A certaines heures, Lydia se félicitait que la révolution eût éclaté
alors que, jeune fille déjà, elle pouvait assister au développement
quotidien de ce drame historique. «J’aurais pu naître dans une époque
calme et plate, disait-elle, où rien n’arrive, comme maman, par exemple,
qui n’avait à songer qu’à ses plaisirs et à ses toilettes. Comme cela
devait être ennuyeux!» Et la jeune file sentait une certaine fierté à
l’idée qu’elle «vivait la révolution» et que plus tard, quand elle
serait une vieille dame, on viendrait lui demander de raconter ses
souvenirs de la grande époque. Personne ne le demandait, ni à son père,
ni à sa mère.
Mais lorsqu’elle essayait de se former une idée claire de cette
révolution qui serait fameuse, elle s’avouait incapable d’y parvenir.
Elle lisait les journaux, ils n’étaient que lamentations. A les en
croire, les dix plaies d’Égypte s’étaient abattues, toutes ensemble, sur
l’infortunée Russie. Une expression revenait à chaque page: «La Russie
est sur le bord de l’abîme!» Qu’est-ce que cela signifiait? Il était
fort difficile de le comprendre. Souvent, le soir, jusque dans son lit,
elle restait à y penser, les yeux fermés. «On peut imaginer, se
disait-elle, qu’une personne, ou une maison, ou même un petit village,
au bord d’un précipice, glissent un jour dans l’abîme. Mais un pays
immense comme la Russie, des terres qui couvrent des milliers de lieues,
qui sont habitées par cent cinquante millions d’habitants, comment
concevoir l’abîme qui les engloutirait? Arrive ce qui arrive, les terres
seront toujours là et on ne tuera pas cent cinquante millions de
personnes. Non, je ne comprends pas. Est-ce peut-être parce que, malgré
tout, je suis encore une petite fille, trop jeune pour tirer des faits
de chaque jour les conséquences prodigieuses et lointaines que les gens
y lisent si facilement?»
Les semaines se déroulaient, apportant chaque jour une riche récolte
d’événements divers et surprenants; les conversations devenaient plus
attristées, le ton des journaux plus lamentable, et Lydia se déclarait
de plus en plus incapable de démêler l’enchevêtrement inextricable des
faits qu’ils présentaient à leurs lecteurs. De leur lecture, un ennui
mortel se dégageait. Recommencer chaque matin les mêmes articles
lugubres, écouter les mêmes propos pessimistes, ces redites incessantes
et, du reste, contradictoires, il y avait de quoi lasser l’esprit le
plus désireux de comprendre. Elle se ferma à tout ce qui était
raisonnement, explication, commentaire. Elle accepta la révolution comme
un spectacle, sans chercher à savoir quel en serait le dénouement. Pris
de ce biais-là, c’étaient des jours à vivre.
Avec ses amies, avec son cousin Paul, elle courait Pétrograd et
regardait pousser les feuilles aux arbres des jardins et les drapeaux
rouges fleurir les murs vénérables des palais impériaux. Dans la rue,
déjà, tout formalisme ancien était aboli, et les lois non écrites qui
règlent les droits et les devoirs des promeneurs dans les villes
modernes s’étaient évanouies avec l’ancien régime. Une fraternité de
surface régnait entre tous, quels que fussent les sentiments que
gardaient au fond d’eux-mêmes des êtres venus des couches sociales les
plus différentes. Rien de plus amusant que de courir Nevski, d’aller de
groupe en groupe, d’écouter les orateurs improvisés, de causer avec les
soldats et avec les passants. Les soldats étaient pour Lydia l’objet
d’un étonnement qui ne cessait pas. Ils gardaient la même bonhomie, la
même simplicité d’âme, la bienveillance naturelle, l’ouverture de cœur
qu’elle avait toujours senties jusqu’alors dans ses rapports avec les
paysans et avec les ouvriers. Abandonnés à eux-mêmes, nombre d’entre eux
avaient regagné leurs villages lointains, mais beaucoup préféraient
jouir à loisir d’une villégiature urbaine qu’ils prolongeaient. Ils
faisaient d’interminables promenades en tramway dont le gouvernement,
pour récompenser les héros des journées de Mars, leur avait offert
l’accès gratuit. Pour remplir d’une façon lucrative leurs heures vides,
ils avaient imaginé de devenir marchands en plein air. Ils faisaient
preuve, dans ces métiers nouveaux, d’une ingéniosité remarquable. Postés
au coin des rues ou dans les portes cochères, ils proposaient aux
passants des cigarettes, de la farine, du sucre, du gruau, pris, sans
doute, dans les dépôts régimentaires, et des galoches, de la
charcuterie, des bonbons et des poules provenant de sources plus
obscures.
A l’un d’eux, Lydia acheta une paire de petits souliers de bal pour la
somme de soixante-dix roubles, et, le soir, dansant chez des amis, elle
disait: «La révolution m’a donné un cordonnier excellent et très modéré
dans ses prix. C’est le soldat Vassili, du Préobrajenski. Il est
installé au coin de la Morskaia.»
Elle se moquait de son cousin Paul, qui ne goûtait pas le même plaisir
qu’elle au spectacle qu’offrait la rue.
--Ce n’est pas un divertissement, Lydia, disait-il parfois.
Et sa figure enfantine prenait une expression grave qui faisait pouffer
de rire son irrévérencieuse cousine. Un instant, il essayait de garder
son sérieux, mais, comme il était jeune et amoureux, il ne résistait pas
longtemps et se mettait à rire de bon cœur avec Lydia.
* * * * *
Ils se rendirent un jour au palais de la Kchechinsskaia, de l’autre côté
de l’eau, au bout du pont Troïtski. Lénine, avec un sens merveilleux de
la mise en scène, s’était emparé, dès son arrivée en Russie, de la
demeure de la danseuse, célèbre par un impérial amant. Il en avait fait
la Mecque du communisme, et le gouvernement ne trouvait pas une poignée
de soldats pour l’en expulser. De son balcon, il haranguait les foules
et leur promettait à brève échéance le renversement de la société
bourgeoise, l’avènement du prolétariat et le paradis sur terre. Il était
de mode à Pétrograd d’aller entendre le chef redouté du bolchévisme, et
Lydia était trop curieuse pour se refuser un spectacle si nouveau.
C’était une charmante journée de fin d’avril. Un beau ciel bleu infini
s’étendait sur la ville et se mirait dans les eaux gonflées de la Néva,
dont les deux jeunes gens suivaient les quais. Paul se redressait dans
son uniforme de junker au grand manteau couleur poil de lièvre. Il ne
s’intéressait pas à Lénine, mais à Lydia. Il l’aurait suivie jusqu’au
bout de la terre, une fois la guerre finie. C’était un petit garçon très
simple et, pour l’instant, très malheureux. Tant qu’il y avait la
guerre, il ne fallait songer qu’à elle. Il s’en faisait une idée
mystique, elle était le premier et unique devoir. Mais, depuis que la
révolution avait éclaté, qui s’occupait de l’armée? Elle fondait comme
glace au soleil. A l’école des aspirants officiers, la foi qui soutenait
les âmes avait disparu et chacun, dans le bouleversement général,
attendait la paix inévitable que la révolution signerait. Alors que les
officiers eux-mêmes quittaient le front, le junker Paul Volynski rêvait
encore d’aller se battre contre l’ennemi. Il savait que, dans le
sud-ouest, le général Broussilof préparait une offensive, et il avait
fait une demande pour être envoyé dans un des régiments qui y
prendraient part. Mais trouverait-on encore des soldats qui voulussent
suivre leurs officiers? Et Paul, qui avait de l’imagination, se voyait,
marchant seul sur des terres nues, vers les tranchées ennemies dont
sortait un ouragan de mitraille... Il fallait quitter Lydia. La
retrouverait-il à Pétrograd? L’attendrait-elle? Sans elle, à quoi bon
vivre? Il était résolu à lui poser la question dont dépendait son
existence. Mais, de jour en jour, il remettait, tant elle lui semblait à
la fois proche et distante, amie très chère, mais si loin des sentiments
qui enflammaient son cœur. Du reste, avant de parler, il avait une
confession à lui faire, et il s’était promis que le jour ne s’achèverait
pas sans qu’il se fût débarrassé de son fardeau.
Cependant, ils avaient traversé le pont Troïtski et approchaient de
l’hôtel de la Kchechinsskaia. Devant la façade donnant sur les jardins
qui s’étendent jusqu’à la Perspective Kamenno-Ostrof, une foule était
assemblée. On y voyait des bourgeois et des ouvriers, des gens du monde
et des soldats, des fidèles de Lénine et des curieux. Un drapeau rouge
flottait au-dessus du toit; deux autres décoraient le balcon où le
prophète apparaîtrait à son peuple.
Lydia, qui ne voulait rien perdre du spectacle, se glissa peu à peu
jusqu’aux premiers rangs des auditeurs. Elle avait une façon à elle de
gagner du terrain et de sourire aux gens qu’elle dérangeait, de telle
façon qu’ils la laissaient passer sans maugréer. Et Paul suivait.
Un Juif crépu se montra d’abord sur le balcon et se mit à haranguer la
foule. Quelqu’un près de Lydia le nomma: Zinovief. C’était le disciple
préféré. Avec le maître et sous la protection des autorités impériales,
il avait traversé l’Allemagne, une quinzaine de jours auparavant. Il
avait une grosse tête ronde qui paraissait posée directement sur les
épaules. Il parla avec une rapidité vertigineuse, comme s’il était
obligé de dire en dix minutes ce qui aurait dû, en d’autres
circonstances, lui prendre une heure. Lydia en restait bouche bée et,
lorsqu’il eut fini, se tourna stupéfaite vers son cousin. Elle n’avait
prêté aucune attention à ce qu’il disait, tout occupée qu’elle était à
suivre le cours rapide des mots qui s’enchaînaient les uns aux autres et
semblaient débités d’une seule haleine. Des applaudissements éclatèrent
dans la foule émerveillée d’un tel tour de force. Ils redoublèrent
soudain. Lénine venait d’apparaître.
L’homme qui était là sur le petit balcon dont il tenait la rampe de ses
deux mains blanches étonna la jeune fille. Elle s’attendait à voir un
tribun puissant, à la figure bouleversée, un monstre dans le genre de
Danton, dont elle avait regardé des portraits dans des livres
d’histoire. Et voilà qu’elle avait devant elle un petit bourgeois,
placide, bénin, souriant, onctueux. Il était vêtu correctement, son
linge était blanc, sa cravate bien nouée. Il avait le teint blafard, les
yeux petits, un peu bridés, la moustache et la barbiche blondes bien
brossées et ses rares cheveux étaient disposés avec soin sur son crâne
chauve. Et la façon dont il parlait ressemblait à l’homme même. Une
mimique modérée, pas d’éclats de voix, pas de ces images éblouissantes
chères aux orateurs de réunions populaires, que la foule attend et
qu’elle acclame. Non, il débita d’un ton posé une suite de raisonnements
abstraits, sans couleur, sans force extérieure, qu’il appuyait de petits
gestes courts ou qu’il soulignait en se tapotant les mains. Il fut très
bref, mais ses partisans l’applaudirent longuement.
Comme ils traversaient le pont pour rentrer chez eux, Lydia ne cacha pas
sa déception à son cousin.
--Ce n’est que cela, Lénine? dit-elle. Te paraît-il bien redoutable? Il
semble un rat de bibliothèque. J’imagine que Danton et Robespierre
avaient une autre allure. Il ne me fait pas peur...
Mais Paul, tout à ses pensées, n’avait pas envie de parler de politique.
Il ne songeait qu’à ce qu’il avait résolu de dire à Lydia, à la
confession qu’il devait lui faire. Il avait dans sa vie ce qu’il
appelait une tache, dont il fallait se laver. Il était parti à l’armée
très jeune et, alors déjà, il ne songeait qu’à la guerre. A l’arrière du
front, il n’avait pas suivi ses camarades dans les soirées où cette
jeunesse turbulente se détendait les nerfs, buvant force vin en
compagnie de femmes aimables et faciles. Puis il avait été blessé et
envoyé à l’hôpital. Là, comme il était en convalescence, il partageait
la chambre de quelques officiers. Deux sœurs de charité les soignaient,
toutes deux appartenant au monde bourgeois et qui s’étaient engagées
dans la Croix-Rouge. L’une d’elles s’appelait Anna Pavlovna. Elle était
élégante sous l’uniforme, et la coiffe blanche qui recouvrait ses
cheveux noirs encadrait un visage pâle, maigre, qu’illuminaient deux
beaux yeux bruns. Paul avait remarqué que ces yeux cherchaient les siens
et s’arrêtaient longtemps sur lui. Ses compagnons l’avaient noté aussi
et le plaisantaient souvent. Ces plaisanteries ne lui étaient pas
agréables; il n’y répondait jamais. Avec la sœur, il se sentait un peu
troublé, plus gêné encore, et restait de glace. Quand elle pansait son
bras, presque guéri, elle y mettait une douceur infinie, prolongeait le
pansement, découvrait son torse de jeune adolescent plus qu’il n’était
nécessaire, et finalement on ne savait si, penchée sur lui, c’étaient
des caresses qu’elle lui prodiguait ou des soins. Elle se relevait plus
pâle encore. Un jour, c’était en une après-midi d’été très chaude, il
était resté seul avec un de ses camarades qui, fiévreux, dormait à
moitié sur son lit. Anna Pavlovna était entrée, bien que ce ne fût pas
son heure. Glissant sans bruit sur le parquet, elle était venue
s’asseoir à côté de Paul qui s’assoupissait en écoutant le bourdonnement
d’une grosse mouche qui se heurtait à la fenêtre. La sœur parlait, mais
sans suite, et, soudain, elle s’était courbée vers lui, passant un bras
derrière la tête du jeune officier qu’elle attirait à elle, tandis que
son autre main se glissait sous le drap, et il avait senti sur ses
lèvres deux lèvres qui le pressaient passionnément et une langue fine
qui s’introduisait entre ses dents. Cela avait duré, lui avait-il paru,
un siècle. Puis, à un mouvement du second officier malade qui se
retournait en gémissant, elle s’était détachée de Paul brusquement, en
lui disant à mi-voix: «Comme je t’aime!» et avait disparu.
Il avait quitté l’hôpital deux jours plus tard, sous l’impression encore
d’une angoisse inexplicable. Le souvenir de cette heure pesait
lourdement sur lui et, chose incompréhensible, le hantait surtout
lorsqu’il était seul avec Lydia. Il ne pouvait se pardonner de n’être
pas parfaitement pur comme elle l’était elle-même. Depuis longtemps, il
avait résolu de se confesser à sa cousine et de lui demander pardon.
Alors seulement, une fois cette souillure lavée, pourrait-il parler
librement.
Ils arrivaient sur le quai du Palais, et Paul, qui s’était tu longtemps,
soudainement éclata. Il le fit avec une maladresse extraordinaire,
décrivant la scène de la façon la plus objective. Il semblait presque
s’en vanter; il en était conscient, et plus son trouble était grand,
plus il faisait effort pour paraître détaché. Il finit par ces mots:
--Voilà ce que j’avais le devoir de te dire.
Lydia le regarda avec stupeur. Sa figure était devenue sérieuse; elle
n’hésita pas un instant, et lui répondit:
--Je trouve ton histoire très vilaine et très sale. En outre, elle n’est
pas intéressante. Pourquoi me la raconter? En quoi me touche-t-elle?
Paul ne sut que balbutier des excuses maladroites et, au comble du
désespoir, regagna l’école des officiers. Lydia s’arrêta chez elle avant
d’aller voir son père. Elle jugeait le récit de son cousin à la fois
puéril et déplaisant. «C’est un enfant», pensa-t-elle. Et comme elle
prononçait ces mots, elle eut soudain une impression étrange: qu’elle
était une enfant, elle aussi, et seule dans un monde où s’étaient
déchaînées des forces mystérieuses et redoutables. La révolution lui
apparut maintenant comme un monstre malfaisant qui, peu à peu,
dévorerait des milliers de victimes. Où trouverait-elle quelqu’un sur
qui s’appuyer? Traverserait-elle sans un ami véritable ces temps
dangereux? Elle eut le sentiment de sa faiblesse et de sa solitude...
Lorsque sa vieille bonne Katia entra dans la chambre, Lydia était en
larmes.
* * * * *
Le prince Serge Volynski avait une façon à lui de sentir et de juger les
événements. De tout ce qui se passait dans la capitale, rien ne le
surprenait. Il avait fait une croix sur Pétrograd, qu’il appelait une
«ville maudite». Pétrograd ne pouvait l’étonner dans le mal. C’était une
création de l’Antéchrist, ville cosmopolite, pleine de Juifs et
d’étrangers, siège d’une bureaucratie immense et pourrie, bâtie du reste
sur des marais, malsaine, fiévreuse, dans les ténèbres la moitié de
l’année, un foyer de corruption morale qui infectait les éléments purs
que la Russie entière y envoyait et faisait en peu de temps d’un homme
sain quelque chose qui n’a de nom dans aucune langue. Aussi goûtait-il
un plaisir amer à enregistrer la suite calamiteuse des événements qui
s’y déroulaient. Il avait applaudi à la réception enthousiaste que
Lénine avait reçue à la gare de Finlande et s’était prodigieusement
diverti à le voir s’installer dans le palais de la Kchechinsskaia. Les
nouvelles qu’on lui apportait du Soviet et le pullulement des Juifs qui
s’y multipliaient le remplissaient d’aise. «Ils poussent comme
champignons après l’orage, disait-il, cette pourriture couvrira tout.» A
d’autres moments, il appelait le feu du ciel sur la capitale. «Qu’il
n’en reste pas pierre sur pierre, sinon la Russie entière est perdue.»
Mais le plus souvent il se refusait ces joies moroses. Au fond, une
seule chose l’occupait: quels étaient les contre-coups de la révolution
dans sa propriété? Il avait héréditairement un bien considérable dans le
gouvernement de Smolensk. Il y était né. Cet homme qui passait tout à sa
femme, dont il avait été profondément épris, n’avait montré de la
décision avec elle qu’une seule fois dans sa vie. Lorsqu’elle était
enceinte de son premier enfant, il avait exigé qu’elle vécût pendant sa
grossesse à la campagne et qu’elle y fît ses couches. Il ne pouvait pas
accepter l’idée que son héritier naquît à Saint-Pétersbourg. La belle
princesse Hélène supporta mal cet exil. Abandonner les enchantements de
la capitale était dur. Mais pour une fois le prince fut inflexible. Il
fit venir dans son bien quinze jours à l’avance le premier accoucheur de
Moscou et Lydia vit le jour, comme disait le prince, «sur la vraie terre
russe». Depuis, il y passait les étés, avec les seules exceptions de
quelques brefs voyages à l’étranger, où il allait retrouver parfois sa
femme, habituée des eaux d’Allemagne et des plages de France. Le prince
avait développé la valeur de son bien. Il en tirait des coupes de bois
fructueuses, de l’avoine, du froment, mais la grande affaire, sa
création personnelle, était la laiterie. Il l’avait mise sous la
direction d’un Suisse nommé Schwarz, qui avait fait venir des vaches de
son pays et du Danemark pour les mêler aux vaches du domaine qui
descendaient des bêtes données à un ancêtre par la grande Catherine
elle-même. Schwarz avait un troupeau de quatre cents têtes; la plus
grande partie du lait était expédiée à Moscou chaque jour et, avec le
reste, il fabriquait des fromages de gruyère renommés en Russie.
Lorsqu’ils apprirent le changement de régime, les paysans furent lents à
s’émouvoir. Dès longtemps, ils se plaisaient à déclarer que la terre
leur appartenait. Mais, entre elle et eux, il y avait mille obstacles à
franchir qu’ils ne savaient comment aborder. Les lettres de Schwarz
donnaient de curieux et inquiétants détails sur lesquels le prince
réfléchissait longuement. «Les paysans faisaient des coupes de bois dans
les forêts», «les paysans s’étaient approprié le fourrage». Enfin, un
jour, la nouvelle arriva que les paysans avaient pris une douzaine de
vaches. Lorsqu’il reçut cette lettre, le prince éclata de colère et les
bûches dans la cheminée, bourrées de coups de tisonnier, semblaient
crépiter à l’unisson de sa fureur. Le bois, le fourrage, le blé, peu
importe, mais toucher à ses vaches, à ces bêtes de prix soigneusement
choisies et améliorées par des croisements savants, cela ne pouvait se
supporter! «Cet âne de Schwarz, criait le prince, ne sait pas se
défendre. Connaît-il seulement nos paysans russes depuis vingt ans qu’il
est chez moi? Mes vaches dans leurs sales écuries! Je voudrais voir
cela! Il faut que j’y aille.»
Et il n’y eut pas moyen de lui faire entendre raison. Ni l’extrême
difficulté de voyager sur des lignes encombrées par l’afflux des
déserteurs, ni l’impossibilité de retenir un compartiment, ni son propre
état qui empirait, ses jambes refusant leur service, ni la nécessité de
se faire rouler en chaise sur les quais de la gare Nicolas, ne purent
l’arrêter. Sa femme fit un effort pour le convaincre de passer l’été en
Finlande avec Lydia. Elle ne l’y accompagnerait pas, sa santé lui
défendant, disait-elle, un déplacement même de quelques heures. Elle
était bien décidée à ne rien voir de la révolution; le spectacle d’une
gare pleine de soldats, à l’avance, la terrifiait. Elle ne pouvait
supporter les temps troublés que l’on traversait que dans le calme
familier de sa maison. Pas un bruit du dehors n’y pénétrait et ses nerfs
malades y trouvaient la tranquillité à laquelle elle était habituée.
Elle ne lisait aucun journal et défendait à son vieil ami Vassilief de
lui apporter l’écho des agitations extérieures. Si son mari et sa fille
habitaient une villa finlandaise, ils pourraient venir la voir souvent
et garder ainsi un contact qui lui était cher. Ils y retrouveraient les
Choupof-Karamine qui y étaient déjà, non pas qu’ils désespérassent de
l’avenir prochain; car la belle Nathalie continuait à affirmer sa foi
dans le développement pacifique de la révolution et en admirait les
héros successifs avec une hâte extrême,--pour le moment Kerenski était
son Dieu et le prince Lvof n’était bon qu’à jeter aux ordures,--mais
simplement pour la plus grande commodité que la Finlande offrait de
garder un contact étroit avec Pétrograd.
Le prince n’écouta pas sa femme. Lydia, consultée, accepta avec joie
l’idée de passer quelques mois à la campagne. Pétrograd lui était
désagréable maintenant. Elle ne s’amusait plus de la révolution; elle
avait envie de la fuir; elle s’y sentait mal à son aise et espérait
retrouver le repos dans la propriété où elle avait vécu tant d’étés
heureux. Vers le 10 mai--il y avait eu, quelques jours auparavant, une
émeute sur Nevski où l’on avait vu apparaître les peu rassurantes
figures de jeunes bolchéviques armés jusqu’aux dents--le prince et sa
fille partirent pour Smolensk. Le général Vassilief avait eu encore le
crédit de leur assurer, par d’obscures intrigues, la possession d’un
coupé dans lequel les voyageurs firent un excellent voyage.
Vingt-quatre heures plus tard, Paul Volynski se mettait en route pour
Czernowitz où il allait rejoindre l’armée du général Kornilof. Il
n’avait pas encore été nommé officier, mais sa demande d’être envoyé sur
le front avait été acceptée.
V