Votre journal de lundi dernier contient une notice sur un ouvrage
intitulé _Vingt années aux Philippines_, traduit du français, et qui
a été dernièrement publié par MM. Hasper et frères.
L'auteur, M. de la Gironière, m'a envoyé le volume français avec une
lettre lorsque son livre a paru. La lettre me fit un vif plaisir,
non-seulement parce qu'elle venait de lui, mais à cause d'une foule
de souvenirs qui se sont représentés à mon esprit, souvenirs bien
doux et bien agréables d'années passées.
Le livre de M. de la Gironière a été bien accueilli en Angleterre,
et je crois qu'il a été en partie publié dans l'_Evening Post_
de New-York. Bien des personnes qui l'ont lu m'ont demandé avec
intérêt des renseignements sur les incidents racontés par M. de la
Gironière. Je considère qu'il est de mon devoir et de toute justice
de vous offrir mon témoignage et de dire quelques mots en faveur d'un
vieil et estimable ami...
A l'époque dont parle M. de la Gironière, j'habitais les îles
Philippines: il était déjà ancien colon à _Jala-Jala_. Quand j'arrivai
à Manille, sa maison devint la mienne; pendant plusieurs années je me
suis toujours empressé d'aller passer mes moments de loisir dans cette
belle et sauvage habitation. Son hospitalité était bien plus grande
qu'il ne le dit. Toutes les personnes qui sont allées a _Jala-Jala_,
et elles étaient nombreuses, ont été accueillies avec une rare bonté,
non-seulement par M. de la Gironière, mais aussi par sa femme, qui
était la meilleure des femmes, et par son frère, autre lui-même. Je
les ai connus, et je les ai beaucoup aimés. Comme personne n'a été
mieux placé que moi pour juger leurs rapports de famille, on peut me
consulter sur n'importe quel point qui pourrait nuire à la véracité
de Don Pablo, ainsi qu'il était nommé.
En lisant ses aventures, bien des personnes pourraient avoir des doutes
sur la véracité des incidents, ou supposer qu'il y a de l'exagération
ou de la fiction; on pourrait croire qu'un homme qui parle avec tant
de sans-gêne est pétri d'amour-propre, défaut qui transforme souvent
des événements ordinaires en périls et dangers imaginaires. Si M. de
la Gironière eût été pour moi un étranger, j'avoue que j'aurais
eu des doutes: la lecture de son livre m'eût peut-être laissé une
impression d'incrédulité; mais, connaissant son caractère et sa
position et ce dont il est capable, je suis prêt à constater les
événements. Je suis sûr qu'il donne une histoire fidèle de sa vie à
Luçon; même personnellement je puis dire plusieurs choses qui me sont
connues. Tout ce qu'il a raconté des moeurs des habitants est peint
avec vérité et précision. Ces détails m'ont fait une impression bien
vive, à cause du souvenir de mes jours passés au milieu des montagnes
et des broussailles de _Jala-Jala_.
Don Pablo était un homme remarquable dans cette petite principauté. On
dit que la monarchie pure serait la perfection d'un gouvernement, si
l'on était sûr que les rois sont les plus intelligents et les plus
sages; les sujets placés sous la domination de M. de la Gironière
avaient raison d'être satisfaits de son pouvoir despotique, qu'il
eut le bon sens d'exercer avec une bienveillance et une justice
qui lui attiraient le respect et la confiance d'un peuple qui sait
distinguer le mal du bien, et qui craignait plus les reproches que
les punitions. Il exerçait un pouvoir qui lui était indispensable
pour vivre parmi ces hommes à demi barbares; il était très-courageux,
toujours prêt à braver le danger. Son courage n'était pas bouillant,
mais calme. Il ne perdait jamais ce calme ni son sang-froid, même
en face de la mort... Il ne parle pas assez de ses mérites, mais
il parle souvent de son courage, croyant que tout autre en ferait
autant. Les environs de sa demeure étaient peuplés par les hommes les
plus féroces, et il s'en inquiétait peu. Quand ils devaient l'attaquer,
il allait à leur rencontre, et même dans leurs repaires. Pourtant sa
maison ne fut jamais envahie pendant son séjour par les brigands. On
le connaissait et l'estimait trop bien pour l'attaquer: mais à peine
l'eut-il quittée, que son successeur fut attaqué et pillé. Malgré son
grand courage, il était modeste; il avait des manières distinguées et
très-bienveillantes; il était bon pour tous ceux qui l'entouraient,
et les Indiens qui dépendaient de lui lui étaient très-attachés. Son
départ fut un triste jour pour eux.
Dans sa manière de vivre il y avait un charme inouï. On ne peut
comprendre comment il a pu quitter un pays où il était libre de ses
actions, pour revenir au milieu de la société. Il avait vaincu ce
désert et ses sauvages habitants. Quand il a jeté un dernier regard
sur le bien-être et les riches cultures qu'il avait créées autour de
lui à _Jala-Jala_, son coeur a dû faiblir. Mais hélas! il était seul,
rien ne lui restait de ce qui lui était cher; tous ceux qui l'avaient
soutenu au milieu de ses rudes travaux n'étaient plus. Son frère, qu'il
aimait tant, succomba le premier; ensuite sa femme et son enfant! Il ne
pouvait rester au milieu d'objets qui à chaque instant lui rappelaient
tant de douleur. La description des événements extraordinaires de
sa vie dans un pays si peu connu et en même temps si ravissant est
exacte; et, en attestant que ce sont des faits réels et non des fables,
je ne fais que rendre hommage à un digne ami.
G.-R. Russel.
Juin 1854.
Jamaïca-Plaine, près Boston (États-Unis).