Le lendemain matin, à la lumière grise du jour d’hiver qui entrait par
ses fenêtres, elle n’osa pas regarder sa décision en face; elle ne lui
jetait que des coups d’œil comme en passant. Oui, ce qu’elle avait
décidé était toujours là devant elle; il n’y avait rien de changé; elle
ne revenait pas sur le parti qu’elle avait pris. Mais il valait mieux ne
pas rester à contempler un but si éblouissant qu’il vous aveuglait. Elle
était certaine d’y arriver un jour. Mais quand? comment? Il était
impossible de le prévoir et de dresser un plan. Cependant elle éprouvait
une impression fort agréable de paix avec elle-même. Elle goûtait un
repos délicieux.
La nourrice Katia allait et venait, un peu courbée, dans la chambre.
«Elle n’est pourtant pas âgée, se dit Lydia. Elle n’a pas cinquante ans.
Comme les femmes vieillissent vite! Elles ont quelques années à elles,
et puis c’est la fin...»
--Katia, Katia, appela-t-elle. Pourquoi te tiens-tu courbée ainsi?
Katia vint à elle. Elle hocha la tête.
--J’ai attrapé des douleurs, ma petite colombe.
Tout en parlant, elle sourit de sa grande bouche et découvrit ses
mâchoires où manquaient plusieurs dents.
--Combien te reste-t-il de dents? demanda avec intérêt Lydia allongée
dans son lit, les deux mains passées sous sa tête.
--Mais je ne sais pas, ma petite âme, dit la nourrice, je ne les ai
jamais comptées. Il m’en reste assez pour ce que j’en fais.
--Eh bien, moi, j’en a vingt-huit, Katia: elles sont solides et je puis
mordre très fort, si je veux. Regarde.
Elle dégagea un de ses bras, l’approcha de sa bouche qu’elle ouvrit
toute grande et mordit dans la chair tendre à pleines dents. Lorsqu’elle
lâcha prise, on voyait dessinées en petits carrés rouges deux rangées de
dents régulières sur la peau blanche.
--Mais tu es folle, Lydotchka, ce matin!
Et la nourrice, prenant le bras de sa maîtresse, le frotta doucement.
--Écoute, nourrice, dit Lydia, raconte-moi l’histoire d’Ivan le Simple,
mais seulement à partir du moment où il arrive au château où est
enfermée la princesse. Il y a là un passage que j’aime beaucoup. Tu
sais, quand la fille du roi est sur la tour et regarde vers l’orient. Te
souviens-tu des mots?
--C’est ainsi, dit Katia: «Ivan, ayant fait encore du chemin, vit devant
lui un riche palais d’or et de cristal d’où venait une musique divine
qui le plongeait dans l’extase. Il découvrit que, sur le sommet de la
plus haute tour, une jeune fille d’une beauté merveilleuse jouait du
luth... Elle regardait attentivement du côté où était Ivan, car sa
vieille nourrice en mourant lui avait dit: «Ne pleure pas. Ne t’afflige
pas. De là-bas (elle montrait de la main l’orient) viendra un homme
hardi, et glorieux, et russe, qui te délivrera...»
--Nourrice, interrompit brusquement Lydia, quel âge avait Ivan le Simple
quand il épousa la fille du roi?
--On ne le dit pas dans l’histoire, mon enfant. Il était tout jeune,
sans doute. Peut-être avait-il vingt ans.
--Vingt ans! fit Lydia avec véhémence, vingt ans! Épouser un homme de
vingt ans! C’est horrible... Je n’y avais jamais pensé quand tu me
racontais ce conte... Et, maintenant, je ne l’aime plus.
* * * * *
Ce même jour, vers cinq heures, Savinski vint la voir après avoir passé
chez le prince. Elle le reçut, cette fois-ci, dans une petite pièce
attenant au salon où sa mère et le général Vassilief discutaient avec
gravité sur des minuties. On entendait le murmure continu de leurs voix
qui se mêlait au chant monotone du samovar. Avant même de se rencontrer,
Lydia et Savinski étaient inquiets et énervés. Savinski, depuis
plusieurs jours, avait l’impression qu’il marchait sur un terrain
dangereux; mais rien ne lui aidait à reconnaître les endroits où il ne
fallait pas appuyer. Il redoutait une nouvelle saute d’humeur chez
Lydia. Comment l’éviter? Il y réfléchissait encore au moment de la
revoir. Mais, lorsqu’il fut en face d’elle, il éprouva une telle joie à
la retrouver qu’il ne pensa plus à rien d’autre. Pourtant, il évita de
parler de la Finlande et du départ prochain de sa femme. Il lui semblait
avoir compris que toute allusion à un voyage était insupportable à son
amie. Était-ce parce qu’elle savait ne pouvoir quitter la Russie? Lydia,
de son côté, fut au début charmante comme à son ordinaire. Elle raconta
à Savinski les mille riens de sa vie. De lord Douglas, il ne fut pas dit
un mot. Ils parlèrent d’abord légèrement de toutes choses. Mais, peu à
peu, un malaise s’éleva entre eux. Savinski s’en rendit compte assez
vite. Ils semblaient qu’ils fussent possédés tous deux par un peu de
fièvre; il y avait un rien d’affectation dans le ton presque indifférent
qu’avait adopté Lydia et il sentait sous cette surface unie un courant
de pensées secrètes et tumultueuses. Il y avait certains silences,
certains regards, du reste aussitôt détournés qu’aperçus, quelque
mouvement brusque de la tête, deux mains qui ne pouvaient rester
tranquilles.
A constater ces signes de nervosité chez la jeune fille, Savinski se
troubla lui-même. A son tour, il montra de l’agitation, de l’inquiétude.
Finalement, n’en pouvant plus, il se leva. Elle se leva aussi, sans
réfléchir. Il se rapprocha d’elle, prit ses deux mains entre les siennes
et lui dit:
--Qu’avez-vous, Lydia Serguêvna? Que se passe-t-il? Ne suis-je pas votre
ami? N’avez-vous plus confiance en moi? Je ne comprends rien...
Elle le regarda longuement, sans répondre. Ses yeux avaient une fixité
inquiétante et, soudain, Savinski les vit se remplir de larmes.
Il ne put supporter ce spectacle. Sans songer qu’on pourrait le voir du
salon voisin, il attira Lydia dans ses bras et, au comble de
l’agitation, il lui disait les paroles sans suite avec lesquelles on
apaise la douleur des enfants et des femmes.
--Lydia, Lydotchka, ma chère petite Lydia, je vous en supplie...
Calmez-vous. Voyons, voyons, pourquoi ce gros chagrin? Vous pleurez!
Est-ce parce que vous savez que les larmes vous rendent plus belle
encore?... Là, là, cela va mieux... Dites-moi ce qui vous peine... Non,
ne pleurez plus... je ne puis le supporter. Vraiment, si vous pleurez,
je me mettrai à pleurer aussi... Voyez, le beau spectacle que nous
donnerons...
Et, tout en lui parlant à mi-voix, il la pressait contre lui et, au même
temps où, bouleversé, il essayait de la consoler, le contact de ce corps
flexible et charmant lui causait une étrange sensation de plaisir à
laquelle il avait peine à s’arracher. La chaleur de Lydia, sa fièvre
semblaient passer en lui, couler à travers ses veines. L’émotion fut si
aiguë qu’il faillit en perdre la tête. Il eut encore la force de
repousser doucement la jeune fille et de l’asseoir dans un fauteuil.
Dans le salon voisin, le murmure des voix continuait à bruire comme
l’eau d’un ruisseau qui descend une pente rapide.
Lydia s’essuya les yeux et se reprit. La crise était passée. Bientôt
elle put parler et dit:
--Vous êtes bon, Nicolas Vladimirovitch... Il faut me pardonner encore
une fois... Je ne sais pourquoi je suis nerveuse à ce point ces
jours-ci... Ne croyez pas que je sois une petite fille. J’ai beaucoup
réfléchi; j’ai pensé longtemps, trop longtemps... C’est cela qui m’a
fait mal, mais je crois que c’est fini maintenant et que je ne serai
plus jamais ridicule comme je l’ai été aujourd’hui.
--Oui, oui, fit Savinski, nous sommes tous malades, voyez-vous, Lydia
Serguêvna; ce sont les temps qui veulent cela. Moi-même, je suis effrayé
quand je vois ce dont je serais capable... Oublions ce qui vient de se
passer, mais, si vous êtes assez bien, pouvez-vous me confier la cause
de votre chagrin?
La jeune fille réfléchit un instant.
--Je crois, fit-elle, que je puis vous dire l’essentiel... Je ne sais
pourquoi cela m’a pris si brusquement, mais j’ai eu la sensation
horrible que j’étais seule au monde.
Savinski eut un sursaut et allait répondre. Elle le prévint.
--Vous me direz que j’ai mes parents. Mais, Nicolas Vladimirovitch, mes
parents ont fait leur vie. La mienne est devant moi et je ne vois pas
clair; je ne vois rien, un grand isolement, et plus loin le vide. C’est
une idée affreuse...
Elle se tut et Savinski resta longtemps silencieux. Que pouvait-il
donner à cette jeune fille palpitante? Pourrait-il être le compagnon de
cette enfant à travers l’existence? Il était âgé, il n’était pas libre.
Il n’avait rien à lui offrir. Le sentiment de son impuissance à soulager
cette douleur l’accabla.
--Chère petite, dit-il enfin, vous êtes très jeune. Il faut prendre
patience. Les choses ne seront pas toujours ainsi. Pour traverser ces
temps difficiles, vous savez que vous pouvez compter sur moi, que je
suis votre ami. Cela n’est pas grand’chose, évidemment, mais enfin...
Lydia l’interrompit vivement.
--Je sais tout cela, je sais que vous m’aimez vraiment. Mais, vous
aussi, votre vie est faite, vous avez votre femme, vos enfants...
Et, de nouveau, elle parut agitée. Savinski, accablé, ne trouvait que
répondre.
A ce moment, la princesse traversa le salon et adressa la parole à
Savinski. Le repas allait être servi. Voudrait-il partager avec eux un
médiocre dîner de révolution?
Savinski refusa. Déjà il ne supportait plus d’être avec Lydia en
compagnie. Il avait été si loin dans son intimité avec elle que seul le
tête-à-tête pouvait le satisfaire.
* * * * *
Lorsqu’il revit Lydia, elle paraissait avoir oublié l’émouvante scène
qui les avait rapprochés l’un de l’autre. La seule différence que
Savinski put remarquer fut une nuance de sérieux dans toute sa façon
d’être, quelque chose de plus volontaire, comme si elle avait arrêté un
plan auquel elle était décidée de se tenir. De lord Douglas, il n’était
plus question entre eux. De Finlande, il parla une fois seulement sans
nommer ni sa femme, ni ses enfants, mais pour dire qu’il avait encore
des affaires à y régler. Les nouvelles qu’on en recevait étaient
mauvaises. On avait l’impression d’être à la veille d’une crise. Lydia
laissa passer ces explications sans y répondre.
Pendant quelques jours, ils ne purent sortir ensemble. Un matin--la
veille ils ne s’étaient pas vus--elle l’appela au téléphone. D’abord, il
eut de la peine à reconnaître sa voix. Le timbre en était changé et
l’accent. Il le lui dit et lui en demanda la cause. Elle répondit sur un
ton plus ouvert. Elle n’était pas libre dans l’après-midi, mais s’il
dînait chez lui ce soir, elle lui téléphonerait vers sept heures, pour
causer avec lui un moment.
--Je dîne seul chez moi, dit Savinski, et j’attendrai votre téléphone.
Mais comment passerai-je la journée sans vous voir?
--Bah! répondit-elle, nous nous verrons demain, Nicolas Vladimirovitch.
Et à ce soir, en tout cas; j’aurai quelque chose à vous dire.
De nouveau la voix redevint grave. Savinski voulait continuer la
conversation. Mais déjà Lydia avait raccroché l’appareil.