Tierra-Alta.--Chasse au buffle.--Retour à Manille.
Pourtant, après bien des instances réitérées, je parvins à obtenir ce
que je désirais si impatiemment; seulement, l'Indien voulut savoir
si j'étais bon cavalier, si j'avais de l'adresse; et lorsqu'il fut
rassuré sur ces deux points, nous partîmes par une belle matinée,
escortés de neuf chasseurs et d'une petite meute.
Dans cette partie des Philippines où nous nous trouvions, la chasse
aux buffles se fait à cheval avec un lacet, les Indiens n'étant pas
assez habitués à se servir du fusil; dans d'autres parties elle se
fait à l'aide des armes à feu, ainsi que j'aurai plus tard l'occasion
de le raconter; mais, quoi qu'il en soit, ces deux exercices sont
également dangereux.
Pour l'un, il faut être bon cavalier et fort adroit; pour l'autre,
il faut être doué d'un grand sang-froid et posséder une bonne arme.
Le buffle sauvage est tout à fait différent du buffle domestique,
c'est un animal terrible; il poursuit le chasseur aussitôt qu'il
l'aperçoit, et lorsqu'il peut l'atteindre de ses cornes aiguës,
il lui fait promptement expier sa témérité.
Mon fidèle Indien veillait à ma conservation bien plus qu'à la
sienne. Il s'opposa à ce que je prisse une arme à feu, et même un
lacet; il n'avait pas assez de confiance en mon adresse, et préféra
que je restasse à cheval, libre de mes mouvements.
Je partis donc, ayant pour toute arme un poignard à ma ceinture.
Nous nous divisâmes par trois, parcourant la plaine au petit pas,
mais ayant bien soin de nous écarter de la lisière des bois, pour
n'être pas surpris par l'animal que nous allions bravement combattre.
Après avoir marché pendant une heure, nous entendîmes enfin les
aboiements des chiens, et comprîmes que le gibier que nous chassions
était débusqué.
Alors nous regardâmes avec la plus grande attention l'endroit où nous
pensions voir arriver l'ennemi. Il se faisait prier pour se montrer;
enfin, tout à coup les bois craquèrent, les branches furent rompues,
les jeunes arbres renversés, et un superbe buffle parut à environ
cent cinquante pas de nous.
Ce buffle était d'un beau noir, ses cornes étaient d'une très-grande
dimension. Il portait la tête haute, et flairait où étaient ses
ennemis...
Tout à coup, partant avec une vitesse incroyable chez un animal aussi
puissant, il se dirigea vers un de nos groupes, formé de trois Indiens.
Ceux-ci partirent au galop de leurs chevaux, et allèrent former
un triangle.
L'animal choisit l'un d'eux, et fondit impétueusement sur lui.
Pendant ce temps, un autre, qu'il avait déjà dépassé, tourna bride
et lança le lacet qu'il tenait à la main; mais il ne fut pas adroit,
et manqua son coup.
Le buffle changea de direction, et poursuivit l'imprudent qui venait
de l'attaquer et qui revenait droit vers nous.
Un second groupe de trois chasseurs alla à sa rencontre. Un d'eux
passa près de lui au galop, jeta son lacet, et fut aussi malheureux
que son camarade.
Trois autres chasseurs tentèrent le même coup; aucun d'eux ne réussit.
Moi, simple spectateur, j'admirais ce combat, ces évolutions, ces
fuites, ces poursuites, exécutées avec autant d'ordre et de courage
que de précision, et qui me paraissaient extraordinaires.
J'avais souvent assisté à des combats de taureaux, et souvent j'avais
frémi en voyant les toréadors observer le même ordre pour détourner
le furieux animal lorsqu'il menace le picador.
Mais, cette fois, il n'y avait pas de comparaison possible à établir
entre un combat en champ clos et un combat en pleine campagne; entre
un buffle sauvage et le plus terrible des taureaux.
Vous, Espagnols au sang vif et pétillant, fiers Castillans qui
recherchez les émotions, les spectacles émouvants et dangereux,
allez chasser le buffle dans les campagnes _Marigondon_!
Après bien des fuites, des poursuites, des courses et des dangers,
un chasseur adroit couronna l'animal de son lacet.
Le buffle ralentit sa marche et secoua la tête en tous sens, s'arrêtant
de temps en temps pour se débarrasser de l'obstacle qui le gênait
dans sa course.
Un autre Indien, non moins adroit que le premier, lança son lacet
avec la même vitesse et le même bonheur.
L'animal furieux labourait avec ses cornes aiguës la terre qu'il
faisait sauter autour de lui, voulant sans doute nous prouver sa
force, et le parti qu'il eût fait à celui d'entre nous qui se serait
laissé surprendre.
Avec beaucoup de soins et de précaution, les Indiens firent passer
leur capture au milieu d'un petit bois dans un fourré, d'où nous
eûmes bientôt le plaisir de le voir sortir.
Tous les chasseurs poussèrent un cri de joie; moi, je jetai un cri
d'admiration.
L'animal était vaincu, il n'y avait plus que quelques précautions de
plus à prendre pour se rendre tout à fait maître de lui.
Je fus fort étonné qu'on l'excitât de la voix et du geste, au
point de le rendre agressif et de le faire bondir. Quel eût été
notre sort si, par impossible, les lacets se fussent détachés ou
brisés?... Heureusement il n'y avait aucun danger.
Un Indien était descendu de cheval, et avec beaucoup d'agilité il
avait fixé à un solide tronc d'arbre les deux lacets qui retenaient
le buffle furieux.
Puis il donna le signal pour avertir que son opération était terminée,
et se retira.
Deux chasseurs s'approchèrent, et jetèrent aussi leur lacet à l'animal;
puis avec des pieux ils fixèrent les deux bouts à terre, et bientôt
notre proie se trouva prise dans un rayon qui la rendit immobile.
Nous pûmes alors nous approcher impunément. A grands coups de coutelas
les Indiens abattirent ses cornes, qui l'eussent si bien vengé s'il
eût pu s'en servir; ensuite, avec un bambou aigu, ils lui percèrent
les membranes qui séparent les deux naseaux, pour y passer un rotin
qu'ils tressèrent en forme d'anneau.
Ainsi martyrisé, on l'attacha fortement derrière deux buffles
domestiques, et on le conduisit jusqu'au prochain village.
Alors commença la curée.
On tua l'animal, et les chasseurs se partagèrent la viande, qui est
aussi bonne que celle du boeuf.
J'avais été heureux pour mon début, car toutes les chasses au buffle
ne se font pas aussi facilement que s'était faite celle-là.
Quelques jours après nous en fîmes une seconde qui fut interrompue
par un accident, hélas! assez fréquent.
Un Indien avait été surpris par un buffle au moment où il sortait
du bois.
D'un coup de corne son cheval avait été traversé et jeté à
terre. L'Indien s'était blotti auprès de sa monture tuée près de
lui, et, grâce à une inégalité de terrain, il espérait échapper à son
redoutable ennemi; mais celui-ci, d'un second mouvement de tête, avait
renversé le cheval sur son cavalier, et portait à ce dernier des coups
qui l'eussent infailliblement tué s'ils l'eussent tout d'abord atteint.
Heureusement d'autres chasseurs détournèrent l'animal et le forcèrent
à abandonner sa victime. Il était temps!
Nous trouvâmes le pauvre Indien à demi mort; les cornes du buffle
lui avaient fait d'horribles blessures.
Nous parvînmes à arrêter le sang qu'il perdait à flots, et sur un
brancard improvisé nous le transportâmes au village.
Ce ne fut qu'après de longs soins qu'il parvint à guérir; et mon ami
l'Indien, mon protecteur, ne voulut plus que j'assistasse à une chasse
aussi dangereuse.
Anna était tout à fait rétablie. Je ne craignais plus de voir
reparaître sa cruelle maladie.
J'avais en plusieurs mois goûté tous les plaisirs et tous les agréments
qu'offrait _Tierra-Alta_; les emplois que j'occupais à Manille
réclamaient ma présence; je le compris, et nous partîmes pour la ville.
Aussitôt de retour, il me fallut, à mon grand regret, reprendre ma
vie habituelle, c'est-à-dire visiter des malades du matin au soir et
du soir au matin.
Mon état ne convenait réellement pas à mon caractère. Je n'étais pas
assez philosophe pour voir endurer, sans m'affliger, des souffrances
que j'étais impuissant à guérir, et surtout pour voir mourir des
pères, des mères utiles à leurs familles, ou des êtres jeunes, aimés
et aimants.
En un mot, je n'agissais pas en médecin, car je n'envoyais de note
à personne; on me payait quand et comme on voulait.
Je dois dire à la louange de l'humanité que j'ai peu souvent trouvé
des oublieux.
Au reste, mes places me produisaient assez pour me permettre de
mener une vie somptueuse, d'avoir huit chevaux dans mon écurie,
table ouverte à mes amis et aux étrangers.
Ce que mes amis appelèrent alors un _coup de tête_ me fit bientôt
perdre tous ces avantages.
Je passais tous les mois un conseil de révision dans le régiment où
je servais.
Un jour je portai un jeune soldat, afin de le faire réformer; tout
allait bien: mais un médecin français, M. Charles Benoît [13], qui
me jalousait, fut désigné par le gouverneur pour faire une enquête
et contrôler ma déclaration.
Naturellement il mit dans son rapport que je m'étais trompé, que la
maladie dont je parlais était imaginaire; et il fit si bien que le
gouverneur, irrité, me condamna à une amende de six piastres.
Le mois suivant, je présentai de nouveau le même soldat pour qu'il fût
réformé, comme n'étant pas apte à faire son service; une commission
de huit médecins fut nommée; leur décision fut que j'avais raison,
et cela à l'unanimité. Le soldat fut licencié.
Cette réparation ne me suffisant pas, je présentai une réclamation au
gouverneur, qui ne voulut pas y faire droit, sous le prétexte étrange
que la décision du comité médical ne pouvait infirmer la sienne.
J'avoue que je ne compris pas cet argument. Ce raisonnement, en
admettant toutefois que c'en fût un, me parut spécieux. Comment
admettre que l'innocent fût puni et que l'ignorant qui m'avait
contredit et s'était trompé ne reçût aucun blâme.
Cette injustice me révolta. Je suis Breton et j'ai vécu avec les
Indiens, deux natures qui n'aiment que la justice et le bon droit.
Je fus tellement affecté de la conduite du gouverneur à mon égard,
que je me rendis chez lui, non pour réclamer encore, mais pour lui
donner ma démission des places importantes que j'occupais.
Il me reçut en souriant, et me dit qu'après un peu de réflexion je
reviendrais sur mon idée.
Le cher gouverneur se trompait. En sortant de son palais, j'allai au
ministère des finances et j'achetai la propriété de _Jala-Jala_.
Mon parti était pris, ma résolution inébranlable.
Bien que ma démission ne fût pas encore acceptée, je commençai à agir
comme si j'étais entièrement libre. J'avais, au préalable, prévenu
Anna, et lui avais demandé si elle voudrait vivre à _Jala-Jala?_
«Avec toi, je serai heureuse partout!»
Telle avait été sa réponse. J'étais donc le maître d'agir au gré de
ma volonté, et je pouvais me laisser aller où m'entraînait ma destinée.
C'est ce que je fis.
Je voulus aller visiter les terres que je venais d'acquérir.