LE RÉVEIL

La nuit, le repos, deux respirations alternées dans le silence de la

nuit. Si ce n’était le bruit léger de ces souffles qui scandent le

silence, on pourrait croire qu’il n’y a plus de vie dans les deux corps

qui sont étendus là, tant le sommeil où ils sont ensevelis est profond.

L’obscurité les enveloppe et maternellement berce ses enfants. Ils

dorment, l’un à côté de l’autre... Et soudain Savinski sent une

impression étrange sur ses yeux, quelque chose qui irrite et gêne; il

entr’ouvre les paupières, les referme aussitôt, les rouvre... La chambre

est inondée de lumière; l’électricité brûle dans le plafonnier et, près

de lui, la vieille Annouchka qui lui touche l’épaule.

--Barine, il y a une perquisition chez nous, murmure-t-elle à son

oreille.

Tout de suite, comme à la lueur d’un éclair, Savinski vit l’avenir

proche s’ouvrir devant lui: l’abîme. Une perquisition, un mandat

d’arrêt, Lydia compromise dans l’affaire, arrêtée peut-être, menée en

prison avec lui, cette petite dans l’horrible promiscuité des geôles

bolchéviques! Et en outre l’affreux scandale qui retentirait de tous

côtés, chez le vieux prince, plus loin encore en Finlande où Sonia

l’attendait...

--Je me lève, dit-il à voix basse à Annouchka.

Lydia dormait toujours. Rien ne pouvait déranger son innocent sommeil.

Elle était allongée, le bras droit sous la tête, ses cheveux défaits en

désordre autour d’elle; l’épaule un peu frêle sortait nue de la chemise

qui, entr’ouverte, laissait voir un jeune sein délicatement fleuri.

Savinski, tandis qu’il s’habillait hâtivement, la regardait. L’angoisse

lui tenaillait le cœur... Eût-il été seul, l’aventure était déjà

dangereuse, mais y mêler cette enfant! Fallait-il la réveiller?...

Pourrait-il éviter qu’on l’arrêtât?... Mais, en tout cas, le commissaire

chargé de la perquisition entrerait dans la chambre... Il alla vers

elle, se pencha sur le lit, la prit dans ses bras, la baisa sur le front

et sur les lèvres. Elle répondit à son baiser, murmura sans ouvrir les

yeux un «je t’aime», voulut se retourner pour reprendre son sommeil.

--Lydia, dit Savinski, Lydia, ma petite âme, il faut te réveiller...

La tête de la jeune fille roula sur l’oreiller; elle revint à elle et

demanda:

--Qu’y a-t-il? Est-il tard déjà?

Elle regarda les fenêtres qui restaient sombres.

--Mais c’est la nuit encore; il faut me laisser dormir.

--Mon cher cœur, dit Savinski, il y a une perquisition ici. Il faut te

lever... J’espère que tout se passera bien; en tout cas, tu ne cours

aucun danger... Habille-toi, Je suis obligé de passer à côté... A tout à

l’heure.

Il la serra contre sa poitrine. Elle mit les bras autour du cou de

Savinski comme pour ne pas le laisser partir. Il les dénoua doucement et

sortit de la chambre. Il passa par le cabinet de travail, regarda sa

montre. Elle marquait quatre heures... Il avait tout son sang-froid: «Le

diable emporte les gens qui choisissent une heure pareille pour une

visite domiciliaire», se dit-il. Il entra dans la salle à manger, il y

avait là une dizaine de personnes, presque tous des gardes rouges en

uniforme de soldats, baïonnette au canon, et deux civils. Il reconnut le

président du comité de la maison, un architecte à la maigre moustache,

au teint maladif, qui avait ses bureaux sur la cour. La seconde personne

en civil se détacha du groupe, vint à lui et se présenta fort poliment:

«Alexandre Ivanovitch Zoubof, commissaire à la Section des recherches

pour la contre-révolution.» Il lui tendit un papier jaune imprimé, muni

de plusieurs cachets. D’un coup d’œil, Savinski le lut. Ordre était

donné de perquisitionner chez Nicolas Vladimirovitch Savinski et de

l’arrêter, ainsi que toutes personnes présentes dans son appartement...

Songeant à Lydia, il sentit ses jambes se dérober sous lui et dut faire

un grand effort pour cacher son trouble. Il s’appuya à la table.

--Je suppose que ce papier est légal, dit-il. Mais peut-être y a-t-il

une erreur?... Puis-je téléphoner à Léon Borissovitch Séméonof?

Le commissaire s’inclina et, sur un ton de voix très déférent, répondit:

--Je crains, Nicolas Vladimirovitch, que la chose soit inutile. Vous

serez sans doute interrogé aujourd’hui à la Gorokhovaia et, à ce moment,

si vous le jugez nécessaire, Léon Borissovitch pourra intervenir. Mais

nous ne dépendons pas des Affaires étrangères...

Le commissaire avait les manières d’un homme bien élevé. C’était,

probablement, un ancien employé de la police secrète du tsar, entré au

service des bolchéviques. Il était rasé de frais, portait une courte

moustache sur une lèvre un peu bouffie et s’exprimait avec élégance. Il

n’avait pas trente ans. Savinski eut un instant l’espoir qu’il pourrait

arranger avec lui l’affaire de Lydia. Il comprendrait, sans doute, la

situation, et il ne devait pas être insensible à l’idée d’obliger un

homme tel que lui.

--Je voudrais vous parler une minute, dit-il à demi-voix, d’une question

assez délicate.

L’autre s’inclina.

--A vos ordres, fit-il, et il suivit Savinski qui l’entraînait vers

l’entrée du cabinet de travail.

A ce moment, un second personnage, en uniforme celui-là, se détacha du

groupe des soldats et vint se joindre à eux. Le commissaire civil, sans

montrer d’embarras, le présenta:

--Le lieutenant Ivanof, dit-il.

Savinski, habitué à regarder les hommes et à les juger, prit sa mesure

d’un coup d’œil. Il était convenablement habillé et avait l’allure d’un

officier de carrière. C’était un jeune homme aussi. Il se tenait droit,

les épaules effacées. «Il a appartenu à l’ancienne armée, pensa

Savinski, je puis réussir encore.»

--Messieurs, dit-il en souriant, c’est d’une affaire personnelle que je

veux vous entretenir. Vous comprendrez tout de suite. Ce n’est pas aux

fonctionnaires du gouvernement, qui remplissent ici leur devoir...

--Très pénible, je vous assure, Nicolas Vladimirovitch, très pénible en

vérité, intervint le commissaire civil en s’inclinant.

--Oui, reprit Savinski avec plus d’assurance, c’est à des hommes que je

m’adresse, d’homme à homme... Le fait est que je suis ici, aujourd’hui,

dans une situation assez particulière... Cela peut arriver à chacun de

nous, à vous comme à moi... J’ai une femme, à côté, une toute jeune

femme qui est venue me voir et que j’ai gardée cette nuit, car les rues

ne sont pas très sûres, comme vous savez... Elle ignore tout des choses

politiques, c’est une enfant encore... Elle n’a pas vingt ans,

voyez-vous... Maintenant, je puis vous donner ma parole d’honneur

qu’elle n’est en rien mêlée à ma vie, qu’elle ne sait rien de ce que je

fais, et qu’en réalité c’est la première fois, aujourd’hui, qu’elle est

entrée dans mon appartement... Mes domestiques, si vous voulez bien les

interroger sur ce point, pourront vous confirmer la vérité de ce que je

vous dis... Les choses étant ainsi, messieurs, je vous supplie de la

laisser libre... Vous comprenez, sans que j’en dise davantage, de quoi

il s’agit... Et je vous assure que je n’oublierai jamais le service que

vous me rendrez...

A mesure qu’il parlait, il avait peu à peu perdu le sang-froid qu’il

avait au début. L’émotion à laquelle il était en proie faisait vibrer sa

voix.

Les deux commissaires parurent partager son émoi, et le civil plus

encore que le militaire. Tandis que Zoubof hochait la tête

approbativement, l’officier eut un demi-sourire presque respectueux pour

faire comprendre qu’il lui était, en effet, arrivé d’être en bonne

fortune et que c’étaient là choses sur lesquelles un homme ayant vécu

savait fermer les yeux. Cependant, lorsque Savinski eut terminé, un

grand embarras se peignit sur leurs figures. Ils s’écartèrent un instant

et commencèrent à discuter. La conversation se prolongeait. Évidemment,

ils se heurtaient à un obstacle difficile à surmonter. Ils revinrent à

Savinski.

--Vous pourriez peut-être nous dire le nom de la personne qui est chez

vous? dit le commissaire civil avec un peu de gêne.

--Je préférerais le tenir secret, répondit Savinski, il s’agit de

l’honneur d’une femme, vous comprenez...

--Je comprends, je comprends, fit l’officier, cependant...

--En tout cas, nous pourrions interroger votre domestique, suggéra

Zoubof, qui paraissait fort désireux de faire preuve de bonne volonté.

Annouchka fut appelée. Les deux commissaires lui posèrent des questions.

La vieille servante répondit avec simplicité et assurance. Elle n’avait

jamais vu la jeune femme qui avait dîné chez son maître. C’était elle,

Annouchka, qui ouvrait toujours la porte. Cette jeune femme n’était pas

encore venue à l’appartement. Cette déposition parut faire impression

sur les deux commissaires. Cependant, seuls, ils recommencèrent à

discuter. Savinski avait, à ce moment, la certitude que la chose était

arrangée. Il respirait librement. Que lui arriverait-il? Il ne s’en

souciait pas. Seule Lydia importait. Les commissaires s’approchèrent, de

nouveau, de lui. Cette fois-ci, ce fut l’officier qui parla.

--Il nous paraît, Nicolas Vladimirovitch, que la question est, en effet,

fort délicate. Notre ordre est formel... Nous prendrions une grande

responsabilité en ne l’exécutant pas à la lettre... Cependant,

peut-être, pour vous obliger... dans les circonstances actuelles... Mais

il va sans dire, n’est-ce pas, que vous nous garderiez le plus grand

secret... Personne ne doit le savoir, pas même les soldats qui sont

ici...

On voyait les soldats dans la salle à manger par la porte restée ouverte

et Savinski, la poitrine gonflée de joie, n’osa pas serrer la main de

ses interlocuteurs. Du reste, à cette seconde même, un incident nouveau

se produisit qui modifia, hélas! la situation de fond en comble. Lydia

entra rapidement dans le cabinet de travail. Elle était dans un comble

d’anxiété et, depuis un quart d’heure qu’elle était prête, se rongeait à

se demander ce que signifiaient ces interminables conciliabules. N’en

pouvant plus, le cœur déchiré, elle se décida à rejoindre son amant.

--Que se passe-t-il? Que veut-on faire de toi? demanda-t-elle, avant que

Savinski, atterré, pût l’arrêter.

Il lui parut que le sol s’ouvrait sous ses pieds. L’entrée de la jeune

fille avait fait sensation. Les deux commissaires, interdits, la

regardaient fixement. La beauté de Lydia, l’éclat de ses yeux,

l’indifférence qu’elle montrait pour tous les gens réunis dans

l’appartement, l’unique préoccupation qu’on lisait sur son visage pour

le sort de Savinski, les laissaient stupéfiés d’admiration. Les soldats

eux-mêmes s’étaient rapprochés de la porte du cabinet de travail et

leurs regards curieux ne quittaient pas la jeune fille.

--Très pénible, murmura le commissaire Zoubof, lorsqu’il revint à lui,

très pénible, en vérité... Je crains, dit-il à voix basse à Savinski,

qui avait été obligé de s’asseoir sur la table et qui gardait dans sa

main la main de Lydia, je crains que nous ne soyons obligés d’exécuter

notre ordre dans sa rigueur.

Savinski ne répondit pas. Il sentait la main de Lydia qui serrait la

sienne. C’était une étreinte que rien ne pourrait défaire. Il eut

l’impression qu’il irait avec elle jusqu’à la mort.

La perquisition commença. Le bureau fut fouillé. On n’y trouva rien. Ici

Savinski était tranquille. Il n’avait pas un papier compromettant. Du

reste, depuis que Lydia était près de lui, il avait recouvré son calme.

Il avait l’impression d’assister à un spectacle où il ne tenait aucun

rôle. Ses nerfs, après tant de secousses, étaient insensibles. Il

regardait avec curiosité les deux commissaires poursuivre leurs

recherches. Ils s’y montraient assez maladroits. «Ils ne savent pas leur

métier, pensa-t-il d’abord. Autrefois la police travaillait mieux.» Ils

ne trouvèrent même pas une somme importante en billets de banque que

Savinski avait cachée sous un coin du tapis qu’il avait décloué. Il y

avait plus d’une centaine de mille roubles en billets anciens. Mais leur

maladresse, à la regarder de plus près, lui parut jouée. Oui,

manifestement, ils faisaient semblant de chercher avec zèle de façon à

n’être pas dénoncés par les gardes rouges, mais ils voulaient aussi que

Savinski ne fût pas leur dupe.

Ce jeu l’amusa un instant.

Soudain une idée lui vint. Peut-être pourrait-il encore sauver Lydia qui

se tenait étroitement serrée contre lui et dont le souffle frais

effleurait sa joue.

--Messieurs, dit-il, avez-vous à cette heure-ci à la Gorokhovaia un chef

responsable avec qui entrer en communication?

--Sans doute, Nicolas Vladimirovitch, sans doute, répondit le

commissaire Zoubof. Notre chef, le camarade Ouritski, doit être encore à

la préfecture. En réalité, notre travail se fait surtout de nuit.

--Eh bien, alors, voudriez-vous être assez aimable pour lui exposer, par

téléphone, le cas particulier dans lequel je me trouve? L’affaire

pourrait être arrangée ainsi et je vous garderai une longue

reconnaissance de votre bonne volonté...

Les commissaires consentirent, mais l’officier fit remarquer qu’il

faudrait transmettre le nom de madame...

Lydia écoutait depuis un instant sans arriver à comprendre de quoi il

s’agissait. Il y avait là un mystère qu’il fallait percer.

--Vous voulez mon nom, leur dit-elle, le voici sur une pièce

d’identité...

Elle leur tendit une pièce officielle où son nom, son âge, sa résidence

étaient portés...

Zoubof se mit au téléphone et, en un clin d’œil, eut la communication

avec la préfecture à la Gorokhovaia. Il commença à exposer la demande de

Savinski... Lorsque Lydia vit de quoi il s’agissait, elle se leva

aussitôt et, s’adressant à son ami avec une extrême agitation, elle lui

dit à voix basse:

--Quoi, Nicolas, on t’arrête... Je croyais qu’il ne s’agissait que d’une

perquisition... Es-tu en danger? Que va-t-on faire de toi?

--Il ne s’agit pas de moi, chère petite, fit Savinski. Oui, on va me

mener en prison, mais tu sais que cela arrive à beaucoup de braves gens

aujourd’hui; j’y serai deux ou trois jours, puis on me relâchera. Cela

est sans intérêt, mais c’est de toi que je me préoccupe. L’ordre est si

sottement conçu que toute personne trouvée dans mon appartement doit

être arrêtée aussi. Et quand même tu serais libérée presque tout de

suite, je voudrais t’éviter cette horrible prison...

Il n’en dit pas davantage, déjà Lydia s’enflammait:

--Puisque tu vas en prison, j’y serai avec toi...

Un débat s’engagea entre eux, Savinski voulant lui persuader qu’elle lui

serait mille fois plus utile en restant libre, mais Lydia se butait à

l’idée de ne pas le quitter. Pendant leur entretien qui se faisait à

voix basse, on entendait des bribes de conversation de Zoubof au

téléphone:

--Oui, camarade Ouritski... Je comprends. Dix-huit ans... Ah! ah!...

charmante, oui... C’est pour cela que je me suis permis de vous

appeler...

Et soudain, il raccrocha le récepteur, se gratta la tête, et, se

tournant vers Savinski:

--Rien à faire, dit-il, il faut aller à la Gorokhovaia, mais pour vous,

Lydia Serguêvna, il est probable que vous n’y resterez pas longtemps.

Il fut bien étonné de voir que le visage de la jeune fille montrait la

plus grande satisfaction.

Cependant il restait à perquisitionner dans les autres pièces de

l’appartement. Les soldats, las d’attendre, avaient gagné la cuisine. La

fatigue prenait peu à peu Savinski et Lydia. Ils ne parlaient pas.

Savinski était plongé dans de noires réflexions; pour l’instant, Lydia,

plus jeune, ne songeait qu’à lutter contre le sommeil. La vieille

Annouchka le vit; elle eut pitié d’elle et s’approcha de la jeune fille:

--Je vais vous préparer à déjeuner, dit-elle. Vous n’aurez pas

grand’chose à manger là-bas. J’ai allumé le fourneau, le café sera prêt

dans un instant...

Elle caressa le bras de Lydia et retourna à son travail. Quelques

moments plus tard, elle revint, apportant du café chaud, du pain et du

beurre. Savinski invita les commissaires à déjeuner avec eux et l’on

improvisa ainsi un repas matinal. A peine à table, Lydia se mit à

dévorer des tartines. Elle but coup sur coup deux grandes tasses de

café. Elle était soudain, sans qu’elle pût s’en expliquer la raison, si

heureuse que sa bonne humeur devint contagieuse et arracha Savinski à

ses préoccupations. Quant aux deux commissaires, ils étaient radieux.

Jamais, dans l’exercice de leurs fonctions, ils n’avaient rencontré

pareille bonne fortune. La conversation, grâce à Lydia, fut animée; il

n’y avait là ni chasseurs bolchéviques, ni proie bourgeoise. Il n’y

avait que des êtres humains réunis par le hasard de la vie et qui

trouvaient fort agréable, après une nuit quasi-blanche, de s’asseoir à

une table et de se restaurer.

Il fallut pourtant partir. Il était passé six heures. Avant de quitter

la maison, Savinski donna l’ordre à Annouchka de téléphoner dès neuf

heures chez Séméonof pour lui faire savoir qu’il était en prison à la

Gorokhovaia. «Vous ne parlerez que de moi», lui dit-il.

Ils sortirent. Deux soldats furent laissés dans l’appartement, à la

grande indignation d’Annouchka, qui redoutait les vols probables.

Une automobile attendait à la porte. L’obscurité était encore complète

et le froid vif. Les deux commissaires, avec beaucoup de politesse,

installèrent Savinski et Lydia dans le fond de la voiture et s’assirent

sur le siège de devant.

A travers une ville morte, ils arrivèrent en quelques minutes à la

Gorokhovaia.

Quand la terre trembla · 第 44 / 61 题