Depuis près de trois semaines, pris dans le tourbillon des événements
qui l’entraînaient, Savinski n’avait pas été voir les siens en Finlande.
Il remettait de jour en jour. Mais un remords tenace occupait son âme,
dont il ne pouvait se défaire. Sa femme l’attendait. Elle ne se
plaignait pas. Cela n’était pas dans ses habitudes. Elle ne parlait pas
d’elle, mais de ses enfants qui s’impatientaient, et surtout Boris. Elle
s’inquiétait aussi de savoir son mari exposé à mille dangers que son
imagination, à distance, grossissait. Mais elle avait en lui une
confiance entière, le savait retenu par des affaires importantes et ne
doutait pas qu’à la minute où il le jugerait possible, il viendrait les
rejoindre pour vivre avec eux en Finlande ou pour passer en Angleterre.
Finalement, Savinski, profitant d’un moment de calme dans la tempête qui
secouait la ville, décida d’aller pour deux jours de l’autre côté de la
frontière. Il éprouva quelque gêne à faire part de cette nouvelle à
Lydia Serguêvna. Il la voyait chaque jour et l’intimité qui était née
entre eux était telle qu’il lui semblait n’avoir pas le droit de
l’abandonner même pour un temps si bref. Il le lui dit, comme ils se
promenaient dans le jardin près de la Néva, où s’élève la statue de
bronze de Pierre le Grand.
--Vous comprenez, petite amie, fit-il, que je me ferai beaucoup de
soucis à votre sujet. «Que se passe-t-il dans la ville? me demanderai-je
à chaque heure. Tout est-il tranquille? Tire-t-on sur Nevski?» Il faudra
que vous me promettiez d’être très prudente, de ne faire aucune folie.
Peut-être accepteriez-vous de ne pas sortir? Je suis arrivé à croire que
vous ne pouvez mettre le pied hors de chez vous sans moi.
Mais Lydia, sur un ton vif, repoussa cette suggestion.
--Suis-je une petite fille? dit-elle. La ville est tranquille. Je ne
vous promets rien du tout. Je sortirai probablement avec mon amie
Hélène. Quant à des folies, j’aimerais bien en faire, mais cela n’est
pas si facile que vous l’imaginez.
Elle s’arrêta un instant.
--Au fond, je voudrais savoir ce que vous appelez des folies... Si je
vais voir Séméonof aux Affaires étrangères, est-ce une folie? Non, je
suis sûre qu’il me recevra très bien et sera d’une parfaite
courtoisie... Irai-je prendre le thé chez l’admirable lord Douglas qui
m’invite depuis longtemps? Oh! pas seule, cher Nicolas Vladimirovitch,
non, toujours avec mon amie? Folies à vos yeux, aux miens choses bien
raisonnables et ennuyeuses... Je vais vous dire une chose à laquelle
j’ai beaucoup réfléchi, Nicolas Vladimirovitch... Nous sommes cette
fois-ci en pleine révolution. Sous Kerenski, on pouvait avoir des
doutes. Vous étiez encore président de la Banque du Nord. Maintenant,
vous n’êtes rien du tout et les bolchéviques vous ont pris votre auto.
Nous sommes tous ruinés. On ne s’en aperçoit pas encore, mais ça
viendra... Petit à petit, nos domestiques nous quittent. On se nourrit
mal; on se chauffe parce que nous avons quelques réserves de bois; la
lumière électrique manque souvent au moment où on en a le plus besoin...
On ne peut plus sortir la nuit, car on est dépouillé à tous les coins de
rues. Nous ne savons pas ce qui nous arrivera demain... Et voilà, nous
menons tous la même petite vie plate, sans imagination, rétrécie
seulement, car on se voit à peine... Cela manque de grandeur,
vraiment... Nous sommes très médiocres, mon cher ami. Et le pire est que
je ne vois pas ce que nous pouvons inventer de grand. C’est désolant! Le
soir, quand je suis couchée et près de m’endormir, je m’examine et je me
dis: «Voilà encore un jour de ma jeunesse qui s’est envolé. Qu’en ai-je
fait?»
Elle parlait mi-riante, mi-sérieuse, mais, à quelques accents de sa voix
dont elle n’était pas complètement maîtresse, Savinski comprit qu’en
elle une corde secrète vibrait douloureusement. L’impuissance où il
était de la rendre heureuse se présenta soudain à son esprit et
l’accabla. Il ne répondit rien, et des pensées amères montaient en lui.
Ils étaient seuls dans le jardin que domine le cavalier de bronze qui
caracolait hardiment au-dessus d’eux. Un ciel gris de plomb, et bas,
couvrait la ville. D’un côté de la place, les grands palais du
Saint-Synode et du Sénat dressaient leurs colonnes et leurs pilastres
blancs sur le fond jaune des murs; de l’autre côté, le palais de
l’Amirauté étalait la pompe impériale de son architecture jusque sur le
quai de la Néva. Un petit drapeau rouge flottait au faîte du toit et
semblait insulter tout un passé de grandeur, d’ordre et de magnificence.
Savinski eut l’impression que Lydia et lui étaient perdus dans un pays
inconnu et hostile. Une catastrophe les menaçait. Il fallait fuir...
Mais il était trop tard... Il frissonna...
Il se reprit aussitôt, se moqua de ses terreurs irraisonnées. Il se
sentit plein de force, et près de lui était Lydia. N’était-ce pas assez
pour défier les destins?
Comme il raccompagnait la jeune fille chez elle, il fut frappé de son
changement d’humeur. Elle était nerveuse, irritable. Pour la première
fois, elle lui dit des mots assez piquants. En vain, il essaya de la
ramener. Elle restait fermée et hostile. Quand il la quitta pour ne pas
la revoir avant deux jours, il était au désespoir.
* * * * *
Le lendemain, ayant quitté Pétrograd de bonne heure, il arriva vers midi
auprès des siens. Le temps était brumeux et froid; la campagne
finlandaise triste, sans horizon, d’une couleur morte. Il retrouva
l’atmosphère familiale qu’il connaissait, cette quiétude, ce sentiment
de sérénité que Sonia faisait naître et à laquelle il avait été si
sensible au cours déjà long des années de leur mariage. Auprès d’elle
tout semblait appartenir à un ordre de choses dont l’existence était
réglée suivant des lois secrètes qui, par leur essence même, étaient
au-dessus de toute discussion. Rien ne pouvait étonner ni surprendre
dans les rapports qui existaient entre elle, ses enfants et son mari. Le
rayonnement spirituel qui émanait de sa personne était semblable à la
chaleur douce, toujours égale, sans à-coups, bienfaisante, pénétrant
partout, qui se dégage des grands poêles russes en faïence. Savinski y
fut sensible une fois de plus; ses nerfs, soumis à une rude épreuve par
l’existence difficile de Pétrograd, se détendirent. Un flot de
sensations douces l’envahit. Après le thé, Sonia se mit au piano et
chanta d’une belle voix grave des airs populaires anciens. Savinski
avait sur ses genoux sa petite fille qui écoutait sans bouger, un bras
passé autour du cou de son père et sa figure fraîche appuyée contre la
sienne. Il ne se défendait pas contre l’émotion qui montait en lui et
peu à peu grandissait, le bouleversait. Un bonheur calme, riche et
tranquille, était là à portée de sa main. Soudain, il se demanda
passionnément: «Pourquoi suis-je ému à ce point?» Et tout aussitôt,
involontairement, la réponse monta à ses lèvres: «Peut-être ne suis-je
plus fait pour ce bonheur-là!» Il lui sembla que quelqu’un avait parlé
en lui qu’il ne connaissait pas. La commotion fut si forte que ses yeux
se remplirent de larmes. Il attira sa fille et posa ses lèvres sur son
front pur. L’enfant resserra son étreinte et embrassa son père. Il
respirait fortement, comme s’il avait gravi une côte escarpée.
* * * * *
Le dîner fut plein de gaieté. Boris l’anima de ses saillies et Savinski,
dans une détente irrésistible, s’amusa avec son fils et se laissa
emporter par le mouvement juvénile que Boris imprimait à la
conversation. Pourtant, au cours du repas, il surprit à quelques
reprises le regard de sa femme attaché sur lui. Un instant, il crut y
lire une nuance d’étonnement un peu inquiet. Mais cette impression
passagère se dissipa vite.
Il était près de minuit. Déjà la lampe était éteinte au-dessus du lit où
Savinski était couché à côté de sa femme. Il la prit dans ses bras et
attira sa tête à lui pour lui donner un baiser avant de s’endormir. Il
sentit sur ses joues des larmes chaudes.
--Tu pleures? dit-il avec tendresse.
--Pardonne-moi, ce n’est rien, répondit-elle. J’ai été un peu énervée
ces jours derniers. Les temps sont durs pour moi aussi... Mais je suis
heureuse et je t’aime.
Elle se serra contre lui. Ses larmes coulaient encore. Le sommeil la
prit dans les bras de son mari qui la caressait doucement et ne parlait
pas.
* * * * *
Le lendemain, il regagna Pétrograd avant l’heure du dîner. Sonia n’avait
plus montré aucune faiblesse dans la journée. Elle l’accompagna jusqu’à
la gare avec les enfants. Savinski disait ses projets. Il fallait
attendre un peu; la Finlande était calme, bien que des bandes de
matelots et de soldats déserteurs la traversassent. Mais ils ne
s’écartaient pas de la voie ferrée et, malgré l’agitation du parti
socialiste, la situation du gouvernement bourgeois semblait encore
solide. Il surveillerait le développement de la crise à Pétrograd. Si
les bolchéviques étaient chassés de Smolny, il devait être là. Si, au
contraire, ils s’installaient au pouvoir, eh bien! il serait toujours
possible de franchir la frontière et de passer à l’étranger. Cependant,
il tâcherait de venir chaque semaine auprès des siens et leur ferait, en
tout cas, tenir des nouvelles par une voie sûre.
En wagon, dans l’attente à Bieloostrof, et jusqu’à ce qu’un traîneau le
ramenât de la gare de Finlande chez lui, il resta sous l’influence des
heures passées auprès de sa femme. Mais, à peine dans son appartement,
il se précipita vers le téléphone et demanda l’hôtel Volynski. Il apprit
avec stupeur que Lydia Serguêvna n’était pas chez elle. Il téléphona
chez Nathalie Choupof-Karamine. Elle avait la grippe, était seule à la
maison et ne recevait pas. Où avait disparu Lydia? Il faisait nuit
depuis plus de deux heures. Comment osait-elle rester si tard hors de
chez elle? Peut-être avait-elle été chez son amie Hélène à la Mokhovaia?
Celle-ci n’avait pas le téléphone. Pour revenir de chez elle, il fallait
traverser la solitude dangereuse du Champ-de-Mars. Il vit de ses yeux
Lydia s’avançant seule le long de la route que bordent d’un côté le
canal, de l’autre les tas de bois faisant partie de la réserve de la
ville. Elle marchait légèrement à son habitude, insouciante, préoccupée
seulement de ne pas tomber dans les trous du chemin. Et, près du petit
pont, trois soldats silencieux attendaient... L’image fut si nette
devant ses yeux qu’il courut à l’antichambre, prit sa pelisse, et, en un
instant, il était au coin du Champ-de-Mars. La place était nue et
désolée. Le vent du nord s’était levé et une flamme insuffisante dansait
entre les vitres de l’unique réverbère qui était allumé. Il faisait très
froid. De l’autre côté de la place, de lourds tramways couplés passaient
en grinçant sur les rails gelés. Il avança sur la route; il attendit un
instant, alluma une cigarette, revint sur ses pas, et se décida à
rentrer. «Cette vie est impossible», se surprit-il à dire, quand il fut
de nouveau dans la tiédeur de son petit appartement. Il prit le
téléphone. Cette fois-ci, Lydia était à l’appareil.
--Qu’avez-vous fait? demanda-t-il. Je suis mort d’inquiétude.
--Mais je me suis très bien amusée, répondit Lydia. Pourquoi vous créer
des soucis?... Et puis, j’ai quelque chose à vous apprendre.
--Quoi donc? fit Savinski qui, à peine rendu au calme, était en proie à
une nouvelle émotion indéfinissable.
--Je vous le dirai demain, si vous voulez me voir... Mais je ne puis pas
sortir avec vous... Je ne suis pas libre. Venez vers cinq heures prendre
une tasse de thé... Ce soir?... Non, je suis fatiguée, je tiendrai
compagnie à papa, qui n’est pas bien... A demain.
* * * * *
Savinski passa une soirée misérable chez lui à lire les journaux
auxquels il ne parvint pas à s’intéresser, bien qu’ils fussent pleins
des télégrammes où étaient relatées les premières conversations de
Brest-Litovsk. Quand il se coucha enfin, il avait résolu de repartir
pour la Finlande et de quitter définitivement la Russie. Il était
impossible à un honnête homme de s’associer d’une façon indirecte à un
gouvernement de bandits et de participer à la honte dont ils souillaient
le pays.