_Le_ Zénith, _parti de la Fillette le 18 avril 1913, atterrissait trois
heures plus tard près de Biron (Indre). Les 8.600 mètres d'altitude
atteints au cours de l'ascension coûtaient la vie à Sivel et à Crocé
Spinelli; seul, Gaston Tissandier, effroyablement éprouvé, échappait à
la mort. Le 28 mai 1913, le ballon_ Icare, _ayant à bord MM. Bienaimé,
Jacques Schneider et Albert Senouque, parti de Lamotte-Breuil (Oise),
atterrissait cinq heures plus tard, ayant dépassé 10.000 mètres
d'altitude. L'équipage n'avait nullement souffert. Avec quel matériel, à
l'aide de quels instruments, comment, en un mot, est-il possible
aujourd'hui de franchir le cap des 10.000 mètres sans accident, quelles
sont les conséquences physiologiques de pareilles ascensions, l'un des
trois aéronautes de l'_Icare, _M. Maurice Bienaimé, va nous le dire:_
Nous disposions pour cette ascension d'un ballon de 3.500 mètres cubes
en tissu caoutchouté, gonflé à l'hydrogène pur.
Pour qu'un aérostat puisse gagner la haute atmosphère, il faut disposer
de la presque totalité de sa force ascensionnelle, autrement dit il faut
jeter tout le lest. Mais un ballon qui regagne les couches inférieures
de l'atmosphère a une tendance à accélérer sa descente pour deux raisons
distinctes: le gaz contenu dans l'enveloppe se contracte sous la
pression atmosphérique grandissante; de plus, il est soumis aux lois de
l'accélération de la pesanteur. D'où nécessité de garder une provision
de lest évaluée à 25 kilos par 1.000 mètres d'altitude, soit 250 kilos
pour modérer une descente de 10.000 mètres.
[Illustration: La nacelle de l'_Icare_ et les trois aéronautes. M.
Senouque, encore hors de la nacelle et tenant un baromètre enregistreur;
M. Schneider et M. Bienaimé dans la nacelle.]
Afin de résoudre ce dilemme, nous avions muni notre ballon d'un
parachute équatorial. Le parachute équatorial se compose d'une bande
d'étoffe de 1 m. 25 de large, que l'on fixe autour du ballon à la
hauteur de l'équateur. Cette bande d'étoffe forme une sorte de
collerette dont le bord extérieur est rattaché à l'aide de cordelettes
aux mailles inférieures du filet. Lorsque l'aérostat est immobile ou en
ascension, l'étoffe pend verticalement; si un mouvement de descente se
produit, l'étoffe prend une position horizontale et s'ouvre comme un
vaste parapluie. La surface en était calculée de façon à délester le
ballon de 250 kilos pour une descente de 125 mètres à la minute. Ce qui
nous permettait de descendre presque sans lest.
Nous emportions quatre appareils respiratoires, dont un de secours. Ces
appareils se composent d'un obus d'oxygène comprimé d'une capacité de
1.600 litres, d'un masque relié à l'obus par un tube métallique de 2
mètres de long. Un premier manomètre indique la quantité de gaz contenue
dans le tube, et un deuxième manomètre, muni d'un détendeur, permet de
régler le débit qui peut varier de 2 litres à 10 litres à la minute.
Au-dessus de 8.000 mètres d'altitude, on est appelé à rencontrer des
froids pouvant dépasser -40°. Le gaz contenu dans les obus, en se
détendant brusquement, se refroidit encore plus. Il est donc utile de
protéger les appareils contre le froid. Dans ce but, nous avions enfermé
les obus dans des boîtes remplies de sciure de liège et nous avions fait
garnir les masques de caoutchouc, afin que le métal ne nous brûle pas le
visage.
Dans ce genre d'ascension, une des principales sources d'épuisement
réside dans la nécessité dans laquelle on se trouve de soulever
successivement les sacs de lest pour les vider par-dessus bord.
Au-dessus de 8.000 mètres, cet effort devient absolument épuisant. Afin
de remédier à cet inconvénient, nous avions fait attacher nos sacs de
lest à l'extérieur de la nacelle. Pour les vider, il suffisait de couper
une cordelette après laquelle ils étaient suspendus. Ils tombaient dans
le vide et une deuxième cordelette, préalablement attachée à leur fond,
les faisait basculer et se vider automatiquement.
Pour déterminer l'altitude atteinte, nous emportions deux baromètres
Richard enregistrant sur noir de fumée, ainsi qu'un thermomètre et un
baromètre enregistreurs. Un dynamomètre à main pour mesurer la force
musculaire, un appareil photographique, des fourrures, complétaient
notre matériel.
Pour effectuer notre tentative, nous recherchions un ciel sans nuages et
un vent excessivement faible. Dans les hautes régions de l'atmosphère on
est appelé à rencontrer des courants aériens qui atteignent des vitesses
dépassant 130 kilomètres à l'heure. Le 28 mai, par un temps idéalement
pur, nous décidons de partir. Après avoir fait sceller tous nos
appareils enregistreurs par M. Magne, ingénieur de la maison Richard,
nous nous élevons à 12 h. 16 de l'aéro-parc Clément-Bayard, à
Lamotte-Breuil. Un faible vent nous pousse vers le sud. Nous emportons
112 sacs de lest de 20 kilos environ chacun. Pour obtenir une montée
régulière et continue de 50 mètres à la minute, nous jetons un sac
toutes les deux minutes.
Il est indispensable de s'élever très lentement, afin d'éviter toute
diminution brusque de pression.
A 13 h. 18, nous atteignons 3.400 mètres et nous commençons à respirer
l'oxygène. A 14 h. 35, nous planons au-dessus de 7.000 mètres. Nous
dépassons une couche de cirri. A 15 heures, nous atteignons 8.000
mètres. Nous sommes environnés par de légers flocons de neige. Le
thermomètre marque -10 environ. Nous continuons à monter et, à 15 h. 15,
nous dépassons 9.000 mètres. A 15 h. 32, je jette le 109e sac de lest
et, à 15 h. 36, nous atteignons notre altitude maxima. Nous planons à
10.081 mètres au-dessus de la sphère terrestre.
Senouque essaie sa force au dynamomètre; alors qu'à terre l'aiguille
s'arrêtait à 105, elle dépasse maintenant 110. J'essaie à mon tour;
l'aiguille marque 155, alors qu'avant le départ elle n'indiquait que
140. Nos appareils débitent 5 litres d'oxygène à la minute et nous ne
sommes nullement incommodés par la raréfaction de l'air.
Nous nous penchons sur le bord de la nacelle, la terre nous apparaît
parfaitement nette. Nous distinguons les villages, les routes, les
arbres qui les bordent et jusqu'à l'ombre qu'ils projettent. La surface
du globe nous semble légèrement concave. Notre regard embrasse un
panorama dont nous croyons pouvoir évaluer le diamètre à 250 kilomètres
environ. Au delà, la vue est limitée par un rideau de brume. Le
thermomètre est descendu à -18 degrés, mais l'absence totale de vent
nous rend cette température très supportable. Nous n'avons plus que
trois sacs de lest que nous conservons pour la descente, et notre
provision d'oxygène s'épuise rapidement. Aussi décidons-nous de
commencer à descendre.
La manoeuvre de la soupape dans les hautes altitudes est très délicate.
Les ressorts qui actionnent les deux clapets sont constitués par six
élastiques Sandow; lorsque le froid devient intense, il est toujours à
craindre que le caoutchouc ne devienne cassant. Aussi, entr'ouvre-t-on à
peine la soupape, et n'est-ce pas sans une certaine angoisse que l'on
écoute si elle s'est bien refermée. De plus, il est indispensable
d'amorcer la descente par une rupture d'équilibre aussi faible que
possible. Une manoeuvre un peu brutale provoquerait une vitesse de chute
qui s'accélérerait et qu'il deviendrait impossible d'enrayer étant donné
le peu de lest dont on dispose. A 15 h. 40, je commence donc à soupaper
et, après dix minutes d'efforts, nous constatons un léger mouvement de
descente. A 16 h. 14, nous ne sommes plus qu'à 8.000 mètres.
[Illustration: LE PREMIER CLICHÉ PHOTOGRAPHIQUE IMPRESSIONNÉ A PLUS DE
10.000 MÈTRES D'ALTITUDE Dans la nacelle de l'_Icare_: MM. Maurice
Bienaimé et Jacques Schneider, photographiés par leur compagnon, M.
Albert Senouque. Les aéronautes portent les masques respiratoires reliés
aux obus d'oxygène; on voit, à droite, fixé aux cordages, le baromètre
dont l'aiguille indique, sur le cylindre, l'altitude atteinte à ce
moment.]
La descente s'accélère et nous voyons le parachute équatorial s'ouvrir
graduellement. 16 h. 20, et nous voici à 7.000. Les précédents mille
mètres ont été descendus en six minutes. C'est trop rapide. Nous jetons
un des trois sacs de lest qui nous restent. 16 h. 45. Nous voici à 5.000
mètres environ. La contraction des gaz pendant la descente a fait
prendre à notre ballon une forme légèrement fusiforme et cette
déformation a sa répercussion sur le parachute, qui a des mouvements
ondulatoires inquiétants. A 3.000 mètres, nous quittons les masques
respiratoires. Nous nous rapprochons rapidement de la terre et, à 19 h.
5, nous nous apprêtons à effectuer l'atterrissage. Nous arrivons sur une
route; je jette le dernier sac de lest, les tubes d'oxygène, le sac à
bâche, pour essayer d'éviter les fils télégraphiques, mais en vain.
Ironie des choses, après nous avoir allègrement enlevés dans la haute
atmosphère, notre coursier est incapable de nous faire franchir un
obstacle de 3 mètres de haut. Après une courte lutte, les fils
télégraphiques et les branches d'arbres nous livrent passage et
l'atterrissage s'effectue sans encombre dans un champ voisin. Il est 17
h. 10. Nous sommes à deux kilomètres de Châtillon-sur-Seine. Nous avons
donc parcouru un peu plus de 200 kilomètres à vol d'oiseau. Notre
ascension ayant duré 4 h. 54, nous trouvons une vitesse moyenne de 40
kilomètres.
Au point de vue physiologique nous pouvons donc affirmer que l'organisme
humain, grâce au complément d'oxygène que nous lui avons fourni, résiste
parfaitement pendant un laps de temps assez considérable à une
dépression de 545 millimètres, correspondant à une altitude d'environ
10.000 mètres.
Il est juste d'ajouter que, si l'organisme ne se ressent pas d'une façon
immédiate d'une pareille dépression, il n'en est pas moins assez
sérieusement éprouvé dans la suite. Le coeur, battant à la cadence de
110 pulsations à la minute, produit dans les artères et dans les veines
une pression égale à une colonne de 25 centimètres de mercure environ.
Lorsque la pression extérieure est réduite à 210 millimètres, alors que
la pression interne est de 250 millimètres, il se produit dans les
tissus du système circulatoire une tension considérable, et il est
certain qu'une rupture artérielle ou une extravasation veineuse sont
toujours à craindre.
Voici quelques mots sur les différents troubles qui résultèrent pour
chacun de nous de cette ascension.
Albert Senouque éprouva simplement une profonde dépression physique...
Jacques Schneider se réveilla le lendemain avec les veines du pied
gauche fortement enflées et fut pris, après le déjeuner, de phénomènes
d'essoufflement qui durèrent une heure environ. Le surlendemain il
constatait une légère hémorragie intestinale. Pour ma part, je ne
ressentis d'abord rien, mais quarante-huit heures après j'éprouvai une
certaine oppression suivie de courbature cardiaque. Pour donner une idée
de la pression subie dans les artères, je citerai le fait suivant: le
docteur Héron de Villefosse, qui avait pris ma tension artérielle la
veille de l'ascension, constata au retour que de 23 elle était tombée à
16...
Nous n'avons ressenti ni les uns ni les autres la moindre douleur dans
les oreilles, grâce probablement à la fréquence des mouvements de
déglutition que nous avons faits, dans le but d'assurer la perméabilité
de la trompe d'Eustache et de maintenir le tympan entre deux pressions
sensiblement égales.
En résumé, il semble résulter de nos constatations que les accidents qui
se produisent au cours des ascensions élevées dépendent moins du défaut
d'équilibre entre les pressions externe et interne que du manque
d'oxygénation des éléments essentiels du sang. Et nous sommes fondés à
tirer cette conclusion, puisqu'il a suffi d'assurer à nos poumons un
apport régulier d'oxygène pour nous mettre tous trois à l'abri de
troubles graves.
Quelle est la limite extrême au-dessus de laquelle la vie deviendrait
impossible? Quelle dépression faudrait-il atteindre pour provoquer la
rupture finale de notre équilibre organique? C'est ce que nous ne
pourrons savoir que par l'expérience, c'est-à-dire en essayant de nous
élever encore plus haut, et nous espérons bien y réussir.