Jala-Jala.--Église.--Le père Miguel de
San-Francisco.--Bandits. --Règlement.--Chasse aux buffles.
J'ai dit plus haut que j'avais témoigné le désir que l'on construisît
une église dans mon village, non-seulement par esprit religieux,
mais aussi comme moyen civilisateur; je tenais essentiellement à
avoir un curé à _Jala-Jala_. A cet effet, je demandai à l'archevêque,
monseigneur Hilarion, dont j'avais été le médecin et avec lequel
j'étais lié d'amitié, qu'il me donnât un ecclésiastique que je
connaissais, et qui était alors sans emploi.
J'eus beaucoup de peine à obtenir cette nomination.
«Le père Miguel de San-Francisco, me répondit l'archevêque, est un
homme violent, fort entêté; il vous sera impossible de vivre avec lui.»
Je persistai; et comme la persistance amène toujours un résultat,
j'obtins enfin qu'il fût nommé curé à _Jala-Jala_.
Le père Miguel était d'origine japonaise et malaise. Il était jeune,
fort, courageux, et très-capable de m'aider dans les circonstances
difficiles qui se seraient présentées, comme, par exemple, s'il eût
fallu se défendre contre des bandits.
Je dois déclarer que, malgré les prévisions et, je pourrais dire,
les préventions de mon honorable ami l'archevêque, je le conservai
tout le temps de mon séjour à _Jala-Jala_, et n'eus pas la moindre
discussion avec lui.
Je ne pouvais lui reprocher qu'un seul fait regrettable, c'était de
ne pas assez prêcher ses paroissiens. Il ne les sermonnait qu'une
fois l'an, encore son discours était-il toujours le même, et divisé
en deux parties: la première en langue espagnole, à notre intention,
et la seconde en tagaloc pour les Indiens. Ah! que de gens j'ai
rencontrés depuis qui eussent dû imiter le bon curé de _Jala-Jala_!
Aux observations que je lui faisais parfois, «Laissez-moi faire,
et ne craignez rien, répondait-il: il ne faut pas tant de paroles
pour faire un bon chrétien.» Peut-être disait-il vrai!...
Depuis mon départ, le bon prêtre est mort, emportant dans la tombe
les regrets de tous ses paroissiens!
Comme on le voit, j'étais au commencement de mon oeuvre de
civilisation. Il était nécessaire, pour acquérir sur mes Indiens
l'influence que je voulais obtenir, de contracter avec eux des
engagements qui leur assurassent les priviléges que je leur accordais
en qualité de propriétaire, et de leur part les charges auxquelles
ils s'obligeaient envers moi.
Ces conventions entre le maître et le fermier, débattues avec les
anciens du bourg et adoptées à l'unanimité, me paraissent assez
curieuses pour les indiquer ici en abrégé.
On verra que les clauses de cette espèce de _charte constitutionnelle_
protégeaient bien plus les Indiens que mes propres intérêts:
«Les habitants de _Jala-Jala_, sans exception, sont gouvernés par
leur chef, le _gobernadorcillo_.
«Celui-ci est élu tous les ans, selon l'usage, par les anciens et
les _cabessas de barangay_.
«Lui seul peut administrer la justice, à moins que les parties
plaignantes ou l'accusé ne demandent à être jugés par le seigneur
de _Jala-Jala_.
«Le _gobernadorcillo_ est chargé de l'administration du bourg.
«Il doit maintenir le bon ordre parmi ses administrés, et faire
religieusement exécuter les engagements stipulés entre le seigneur
de _Jala-Jala_ et ses colons.
«Tout étranger qui viendra s'établir à _Jala-Jala_ jouira
immédiatement, quelle que soit sa religion, des mêmes droits et
prérogatives que les autres habitants. Toutefois, s'il n'appartient
pas à la religion catholique, il ne pourra remplir aucunes fonctions
municipales. C'est la seule exception que lui imposera la différence
de religion.
«Les combats du coqs sont permis les dimanches et les jours de
fête, après les offices divins, sans aucune redevance au seigneur
de _Jala-Jala_.
«Tous les jeux de hasard sont prohibés et seront sévèrement punis. Ils
seront cependant permis pendant trois jours dans l'année, savoir:
le jour de la fête patronale du bourg, le jour de la fête du seigneur
de _Jala-Jala_, et le jour de la fête de sa femme.
«Tout homme valide et les enfants en âge de rendre des services devront
travailler. Les paresseux seront sévèrement punis, et pourront être
renvoyés de l'habitation.
«Le travail est entièrement libre. Chaque habitant a le droit de
travailler pour son compte ou de louer ses services, moyennant un
salaire qui sera préalablement convenu à l'amiable.
«Tout père de famille est obligé d'avoir une maison d'une grandeur
convenable, avec une petite cour et un jardin soigneusement palissadé,
et planté d'arbres fruitiers, de légumes et de fleurs. Il jouira à
perpétuité du terrain occupé par son jardin et sa maison, moyennant
le payement au seigneur de _Jala-Jala_ d'une redevance annuelle d'une
poule ou de sa valeur, soit trente centimes. Cette redevance ne pourra,
sous aucun prétexte, être augmentée par le seigneur.
«Chaque père de famille possédant une maison a le droit de défricher
les terres qui lui conviennent dans les domaines de _Jala-Jala_, à
la charge d'en obtenir par avance l'indication du seigneur. Pendant
les trois premières années aucune redevance ne sera exigible de la
part du seigneur; mais, la quatrième année et les années suivantes,
il aura droit au prélèvement de dix pour cent sur chaque récolte. Cette
redevance ne pourra, dans aucun cas, être augmentée.
«Chaque habitant peut posséder, sans payer aucune redevance, les
buffles et les chevaux qui lui sont nécessaires.
«Le seigneur de _Jala-Jala_ s'engage à fournir des buffles à tous
ceux qui en auront besoin pour la culture de leurs terres, et pour
les charrois des bois de construction et des bois à brûler.
«Chaque habitant a le droit de couper dans les forêts, sans payer
aucune redevance, le bois de construction et de chauffage nécessaire à
son usage. Mais lorsqu'il le vendra à l'extérieur, le quart du produit
de la vente sera alloué au seigneur, pour l'indemniser de la valeur
du bois et du travail de ses buffles.
«La pêche est entièrement libre sur toutes les plages. Celui qui
établira une pêcherie à poste fixe jouira du terrain sur lequel la
pêcherie sera établie, dans un rayon de 500 barres (500 mètres). Nul
autre que lui ne pourra établir, dans ce rayon, une autre pêcherie.
«La chasse est entièrement libre dans tout le domaine de _Jala-Jala_;
mais pour chaque cerf ou sanglier abattu, il sera remis un quartier
au seigneur.
«Tous les jeunes gens de douze à dix-huit ans seront divisés par
escouades de quatre. Chaque escouade, à tour de rôle, sera tenue de
servir le curé, pendant quinze jours, sans aucune rétribution que
la nourriture.
«L'église est à la charge des jeunes filles, qui doivent la tenir
avec propreté et l'orner de fleurs.
«Les jeunes filles au-dessus de douze ans se réuniront à la maison de
l'habitation deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, pour piler
et préparer le riz nécessaire à la maison du seigneur. Elles seront
payées de ce travail par mesure, selon l'usage du pays.»
Avec ces hommes primitifs, il fallait peu de phrases. Il suffisait
de leur bien faire comprendre leurs droits et les miens, et surtout
de les graver dans leur mémoire.
Après avoir fait accepter les conventions que je viens d'indiquer, je
remarquai immédiatement une plus grande confiance parmi mes Indiens,
et une plus grande facilité à les associer à mes travaux.
Anna m'aidait de tout son coeur et de toute son intelligence. Aucune
fatigue ne la décourageait. Pendant la surveillance des jeunes filles
qui venaient deux fois par semaine piler le riz à la maison, elle
leur enseignait à aimer la vertu, qu'elle pratiquait si bien. Elle
leur fournissait des vêtements; car à cette époque les jeunes filles
de dix à douze ans étaient encore nues comme des sauvages.
Le père Miguel de San-Francisco était chargé de la mission plus
spécialement en rapport avec son caractère; et c'était pour répandre
plus promptement dans la colonie l'instruction, cette mère bienfaisante
qui mène à la conquête de la civilisation, que les jeunes gens étaient
divisés par escouades de quatre, et qu'à tour de rôle chaque escouade
allait passer quinze jours au presbytère.
Là, ces jeunes gens apprenaient un peu d'espagnol et se formaient
aux usages du monde, qui leur étaient tout à fait inconnus.
Moi, je surveillais tout en général. Je m'occupais des travaux de
culture, de donner une bonne direction aux bergers qui conduisaient
les bestiaux que j'avais acquis pour faire valoir mes pâturages.
J'étais aussi le médiateur des différends qui s'élevaient entre mes
colons. Ils aimaient mieux s'adresser à moi qu'au _gobernadorcillo_;
j'étais parvenu à prendre sur eux l'influence que je voulais obtenir.
Une partie de mon temps, et ce n'était pas la moins occupée, se
passait à chasser les bandits de mon habitation et de ses alentours.
Quelquefois je partais avant le jour et ne revenais que la nuit. Alors
je retrouvais ma femme, toujours bonne, affectueuse, dévouée; son
accueil me récompensait des fatigues de la journée. O félicités
presque parfaites, je ne vous ai jamais oubliées! Temps heureux,
qui as laissé d'ineffaçables traces dans ma mémoire, tu es toujours
présent à ma pensée! J'ai vieilli, mais mon coeur est toujours resté
jeune pour se ressouvenir!...
Dans ces longues causeries du soir, nous nous rendions compte des
travaux du jour et de tout ce qui nous était arrivé. C'était l'instant
des douces confidences. Heures trop tôt envolées, hélas! heures
fugitives, vous ne reviendrez plus!...
C'était l'heure aussi de mes audiences, véritable lit de justice
renouvelé de saint Louis, et ouvert à mes sujets.
La porte de ma maison accueillait tous les Indiens qui avaient quelque
chose à me communiquer.
Assis avec ma femme autour d'une grande table ronde, j'écoutais,
en prenant le thé, toutes les demandes qui m'étaient faites, toutes
les réclamations qui m'étaient adressées.
C'était pendant ces audiences que je rendais mes arrêts.
Mes gardes m'amenaient les coupables, et, sans perdre mon calme
ordinaire, je les admonestais sur les fautes qu'ils avaient commises.
J'avais toujours présent à la mémoire mon erreur lors du jugement de
mon pauvre _Bazilio_, et j'étais très-circonspect.
J'écoutais d'abord les témoins; mais je ne condamnais qu'après avoir
entendu le coupable dire:
«--Que voulez-vous, maître, c'était ma destinée; je ne pouvais pas
m'empêcher de faire ce que j'ai fait!...
«--Toute faute mérite un châtiment, lui répondais-je alors. Choisis,
veux-tu que ce soit le _gobernadorcillo_ ou moi qui te châtie?»
La réponse était toujours la même:
«--Tuez-moi, maître, disait l'Indien; mais ne me remettez pas aux
mains d'un de mes semblables.»
J'infligeais la punition. Anna, présente à mes arrêts, intercédait
pour le coupable. C'était un motif que je saisissais toujours pour
pardonner, ou faire remise d'une partie du châtiment. J'étais humain
sans faiblesse, et je faisais aimer Anna comme elle le méritait.
Mes gardes étaient chargés d'appliquer la punition. Lorsque l'exécution
était terminée, l'Indien rentrait au salon; je lui donnais un cigare,
signe du pardon; je l'engageais à ne plus commettre de nouveaux
méfaits. Anna l'exhortait à suivre mes conseils, et il partait avec
la certitude que sa faute était oubliée. Loin de m'en vouloir, il
témoignait souvent sa satisfaction à ses camarades dans des termes
analogues à ceux que prononçait l'un d'eux, après une punition sévère:
«J'ai reçu, disait-il, le châtiment qu'un père donne à son fils. Je
suis heureux que ma faute soit oubliée, et de fixer maintenant sans
aucun trouble le visage de mon maître.»
L'ordre et la discipline que j'avais établis étaient pour moi d'un
grand secours dans l'esprit des Indiens; ils me donnaient une influence
positive sur eux.
Mon calme, ma fermeté, ma justice, ces trois grandes qualités sans
lesquelles il n'est pas de gouvernement possible, satisfaisaient
beaucoup ces natures encore vierges et indomptées.
Mais une chose les inquiétait cependant. Étais-je brave?
Voilà ce qu'ils ignoraient, et ce qu'ils se demandaient souvent.
Ils répugnaient à l'idée d'être commandés par un homme qui n'aurait
pas été intrépide devant le danger.
J'avais bien fait quelques expéditions contre les bandits, mais ces
expéditions avaient été sans résultat, et d'ailleurs elles ne pouvaient
pas me servir à faire mes preuves de bravoure aux yeux des Indiens.
Je savais fort bien qu'ils formeraient leur opinion définitive sur moi
en raison de ma conduite dans la première occasion périlleuse que nous
viendrions à rencontrer; j'étais donc décidé à tout entreprendre pour
égaler au moins le meilleur et le plus brave de tous mes Indiens: tout
était là! Je comprenais l'impérieuse nécessité dans laquelle j'étais
de me montrer, non-seulement égal, mais supérieur pendant la lutte,
si je voulais conserver mon commandement.
L'occasion se présenta enfin de subir l'épreuve que désiraient mes
vassaux.
Les Indiens regardent la chasse au buffle comme la plus dangereuse
de toutes les chasses, et mes gardes me disaient souvent qu'ils
préféreraient se trouver la poitrine à nu à vingt pas du canon d'une
carabine, que de se trouver à cette distance d'un buffle sauvage.
«La différence, disaient-ils, c'est que la balle d'une carabine peut
blesser seulement, et que le coup de corne du buffle tue toujours.»
Je profitai de la frayeur qu'ils ont pour cette sorte d'animal, et
je leur déclarai un jour, et cela le plus froidement qu'il me fut
possible, mon intention formelle de le chasser.
Alors ils employèrent toute leur éloquence pour me faire renoncer
à mon projet; ils me firent un tableau très-pittoresque et fort peu
encourageant des dangers, des difficultés que je pouvais rencontrer,
moi surtout qui n'étais pas habitué à cette sorte de guerre; car un
pareil combat est en effet une espèce de guerre à mort.
Je ne voulus rien écouter.
J'avais parlé; je ne voulais pas discuter, et je regardai comme non
avenus tous leurs conseils.
Bien m'en prit, car ces conseils affectueux, ces tableaux effrayants
des dangers que je voulais courir n'étaient donnés et tracés que pour
me tendre un piége: ils s'étaient concertés entre eux afin de juger
de mon courage par mon acceptation ou mon refus de combattre.
J'ordonnai la chasse; ce fut ma réponse.
J'évitai avec le plus grand soin que ma femme fût informée de notre
excursion, et je partis accompagné d'une dizaine d'Indiens, presque
tous armés de fusils.
La chasse au buffle se fait autrement dans les montagnes que dans
les plaines.
En plaine, on n'a besoin que d'un bon cheval, de beaucoup d'adresse
et d'agilité pour lancer le lacet.
Mais dans les montagnes c'est différent; il faut plus que cela,
il faut un sang-froid extraordinaire.
Voici ce que l'on fait: on s'arme d'un fusil dont on est sûr, et
l'on va se placer de façon à ce que le buffle, en sortant du bois,
vous aperçoive.
Du plus loin qu'il vous voit, il s'élance sur vous de toute la vitesse
de sa course, brisant, rompant, foulant sous ses pieds tout ce qui
fait obstacle à son passage; il fond sur vous comme s'il allait vous
écraser; puis, arrivé à quelques pas, il s'arrête quelques secondes,
et présente ses cornes aiguës et menaçantes.
C'est pendant ce temps d'arrêt que le chasseur doit lâcher son coup
de feu, et envoyer sa balle au milieu du front de son ennemi.
Si par malheur le fusil rate, ou bien si le sang-froid fait défaut,
que la main tremble, que le coup dévie, il est perdu; la Providence
seule pourra le sauver!
Voilà peut-être le sort qui m'attendait; mais j'étais décidé à tenter
cette cruelle épreuve, et je marchais avec intrépidité... peut-être
à la mort.
Nous arrivâmes sur la lisière d'un grand bois où nous pressentions
qu'il y avait des buffles; nous nous arrêtâmes.
J'étais sûr de mon fusil, je croyais l'être assez de mon sang-froid;
je voulus alors que la chasse fût faite comme si j'eusse été un
simple Indien.
Je me fis placer à l'endroit où tout faisait présumer que l'animal
viendrait à passer, et je défendis à qui que ce soit de rester auprès
de moi.
J'exigeai que chacun prît sa place, et dès lors je restai seul en rase
campagne, à deux cents pas de la lisière de la forêt, à attendre un
ennemi qui ne devait pas me faire de grâce si je le manquais.
Je l'avoue, c'est un moment solennel que celui où l'on est placé entre
la vie et la mort, et cela par le plus ou le moins de justesse d'un
fusil, ou le plus ou le moins de calme du bras qui le tient.
Quand chacun fut à son poste, deux piqueurs entrèrent dans la
forêt. Ils s'étaient au préalable débarrassés d'une partie de leurs
vêtements, à l'effet de mieux gravir au haut des arbres en cas de
danger; pour toute arme ils avaient un coutelas, les chiens les
accompagnaient.
Pendant plus d'une demi-heure il se fit un morne silence.
Chacun de nous écoutait si quelque bruit n'arriverait pas à son oreille
inquiète; rien ne se faisait entendre. Le buffle reste souvent fort
longtemps sans donner signe de vie.
Au bout de la demi-heure nous entendîmes les aboiements réitérés des
chiens, les cris des piqueurs: la bête était dépistée.
Elle se défendait des chiens jusqu'au moment où, devenue furieuse,
elle s'élancerait d'un trait vers la lisière du bois.
Au bout de quelques instants j'entendis le craquement des branches
et des jeunes arbres que le buffle brisait sur son passage avec
une effrayante rapidité. Cette course ne pouvait se comparer qu'au
galop de plusieurs chevaux, au bruit précurseur d'un monstre, et je
dirai presque d'un être fantastique:--c'était comme une avalanche
qui s'avançait.
En ce moment, je l'avoue, j'éprouvais une émotion si vive, que mon
coeur battait avec une rapidité extraordinaire. N'était-ce pas la mort,
et une mort affreuse peut-être, qui m'arrivait là?
Soudain le buffle apparut...
Il fit un mouvement d'arrêt, promena ses regards effrayés autour de
lui, huma l'air de la plaine qui s'étendait au loin; puis, le museau
au vent, les cornes couchées pour ainsi dire sur le dos, se dirigea
vers moi furieux et terrible...
Le moment était venu.
Si j'avais attendu l'occasion de montrer aux Indiens mon courage et
mon sang-froid, en revanche le moment que j'avais choisi était grave,
et demandait bien en effet ces deux précieuses qualités.
J'étais là, je puis le dire, face à face avec le danger: le dilemme
était, de tous les dilemmes, le plus logique, le plus précis: vainqueur
ou vaincu, il fallait une victime: le buffle ou moi; et nous étions
tous deux également disposés à nous bien défendre.
Il me serait difficile de raconter exactement ce qui se passa d'abord
en moi pendant le court espace que le buffle mit à traverser la
distance qui nous séparait.
Mon coeur, si vivement agité pendant la course de l'animal à travers
la forêt, ne battait plus alors... Mes yeux étaient arrêtés sur lui,
mes regards fixés à son front, tellement que je ne voyais rien autour
de moi.
Il se fit dans mon esprit un silence profond... J'étais trop absorbé
d'ailleurs pour rien entendre, et cependant les chiens aboyaient
toujours, en suivant leur proie à une courte distance.
Enfin, le buffle baissa sa tête en présentant ses cornes aiguës,
fit un temps d'arrêt; puis, prenant son élan, s'élança pour se jeter
sur moi; je fis feu.
Ma balle alla lui labourer l'intérieur du crâne: j'étais à demi sauvé.
L'animal vint s'abattre à un pas au-devant de moi: on eût dit un
quartier de roche qui se détachait, tant sa chute fut lourde et
bruyante tout à la fois.
Je lui mis le pied entre les deux cornes, et je m'apprêtais à lâcher
mon second coup, lorsqu'un beuglement sourd et prolongé m'avertit
que ma victoire était complète: l'animal avait rendu le dernier soupir.
Mes Indiens arrivèrent.
Leur joie tourna à l'admiration; ils étaient enchantés; j'étais pour
eux tel qu'ils me désiraient.
Tous leurs doutes s'étaient envolés avec la fumée de mon fusil lorsque
j'avais ajusté et tiré le buffle. J'étais brave, j'avais toute leur
confiance: mes preuves étaient faites.
Ma victime fut coupée en morceaux, et portée en triomphe au
village. Comme vainqueur, je pris ses cornes; elles avaient six pieds
de long; je les ai depuis déposées au Muséum de Nantes.
Les Indiens, ces imagistes, ces _donneurs_ de surnom, me nommèrent
dès lors _Malamit-Oulou_, mots tagals qui signifient: _Tête froide_.
J'avouerai, sans amour-propre, que l'épreuve à laquelle mes Indiens
m'avaient soumis était assez sérieuse pour leur donner une opinion
définitive de mon courage, et leur prouver qu'un Français était aussi
brave qu'eux.
L'habitude que je pris plus tard de chasser ainsi me prouva que l'on
courait moins de dangers lorsque l'arme dont on se servait était bonne,
et que le sang-froid ne manquait pas.
Une fois par mois environ, je me livrais à cet exercice qui donne de
si vives émotions, et j'avais reconnu la facilité avec laquelle on
pouvait loger une balle dans une surface plane, de quelques pouces
de diamètre, à quelques pas de soi.
Mais il n'en est pas moins vrai que les premières chasses étaient
très-dangereuses.
Une seule fois, je permis à un Espagnol nommé Ocampo de nous
accompagner.
J'avais eu le soin de placer deux Indiens à ses côtés; mais lorsque
je l'eus quitté pour aller prendre mon poste, l'imprudent renvoya les
deux hommes, et bientôt le buffle débusqua du bois, et se dirigea
sur lui. Il lâcha ses deux coups de feu et manqua l'animal; nous
entendîmes les détonations, nous accourûmes en toute hâte: mais il
était trop tard! Ocampo n'existait plus. Le buffle l'avait traversé
de part en part, son corps était sillonné par d'affreuses blessures.
Un aussi douloureux accident ne se renouvela plus.
Quand des étrangers vinrent pour assister à une pareille chasse, je les
fis monter sur un arbre ou sur la crête d'une montagne, d'où ils purent
rester spectateurs du combat sans y prendre part et sans être exposés.
Maintenant que j'ai décrit la chasse aux buffles dans les montagnes,
je reviens à mes travaux de colonisation.