Il y a, à partir d'aujourd'hui, une chose délicieuse à voir à Paris; un
spectacle tout neuf: c'est, au musée Galliéra, l'exposition de l'Art
pour l'Enfance. On sait qu'outre son exposition d'Art décoratif, qui est
à la fois permanente et continuellement renouvelée, la Ville organise à
Galliéra, une fois par année, un petit Salon qui est, chaque fois, une
ravissante surprise. On se rappelle les plus récentes: l'exposition de
la Reliure, celle de la Dentelle, celle de l'Ivoire. Demain, et durant
tout cet été, l'exposition se composera uniquement d'oeuvres et
d'objets--d'autrefois et d'aujourd'hui--destinés à parer, à amuser
l'enfance, _ou inspirés par l'Enfant_. Le très distingué conservateur du
Musée de la rue Pierre-Charron, M. Eugène Delard, s'est adressé aux
artistes, aux collectionneurs, aux éditeurs, aux fabricants qu'il savait
capables d'aider, par leur collaboration gracieuse, au succès de cette
aimable entreprise; et tant de bonnes volontés assemblées viennent de
réaliser, pour le plaisir de nos yeux, quelque chose de charmant.
Entrons. C'est d'abord le petit jardin du musée aménagé en jardin
d'enfants: de menues plates-bandes, quelques pelouses minuscules
plantées d'arbres nains; un ruisseau «pour rire» dévalant en cascatelle
au milieu de rochers gros comme le poing; et sur ce «paysage», une
quinzaine de maisonnettes plantées; de maisonnettes pour enfants,
derrière lesquelles une toile de fond déroule les splendeurs d'un
panorama-joujou... Le vestibule du musée contient une amusante
exposition de jouets modernes; et voici, dans le grand hall, des
trésors: les collections d'anciens mobiliers de poupées, de Mme Ménard»
Dorian; de Mme Bernheim (celui-ci est fameux; il servit à l'amusement du
roi de Rome!); voici les poupées de M. d'Allemagne et de M. Léo
Claretie; les soldats de l'ancienne France, de M. Vidal de Léry; et ceux
de l'Empire de M. Bernard Franck (qui seront un des clous de cette
exposition); les jouets de bois peint des paysans de la Lozère; les
«découpages»--moins naïfs, mais d'autant plus amusants en leur ironique
ingénuité--du pauvre Caran d'Ache et de Grandval; les poupées bretonnes,
les animaux en fer forgé (d'extraordinaires caricatures de bêtes,
inventées par le ferronnier Emile Robert, et qui vont avoir un succès
fou). Et puis, disséminés autour de ces vitrines--ne pas négliger celle
des hochets anciens!--voici les images de l'Enfance; d'exquises images:
des panneaux d'Espagnat; des portraits de Carrière, de Paul Renouard,
Steinlen, Lévy-Dhurmer, Geoffroy, Mme Breslau; un bébé en bois, de
Carabin, qui est un chef-d'oeuvre; de délicieuses effigies enfantines,
signées Dalou, Bourdelle, A. Charpentier, Dampt. J'en oublie... et c'est
bien heureux, car je serais désolé de faire ici concurrence au catalogue
qui est lui-même un document ravissant: une réduction de l'affiche de
Willette en formera la couverture, et le _texte_ en sera commenté par
Poulbot.
Est-ce tout? Mais non. Car je n'ai rien dit des «chambres d'enfants» et
je sais des mères qui vont préférer ce coin d'exposition-là à tout le
reste. Elles occupent, ces chambres d'enfants, tout un côté de la
seconde salle où sont exposés les jolis pastels de Mme Franc-Nohain, les
vitrines de poupées et de jouets japonais de Mme Stroehlin, et du comte
de Fleurieu. Ce sont des chambres où la forme des meubles, la couleur
des tentures, les moindres détails du décor ont été inventés, combinés
dans le dessein d'ajouter à la gentillesse du petit être qui est là, de
l'encadrer aussi joliment que possible, de le parer et de le divertir.
Je note l'appartement pour _gosse_--chambre à coucher et salle de
jeux--d'André Hellé. Caran d'Ache, tapissier pour enfants, n'eût rien
imaginé de plus suavement comique. Il n'y a pas un objet dans cet
appartement-là, pas un bout d'étoffe qui n'ait de l'esprit!
*
* *
Ce qui est à voir encore--et là il convient de se presser un peu, car le
spectacle ne sera plus de très longue durée--c'est la Rétrospective de
Neuville. Les jeunes gens ne soupçonnent pas quels souvenirs pathétiques
évoque une telle exposition au coeur de leurs aînés. Et je ne parle pas
seulement de ceux qui ont fait la Guerre, et qui sont aujourd'hui des
vieillards, mais de leurs cadets, de ceux qui, entre 1875 et 1880,
n'étaient encore que des écoliers, ou de tout jeunes gens. Ces cinq
années marquent l'épanouissement du talent d'Alphonse de Neuville et
l'apogée de sa renommée. Dans ces temps très anciens, les amateurs de
tableaux ne voyaient pas s'ouvrir à eux, tous les huit jours, un nouveau
Salon de peinture; les grands «schismes» de la Nationale, des
Indépendants, du Salon d'automne, n'étaient point encore inventés; on ne
connaissait qu'une Eglise, si j'ose m'exprimer ainsi; c'était «le
Salon»; le Salon tout court, devenu celui des Artistes français. Il
s'ouvrait, chaque printemps, au Palais de l'Industrie, sur l'emplacement
duquel s'élève, depuis treize ans, le Grand Palais. Et cet unique
«vernissage» de l'année était un événement parisien. «Avez-vous vu le
_Neuville?_» C'était une des premières questions qu'on se posait en
s'abordant, vers midi, autour des tables de Ledoyen. Ces toiles de
Neuville évoquaient au coeur des combattants de 1870 et de leurs jeunes
fils les angoisses, les douleurs de cette guerre affreuse qui semblait à
peine finie, et dont tant de ruines encore intactes maintenaient devant
leurs yeux le souvenir vivant. Mais voici ce qui était admirable, chez
Alphonse de Neuville: ses tableaux bouleversaient d'émotion le vaincu;
ils ne l'humiliaient pas. Ils disaient la défaite. Mais ils disaient
aussi l'héroïsme de la défense, et l'instinctive fierté de ces vaincus
devant une destinée qu'ils ne méritaient pas. Il y a des défaites dont
la vue inspire une espèce d'horreur compatissante. Ce sentiment ne se
dégage d'aucun des tableaux qu'Alphonse de Neuville a peints. Nous les
regardions, nous, les lycéens d'alors, avec une admiration ingénue; nous
n'avions pas, devant les figures du _Cimetière de Saint-Privat_, des
_Dernières Cartouches_, de _l'Église du Bourget_, l'impression que des
vaincus qui regardaient de ces yeux-là la défaite fussent tellement à
plaindre...
Quelques-uns de ces tableaux ont pu être réunis à la galerie de la
Boétie. Mme Roger-Douine y a envoyé les _Dernières Cartouches_; M.
Bessonneau d'Angers, _En campagne_ et _le Cimetière de Saint-Privat_; M.
J. Thinet, _le Grenier de Champigny_; M. Knoedler, _l'Attaque de la
maison barricadée, à Villersexel_; le docteur Fournier, _la Bataille
d'Héricourt_. Le musée de Péronne a prêté _l'Attaque de la passerelle de
Stiring_ (bataille de Forbach); le musée du Luxembourg, deux esquisses
de _Villersexel_ et de _l'Église du Bourget_; diverses autres toiles ou
dessins--d'admirables croquis, des esquisses de tableaux--ont été
empruntés aux collections de MM. Nismes, Chouanard, Brugairolles,
Kullmann, Bernard Franck, G. Bernheim, Yves Refoulé, Paul Déroulède (qui
a envoyé son portrait), J. Peytel, Jules Claretie, Pothier, Duez. Nous
devons à ces «prêteurs» obligeants beaucoup de reconnaissance.
Nous en devons aussi aux organisateurs de ce Salon. En groupant autour
d'Alphonse de Neuville les oeuvres de quelques peintres militaires de ce
temps-ci, ils nous ont révélé un maître. Les lecteurs de
_L'Illustration_ le connaissent: c'est Georges Scott. Jamais ne
s'étaient affirmés avec plus d'éclat que dans cette Exposition la
solidité d'exécution, la science de composition, l'instinct de justesse
et de vérité qui distinguent les oeuvres de ce peintre. Certains des
toiles et des dessins qu'il a rapportés de son dernier voyage aux
Balkans sont, même en face des chefs-d'oeuvre du peintre des _Dernières
Cartouches_, des pages de premier ordre. Cela, aussi, c'est à voir.