Ce soir-là, 6 novembre, Nicolas Savinski rentrait chez lui avant minuit.
Il avait passé quelques heures chez Nathalie Choupof-Karamine. La
nervosité y était grande. Plusieurs fois dans la soirée, on avait
téléphoné des nouvelles inquiétantes: les bolchéviques faisaient un coup
de force; leurs troupes étaient mobilisées; déjà, ils s’étaient emparés
du télégraphe central; Lénine était arrivé à Pétrograd; on n’avait
trouvé pour défendre le Palais d’Hiver qu’un bataillon de femmes!...
Ces bruits, qu’on ne pouvait vérifier, affolaient les gens, et Savinski
ne s’attarda pas chez les Choupof. Il se reprochait d’y être venu. Le
fait est qu’il ne pouvait plus rester seul le soir. La solitude de son
appartement l’effrayait. La lecture ne suffisait pas à l’absorber; ses
pensées s’échappaient du livre et revenaient sans cesse tourner dans le
même cycle monotone et triste. La situation de la Russie formait le
thème principal de ses méditations moroses. Il ne la contemplait pas
objectivement. «Que fais-je ici? se demandait-il sans cesse. Pourquoi
rester? L’atmosphère de la révolution est vraiment irrespirable. Il faut
prendre un parti et quitter la Russie.» Et, en même temps, il sentait au
fond de lui qu’il ne pouvait s’en aller. Qu’est-ce qui le retenait donc
encore dans cette ville funeste? Ses affaires? Elles étaient arrangées
au mieux des circonstances déplorables. «J’aurai de quoi vivre à
l’étranger, se disait-il. Et, au besoin, comme j’emporterai ma tête avec
moi, je pourrai encore gagner de l’argent, puisque je ne suis plus bon
qu’à cela. Voilà la raison, voilà la sagesse! Et pourtant je reste.
Est-ce la curiosité qui m’attache ici où finalement je risque ma vie?
C’est payer bien cher le désir de voir de mes yeux les folies que font
mes compatriotes!» De guerre lasse, Savinski renonçait à se poser des
questions. Lorsqu’il réfléchissait, tous les arguments étaient en faveur
du départ. Mais quelles que fussent les raisons qu’il accumulât, il
sentait au fond de lui que des causes très obscures, très secrètes,
l’enchaînaient à cette vie misérable de Pétrograd. Après de longs
débats, il avait décidé de faire rentrer sa femme et ses enfants. Les
lettres de Sonia montraient une tristesse profonde qui l’avait touché.
Il lui avait écrit de revenir entre le dix et le quinze de ce mois.
«C’est une folie, sans doute, se dit-il, mais quoi? A la moindre alerte
nous traverserons la frontière. Et peut-être la présence de ma femme et
de mes enfants contribuera-t-elle à rétablir l’équilibre détruit de mes
nerfs? Ce vaste appartement où je suis seul m’est insupportable.»
Savinski passait la soirée au cercle ou chez des amis. Le plus souvent,
il était chez Nathalie Choupof-Karamine. Il y rencontrait des hommes
politiques, des gens d’affaires et les femmes les plus élégantes de
Pétrograd. Le cercle se rétrécissait peu à peu. Chaque jour, on
apprenait qu’un tel était parti soudainement et en secret pour
l’étranger. Pourtant, la veille il était là, parmi eux, plaisantant avec
bonne humeur sur toutes choses. Qui aurait pu supposer qu’il était à
bout de nerfs et incapable de supporter ces angoisses un jour de plus?
Alors ceux qui restaient, tout en souriant et l’air détaché, se
regardaient les uns les autres, chacun se demandant à part soi: «Qui
fera défaut demain?»
Ainsi, les rapports des êtres dans la société étaient tous
volontairement faux. Chez Nathalie, Savinski voyait chaque soir sa
petite amie Lydia; elle lui paraissait la seule personne sincère de
l’assistance. Il s’était lié avec elle d’une singulière amitié où se
mêlait beaucoup de tendresse. C’était un sentiment nouveau pour lui et
plein d’un charme inexplicable. Il sentait que pour Lydia il
représentait un homme très fort, maître de soi, qui échappait à
l’irrésolution dans laquelle se complaisaient les autres personnes
qu’elle connaissait. Elle se faisait de lui l’idée de quelqu’un de fier
et de sûr qui serait toujours supérieur aux événements. «Cela est faux
aussi, comme tout le reste, mais il est bien agréable, pensait-il,
qu’une si jolie tête abrite une image aussi favorable de moi. Mais si
cette enfant charmante voyait les doutes qui m’assiègent, et ma
faiblesse véritable, et l’incapacité où je suis de rester seul,
peut-être changerait-elle vite d’idée... Elle croit que je suis
inaccessible à la peur. Quelle erreur! En fait, j’ai peur de tout dans
l’avenir, j’ai l’imagination poltronne. Si je me tiens assez bien dans
le présent, c’est que j’ai une bonne santé et aussi que je ne vois pas
le danger, sans doute par une infirmité de ma vue... Tiens, il faudra
que je lui explique cela, la prochaine fois que je la verrai. Elle est
si intelligente et fine qu’elle me comprendra certainement. Qu’est-ce
qu’elle va devenir, cette fille ravissante? Elle se mariera. Elle
épousera un imbécile, c’est inévitable, et, dans quelques années, elle
mènera la seule vie que peut avoir une jeune femme très belle, très
séduisante, et qui méprise son mari... Qui choisira-t-elle? Son cousin
Paul? C’est un enfant. Spasski, qui lui fait la cour? Ce serait un
mariage tout à fait nouvelle Russie. Le vieux prince ne le supporterait
pas. Ou un de ces jeunes secrétaires d’ambassade, si corrects, si
élégants, et qui ont perdu au contact de l’étranger toute originalité?
Elle sera très riche, si tout ne sombre pas dans la tempête où nous
sommes.» Ainsi soliloquait Nicolas Savinski en traversant le pont
Troïtski. Il entendit dans le lointain quelques coups de feu. Depuis
longtemps, il y avait ainsi des coups de fusil la nuit dans Pétrograd.
Les rues n’étaient rien moins que sûres et les attaques nocturnes se
multipliaient. On n’y accordait à la longue aucune attention. Cependant,
il avait, dans sa poche, la main droite appuyée sur un revolver.
«Nous voici revenus aux temps, chers à Stendhal, des républiques
italiennes de la Renaissance, où chacun, lorsqu’il sortait le soir,
risquait sa vie et s’armait jusqu’aux dents. Stendhal prétend que c’est
la présence continue du danger qui a contribué à créer de fortes
personnalités dans l’Italie de cette époque. Peut-être sera-ce une école
utile pour mes contemporains? Mais je ne vois pas qu’ils en aient tiré,
jusqu’à présent, grand avantage. Ils me semblent être plus effrayés et
plus neurasthéniques que jamais.»
A ce moment, Savinski aperçut sur la chaussée, à distance, une troupe
d’hommes qui avançait. Lorsqu’elle fut plus près, il reconnut un peloton
d’une soixantaine de soldats. Ils marchaient bien alignés, sans parler
entre eux. Le spectacle était nouveau. Cinq minutes plus tard, Savinski
croisa un second peloton, plus nombreux, qui allait silencieusement dans
la nuit vers le centre de Pétrograd. Les soldats défilaient en bon ordre
et leurs pas cadencés faisaient un bruit régulier dans le silence de la
nuit. Depuis la révolution, Savinski n’avait jamais vu une troupe d’un
aspect aussi militaire. «Qu’est cela? se demanda-t-il. Le gouvernement
a-t-il fait venir en secret des troupes sûres du front et va-t-il
coffrer les bolchéviques cette nuit? Cela ressemblerait bien peu à notre
cher Alexandre Feodorovitch Kerenski! Est-ce le coup d’État de Lénine?»
Cependant Savinski était rentré chez lui, l’esprit amusé par cette
énigme, et, sans en chercher davantage la solution, il se coucha et
s’endormit. La dernière image qui passa devant ses yeux avant de plonger
dans le sommeil fut celle de Lydia, assise dans le salon Choupof, ayant
à ses côtés Spasski, qui parlait avec un extrême sérieux, et le maître
de la maison, qui disait des bouffonneries. La présence de
Choupof-Karamine près de la jeune fille lui était fort désagréable.
Le lendemain matin, se rendant à son bureau, il rencontra encore des
détachements de soldats et de marins, l’arme sur l’épaule, qui
défilaient avec une allure tout à fait martiale. Mais sitôt arrivé à la
banque, il y apprit la surprenante nouvelle que les bolchéviques, dans
la nuit, s’étaient emparés du télégraphe central sans que la moindre
résistance leur eût été opposée, que le gouvernement était cerné dans le
Palais d’Hiver et que Kerenski, plus habile que ses collègues, avait
réussi à s’enfuir. En fait, la ville appartenait aux bolchéviques.
Le téléphone ne cessa de carillonner dans le cabinet de Savinski toute
la matinée et il n’eut pas une minute à lui. Les nouvelles étaient
surprenantes. Les bolchéviques s’étaient emparés de Pétrograd sans tirer
un coup de feu. Le néant de gouvernement n’avait pas esquissé un geste
de résistance. Les régiments et les marins avaient passé aux
bolchéviques. Seuls, les soldats du Préobrajenski et du Siméonovski
boudaient et ne sortaient pas de leurs casernes. On ajoutait qu’ils
n’étaient pas agités et passaient leur temps à jouer aux cartes. Lénine,
rentré en secret à Pétrograd depuis plusieurs jours, allait présider le
soir même avec Trotski le deuxième congrès panrusse des Soviets et y
proclamer le changement de régime. L’Institut Smolny, fondation de la
grande Catherine qui y faisait élever des filles nobles, était le siège
du nouveau gouvernement. Vers midi, on annonçait déjà--comment le
savait-on?--que Kerenski avait rejoint les troupes cosaques du général
Krasnof et marchait à leur tête sur la capitale. Savinski eut dix
visites. Tous les gens qui vinrent le voir étaient terrifiés. Cette
fois-ci, il ne s’agissait plus de plaisanter. Chacun pensait que le
règne de Lénine, si court fût-il, serait horriblement sanglant.
Choupof-Karamine accourut chercher de l’argent; la peur avait marqué son
visage blême de taches noires. Il semblait que la circulation du sang
s’arrêtât dans ce gros corps pourri.
--Vous savez, dit-il, que la frontière finlandaise est fermée. Nous
sommes pris comme dans une souricière. Il ne nous reste qu’à aller nous
incliner respectueusement à Smolny. Je vais tâcher de conclure mon
affaire avec le groupe suédois et, à la première accalmie, je file sur
Stockholm.
Il partit à pied, évitant Nevski, et, passant par les petites rues,
courut de toute la vitesse de ses petites jambes s’enfermer au fond de
son appartement.
Le spectacle de tant de gens apeurés eut pour effet d’un réactif sur
Savinski. Au lieu de se laisser gagner par la panique générale, il prit
une vue plus calme de la situation. «C’était inévitable, se dit-il;
maintenant, il ne faut plus songer qu’à vivre, jusqu’au jour où l’on
pourra avoir un passeport pour l’étranger. Il serait bien étonnant, que
l’on entrât tout de suite dans une ère de vertu. La force du rouble
parlera toujours dans les bureaux.» Il pensa à sa femme, avec un
soulagement infini à l’idée qu’elle était en sûreté en Finlande. Mais
quelles seraient son inquiétude et son angoisse lorsqu’elle apprendrait
le coup d’État à Pétrograd? Il fallait absolument lui faire passer des
nouvelles... Et tout à coup il eut un sursaut. Que faisait sa petite
amie Lydia? Sans doute était-elle dans la ville à se promener. Il se
précipita au téléphone et la demanda. Il apprit qu’elle était sortie. A
peine raccrochait-il le récepteur, qu’un garçon de bureau lui annonça
qu’une jeune femme le demandait. Elle s’appelait Lydia Serguêvna
Volynskaia. Savinski courut à la porte.
Hésitante un peu, enveloppée de fourrures, le visage rosé par le froid
et par la confusion, Lydia entra. Ses grands yeux bleus si purs ne
disaient pas la crainte, mais la perplexité, et pourtant il parut à
Savinski que la lèvre inférieure de la jeune fille, lèvre délicatement
fendue par son milieu, tremblait un peu. Emporté par un mouvement qu’il
ne songea pas à réprimer, il passa son bras gauche autour de la taille
de Lydia et l’attira à lui. Il la grondait doucement comme un père
gronde son enfant chérie.
--Petite fille, dit-il, que faites-vous dans la ville aujourd’hui? Quel
démon de curiosité vous pousse? Vous allez vite rentrer chez vous et
vous n’en ressortirez pas avant que je vous en donne la permission.
Lydia sourit. Quand elle était arrivée, elle ne savait que penser.
Maintenant, elle sentait que Savinski lui pardonnait, et sa sortie de
chez elle, et sa venue si inattendue dans son cabinet à la banque. Fière
de son succès, c’est sur un petit ton de bravade qu’elle lui dit:
--Mais, Nicolas Vladimirovitch, jamais la ville n’a été plus calme. Il
règne un ordre parfait, pas d’attroupements, pas de meetings, des
pelotons de soldats comme aux temps du tsar... Et puis, ajouta-t-elle
malicieusement, je voulais savoir ce que vous pensez de ce qui se passe.
A moi toute seule, je n’y comprends rien...
--Ce que je pense, répondit Savinski, c’est que pour l’instant vous
devriez être chez vous. Croyez-vous que les révolutions sont faites pour
fournir un spectacle aux jeunes filles curieuses de Pétrograd? Je vais
vous ramener chez votre père. Peut-être trouverons-nous une voiture.
Quant à mon automobile, les bolchéviques l’ont prise au garage. Séméonof
l’occupe, sans doute, à ma place.
A cet instant, on frappa à la porte et un garçon tendit une lettre
fermée à Savinski. Il l’ouvrit et réfléchit une seconde.
--Entrez ici, dit-il, en ouvrant la porte d’un cabinet voisin.
Donnez-moi deux minutes et je vous retrouve.
Lydia passa lentement dans la pièce que lui indiquait Savinski, et
celui-ci, une fois la porte fermée, fit introduire son nouveau visiteur,
qui n’était autre qu’André Spasski.
Savinski constata tout de suite que Spasski n’avait en rien perdu son
sang-froid. Il était calme comme à l’ordinaire, et on ne voyait pas
trace de nervosité sur son visage.
--J’ai été averti à temps par un coup de téléphone, dit-il, et j’ai
quitté mon appartement sans attendre une minute. Les bolchéviques me
font l’honneur, paraît-il, d’attacher un certain prix à ma capture. Ils
sont chez moi à l’heure où je vous parle. Mais ils ne m’auront pas
facilement.
--Qu’allez-vous faire? demanda Savinski.
--D’abord, me cacher. Grâce à Dieu, j’ai plus d’une maison sûre ici, et
j’ai aussi un excellent passeport.
Il sortit de sa poche un papier froissé et tendit à Savinski un
passeport déjà couvert de cachets au nom de l’ingénieur Paul Pavlovitch
Mouchine, âgé de trente-huit ans.
--Je vais passer chez les cosaques de Krasnof. Cela ne sera pas
difficile. Krasnof aura plus de confiance en moi qu’en Kerenski qu’il
méprise. Peut-être prendrons-nous Pétrograd! Ces coquins n’aiment pas se
battre.
Spasski souriait tout le temps en parlant.
--Mais avez-vous de l’argent? demanda Savinski.
--J’en ai, répondit le visiteur. Je me sauve. Je suis un personnage
compromettant, ajouta-t-il. Il ne faut pas qu’on me trouve chez vous. Je
vous ferai tenir de mes nouvelles par un de mes hommes. Il viendra de la
part de l’ingénieur Mouchine. Pour vous, vous n’avez, je crois, rien à
craindre pour le moment. Séméonof sent qu’il aura besoin de vous. Au
pire, vous avez quelques semaines de répit. Au revoir, Nicolas
Vladimirovitch, car nous nous reverrons.
--Que Dieu soit avec vous, dit Savinski en l’accompagnant à la porte.
Resté seul, Savinski attendit quelques minutes. Il regarda par la
fenêtre. Spasski, d’un pas tranquille, descendait la Perspective Nevski
sans se hâter, les mains dans ses poches, une cigarette à la bouche.
Lydia fut frappée de la bonne humeur de son hôte lorsqu’il vint la
rejoindre. Décidément, elle ne s’était pas trompée sur lui. Aux heures
critiques, il ne gémissait pas, il ne s’arrachait pas les cheveux. Elle
éprouva à nouveau le sentiment de sécurité qu’elle avait eu dans ses
bras, lorsqu’il l’avait ramassée six mois plus tôt sur le trottoir
devant l’hôtel de l’Europe. Cette fois-ci encore, Savinski la
reconduisit chez elle. Ils prirent un izvostchik qui flânait sur la
Perspective. Le temps était beau et clair; il y avait sur les trottoirs
la foule accoutumée. Personne ne paraissait se rendre compte qu’un coup
d’État avait eu lieu dans la nuit et que les bolchéviques apportaient au
pouvoir leur redoutable programme de guerre civile et de communisme.
Pétrograd, pour s’émouvoir après six mois de révolution, avait besoin
d’entendre des coups de feu dans la rue et de sentir l’odeur de la
poudre. Or, tout était tranquille. Des pelotons de soldats
patrouillaient dans un ordre parfait. Il fallait un grand effort
d’imagination pour comprendre l’importance de ce qui venait de se passer
en quelques heures. Et qui parmi ces gens fatigués et neurasthéniques
était capable de cet effort?
La voiture descendit Nevski. Arrivés à Morskaia, Savinski et Lydia
virent qu’à gauche la rue était barrée par des troupes à la hauteur du
bureau central des téléphones. L’izvostchik tourna à droite pour passer
sous l’arche majestueuse qui ouvre sur la place du Palais. Mais, comme
ils y parvenaient, des junkers l’arrêtèrent. «On ne passe pas.» Lorsque
Lydia reconnut l’uniforme des junkers, elle eut un sursaut et pâlit.
--Heureusement, dit-elle, que mon cousin est malade depuis hier et ne
peut sortir. Comment aurais-je vécu si je l’avais su ici?
Savinski la rassura.
--On ne se battra pas, dit-il. On ne se bat jamais. Il y aura des
pourparlers et tout finira pacifiquement. Vous savez bien comment cela
s’arrange chez nous.
La grande place du Palais-d’Hiver était vide. Il fallut rebrousser
chemin et prendre le long du canal de la Moïka. Là, ils rencontrèrent un
détachement de jeunes soldats, des gosses vraiment, fraîchement
débarqués du front, le casque des tranchées sur la tête. Ils marchaient
pêle-mêle. Comme la voiture était arrêtée pendant qu’ils défilaient,
Savinski demanda à un sous-officier où ils allaient.
L’homme répondit avec nonchalance:
--Nous sommes commandés pour défendre le Palais d’Hiver, où le
gouvernement est réfugié.
Il parlait d’une voix fatiguée et indifférente. Puis, haussant les
épaules, il reprit sa marche. Savinski fut stupéfait de voir que les
troupes du comité révolutionnaire qui gardaient le pont aux Chantres
laissaient passer les soldats du front, qui traversèrent sans être
inquiétés la grande place déserte et disparurent dans la porte centrale
du Palais.
Il se tourna vers Lydia, qui maintenant souriait.
--Vous avez raison, dit-elle. Ne dirait-on pas qu’il s’agit d’un
spectacle, d’une espèce de parade de cirque?... Je ne puis pas prendre
les choses au sérieux chez nous. Ces enfants casqués et en désordre, ces
marins qui les regardent passer, comme si tout était arrangé d’avance,
tout cela me paraît manquer de grandeur, Nicolas Vladimirovitch... Ou
bien est-ce que je suis une trop petite fille pour comprendre?
ajouta-t-elle avec cet accent de sincérité et ce naturel qui laissaient
voir si profondément en elle.
--Ce n’est pas un jeu, grande fille que vous êtes, répondit-il. Il
suffit d’un rien pour que la scène, qui est ridicule, devienne tragique.
En tout cas, vous allez me promettre, quoi qu’il arrive, de rester bien
sagement chez vous aujourd’hui. Je passerai un instant avant dîner pour
vous apporter les nouvelles. D’ici là, vous ne bougerez pas. Cherchez
vos poupées; elles ne doivent pas être bien loin, et jouez avec elles.
Cela vaut mieux aujourd’hui que de courir les rues.
Lydia devint sérieuse.
--Eh bien, vous aussi, dit-elle, vous me promettez de ne pas faire des
imprudences et de ne pas vous exposer inutilement. Je suis tranquille
pour Paul, qui est au lit. Je ne veux pas avoir d’inquiétudes à votre
sujet. Vous ne quitterez pas votre banque et, s’il y a de l’agitation,
vous rentrerez chez vous tout de suite par les petites rues, et vous me
téléphonerez... Ah! mais, c’est vrai, vous avez cet affreux pont
Troïtski à traverser. C’est tout ce qu’il y a de plus dangereux. Si l’on
se bat, voilà, vous viendrez coucher chez nous. Vous savez que vous
pouvez entrer par la Millionnaia.
Il y avait dans la voix claire de la jeune fille quelque chose de
pressant, de sérieux, qui toucha délicieusement Savinski. Il se défendit
de se laisser aller à l’émotion qui l’envahissait et, sur un ton
plaisant, il dit:
--Vous me parlez comme une grand’maman à son petit-enfant, Lydia
Serguêvna. Cela me rajeunit... Mais, soyez tranquille, je suis un grand
poltron et ne veux rien risquer. Au moindre bruit, je me fais enfermer
dans un de nos coffres-forts et attendrai là le calme revenu.
Il la quitta à la porte de chez elle, sur le quai du Palais qui était
désert.
Contrairement à toute attente, le déjeuner chez les Volynski fut très
gai. Le prince se sentait mieux et le coup d’État, appris le matin même,
l’avait mis dans un état de joie extrême. L’idée que les misérables qui
avaient renversé l’empereur étaient à leur tour précipités du pouvoir et
traqués dans le Palais d’Hiver l’emplissait d’allégresse.
--Il y a donc une justice, ma chère, dit-il à sa femme en arrivant à
table. Je n’ai qu’un regret, c’est de savoir Kerenski en fuite. Il faut
reconnaître qu’il est malin. Toutes les fois qu’il y a du tapage, il
disparaît dans une trappe comme un diable. Où était-il en juillet, je te
prie? Quant aux autres, ils sont pris au piège. On va les jeter dans la
Néva et les noyer comme des rats. C’est le commencement de la fin. La
prochaine fois, ce sera le tour de Lénine et de Trotski. Alors,
l’expiation sera complète. En attendant, nous allons boire une bouteille
de champagne pour célébrer ce grand événement.
Il fit monter du vin et insista pour que Lydia en bût un plein verre. Il
trinqua avec le général Vassilief. Ses yeux creusés brillaient sous leur
profonde arcade. Parfois, un accès de toux le secouait. Il ressentait
alors de vives douleurs à son fémur malade et poussait quelques jurons.
Mais la joie l’emportait et il recommençait à discourir.
--Vois-tu, disait-il à sa fille, il ne faut jamais désespérer de la
Russie. Il y a dans l’âme russe un profond sentiment de justice. Elle ne
peut supporter longtemps ce qui est immoral. Comment admettre que les
coquins qui ont détruit l’Empire restent au pouvoir? Cela criait
vengeance. Kerenski couchant dans le lit du tsar! La foudre du ciel
devait tomber sur lui. Je respecte Lénine. Il est l’instrument de la
colère de Dieu.
Le général profita d’une quinte de toux du prince pour intervenir.
--Mais, Serge Borissovitch, dit-il, nous serons châtiés, nous aussi.
--Eh bien, mon cher, reprit le prince avec un curieux accent de
triomphe, si nous sommes châtiés, nous l’avons bien mérité.
Qu’avons-nous fait pour soutenir l’empereur? Rien. Qui de nous a donné
sa vie pour lui? Personne. Nous serons fouettés pour nos péchés. Et la
Russie sortira de l’épreuve plus grande et plus pure que jamais...
Buvons à la Russie.
Il vida son verre.
Lydia l’écoutait distraitement. Les émotions qu’elle avait éprouvées
dans la matinée, sa visite à Savinski, la promenade en traîneau, le
champagne qu’elle avait bu, l’avaient comme détachée d’elle-même. Elle
vivait dans un rêve agréable. Sa mère, son père, le général Vassilief,
les domestiques qui servaient lui paraissaient des personnages irréels:
elle revoyait la révolution comme elle l’avait vue quelques heures plus
tôt près de la place du Palais-d’Hiver, comme une parade foraine, ou
mieux comme une féerie... On se levait de table; elle se sentit tout à
coup très fatiguée, monta chez elle, s’étendit sur un divan et tout
aussitôt s’endormit.
Une heure plus tard, elle fut réveillée par quelques coups à sa porte.
Sa vieille bonne Katia entra et lui tendit un billet. Dans l’adresse
écrite au crayon elle reconnut l’écriture de son cousin. Elle eut une
palpitation de cœur. Ce billet, elle le sentait, lui apportait une
terrible nouvelle. Elle l’ouvrit. Il ne contenait que deux lignes:
_Je suis au Palais d’Hiver avec mes camarades. Si je ne te revois pas,
je te dis adieu. Je t’aime, je t’ai toujours aimée._