UN INCIDENT

Il passa Noël à Pétrograd. Il avait vu longuement le vieux Lamshof, de

la Deutsche Bank. L’entretien avait été si intéressant qu’ils s’étaient

donné un second rendez-vous pour la veille même de Noël. Il y avait là

une occasion unique de savoir ce qu’étaient les intentions des

Allemands, quelles vues ils avaient sur les bolchéviques, comment ils

entendaient vivre avec eux, et surtout pendant combien de temps ils les

laisseraient au pouvoir. Car il n’était pas douteux pour Savinski que

l’existence de Lénine et de Trotski était entre les mains des Parques de

Berlin. Il fit donc passer un message à sa femme pour lui dire que des

affaires le retenaient, mais qu’il serait auprès d’elle et de ses

enfants la veille du jour de l’an. Il lui écrivit sur le ton le plus

amical. Il était plein de tendresse pour elle. Maintenant qu’il en

aimait une autre, il sentait avec plus de force que jamais les liens

d’amitié qui l’unissaient à Sonia. La figure de sa femme lui

apparaissait d’une noblesse rare. Il avait en elle une entière

confiance. Elle était toute bonté. Il aurait voulu lui dire les

sentiments nouveaux qui l’agitaient. Il ne pouvait avoir qu’elle comme

confidente. Il y eut un souper d’une quinzaine de personnes chez

Nathalie. On but du champagne et la gaieté fut grande. Cette fois-ci,

Nathalie, qui s’était aperçue d’une froideur croissante chez lord

Douglas à son endroit, et du plaisir qu’il prenait à s’entretenir avec

Lydia Serguêvna, mit cette dernière près de Savinski. Celui-ci pensait

être rajeuni de vingt ans. Mais même alors avait-il ce goût prodigieux à

la vie qu’il se sentait maintenant, cette exaltation qui prenait sa

source au plus profond de lui? Son passé, sur lequel il ne jetait qu’un

regard indifférent, lui paraissait terne, sans couleur. La jeune

enchanteresse, qu’il avait à son côté, lui avait versé un élixir par

quoi le monde entier était revêtu de beauté. Il regardait avec

indulgence les gens qui l’entouraient. Le lord Douglas lui-même lui

paraissait charmant. Cet Antinoüs de Thulé ne gardait aucune rancune à

Lydia du refus par lequel elle avait répondu à sa demande. Sans doute ne

le tenait-il pas pour valable? Sans doute pensait-il gagner sûrement,

avec les cartes qu’il avait en main, la partie engagée. Il riait et

plaisantait avec la jeune fille et Savinski n’en prenait nul ombrage. Et

même lorsqu’il s’agit de raccompagner Lydia chez son père, Savinski le

vit partir sans émoi avec elle, tant la certitude était forte en lui

qu’une fille comme Lydia n’épouserait jamais cet homme d’une race si

différente de la sienne.

* * * * *

Quelques jours plus tard il y eut entre Lydia et lui un incident qui lui

parut incompréhensible. Ce fut un coup si brusque qu’il en resta

ébranlé. Voici comment les choses se passèrent. Il était sorti avec la

jeune fille pour faire des courses sur Nevski et, comme ils passaient

devant un magasin de jouets, ils y entrèrent. Il avait des cadeaux à

acheter pour ses enfants à l’occasion de la nouvelle année. Jusqu’alors

Lydia avait été de l’humeur la plus gaie et même la plus tendre. Dans le

magasin, il parut à Savinski qu’elle était préoccupée. Il fut assez

longtemps à choisir ce qu’il voulait. Lydia ne parlait pas. Lorsqu’il la

questionnait, elle répondait par monosyllabes et Savinski était

incapable de comprendre la raison de ce brusque changement.

Le hasard voulut qu’à ce moment le lord Douglas parût dans le magasin.

Lydia fut aimable avec lui. Lord Douglas, riant et léger à l’ordinaire.

Il s’intéressa aux jouets que Savinski examinait. Il lui demanda des

nouvelles de sa femme et le félicita de l’avoir installée en Finlande,

quoique Pétrograd fût une ville bien curieuse en ce moment-ci. Savinski

lui présenterait ses hommages quand il la verrait.

Savinski le remercia et dit:

--Je passerai le jour de l’an avec eux. Je pars après-demain.

Puis il se remit à regarder les jouets qu’on lui apportait. Un instant

après, Lydia dit à haute voix à lord Douglas:

--Voulez-vous me ramener jusque chez moi? Il se fait tard et j’ai un

rendez-vous.

Douglas, enchanté, acquiesça. Lydia s’avança alors vers Savinski, lui

tendit la main et dit:

--Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, je suis désolée de vous quitter,

mais je suis en retard. A bientôt, n’est-ce pas?

Elle prononça ces phrases du ton mondain et conventionnel sur lequel les

eût dites Nathalie Choupof-Karamine elle-même et sortit sans que

Savinski, dans l’extrême de son étonnement devant une manœuvre si

imprévue, ait pu la retenir. Il ne sut que balbutier quelques phrases

banales. Déjà elle était partie, laissant Savinski décontenancé en face

d’une rangée de poupées russes, aux joues hautement enluminées, qui le

regardaient de leurs yeux fixes.

Que se passait-il en Lydia? Comment expliquer ce mouvement subit

d’humeur? Comment admettre qu’après ce qui avait été dit entre eux elle

l’eût quitté délibérément pour aller vers le lord Douglas? Qu’était ce

rendez-vous dont elle n’avait pas parlé? Savinski admettait qu’il se

trouvait incapable de comprendre l’âme de cette jeune fille. Il était

perdu sur des terres inconnues... Que savait-il des femmes, après tout?

Une longue période de mariage l’avait séparé du monde. Sa femme était

sans complications, sans feintes, sans détours. Il lisait en elle comme

en un livre ouvert et jamais il n’avait eu à se poser des questions à

son sujet. La simplicité de son caractère, l’égalité de son humeur ne

laissaient place à aucune énigme. Elle était sa femme d’abord, et ne

serait jamais à aucun autre; puis elle était la mère de ses enfants. Et

il avait vécu quinze ans auprès d’elle dans un comble de tranquillité

sentimentale, toute son activité étant prise par les grandes affaires

qu’il avait à manier... Avant elle, de vingt à trente ans, il avait eu

mainte aventure. Il était alors très beau garçon, assez en vue, et il

vivait dans une société aussi éloignée des principes puritains que la

Nouvelle-Angleterre l’est des terres russes. Il avait connu des succès

dont il ne s’était pas glorifié parce qu’ils ne lui avaient rien coûté

et des ruptures qui ne lui avaient laissé que l’agréable sensation d’une

liberté retrouvée après avoir été perdue quelques semaines ou quelques

mois... Il ne s’était jamais placé en présence de problèmes compliqués.

Les équations qu’il avait eu à résoudre n’étaient pas de celles qui

demandent un effort intellectuel. Aussi se trouvait-il stupide devant le

mouvement capricieux de Lydia. Que fallait-il y voir? Il y réfléchit

longuement. L’avait-il blessée de quelque manière involontaire? Il

s’examina. Non, il avait conscience de ne l’avoir heurtée en rien.

Avait-elle deviné que les sentiments de Savinski envers elle n’étaient

pas ceux de l’ami qu’il prétendait être? Cette idée avait quelque chose

de séduisant et Savinski s’y attarda. Avait-elle pris ainsi conscience

de sa force, du pouvoir qu’elle avait sur lui, et, comme toute autre

femme, voulait-elle immédiatement en abuser? Même si la première de ces

hypothèses était vraie, il fallait, pour que la seconde fût admissible,

supposer une Lydia bien différente de la jeune fille dont il portait

l’image chérie en lui. Ces idées contradictoires se heurtèrent longtemps

dans la tête douloureuse de Savinski. Il renonça à trouver une réponse à

un problème si difficile et décida de questionner un jour prochain Lydia

avec la simplicité qui était entre eux.

Mais les choses tournèrent de telle façon qu’il ne put la voir avant son

départ pour la Finlande. Elle était, lui fut-il répondu au téléphone,

légèrement souffrante et obligée de garder le lit. Il lui écrivit un

billet pour lui souhaiter une bonne année et lui dire au revoir. Il

serait rentré à Pétrograd le 2 ou le 3 janvier. Il n’eut pas de réponse.

Il n’en avait pas demandé, il est vrai, mais il fut désappointé de n’en

pas recevoir. La veille du jour de l’an, il partit de bon matin par le

premier train. A la frontière, une difficulté s’éleva. Le commissaire

bolchévique déclara que les visas anciens n’étaient plus valables. Il

fallait maintenant un visa des Affaires étrangères apposé dans une forme

qu’il lui indiqua. Et de nouveau Savinski sentit qu’il était inutile

d’essayer de forcer la consigne. Il était fort exaspéré pourtant. Il

pensait à la déception de sa femme et de ses enfants. Il lui semblait

qu’il les trahissait en ne passant pas avec eux le jour de l’an. Un

officier, qui était employé au bureau des passeports et qui avait

appartenu à l’ancienne administration impériale dans le même poste,

connaissait depuis longtemps Savinski. Profitant d’un moment où le

commissaire bolchévique, qui était un grand diable de matelot de

Cronstadt aux yeux farouches, s’était absenté, il dit à Savinski qu’il

allait à Pétrograd en automobile pour affaire de service et qu’il

l’emmènerait volontiers. Il n’y avait qu’une trentaine de kilomètres. Si

tout allait bien, ils seraient là avant midi et peut-être Savinski

pourrait-il avoir son visa au commissariat des Affaires étrangères de

façon à prendre le train du commencement de l’après-midi. Pour éviter

d’éveiller la susceptibilité du chef de poste, Savinski l’attendrait un

peu plus loin sur le chemin.

Savinski laissa ses bagages à la douane et s’en fut attendre

l’automobile. Un quart d’heure plus tard, ils roulaient lentement sur la

neige tassée de la route dans la direction de Pétrograd.

Le compagnon de Savinski était un homme intelligent et agréable. Il

avait gardé sa place pour ne pas mourir de faim et, en outre, il pouvait

rendre à la frontière bien des services à ses anciens amis. Du reste,

quand il en aurait assez, il passerait le fameux pont de bois qui sépare

la Finlande de l’empire. Ils eurent une longue conversation en français

pour éviter d’être compris par le soldat qui conduisait la voiture.

Savinski apprit ainsi une nouvelle qui l’intéressa fort. L’officier, par

suite d’un hasard heureux, se trouvait être assez exactement renseigné

sur la force et les projets du parti communiste en Finlande. Il n’était

pas douteux que les bolchéviques finlandais eussent trouvé un appui, de

l’argent et des armes en Russie; des émissaires de Lénine et de Trotski

faisaient constamment la navette entre Helsingfors et Pétrograd, et,

d’après certains renseignements, on pouvait s’attendre, dans la seconde

quinzaine de janvier, à un coup d’État des extrémistes qui

renverseraient le faible gouvernement bourgeois. L’officier ne mettait

pas en doute leur succès. Cela donna beaucoup à réfléchir à Savinski. Il

avait les siens en Finlande. Quelle serait leur sécurité si le parti

rouge était au pouvoir? Ne faudrait-il pas les faire passer à

l’étranger? Mais Sonia accepterait-elle de partir sans lui?... Et puis

il avait des fonds importants dans plusieurs banques d’Helsingfors. Il

fallait les en retirer, car les banques finlandaises subiraient la même

fortune que celles de Russie.

Au commissariat des Affaires étrangères, il eut la chance de rencontrer

dans un couloir Séméonof. Celui-ci le reçut de la façon la plus aimable

et lui demanda à quoi il pouvait lui être utile. Savinski lui expliqua

qu’il avait été arrêté à la frontière de Finlande. Séméonof aussitôt

devint sérieux.

--Nous ne donnons plus de visas, dit-il. Il y a eu des fuites. Des gens

ont profité du désordre des bureaux finlandais où, comme vous savez,

nous gardons nos agents, pour passer en Suède.

--Mais je n’ai pas l’intention d’aller en Suède, dit Savinski vivement.

--Je n’en doute pas, répondit Séméonof avec l’ébauche d’un sourire. Je

suis persuadé que vous avez d’excellentes raisons de ne pas quitter

Pétrograd...

Il s’arrêta un instant et reprit sur un ton de voix un peu différent:

--Ne serait-ce que pour continuer vos utiles entretiens avec Lamshof.

«Il sait tout ce que je fais, pensa Savinski. Il y avait une allusion à

Lydia dans la première partie de sa phrase.» Un sentiment de colère

monta en lui. Il se domina et dit avec insistance:

--Je vous assure que je ne partirai pas. Mais j’ai les raisons les plus

graves pour aller en Finlande où sont ma femme et mes enfants... J’ai

l’intention de les envoyer en Angleterre pour l’éducation de mon fils et

je suis sûr que vous ne me refuserez pas de viser leur passeport.

--Oui, dit Séméonof, je comprends, pour l’instant les écoles anglaises

sont meilleures que les nôtres.

Il réfléchit un peu.

--Je vous donnerai votre visa, Nicolas Vladimirovitch, oui, je vous le

donnerai, et, si vous me rapportez le passeport de votre femme et de vos

enfants, je m’engage à le viser pour la sortie de Finlande... Mais,

n’est-ce pas? nous parlons ici d’homme à homme; puis-je avoir la

promesse que vous rentrerez à Pétrograd dans les premiers jours de

l’année? Nous aurons à causer, voyez-vous; une conversation avec un

homme de votre valeur est toujours précieuse pour moi.

Savinski, fort exaspéré, donna la promesse demandée. Le même soir, il

était chez les siens et rassurait Sonia dont l’inquiétude avait été

grande à ne pas le voir arriver dans la matinée.

Il eut beaucoup de peine à lui persuader de lui remettre son passeport

pour avoir le visa de sortie.

--Je ne veux pas quitter la Finlande, disait Sonia avec force. C’est

déjà beaucoup que j’accepte de ne pas rentrer à Pétrograd près de toi.

Si nous partons, partons ensemble. Pourquoi ne restes-tu pas ici? Nous

tenterons notre chance à Abo.

Savinski allégua l’engagement qu’il avait pris de retourner à Pétrograd.

Du reste, les relations qu’il avait avec Séméonof le mettaient à l’abri

de tout danger. Et puis, à ce moment, qui savait ce qu’allaient faire

les Allemands? Peut-être dans un mois occuperaient-ils Pétrograd et y

apporteraient-ils au moins l’ordre et la sécurité. En attendant, comme

la situation en Finlande pouvait, d’un jour à l’autre, devenir

dangereuse, il suppliait sa femme, pour le salut de ses enfants, d’aller

l’attendre à Stockholm. Un homme seul trouverait toujours moyen d’y

arriver, dût-il franchir la frontière nuitamment. Sonia finit par se

laisser convaincre, mais, malgré l’empire qu’elle avait sur elle-même,

elle ne put cacher sa tristesse.

Le 2 janvier, Savinski l’emmena avec lui à Helsingfors où il avait à

voir ses banquiers. Il y régla ses affaires au mieux. Ils déjeunèrent en

tête-à-tête à l’hôtel Kemp. Sonia restait sérieuse et Savinski essaya en

vain de l’égayer. Ces dernières heures passées avec celle qui avait été

la fidèle compagne de sa vie pesaient lourdement sur son humeur aussi.

Il allait rentrer à Pétrograd. Qu’arriverait-il de lui? Jamais l’avenir

n’avait été aussi incertain. L’image même de Lydia était obscurcie.

Comment la retrouverait-il? La sagesse n’était-elle pas de rester auprès

des siens? Il ne pouvait s’arracher aux pressentiments sombres qui

pesaient sur lui. Et, lorsqu’il partit le lendemain, la séparation leur

fut déchirante à tous deux.

* * * * *

Cependant Lydia attendait Savinski. Il avait dû rentrer ce jour même,

tard peut-être. Il aurait pu être là, la veille déjà. Qu’est-ce qui le

retenait en Finlande? Lydia marchait de long en large dans sa chambre.

Par moment, ses sourcils se fronçaient; des rides se dessinaient sur son

front pur. Elle ne se décidait pas à se coucher. Elle savait que le

sommeil la fuirait. Elle allait ainsi de la fenêtre à son lit, de son

lit à la fenêtre. Au-dessus de Pierre-et-Paul, des étoiles brillaient

claires dans le ciel noir d’hiver. Tant de calme là-haut, tant de

trouble dans cette petite chambre!... Elle s’arrêta enfin; elle était

lasse, elle aurait voulu mourir. Et soudain l’expression de son visage

se modifia. Elle murmura: «Oui, je le ferai.» Ses yeux étincelaient, sa

face changeante prit une expression de triomphe. «Je le ferai», dit-elle

encore une fois en baissant les paupières. Elle avait retrouvé le calme.

Lentement elle se déshabilla, se coucha, et s’endormit aussitôt,--car,

quelle que fût la violence de la tempête qui l’avait agitée, elle

n’avait encore que dix-huit ans, et, à cet âge-là, il n’est pas de

soucis que la nuit ne calme.

Quand la terre trembla · 第 39 / 61 题