L'ELYSÉE EN 1913

L'aménagement intérieur du palais de l'Elysée n'a guère changé au cours

de ces dernières années. Le même mobilier Empire occupe et décore les

mêmes salles. Quelques transformations ont bien été apportées par le

président Sadi Carnot et par le président Félix Faure; mais, depuis

lors, tout ou presque tout est resté intact et pareil. La destination

des principaux salons et cabinets n'a guère varié non plus.

Nous allons parcourir rapidement tout le rez-de-chaussée du palais, en

suivant un itinéraire naturel qui est celui du visiteur entrant par le

vestibule d'honneur. Ce vestibule ouvre sur la cour d'honneur. Du porche

du faubourg Saint-Honoré, auquel il fait face, les passants peuvent

l'apercevoir, ainsi que le perron qui y conduit, ainsi que les vérandas

et les verrières qui, aux jours de cérémonie, reçoivent un vêtement, de

tentures et de draperies.

[Illustration: Façade sur le jardin]

[Illustration: LE PALAIS DE L'ELYSÉE.--Grande salle à manger. (Au fond,

statue d'Hébé par Marqueste.)]

[Illustration: Cabinet du Président de la République.]

[Illustration: Cabinet du Secrétaire général civil. Tapisserie des

Gobelins: _Hiver_, d'après Pierre Mignard.]

[Illustration: Cabinet du Conseil des Ministres.]

[Illustration: Salon de l'Hémicycle. Ecran en tapisserie de Beauvais.]

[Illustration: LE PALAIS DE L'ELYSÉE.--Grande salle des Fêtes, tendue de

tapisseries des Gobelins.]

[Illustration: Salon Murât. Peinture de Carle Vernet représentant «la

Résidence du prince Murat, grand-duc de Berg».]

[Illustration: Grand Salon de réception, (sièges et écrans en tapisserie

de Beauvais; tapis de la Savonnerie.)]

[Illustration: LE PALAIS DE L'ELYSÉE.--Salon de l'Hémicycle: _le

Jugement de Pâris_, d'après Raphaël (tapisserie des Gobelins).]

Le vestibule d'honneur franchi, nous nous trouvons dans le Salon des

Tapisseries, ainsi nommé à cause des beaux Gobelins qui en ornent les

murs. Nous pénétrons ensuite dans le Salon Blanc ou Salon des Aides de

camp. Cette seconde dénomination lui aurait été donnée au temps du

Prince-Président, dont les aides de camp avaient coutume de se tenir là.

C'est un salon clair, peu orné, tout garni de boiseries blanches.

Passons maintenant dans le Grand Salon de réception, ou Salon des

Ambassadeurs, qui est représenté à la page précédente. C'est ici que les

ministres des puissances étrangères s'entretiennent d'ordinaire avec le

président de la République, soit qu'ils viennent lui présenter leurs

lettres de créance ou de rappel, soit qu'ils assistent à une cérémonie

officielle. Le Salon de l'Hémicycle, qu'on voit sur cette même page en

couleurs, lui est contigu. Plus loin, se trouve la Salle du Conseil des

ministres, dont la cheminée supporte des bronzes noirs et dorés d'un

grand effet et qui, débarrassée de sa sévère table au tapis vert, est

réservée, les jours de réception, comme tous les salons précédents, aux

invités du président de la République. Attenant à la Salle du Conseil

des ministres, voici un salon plus étroit, le Salon de Cléopâtre, qui

tire son nom du sujet de sa tapisserie, et où les personnes ayant obtenu

audience attendent le moment d'être reçues par le chef de l'État.

Si nous traversons de nouveau, mais en sens inverse, tous ces

appartements, nous nous trouvons dans le Salon Murat, aux vastes

dimensions, dont la perspective est prolongée par d'immenses glaces et

qui fut construit pendant le séjour du prince Murat au palais. Tout près

est la Grande Salle à manger (voir la première page en couleurs) qui

reçoit jusqu'à cent convives. Elle est de construction assez récente; on

la transforme en buffet les soirs de réception. Les appartements privés

de M. le président de la République comprennent une autre salle à

manger, de dimensions plus réduites.

Le Jardin d'Hiver est parallèle à la Grande Salle à manger, et la Salle

des Fêtes leur est perpendiculaire. Cette Salle des Fêtes fut construite

par ordre de M. Sadi Carnot. Auparavant on dressait, les soirs de bal à

l'Elysée, une immense tente provisoire sur l'emplacement de la salle

actuelle. Elle est, cette Salle, surchargée d'ornements et de dorures;

le plafond est un chaos de reliefs et de creux rutilants.

Au-dessus de ces vastes appartements du rez-de-chaussée, qui sont dits

«officiels», se trouvent les appartements privés du président de la

République qui comprennent aussi plusieurs salons de réception. Dans

notre photographie du parc, où le Palais s'aperçoit au fond, entre les

arbres, ces appartements privés sont ceux du premier étage.

Revenons dans le vestibule d'honneur--où commence le grand escalier à la

rampe composée de longues palmes de cuivre--et pénétrons, à gauche, dans

le Cabinet de service des officiers. Aux murs, plusieurs toiles, dont

une _Charge de cuirassiers_, d'Aimé Morot, et _Un homme à la mer_, de

Léon Couturier. A côté est le cabinet du secrétaire général militaire,

le général Beaudemoulin, puis le cabinet du président de la République,

que nous montrons plus haut, avec ses boiseries blanches, sa

bibliothèque mi-circulaire, en acajou, remplie de livres aux reliures

sévères, cuir et or. Deux fenêtres ouvrant sur le parc l'éclairent.

Enfin voici le cabinet du secrétaire général civil, M. Pichon, dont un

des murs, formant rotonde, est orné de la tapisserie de Pierre Mignard,

que nous avons photographiée.

Nous sommes, là, sur la rue de l'Elysée. L'aile du bâtiment se prolonge

entre cette voie et le parc. C'est à l'extrémité de cette aile que se

trouvent le Salon d'Argent et un autre Salon qu'on appelait

familièrement naguère le «capharnaüm», parce qu'on l'utilisait peu. Ces

deux salons ont été tout récemment restaurés et M. Raymond Poincaré se

plaît à y travailler et à y recevoir quelquefois. Ils ouvrent aussi sur

le rectangle du parc qu'enferme cette partie du palais et qui forme un

petit jardin à la française agréablement fleur.

Le général Beaudemoulin est secrétaire général militaire de la

présidence de la République et chef de la maison militaire du président.

Le secrétaire général civil est M. Pichon. Le chef du secrétariat

particulier, M. Gras. La maison militaire se compose de MM. le capitaine

de vaisseau Grandclément, le colonel Boulanger, le lieutenant-colonel

Aldebert, le lieutenant-colonel Pénelon et le commandant Aubert. Le

commandant du palais est le lieutenant-colonel de gendarmerie Jouffroy.

On peut diviser le personnel ordinaire de l'Elysée en trois catégories.

M. Perrin, chef des services intérieurs, a d'abord sous ses ordres un

personnel chargé de l'entretien du mobilier, du chauffage, de

l'éclairage, du nettoyage, etc., et qui dépend de l'administration des

Beaux-Arts. L'entretien du monument proprement dit est confié aux

services de l'architecture. M. Guillaume Tronchet, architecte en chef

des palais nationaux, a un bureau à l'Elysée.

La seconde catégorie du personnel concerne la surveillance. Elle est

composée de surveillants militaires des palais nationaux, qui dépendent

aussi de l'administration des Beaux-Arts; ce sont de vieux soldats,

coiffés du bicorne et portant l'épée, les mêmes que ceux qui veillent à

la porte de nos musées. Viennent ensuite les portiers, aux uniformes

noirs avec de minces galons d'or. La garde militaire comprend un

détachement de gardes républicains chargés de la protection intérieure

et d'un détachement d'infanterie, chargé également de la protection

intérieure et, en outre, de rendre les honneurs au président à sa sortie

du palais et à son retour.

Il y a enfin le personnel d'antichambre et d'écurie, lequel est

entièrement rétribué sur la cassette personnelle du président. Le

service d'antichambre est sous la direction du maître d'hôtel; il est

composé de valets de pied, de cuisiniers, d'huissiers, de garçons de

bureau, etc. Le personnel d'écurie est sous la haute surveillance d'un

officier de cavalerie de la maison militaire, en ce moment le

lieutenant-colonel Aldebert. Le premier cocher, M. Decaux, est en même

temps piqueur. Il y a dans les écuries, remises et garages de l'Elysée,

six chevaux, deux voitures et deux automobiles.

Une de nos photographies représente le parc. Cette vue est prise de la

partie des jardins qui avoisine les Champs-Elysées. Les parterres sont

dessinés à la française. De beaux arbres ombragent les allées. M. le

président de la République accomplit autour des pelouses sa promenade

quotidienne. Il marche d'un pas pressé, jetant de temps à autre un

regard au ciel, aux feuillages ou aux fleurs, mais le plus souvent

étudiant un des dossiers dont il est toujours muni. L'indiscrétion d'un

vieux jardinier--qu'on lui pardonne!--qui est le seul témoin de ces

promenades studieuses nous a fait connaître cette habitude de M. Raymond

Poincaré: «Ah! disait le vieillard ami des fleurs, quel homme que M. le

président! Que peut-il bien avoir dans la tête? Je ne le regarde pas,

bien sûr, mais je le vois tout de même... Eh bien, quand il descend,

après son déjeuner, il a la poche droite de son veston toute bourrée de

paperasses. Et le voilà qui commence à marcher vite, vite, autour des

pelouses, et, tout en marchant, il plonge sa main dans sa poche droite,

en tire un papier, le lit, parfois écrit quelque chose dessus, toujours

sans s'arrêter, puis enfonce le papier dans la poche gauche pour en

reprendre aussitôt un autre dans la poche droite. Et quand, sa promenade

terminée, il regagne son cabinet, la poche droite est vide et la poche

gauche est pleine... Mais qu'est-ce que M. le président peut bien avoir

dans la tête pour travailler comme ça, tout le temps?...»

Et le vieux jardinier croisait les bras pour témoigner de sa surprise et

de son émerveillement.

L'Illustration, No. 3667, 7 Juin 1913 · 第 17 / 41 题