Savinski était exaspéré contre Séméonof. Plus encore que le cynisme des
propositions qu’il lui avait faites, le ton sur lequel il lui avait
demandé sa collaboration l’irritait. Avait-il eu raison d’accepter de
donner des conseils techniques aux maîtres de l’heure? Ne prenait-il pas
une part de responsabilité, si petite fût-elle, dans l’entreprise
bolchévique qui menait la Russie aux abîmes?
Que dirait-on de lui si l’on savait qu’il était en relations secrètes
avec les dictateurs terroristes? Leur règne serait de courte durée. Il
n’aurait que la honte d’avoir cédé à leurs injonctions. Et pourquoi
l’avait-il fait, du reste? Pourquoi cette obstination à ne pas quitter
Pétrograd? Rien ne lui était plus facile que de passer en Finlande. Et
là, il saurait bien s’arranger pour gagner avec les siens la Suède et
l’Angleterre. Il ne trouvait pas de réponse à ces questions, auxquelles
il revenait sans cesse. «Oserai-je le dire à Lydia Serguêvna?»,
pensa-t-il un jour. Comment le jugerait-elle, elle qui était toute
pureté? Cacher quelque chose à son amie lui était déjà désagréable. Elle
s’était formé de lui une idée si élevée, qu’elle l’obligeait à se
hausser au-dessus de lui-même. Chose curieuse, elle parlait rarement des
bolchéviques. Jamais il ne surprit d’elle un mot violent contre Lénine
ou contre Trotski. Elle semblait vivre dans une ville que dévaste une
horrible épidémie, dont on cherche à se garer, mais dont on n’accuse pas
les hommes.
La Banque du Nord, comme les autres banques de Pétrograd, était
nationalisée. Des gardes rouges l’occupaient et un commissaire siégeait
dans le cabinet du directeur. Chaque jour, Savinski voyait une foule de
gens qui attendaient devant la porte pour avoir eux-mêmes la
confirmation de leur ruine. La Banque ne donnait que 150 roubles par
mois sur les sommes en dépôt. Les possesseurs de coffres-forts étaient
appelés en série. On confisquait les bijoux et l’or qui y étaient
enfermés. Un désordre incroyable régnait dans cette maison où, la veille
encore, tout se faisait avec méthode et raison. Ce spectacle irritait
Savinski. Aussi ne passait-il qu’une heure le matin à la banque, heure
perdue en de prodigieuses et vaines discussions avec le commissaire du
gouvernement. Une fois, il vit arriver un Juif enlunetté qui débarquait
tout droit de l’Institut Smolny avec un mot d’introduction de Séméonof.
Le représentant du gouvernement lui posa plusieurs questions au sujet
des négociations économiques et financières avec l’Allemagne. Savinski
le jugea complètement ignorant des affaires, mais intelligent et
désireux d’apprendre. L’idée qu’un homme tout neuf, pas décrassé, jamais
mêlé à la vie financière, allait discuter des plus grands problèmes avec
les chefs allemands avait quelque chose de risible... Mais l’entretien
qu’il eut avec Savinski se passa sur un ton convenable.
Ce fut dans le courant de cette semaine-là, alors que ses nerfs étaient
tendus et qu’il se cherchait querelle à lui-même, que Savinski reçut
dans son appartement la visite d’un soldat à la figure assez fine. Le
soldat insista pour lui parler seul, s’assura que la porte derrière lui
était bien fermée, et dit enfin à mi-voix:
--Je suis envoyé par l’ingénieur Mouchine. Il désire vous voir. Il est
au numéro 58 de la Moïka, au deuxième étage. Venez après le coucher du
soleil et demandez l’appartement Kartachef. C’est moi qui vous ouvrirai
la porte.
Le premier mouvement de Savinski fut de plaisir. «Après tant de coquins
des deux partis, je vais enfin revoir la figure d’un honnête homme, se
dit-il. Celui-là est un Russe qui ne connaît pas les compromissions.» Et
il pensa à la vie errante de Spasski depuis plus d’un mois qu’il l’avait
quitté. Il n’en avait rien su. Où avait-il disparu dans la tourmente? La
seule chose qu’il avait apprise était qu’il était encore en vie, car les
bolchéviques, qui redoutaient son énergie et voyaient en lui un de leurs
ennemis les plus redoutables, venaient de faire passer dans les journaux
une note annonçant que cent mille roubles seraient payés à celui qui
livrerait Spasski, mort ou vif.
Il regarda le soldat qui attendait sa réponse. «Et voilà un brave homme
encore, se dit-il. Il en reste donc. Cent mille roubles, ce serait une
fortune pour lui.»
Il lui serra la main et fit dire à «l’ingénieur Mouchine» qu’il serait à
six heures chez lui. Lorsqu’il fut seul, une pensée lui traversa
l’esprit: «Me voilà lancé dans une entreprise un peu hasardeuse. Est-ce
que par hasard l’ingénieux Séméonof me ferait suivre? Qu’est-ce qu’il y
a au bout de cela? La prison ou une exécution sommaire.» L’idée que
Séméonof le surveillait l’amusa. «S’il s’occupe de moi, pensa-t-il, il
doit savoir que je vois chaque jour Lydia Serguêvna, à laquelle il
s’intéresse tant.» Mais bientôt il ne songea qu’au plaisir de retrouver
Spasski.
La nuit venue, il raccompagna chez elle Lydia, avec laquelle il s’était
promené pendant une heure le long de la Néva. Il brûlait de lui dire
qu’il allait chez son ami Spasski, mais il jugea plus sage de se taire.
Il ne vit personne qui semblât s’occuper d’eux. Pour plus de sûreté, il
entra avec elle dans l’hôtel du prince Serge sur le quai, s’attarda un
moment à prendre le thé, et, pour sortir, traversa la cour et gagna, par
la maison des Choupof-Karamine, la Millionnaia. En quelques minutes, il
arriva à la maison désignée, sur la Moïka.
Le vestibule sur le canal était mal éclairé. Il ne rencontra pas le
portier et monta sans être interrogé au deuxième étage. Une minute plus
tard, il était en face de Spasski, dans une petite pièce où un lit était
préparé sur le divan.
Spasski portait un uniforme de simple soldat.
--C’est le meilleur déguisement en Russie aujourd’hui, dit-il avec un
sourire, en voyant la mine étonnée de son visiteur. Je suis un des trois
ou quatre millions de soldats qui errent à l’heure présente à travers le
pays. Et voici mon livret.
Il tendit à Savinski un livret graisseux au nom de Karpof, Ivan Fomitch,
du gouvernement d’Orel.
--Vous comprenez bien, cher ami, que je ne fais pas aux bolchéviques
l’honneur de m’inquiéter de leur police... J’ai échappé à l’Okhrana du
tsar. Les gens d’aujourd’hui ne sont que de petits enfants auprès des
policiers de naguère.
L’ordonnance de Spasski apporta du thé.
Comme avec Séméonof, la conversation débuta par des questions
personnelles, et Savinski nota que le nom de Lydia Serguêvna fut le
premier cité. Spasski voulut savoir tout de suite si elle était restée à
Pétrograd et en parla en termes qui touchèrent Savinski.
--J’aimerais bien la voir, dit-il, car c’est une fille charmante, et,
sous sa timidité, se cache un caractère droit et fier. J’ai confiance en
elle. Les femmes valent mieux que les hommes dans notre pays, Nicolas
Vladimirovitch. Mais j’ai peur de lui faire courir un risque inutile...
Pour cette fois, il faut y renoncer. Je ne la verrai que si cela est
nécessaire. Peut-être voudrez-vous lui dire que je ne l’ai pas oubliée,
que je pense à elle?...
--Je le lui dirai certainement, répondit Savinski. Je l’aime aussi,
comme ma fille. Nous parlons souvent de vous. Malgré les horreurs
présentes, elle reste pleine de foi en la Russie. Son enthousiasme
juvénile m’est précieux; il me réchauffe aux heures nombreuses où j’ai
envie de tout abandonner et de m’enfuir. Nous vivons dans une mauvaise
époque, mon cher André Ivanovitch, on y devient lâche...
Il s’arrêta sur ce mot qui lui parut remplir la salle. Il réfléchit un
instant, regarda Spasski qui, étonné, ne le quittait pas des yeux, et
soudain il se décida à raconter à son ami son entrevue avec Séméonof et
l’engrenage dans lequel il se trouvait pris.
A sa grande surprise, Spasski, au lieu d’élever des objections,
l’approuva d’être entré en contact avec le gouvernement. Sans doute, ne
fallait-il pas se compromettre publiquement et apporter ainsi aux
dictateurs terroristes le prestige moral d’un ralliement si éclatant.
Mais, cette réserve faite, il ne trouvait qu’avantages à établir des
relations officieuses avec les chefs de Smolny.
--Voyez-vous, dit-il, la seule faute à l’heure présente est de quitter
la Russie. Il faut que tous les Russes patriotes soient ici, que des
hommes comme moi mènent une guerre ouverte contre les bolchéviques, que
des hommes comme vous soient prêts au jour venu à prendre la direction
des affaires... Vous ne pouvez pas vous cacher sous un uniforme de
soldat; vous devez rester à Pétrograd, et si, pour y vivre, vous êtes
obligé de causer une heure ou deux par semaine avec les bolchéviques, je
n’y vois aucun inconvénient... Nous aurons besoin de vous. Je pars dans
le Don retrouver les généraux Alexeief, Kornilof et Kaledine. Là est le
salut... Mais il nous faut des gens sûrs à Pétrograd. C’est à vous que
je ferai passer une partie des nouvelles nécessaires. Elles vous seront
apportées par des hommes de toute confiance et, le plus souvent,
verbalement. On a la manie d’écrire en Russie. Rien n’est plus
dangereux... Vous n’aurez de lettres de moi que quand cela sera
absolument nécessaire; il faudra les lire avec les yeux de l’esprit et
comprendre à demi-mot; elles ne seront jamais signées, ne porteront pas
votre nom et ne seront pas de mon écriture, que ces coquins connaissent.
Vous les distinguerez à ceci que, dans la seconde phrase, il y aura le
mot «encore». Maintenant, voici nos projets, mais je vous avertis à
l’avance qu’il nous faut de l’argent, car on n’a pas le sou dans le Don,
et sans argent, pas d’armée. Il faudra voir les alliés et leur faire
comprendre que la seule façon d’ébranler les bolchéviques est d’aider à
constituer une armée de volontaires sur les terres cosaques...
La figure de Spasski s’éclairait; il était en pleine action. La vie pour
lui était simple; il avait un but vers lequel il tendait toutes ses
facultés. Et ce but était magnifique: la libération de la Russie tombée
dans l’esclavage le plus avilissant. Que peut-on proposer de plus beau à
l’activité d’un homme jeune et plein de confiance en ses forces?
Il entra dans mille détails sur la façon d’organiser des relations sûres
et rapides entre le Don et Pétrograd. Il prévoyait tout, et que Savinski
pouvait être arrêté ou simplement surveillé. Il lui fit les
recommandations les plus méticuleuses sur les précautions qu’il avait à
prendre pour dérouter les fileurs, s’il en apercevait autour de sa
maison.
Lorsqu’il le quitta tard dans la soirée, Savinski se sentait à son tour
plein de vie et de courage. Et comme la figure de Spasski revenait
devant ses yeux, il se dit: «J’ai vu un homme heureux... Oui, dans
l’horreur de ce temps, il trouve, par une chance inouïe, le juste emploi
de ses facultés. Il ne le sait pas; il ne s’en rend pas compte; il
parle, comme moi, comme nous tous, de la honte d’être Russe aujourd’hui,
et pourtant il n’a jamais vécu des heures plus pleines et plus
belles...»
Et Savinski, s’abandonnant à sa manie de philosopher, se mit à suivre
avec fièvre une piste si riche en pensées nouvelles et qui lui
paraissaient singulièrement attirantes.