On était aux jours les plus courts de l’année et la nuit était déjà
venue quand Savinski fut introduit dans le petit salon que le prince
Serge ne quittait plus. Il était à son ordinaire dans son fauteuil, un
châle sur les épaules, un autre sur les jambes. Savinski fut frappé de
son extrême maigreur; ses yeux brillants de fièvre étaient enfoncés sous
les arcades sourcilières; sa main droite, qui reposait sur le bras du
fauteuil, était pâle et décharnée; les ongles allongés semblaient
appartenir déjà à un cadavre. «C’est la fin, pensa Savinski, en le
voyant. Lydia n’aura plus que moi.» Déjà il avait oublié le lord
Douglas.
Le prince se tourna avec difficulté vers l’arrivant.
--Je suis heureux de vous voir, dit-il d’une voix basse...
Une quinte de toux le secoua. Quand elle fut passée, il sourit
douloureusement.
--Je suis fichu, fit-il. Me voilà revenu d’Andalousie. C’est dommage...
Quel beau pays! On y sent l’Arabie encore, l’odeur des épices vous
remplit les narines quand le vent du sud fait monter la poussière des
chemins... Je suis très sensible aux parfums, Nicolas Vladimirovitch.
C’est peut-être à cause de mon grand nez... Vous avez remarqué, mon
cher, que je n’ai pas un nez russe... Une de mes grand’mères doit avoir
aimé quelque Circassien, là-bas, au bord de la mer Noire, où il fait
chaud... A certains moments, il me semble que je sens encore dans mes
veines la chaleur de l’Orient... Croyez-vous qu’on ait vécu déjà sur
cette terre? Si oui, j’ai été un Maure de Boabdil à Cordoue, près du
Guadalquivir que l’été met presque à sec entre ses rives brûlées. Je me
souviens, je me souviens... Et notre Pouchkine descendait d’un
Abyssin...
Il parlait avec peine, s’arrêtant parfois pour avaler sa salive. Il
divaguait un peu, tout en monologuant. Il avait oublié la présence de
Savinski. Il renifla.
--Ici, ça sent le moisi; nous vivons dans la pourriture. La Néva, elle,
n’est jamais à sec. Elle est toujours gonflée d’eau, cette mâtine...
C’est un fleuve impérial; il n’y a rien de pareil au monde... Mais c’est
un fleuve russe, énorme et stérile; il coule dans un marais. Il a fallu
la folie de Pierre le Grand pour entasser des montagnes de pierre dans
ces solitudes humides!... Quelle aberration!... Mais pour moi, il n’y a
plus qu’un empire, l’empire des morts... Vous vous souvenez du vers de
La Fontaine: _Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts._ Ah!
ah!... mes pieds y sont déjà entrés; ils n’en ressortiront plus... Et je
les suis lentement...
Il rit, et son rire amena une crise de toux prolongée. Un domestique
apportait du thé. Le prince revint à lui, tendit une cigarette à
Savinski, en prit une et dit:
--Je vous demande pardon de mes radotages. C’est l’air de Pétersbourg
qui m’a empoisonné. Racontez-moi les nouvelles, Nicolas Vladimirovitch.
J’ai quelque chose à vous dire, oui, quelque chose de très important,
mais tout à l’heure... tout à l’heure, quand nous aurons pris le thé...
Savinski le mit au courant de la situation telle qu’il la voyait. Il ne
fallait pas douter que les bolchéviques ne s’affermissent au pouvoir.
Les négociations de paix allaient grand train depuis que Trotski
lui-même était parti pour Brest-Litovsk. A l’intérieur, le désordre le
plus complet; la ruine dépassait l’imagination. Et voilà que déjà les
Allemands avaient envoyé une mission financière et commerciale avec le
comte Mirbach. Le vieux Lamshof, de la Deutsche Bank, était là. Il ne
l’avait pas vu encore, mais il aurait un rendez-vous avec lui au premier
jour.
--Qu’est-ce que les Allemands feront? conclut Savinski, nous n’en savons
rien. S’ils veulent faire avancer un corps d’armée ici, qui les en
empêchera? Ils seront acclamés et votre charmante voisine donnera de
grandes réceptions en leur honneur. Nous irons tous, du reste. Nous
aimons à être du côté du manche, comme disent les Français. C’est un
défaut national. Mais pourront-ils entreprendre de nourrir cette ville
affamée? Faut-il le souhaiter? Je vous avoue que je ne sais plus ce
qu’il faut désirer.
--Je les déteste plus encore que les bolchéviques, répondit le prince.
Dieu m’évitera cette honte; je ne les verrai pas... Mais laissons cela.
Mettez une bûche au feu, tenez, cette grosse-là qui attend son tour avec
impatience... Ah! elle va flamber, la gaillarde, tout à l’heure. Elle
était, il y a un an, dans une belle forêt de Finlande avec ses sœurs. Et
maintenant, elle va réchauffer les vieux os du prince Volynski... Voilà,
mon cher, une destinée bien remplie: un peu de fumée dans l’air, un peu
de chaleur dans mon maigre corps. Cela passe comme un songe, et puis
rien, voilà, voilà!... A présent, il faut parler sérieusement, mon ami,
dit-il en hochant la tête, très sérieusement, voyez-vous.
Il s’arrêta un instant, et Savinski se demanda si le faible vieillard
allait, par une saute brusque d’idées, le prier de combiner le passage
difficile de la frontière et de faire les plans d’un voyage en Égypte,
ou en Sicile.
Mais le prince ne le laissa pas longtemps dans le doute.
--C’est de Lydia qu’il s’agit, fit-il, de ma petite Lydia... Vous
comprenez bien, mon cher, que c’est mon seul souci... Une petite fleur
comme elle dans cette ville de folie! Les soldats et les bandits dans la
rue, et ce Lénine, ce Trotski à Smolny!... Qu’est-ce qui lui arrivera,
Nicolas Vladimirovitch? Elle est si jolie, cette enfant... Vous avez
remarqué, où qu’elle passe, les gens s’arrêtent et la regardent... C’est
une beauté, mon cher, je suis fier d’elle, je vous assure, très fier...
Mais tout cela n’est rien au prix de son âme. Là il n’est rien que de
pur, pas une pensée cachée, pas une restriction, pas un sous-entendu:
tout est clair, ouvert, bon et généreux; je lis en elle, je sais tout ce
qu’elle pense et ce qu’elle sent. Eh bien, je vous le dis, c’est un cœur
incomparable, ma Lydotchka... Alors, voyez-vous, je tremble pour elle,
elle va être seule... Seulement, voilà, il y a un fait nouveau, oui, je
sais bien, vous le connaissez. Lydia vous l’a dit, elle vous dit tout.
Ce lord Douglas veut l’épouser...
Ici le prince soupira et s’arrêta pour reprendre haleine. Il avait l’air
très triste. Savinski, qui s’intéressait prodigieusement à la
conversation depuis qu’elle avait comme thème Lydia, commençait à se
demander avec un peu d’inquiétude où visait le prince Serge.
--Pour dire le vrai, continua le vieillard, j’admire les Anglais, mais
je ne les aime pas... Ce sont des gens sans méchanceté, mais ils sont
durs. Pas de cœur, mon cher, pas d’ouverture d’âme... Naturellement, je
n’aurais jamais songé à donner Lydia à un Anglais. Seulement, voilà,
Nicolas Vladimirovitch, je suis fini, et puis il y a la révolution, et
Lydia est là dans cette ville qu’elle ne veut pas quitter...
Naturellement, elle nie le danger, vous la connaissez, mais elle ne me
prend pas à ces ruses enfantines. C’est à cause de moi qu’elle ne veut
pas partir...
--Mais, qu’est-ce qu’elle a répondu à lord Douglas? interrompit
Savinski, soudainement anxieux de savoir avec précision ce qui s’était
passé.
--Hé! mon cher, fit le vieux prince en riant, elle n’a rien répondu,
comme font toujours les filles. Elle s’en est tirée en plaisantant, et
voilà tout... Seulement, lord Douglas est revenu la voir, hier avant
dîner, et, cette fois-ci, a insisté... Il paraît qu’il est superbe, ce
garçon. Comment le trouvez-vous?
--Magnifique et insignifiant, jeta Savinski avec nervosité. Il a un
titre, il est beau comme on ne l’est pas, il est jeune, il est riche.
C’est un Adonis avec un carnet de chèques. Et cela dit, il n’y a rien de
plus à ajouter. La seule idée qu’il puisse être un mari pour Lydia
Serguêvna est risible.
--Oui, mon ami, je vois, je vois, et vous avez raison... Mais, dans les
circonstances où nous sommes, je suis obligé de penser autrement... Vous
comprenez, Nicolas Vladimirovitch, c’est un homme honorable, et c’est la
sécurité... S’il épouse Lydia, il l’emmène en Angleterre... Moi, je
crève ici, c’est entendu, mais je n’ai plus de soucis, mon cher, vous
voyez la chose; je m’endors un beau jour dans la paix de l’âme parce que
je saurai que ma fille est à l’abri du danger... C’est capital, mon
ami... Il n’y a pas de repos sans cela.
Il parlait sur un ton très bas, avec une assurance calme, comme s’il n’y
avait plus le moindre doute dans son esprit sur le parti à prendre.
--Seulement, reprit-il, ce n’est ni moi ni vous qui décidons. C’est
Lydia. Lydia, on n’en fait pas ce que l’on veut. Pourtant, elle est
pleine de raison, ma fille. Mais, dans une question comme celle-là, je
n’ai aucune influence sur elle, parce qu’elle pense que je me
sacrifie... Alors, nous avons des dialogues incroyables, Nicolas
Vladimirovitch, et qui m’agitent... Nous nous sommes disputés sur ce
sujet hier soir assez longtemps et, à la fin, elle m’a dit très
sérieusement: «Est-ce que tu ne m’aimes plus, papa, que tu veux te
débarrasser de moi? Si c’est vrai, alors dis-le, et je m’en irai d’ici.»
Eh bien, moi, mon cher, je suis vieux et faible, et quand j’ai entendu
ma fille parler ainsi, je l’ai prise dans mes bras; j’ai pleuré, comme
un enfant, et je l’ai suppliée de rester... Que voulez-vous, c’est
déplorable, mais qu’y faire? Et ce qu’il y a de curieux, c’est qu’elle a
pleuré avec moi, je ne sais vraiment pas pourquoi. Elle a aussi les
nerfs malades, nous avons tous les nerfs malades, Nicolas
Vladimirovitch. Je ne puis plus rien dire à ma fille sur ce sujet. Et
c’est pour cela que je vous ai demandé de venir... Vous êtes la seule
personne que Lydia aime... Oui, elle vous aime, mon ami... Tout ce que
vous dites est pour elle parole d’évangile. Vous êtes un homme fort,
Nicolas Vladimirovitch, et puis vous êtes désintéressé dans cette
affaire... Parlez-lui. Suppliez-la d’accepter ce lord Douglas (que le
diable emporte, du reste!), et dites-lui la vérité, que je vais mourir,
qu’elle sera seule, que j’aurai trop de chagrin à la laisser dans cette
ville maudite... Je vous en prie, faites tout ce qu’il faut. Moi, je ne
peux plus parler. Nous nous mettrons encore à pleurer tous deux. Vous
comprenez que c’est stupide... Aussi, je vous demande de m’aider. Vous
la déciderez à accepter, puisqu’il le faut... Vous êtes son ami.
Le prince se tut; il était terrassé par l’émotion et respirait avec
peine... Écroulé dans son fauteuil, il ne semblait plus avoir que
quelques étincelles de vie en lui.
Savinski le regardait sans parler. Sa belle figure s’était durcie; il
avait vieilli. Il se passa la main sur le front et, sans plus réfléchir,
se leva.
--Allons, je vois qu’il faut le faire. Vous avez raison. Il ne faut
penser qu’à elle aujourd’hui. Ni vous ni moi ne pouvons la protéger...
Savez-vous où je la trouverai?
--Merci, mon ami, merci, fit le prince en lui tendant la main. Attendez,
un domestique va vous conduire chez elle. Ma femme est en bas et, vous
savez, on ne peut plus chauffer que le devant de la maison... Elle vous
recevra dans sa chambre... Cela n’a aucune importance entre nous... Vous
êtes notre ami, notre seul ami... Merci.
* * * * *
Quelques minutes plus tard, Savinski entrait dans la chambre de Lydia
qu’il ne connaissait pas. C’était une grande pièce dont les deux
fenêtres regardaient le quai de la Néva. Elle était assez sombre. Une
lampe électrique dans un plafonnier répandait une faible lueur, car
l’usine électrique manquant de charbon ne fournissait qu’un courant
insuffisant. Une lampe à pétrole, sous un grand abat-jour, posée sur une
table, éclairait Lydia étendue sur un divan recouvert d’un châle ancien.
Elle avait dénoué ses cheveux et, lorsqu’elle se leva pour aller à la
rencontre de son ami, ils flottèrent autour d’elle. Ils descendaient
jusqu’aux hanches en nappes légères, ondées et dorées, qui semblaient
absorber toute la lumière qui était dans la chambre. A la trouver ainsi,
le cœur de Savinski lui défaillit. Jamais il ne l’avait vue décoiffée,
dans ce déshabillé qui suppose une intimité plus grande, et, pour la
première fois, il sentit un obscur et passionné désir monter en lui de
la prendre dans ses bras et de la garder pour lui seul. C’était à cette
femme qu’il fallait renoncer! Ah! le sacrifice que lui demandait le
prince Serge était au-dessus des forces humaines. Sous le coup de
l’émotion qui le poignait, il s’arrêta un instant.
Mais déjà Lydia était près de lui.
--Vous m’excuserez, Nicolas Vladimirovitch, de vous recevoir ainsi.
J’avais mal à la tête et j’ai défait mes cheveux dont je ne pouvais
supporter le poids.
Elle leva les yeux sur lui.
--Mais vous êtes pâle, mon ami. Qu’avez-vous? Êtes-vous fatigué?... Vous
n’avez pas d’ennuis, j’espère. On va nous donner du thé. Asseyez-vous
là, près de moi, sur le divan.
Elle le prit par le bras et l’entraîna. Mais Savinski refusa de se
mettre près d’elle sur le divan et choisit un fauteuil de l’autre côté
de la table. On entendait dans la pièce voisine, dont la porte était
ouverte, les pas de la nourrice Katia qui allait et venait rangeant le
linge de sa maîtresse. Parfois, elle entrait dans la chambre pour dire à
Lydia quelques mots.
Une femme de chambre apporta du thé. Lydia demandait à Savinski des
nouvelles des siens. Avait-il été satisfait de son séjour en Finlande?
Ses enfants se portaient-ils bien?
Savinski, tout troublé qu’il fût, remarqua avec surprise qu’il y avait
un rien de changé dans le ton sur lequel elle s’exprimait. Elle parlait
avec une grande amitié, mais il y avait pourtant quelque chose d’un peu
distant, d’un peu conventionnel qui ne lui échappait pas et qui était
nouveau entre eux.
Il donna des détails sur la vie que menaient là-bas sa femme et ses
enfants. Il dit l’impatience de Boris à l’idée de rentrer à Pétrograd et
combien il était difficile pour Sonia de passer ses journées si loin de
lui, se rongeant de soucis à son sujet. Il parla assez longtemps sans
regarder Lydia et, comme il finissait, il leva les yeux. Elle était à
moitié renversée sur le divan; ses cheveux lui faisaient une couche
dorée. Mais il fut frappé de voir qu’elle avait la bouche crispée comme
si elle souffrait.
Décidément l’atmosphère de cette chambre était lourde. Il y avait
quelque chose d’inexplicable entre eux dont ils sentaient le poids
mystérieux. C’était, sans doute, la grande question soulevée par la
demande de lord Douglas. Il fallait y arriver et Savinski s’y jeta, sans
plus attendre, comme un homme qui a décidé d’en finir avec ses jours se
précipite dans l’abîme, les yeux fermés.
--Où en êtes-vous avec le lord Douglas, Lydia Serguêvna? demanda-t-il.
J’ai beaucoup pensé à ce que vous m’avez dit.
Lydia se redressa, fixa son regard sur lui comme si elle voulait lire au
fond de ses pensées et lui dit brusquement:
--Et vous-même, Nicolas Vladimirovitch, où en êtes-vous avec le lord
Douglas?
L’inattendu de cette question, ce qu’elle avait de direct et de
surprenant par le lien qu’elle établissait soudainement entre Lydia,
lord Douglas et Savinski lui-même, le laissa stupéfait.
Il y eut un bref silence, puis Savinski, prenant son parti, mais sans
oser regarder la jeune fille qui, elle, ne le quittait pas des yeux,
dit:
--Je pense, Lydia Serguêvna, que, dans les circonstances où nous sommes,
vous n’avez pas le droit de le repousser.
--Êtes-vous sûr que ce soit votre opinion à vous? dit-elle d’une voix
claire. Il ne faut pas me tromper, Nicolas Vladimirovitch. Faites-y
attention. Vous savez que j’attache beaucoup de prix à ce que vous me
dites... Je vous en prie, pesez vos paroles. Elles auront un grand poids
aujourd’hui. Réfléchissez sérieusement... Mon père m’a dit la même chose
que vous. Sans doute, il vous l’a répété tout à l’heure, et peut-être
vous a-t-il influencé?... C’est vous que je veux entendre et non lui à
travers vous.
Elle s’était animée singulièrement tandis qu’elle parlait. Pourtant elle
avait perdu ses couleurs et ses yeux brillaient presque sombres dans son
visage pâli.
Savinski, qu’on admirait pour son imperturbable sang-froid et sa bonne
humeur souriante dans les discussions d’affaires les plus chaudes, se
troubla devant une mise en demeure si véhémente. Il ne savait que
répondre. Allait-il trahir le vieux et pathétique prince? Allait-il se
trahir lui-même? Il hésita, balbutia, crut s’en tirer par quelques
généralités sur ce que les circonstances avaient d’exceptionnel, sur le
souci naturel qu’on pouvait se faire en des temps si troublés pour des
personnes qui vous étaient chères. Il avait honte de lui-même et des
propos vagues qu’il tenait dans un moment si grave. Il termina, enfin,
par cette phrase sans signification:
--Nous ne voulons que votre bonheur, ma chère amie.
Il fut étonné de voir que Lydia paraissait se satisfaire de cette
équivoque réponse et ne le ramenait pas à la question précise qu’elle
lui avait posée. Elle semblait maintenant plus calme, plus heureuse, et
changea de sujet, lui demandant ce qu’il avait fait depuis qu’il était
rentré à Pétrograd.
Dans un soudain besoin d’expansion, Savinski lui dit qu’il avait eu, la
veille, à la Banque, la visite de Séméonof, que cet homme l’avait
exaspéré, l’avait fait sortir du sang-froid qu’il aurait dû garder et
qu’il craignait de s’en être fait un ennemi. Il lui cita la phrase de
Séméonof sur le prix de la vie d’un homme.
Lydia, qui l’écoutait avec beaucoup d’intérêt, l’interrompit et lui dit
avec vivacité:
--Cet homme peut être très méchant, Nicolas Vladimirovitch... Je ne
l’aime pas; il me fait peur. Prenez garde qu’il songe à se venger. Il
est tout-puissant, paraît-il.
Savinski haussa les épaules.
--Les choses sont ainsi, dit-il avec fatalisme. Nous sommes dans les
mains de Dieu, Lydia Serguêvna.
Il parut à Lydia qu’il avait l’air très fatigué.
Elle réfléchit un instant. De nouveau son visage prit une expression
sérieuse, sa lèvre se crispa.
--Je veux encore vous poser une question. Ne vous moquez pas de moi,
Nicolas Vladimirovitch, si aujourd’hui je vous interroge ainsi. A la
suite de votre entretien avec Séméonof, n’avez-vous pas pensé à vous
sauver en Finlande?
Savinski la regarda d’un air étonné, comme s’il ne comprenait pas ce que
la jeune fille lui demandait.
--Me sauver en Finlande, moi, pourquoi?... Je n’y ai même pas songé,
Lydia Serguêvna.
Lydia comprit qu’il disait la vérité. Et, de nouveau, il y eut un long
silence. Un domestique entrant pour annoncer que le dîner était servi
l’interrompit. Savinski se leva et allait prendre congé. Lydia le
retint.
--Attendez un instant, dit-elle. Je descends avec vous. Donnez-moi une
minute pour que je me coiffe.
Elle s’assit à la table de toilette et souleva les lourds cheveux qui
couvraient ses épaules et son dos. Elle les peigna, les roula en deux
torsades et les ramena sur le derrière de la tête où elle les assujettit
avec un grand peigne. Savinski, sans mot dire, la regardait. A assister
ainsi à sa toilette, il semblait qu’une intimité nouvelle était née
entre eux et il sentait de grandes ondes de bonheur couler en lui. Il ne
pensait à rien. La voir près de soi était suffisant.
Lorsqu’elle eut fini, elle se leva et, comme ils descendaient, elle lui
dit du ton d’une petite fille qui a été méchante et qui tient à savoir
si on lui en veut toujours:
--Voudrez-vous encore vous promener avec moi, Nicolas Vladimirovitch?...
Je vous expliquerai une grande chose que vous n’avez pas comprise: c’est
que la solution de papa et la vôtre n’est précisément pas une solution
de révolution... Vous comprenez ce que je veux dire, c’est la solution
qu’on ne doit pas prendre précisément parce que nous sommes en pleine
tempête.
Savinski s’arrêta stupéfait.
--Non, je ne comprends pas, je l’avoue, Lydia Serguêvna. Que voulez-vous
dire, pour l’amour du ciel?
--Naturellement vous ne comprenez pas, fit-elle enchantée, comment
pourriez-vous comprendre? C’est un peu trop compliqué pour un homme
comme vous... Je vous raconterai ça un jour, je vous le promets.
Elle riait de bonne humeur et se moquait de lui si gentiment que
Savinski se mit à rire avec elle.
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