Les jours passèrent.
Lydia s’était enfermée chez elle, et Nicolas Savinski n’arrivait pas à
la voir. Il lui avait téléphoné pour s’informer de sa santé. Elle lui
avait répondu une fois elle-même. Elle était très bien, mais fatiguée
et, pour l’instant, avait besoin de solitude. Lorsqu’elle serait
rétablie, elle l’en avertirait. Elle avait terminé sur un ton un peu
différent.
--Ne m’en voulez pas, avait-elle dit. Je vous reverrai bientôt. En
attendant, pour l’amour de moi, soyez prudent. Que Dieu soit avec vous!
Savinski, tout préoccupé qu’il était du sort malheureux de sa petite
amie, avait renoué des relations avec le prince Serge Volynski.
Maintenant, il était souvent à l’hôtel du quai du Palais et s’était lié
d’amitié avec le pathétique vieillard. Mais jamais il ne rencontra
Lydia, ni chez son père, ni dans l’escalier, ni dans le vestibule. Le
prince Serge était cloué dans un fauteuil et ne sortait de sa chambre
que pour les repas. Deux domestiques le portaient alors jusqu’à la salle
à manger et, pendant le trajet, leur maître les accablait de
recommandations et d’injures, car le moindre mouvement réveillait les
douleurs de son fémur malade. Il avait son médecin chaque jour et un
masseur s’efforçait, la matinée durant, d’entretenir la vie dans ses
jambes qui s’engourdissaient. Il avait maigri encore et ses yeux, plus
profondément enfoncés, brillaient toujours d’un feu vif au fond des
arcades sourcilières. Il passait par des alternatives de confiance
extrême et de découragement total. Un jour, Savinski le trouvait faisant
mille plans de voyage. Il partait pour la Finlande et l’Europe; il
passerait l’hiver en Égypte.
--Je suis solide encore, disait-il, il me faut du soleil, mon cher, du
soleil tout simplement, le soleil d’Assouan, et le sable chaud du
désert, vous savez, ce sable dont on sent qu’il est tiède jusqu’à trois
pieds de profondeur. Mais comment voulez-vous guérir dans cette ville
sombre?
Et il montrait par la fenêtre les brouillards bas qui flottaient sur les
eaux grises de la Néva, le ciel triste de novembre, les gouttelettes
accrochées aux fenêtres, les parapets et les pavés luisants, l’humidité
visible de l’atmosphère.
--Mes docteurs sont des ânes, continuait-il. Je n’ai aucune fracture du
fémur,--à peine quelques tendons froissés. La vérité est que je suis
perclus de douleurs parce que j’ai fait la folie d’habiter cette ville
fantastique créée par un fou. Mais je vais partir, et, à ce sujet, mon
cher Nicolas Vladimirovitch, il faut que vous me donniez des conseils au
sujet d’argent à faire passer à l’étranger.
Il entrait alors dans mille détails sur les arrangements financiers de
son voyage. Savinski l’écoutait avec patience. Il put s’arranger pour
lui sortir de la banque, avec mille difficultés, une somme assez
considérable et pour envoyer en Suède, par une valise diplomatique, une
partie des bijoux de la princesse Hélène.
A d’autres fois, il trouvait le prince dans un comble de misère. Comme
il essayait un jour de le réconforter, le prince lui dit, en se
soulevant dans son fauteuil:
--Mon cher, je suis fini, je ne sortirai plus d’ici vivant. Mon seul
regret est de n’être pas mort, il y a six mois, sous l’empereur. La vue
des horreurs de la révolution m’aurait été épargnée... Est-ce une vie
que d’assister à la ruine de la Russie? Il y a des ruines grandioses
devant lesquelles on se signe. Mais nous finissons dans la pourriture,
mon cher. Elle s’étale à plein. Cela pue... Nous étions pourris depuis
longtemps; cela ne se voyait pas, car la surface était brillante et
cachait les plaies profondes. Savez-vous ce qu’était la Russie sur
laquelle nos grands hommes ont dit tant de bêtises sonores? Un pot
rempli de m... La révolution a brisé le pot.
Il brandissait le long tisonnier en l’air, puis sa main débile le laissa
retomber.
--Ne croyez pas que j’aie peur pour ma carcasse. Qu’est-ce que les
bolchéviques peuvent me faire? Je suis à moitié mort. Ils ne
m’obligeront pas à balayer la neige dans les rues. Ils me laisseront
crever dans mon coin, comme un chien... Je suis le seul homme de
Pétrograd qui leur échappe... Vous, qui êtes jeune et solide, prenez
garde à vous. Filez. Vous avez quelque chose à défendre. Quant à moi, je
suis résolu à ne pas bouger.
Mais, quelques jours plus tard, Savinski revoyait le prince penché sur
des cartes ou feuilletant des livres de voyage. Il essayait de faire
dévier la conversation sur Lydia Serguêvna et demandait de ses
nouvelles. C’était un sujet qui paraissait ne pas plaire au prince. Il
répondait brièvement:
--Ma fille va bien, elle va très bien.
Puis il s’empressait de passer à autre chose. Savinski, qui, au fond de
lui-même, se rongeait d’inquiétude, y revenait par des détours. Une
fois, enfin, le prince se décida à parler. Il était dans une crise
d’humeur noire.
--Lydia, dit-il, hum!... C’est mon seul souci, Nicolas Vladimirovitch.
Qu’est-ce qu’elle va devenir ici, cette enfant?... J’y pense
constamment. Cela m’agite. Il faudrait qu’elle s’en allât. J’avais
arrangé son départ avec les Saltykof, la semaine dernière. (Savinski ne
put retenir un mouvement en apprenant cette nouvelle.) Tout était prêt;
elle était sur le passeport de Mme Saltykof... Mais, au dernier moment,
elle a refusé de partir. Elle prétend qu’elle ne quittera la ville
qu’avec moi. C’est une folie... Je me suis fâché; nous nous sommes
disputés très âprement; j’étais en colère, elle aussi, puis tout à coup
j’ai pleuré de joie en la prenant dans mes bras. Elle a un cœur grand et
pur, ma fille...
Des larmes emplissaient les yeux du vieillard.
--Je vous dirai une chose, Nicolas Vladimirovitch. Ne croyez pas que ce
soit par pitié que Lydia reste avec moi, parce que je suis malade et
près de ma fin... C’est quelque chose de bien plus profond que cela.
C’est parce qu’elle m’aime, tout simplement. Je serais valide comme
vous, elle ne me quitterait pas davantage... Elle paraît à tous une
enfant rieuse et légère. Oui, c’est une enfant rieuse et légère, mais ce
n’est qu’une partie d’elle, celle que chacun voit. Moi seul, je sais
combien elle peut aimer. Vous comprenez, ce n’est pas dans des mots que
cela se dit... Ce sont des choses que l’on sent tout à coup au fond de
soi, à propos de rien, d’un regard qui vous pénètre, d’un geste presque
insignifiant. Et cela vous remplit l’âme d’une lumière magnifique...
Pour le moment, nous ne nous parlons presque pas. Depuis la mort de son
cousin, elle traverse une crise, la pauvre petite. Elle vient deux ou
trois fois par jour chez moi. Jamais nous n’avons dit un mot de Paul.
Elle est très fière; elle ne veut pas qu’on la plaigne. Et puis, je ne
sais pas ce qu’il y avait entre elle et son cousin au moment où il a été
tué... Les cœurs de femmes nous sont impénétrables, et Lydia est une
femme déjà... Elle n’est pas sortie; elle n’a vu personne. Il y a là un
mystère, mon ami... Je ne sais pas...
Il s’arrêta un instant, rêva, puis, regardant Savinski:
--Elle vous aime beaucoup, Nicolas Vladimirovitch. Peut-être vous en
dira-t-elle plus long. Peut-être ne vous dira-t-elle rien du tout...
Elle me fait l’effet de quelqu’un qui lutte avec soi-même. Le jour
viendra où la bataille sera terminée. Alors, nous verrons plus clair...
Mais comment vivra-t-elle dans cette ville maudite? Si je ne suis plus
là, je vous demande de veiller sur elle. Ma femme, qui est excellente,
n’a pas deux idées claires dans la tête. Elle ne saura que décider,
hésitera entre mille projets et finalement ne fera rien. Si vous êtes
ici encore, je vous la confie. Vous l’emmènerez avec votre femme et vos
enfants à l’étranger.
Il commençait à s’émouvoir et sa voix tremblait. Il fit un effort pour
se reprendre.
--Nous en reparlerons, dit-il, nous en reparlerons... Voulez-vous être
assez bon pour jeter une bûche dans le feu? Je crève de froid.
Un quart d’heure plus tard, son humeur avait changé. Il avait bu un
petit verre d’une bouteille de cognac qu’il avait fait apporter pour
Savinski. Les bûches, rudement tisonnées, éclairaient la pièce de leurs
flammes vives. Et, comme Savinski prenait congé, le prince lui dit:
--Vous connaissez, je crois, le chargé d’affaires d’Espagne. Il faudra
me l’amener un jour... Oui, j’aurai à causer avec lui de certains plans
que je forme... J’ai voyagé en Espagne autrefois, avant mon mariage. Il
y a en Andalousie des femmes admirables... Ah! ma jeunesse, et les rues
étroites de Séville, et l’odeur qui monte du pavé brûlant quand on
l’arrose!... Vous ne savez pas combien souvent j’y pense... Amenez-moi
l’Espagnol, n’est-ce pas?
* * * * *
Les quelques mots du prince avaient excité la curiosité passionnée de
Savinski. Quel drame intérieur y avait-il eu entre ces deux êtres
charmants avant la fin tragique du jeune homme? Dans l’obscurité où il
était, il se déclarait incapable de résoudre cette énigme. Et pourtant
il essaya d’en percer les ténèbres. Le seul résultat fut que l’image de
Lydia, à ce moment où il ne la voyait pas, remplissait de plus en plus
ses pensées. A un moment de retour sur lui-même, il s’en étonna:
«Quoi! se dit-il, je suis là au milieu du chaos le plus extraordinaire,
dans le bouillonnement d’une révolution qui veut faire table rase du
monde ancien. Je cours des risques quotidiens; je puis être emprisonné
comme tant d’autres ou recevoir une balle au coin d’une rue. Les banques
vont être saisies par le gouvernement soviétique un beau matin. Je suis
séparé de ma femme et de mes enfants; nous sommes environnés de dangers
visibles; chaque jour, un des nôtres est arrêté; j’ai mille soucis
d’affaires et mille préoccupations personnelles. Il semblerait que je
dusse être tout entier absorbé dans des pensées sombres et utilitaires.
Et voilà que je perds plus de la moitié de mon temps à m’occuper d’une
jeune fille qui pourrait être ma fille et à chercher à comprendre l’état
de son cœur... Je perds mon temps?... Quelle erreur! Je gagne du temps.
C’est un sort providentiel qui a mis Lydia Serguêvna devant moi à ce
moment terrible. Je pense à elle, je vois son frais visage devant moi,
ses beaux cheveux blonds qui ondulent comme des vagues, ses yeux purs,
sa bouche enfantine... Délicieuses images qui me reposent, m’entraînent
dans un monde idéal loin des horreurs présentes... Sans elle, je ne
serais occupé qu’à peser les conjectures de l’heure politique: je
m’alarmerais comme mes amis du club; je nourrirais de noires humeurs;
mes nerfs ne résisteraient pas à la tension et, comme les autres, je
deviendrais neurasthénique. Lydia, même absente, me sauve.»
Aussi Savinski, bien loin de chasser de son esprit le souvenir de la
jeune fille, lui faisait-il une place toujours plus grande. C’était un
homme d’action; mais c’était aussi un rêveur. Et peut-être est-ce
toujours le poète qui anime l’homme d’action. C’était, du reste, une des
théories de Savinski, et il disait volontiers: «Un grand homme
d’affaires est toujours un poète. Sans imagination à large envergure,
vous restez collé au sol. On ne s’envole que sur des ailes. Napoléon, le
plus grand génie pratique de son temps, en était le plus grand rêveur.
Et qui sait s’il ne doit pas sa prodigieuse fortune à ce qu’il y avait
de chimérique en lui? Aujourd’hui même, ne voyons-nous pas le parti des
chimères l’emporter? Pour un Séméonof, qui n’a que l’esprit politique,
il y a cent songe-creux qui vivent d’éblouissantes visions dans les
nuées.» Revenant à Lydia, il se demandait sans cesse si elle avait aimé
son cousin. Il ne le croyait pas. Mais alors, pourquoi cette longue
retraite? Il y avait quelque chose d’obscur dans cette tragique
histoire. Le temps, sans doute, le lui éclaircirait. Mais il lui tardait
de revoir sa petite amie et de tâcher de lire au fond de ses yeux le
secret que le prince son père y avait entrevu sans pouvoir le deviner.
* * * * *
Il passa un jour de fin novembre chez Nathalie Choupof-Karamine. Le
désordre s’était soudainement développé dans la ville et, au sentiment
de sécurité extérieure que l’on avait eu au début du règne des
bolchéviques, avait succédé la panique. Un arrêté du commandant
militaire de la ville enjoignait aux habitants de fermer les portes
principales des maisons dès six heures du soir. A la porte cochère, dont
le portillon seul restait ouvert, les locataires et les portiers
devaient monter la garde à deux jusqu’au matin. Un gong, placé dans la
cour, avertissait les habitants en cas de danger. La consigne était de
descendre armé pour repousser l’agresseur. Ainsi, chaque maison paisible
de Pétrograd était transformée, la nuit venue, en un château fort prêt à
subir un assaut. La publication de cet édit répandit la terreur, car
elle prouvait que les bolchéviques se sentaient incapables d’assurer
l’ordre public et qu’une fois le soleil caché, la ville appartenait aux
soldats en maraude, aux redoutables marins de Cronstadt et aux bandits
sans uniforme. Et, en effet, les agressions nocturnes se multipliaient.
Les gens audacieux ou insouciants qui se risquaient hors de chez eux
après le dîner entendaient des coups de fusil, éloignés ou voisins, qui
éclataient dans le silence. Ou bien c’étaient les cris affreux d’un
passant attaqué. On s’attendait au coin des grandes places désertes pour
les traverser à cinq ou six. Faire un long trajet à pied le soir dans
les sombres rues de Pétrograd était fort hasardeux.
C’est à ce moment-là que Savinski sentit l’inconvénient d’habiter de
l’autre côté de l’eau et d’avoir à traverser l’immense pont Troïtski à
pied ou en traîneau pour regagner son logis. Son automobile lui avait
été prise; il faisait faire des démarches à Smolny pour la ravoir, mais
jusqu’à présent sans succès. Son appartement de Kamenno Ostrovski
Prospect était à une demi-heure du centre de la ville, et il ne se
résignait pas à passer chez lui des soirées solitaires. Aussi se
résolut-il à le quitter et à prendre un logement meublé laissé vacant
par le départ subit d’un ami qui avait réussi à fuir à l’étranger. Ce
nouvel appartement, plus petit, était amplement suffisant pour lui. Il
était situé à deux pas des Choupof-Karamine et des Volynski, au numéro 4
de l’Aptiékarski Péréoulok, qui relie la Millionnaia à la Moïka. C’était
un rez-de-chaussée, assez élégamment meublé, dans lequel on entrait
directement du passage qui menait à la cour. Savinski n’en occupa que
deux pièces qui donnaient sur le Péréoulok et la salle à manger qui
avait vue sur la grande cour commune à la maison de la rue et à un vaste
immeuble en façade sur le Champ-de-Mars. Cette double entrée parut à
Savinski avoir son utilité dans les temps troublés où l’on vivait.
Il annonça à Nathalie Choupof-Karamine qu’il devenait son voisin. Elle
s’en félicita. On ne voyait plus que les gens qui habitaient à cinq
cents pas de chez soi. Il fallait se grouper, former une petite société
très unie pour les jours dangereux que l’on traversait. Peut-être ainsi
pourrait-on se réunir pour passer la soirée ensemble. Rester isolé
paraissait à Nathalie la plus terrible des calamités déchaînées par la
révolution bolchévique.
--Vous avez raison, répondit Savinski, comme nos jours en Russie sont
comptés, il s’agit de les vivre bien. J’ai ouvert un crédit illimité à
mon cuisinier. J’ai du bois pour me chauffer et j’en achète encore pour
plusieurs milliers de roubles. Enfin, je vais faire déménager petit à
petit quelques paniers de champagne qui me restent, des vins du Rhin que
je gardais pour le mariage de ma fille et du Château-Latour comme il n’y
en a plus à Pétrograd. Je donnerai des dîners à six heures du soir et
vous n’aurez qu’un bond à faire pour rentrer chez vous. Au besoin, nous
soudoierons quelques soldats du Préobrajenski pour nous garder. Car vous
savez, ajouta-t-il, à moitié sérieusement et avec un air mystérieux, le
Préobrajenski qui est là, à deux pas de vous dans la rue, est l’espoir
de la contre-révolution. Ces gaillards ont refusé de prendre part au
coup d’État du 7 novembre. Ils empêchent Smolny de dormir. Ils restent
chez eux dignement et regardent avec mépris leurs voisins les soldats du
régiment Paul qui, eux, sont les suppôts des bolchéviques...
Heureusement pour moi, le nombre des Pavlovtzi diminue chaque jour. Il
n’y a déjà plus personne dans la petite caserne de la place des Écuries.
J’en vois chaque jour qui filent pour la gare, pliés sous le poids des
objets qui gonflent leur sac. Ils ont de l’argent, car souvent ils
frètent un izvostchik. Pour peu que cela continue, il n’en restera plus.
Bon débarras!
Une longue conversation s’engagea sur la situation. Nathalie était
optimiste. Les bolchéviques s’useraient vite. Ils étaient trop faibles
pour appliquer leur programme. Les ambassades avec lesquelles elle
restait en contact étroit étaient pleines de confiance. En fait, il n’y
avait pas de terreur, et seuls quelques douzaines d’anciens hauts
fonctionnaires tenaient compagnie dans leur prison aux ministres cadets
du gouvernement provisoire. On pouvait donc s’arranger pour vivre les
quelques semaines du règne de Lénine et de Trotski. Du reste, les
Allemands ne laisseraient pas les bolchéviques se fortifier au pouvoir.
Dans l’état de déliquescence où étaient tombés et l’armée et le
gouvernement, ils arriveraient à Pétrograd et à Moscou sans tirer un
coup de feu. En attendant, jouant sur les deux tableaux, elle avait
offert l’hospitalité à un attaché libre à l’ambassade anglaise, lord
Douglas, dont la présence dans leur appartement était une garantie
contre les perquisitions nocturnes et les vexations diurnes des tyrans
maximalistes.
Savinski retint un sourire. Lord Douglas était un jeune homme d’une
extrême et classique beauté qui avait eu un succès prodigieux à
Pétrograd depuis un an qu’il y était arrivé et qui passait pour être
l’amant de la séduisante Nathalie. «Voilà un coup de partie heureusement
joué, pensa-t-il. Si celle-là ne se tire pas toujours d’affaire...»
Il avait plus d’une raison de penser ainsi, car il avait appris de
source sûre que Nathalie Choupof-Karamine avait repris contact avec
Séméonof. Elle le voyait secrètement, Séméonof ne jugeant pas politique
de se montrer dans le salon Choupof. Que tramait-elle avec l’ancien
officier de la Garde qui était maintenant attaché à Trotski lui-même aux
Affaires étrangères? Le fait est qu’Ivan Choupof-Karamine, pourtant si
compromis par sa collaboration avec Protopopof, ne manifestait aucune
inquiétude et se montrait même d’humeur fort joyeuse.
Comme Savinski prenait congé de la maîtresse de la maison, elle l’invita
à dîner pour le surlendemain.
--J’aurai quelques personnes le soir, dit-elle, de proches voisins. Ma
petite amie Lydia m’a promis de venir. L’avez-vous revue? C’est sa
première sortie depuis la mort de son cousin.
Au jour fixé, il se rendit chez Nathalie Choupof-Karamine avec un
plaisir qu’il n’avait jamais éprouvé à l’idée de dîner dans cette
maison. Le repas était à sept heures, de façon à permettre aux invités
de rentrer tôt chez eux. Il y avait une douzaine de personnes, toutes,
du reste, habitant le voisinage immédiat. Lydia était là lorsqu’il
arriva. Il la regarda avec anxiété et fut surpris de la trouver gaie,
éclatante de beauté et de jeunesse. Il crut voir dans ses yeux le reflet
des jours cruels qu’elle avait vécu; leur azur lui parut plus profond.
«Mais peut-être, se dit-il, est-ce moi qui lui prête des émotions
qu’elle n’a pas ressenties?» Elle portait pour la première fois un rang
de perles et une robe noire assez largement décolletée. Elle était
assise dans le cercle et il ne put causer seul avec elle. A table, elle
se trouva à côté de l’admirable lord Douglas, qui avait la droite de la
maîtresse de la maison, tandis que lui, Savinski, était à gauche de
Nathalie. Il remarqua que lord Douglas prêtait beaucoup plus d’attention
à sa jeune voisine qu’à Mme Choupof-Karamine. Lydia acceptait avec
plaisir les compliments de l’Antinoüs britannique. Après le dîner, Ivan
Choupof rejoignit les deux jeunes gens. Vers les dix heures seulement,
alors qu’on se retirait, Lydia quitta brusquement ses interlocuteurs et
vint à Savinski.
--Êtes-vous très occupé ces jours-ci, Nicolas Vladimirovitch?
demanda-t-elle. Vous ne savez pas combien j’ai envie de vous voir.
Nicolas la regarda avec un demi-sourire. Il hésita un instant avant de
répondre, puis gaiement il dit:
--Je fais, comme tout le monde, mille choses pressantes et inutiles.
Mais je vous les sacrifierais volontiers. Il y a longtemps que j’ai été
privé de ma petite amie.
--Peut-être voudriez-vous sortir avec moi demain après-midi? fit-elle.
J’ai envie de marcher un peu. Si cela ne vous dérange pas, vous me
prendrez après déjeuner et je vous rendrai votre liberté vers quatre
heures.
Savinski pensa à l’instant même qu’il avait un rendez-vous important
avec un directeur de banque à deux heures. C’était un vieux monsieur
fort ennuyeux et disert. En un clin d’œil, il renonça à cet entretien et
accepta l’offre de Lydia Serguêvna. Elle le quitta aussitôt pour rentrer
chez elle par la cour qui était commune à l’hôtel Volynski et à la
maison des Choupof-Karamine. Toujours empressé, lord Douglas accompagna
la jeune fille à travers la vaste cour où quelques dvorniks montaient la
garde dans la nuit froide de novembre.
* * * * *
Comme Savinski regagnait son logis, distant à peine de deux cents pas,
et qu’il entrait dans la rue déserte et sombre où il habitait, un coup
de feu grêle déchira le silence de la nuit; une balle siffla dans l’air
non loin de lui et alla s’écraser avec un bruit étouffé sur un mur
distant. Il eut un sursaut. Puis il haussa les épaules.
«Il faut s’habituer à cela aussi», pensa-t-il.
Chez lui, il resta à fumer quelques cigarettes dans son cabinet de
travail où la température était douce. Maintenant, on n’entendait plus
un bruit. Il semblait qu’il habitât, seul vivant, une ville morte. Sur
la table, le portrait de sa femme et de ses enfants le regardait. Ils
étaient dans la paix de leur villa finlandaise toute voisine. «J’irai
les voir la semaine prochaine, pensa-t-il. Et il faudra s’occuper
d’avoir des visas pour l’Angleterre. Quelle chance que Sonia ait ce
petit bébé près d’elle! Voilà qui l’empêche de s’énerver en pensant à
moi.» Vers minuit, comme il se décidait à se coucher, la sonnerie du
téléphone retentit. Il prit le récepteur et fut surpris d’entendre une
voix sèche et martelée qui disait à l’autre bout du fil:
«Ici, Séméonof, de l’Institut Smolny. C’est vous, Nicolas
Vladimirovitch?»
Une longue conversation s’engagea. Séméonof parlait sur le ton qui lui
était naturel, comme s’il avait vu son interlocuteur la veille, comme si
rien n’était survenu depuis qu’ils s’étaient quittés. De politique, pas
un mot. Un courant d’ironie sous-jacent était sensible dans les phrases
banales qu’il prononçait. Il finit par dire à Savinski qu’il avait à
causer avec lui, qu’une entrevue leur serait utile à tous deux et que
peut-être Savinski voudrait bien lui réserver un peu de son temps, vers
sept heures, le lendemain. Il lui ferait porter un billet dans la
journée, fixant l’endroit du rendez-vous. Malgré l’air détaché avec
lequel cette invitation était faite, elle avait quelque chose d’assez
pressant. Savinski, qui avait eu le temps de réfléchir pendant que la
conversation se déroulait, l’accepta comme la chose la plus naturelle du
monde.
«Que peut-il avoir à me proposer? se dit-il. Me voilà en coquetterie
avec le gouvernement bolchévique comme un vulgaire Choupof. Mais, au
fond, qu’est-ce que je risque? Je prends une contre-assurance, et voilà
tout.»
Et il pensa que Sonia serait enchantée de savoir que, pendant les jours
qu’il lui restait à vivre à Pétrograd, il était couvert par la
protection occulte des Soviets. Et, derrière cette pensée, il y avait
aussi l’idée qu’il pourrait prolonger un peu, sans trop de danger, son
séjour dans cette ville fantastique. Cela, il ne savait exactement pour
quelle raison, lui souriait.