur de cette lettre. C’est un homme sûr. Sa femme et ses enfants
habitent à côté de chez nous et je m’occupe d’eux.»
Savinski fit entrer le chef de train qui attendait dans la salle à
manger.
--Vous pouvez prendre une lettre pour ma femme? demanda-t-il.
--Certainement, Votre Honneur, répondit l’homme. Je repars ce soir, à 11
heures. Si Votre Honneur veut préparer une lettre, je passerai la
chercher vers 8 heures.
--Je vous attendrai, dit Savinski. Venez sans faute.
Resté seul, Savinski se mit à marcher de long en large dans son cabinet
de travail. Longtemps, il ne fit qu’aller et venir, fumant des
cigarettes. Lorsqu’il s’arrêta, sa résolution était prise et il se mit à
son bureau. Il écrivit une lettre à sa femme. Il lui envoyait les
passeports pour elle, ses enfants et la femme de chambre, visés pour la
Suède et l’Angleterre. Il la suppliait de profiter des quelques jours de
calme qui restaient encore devant elle (l’exemple du début pacifique de
la révolution russe était là) pour gagner Abo et, par le service des
traîneaux sur la glace, le port des îles Aland où l’on s’embarquait pour
Stockholm. Voyage facile avec brèves étapes. En trois jours, sans
fatigues et sans risques, ils seraient en sûreté. Il lui remettait une
double lettre pour les directeurs des banques où il avait ses fonds en
Suède et à Londres. Elle serait ainsi à l’abri du besoin. Lui-même la
rejoindrait à la première occasion. Pour l’instant, la frontière était
fermée, mais cela n’était que temporaire. Grâce à ses relations au
commissariat des Affaires étrangères, il obtiendrait dans peu de temps
un visa pour l’étranger. (Emporté par le mouvement de sa pensée,
Savinski écrivit cette phrase sans faire de retour sur lui-même.) Elle
pourrait lui donner de ses nouvelles par la valise suédoise. Il se
servirait de la même voie pour lui faire tenir des siennes. Les temps
étaient tels qu’il ne pouvait engager une discussion sur un projet
mûrement pensé et il comptait sur elle pour l’exécuter sans délai. Sa
lettre était affectueuse et tendre, mais impérative. Il fut occupé
ensuite à régler les questions matérielles, pour assurer à sa femme la
libre disposition de sa fortune. Tout cela le mena jusque bien après le
déjeuner.
Lorsque tout fut terminé, il resta à réfléchir, enfoui dans un fauteuil.
Il se sentait plus léger. C’était comme s’il respirait maintenant l’air
plus pur, plus subtil d’une autre planète. Tout s’arrangeait d’une façon
inespérée. Sa femme et ses enfants seraient à l’abri des coups du sort.
Pas un instant il ne songea aux dangers qu’il courait à Pétrograd.
Pétrograd était, en ce moment, la seule ville du monde qui pouvait lui
donner le bonheur. Il y restait maître de sa vie, dont un dieu favorable
venait de tourner une page...
Un coup de sonnette retentit. Lydia arrivait.