En 1718, le bruit se répand à la cour qu'un des favoris du Régent, Henri
de La Tour d'Auvergne, comte d'Évreux, troisième fils du duc de
Bouillon, va épouser la fille du financier Crozat, un ancien commis
devenu par la suite caissier du clergé et fondateur de la Compagnie de
Louisiane. Le comte d'Évreux, criblé de dettes et n'arrivant pas à payer
sa charge de colonel général de la cavalerie, s'est alors résolu, comme
le dit Saint-Simon, «à sauter le bâton de la mésalliance» et, dès le
mariage conclu, avec l'argent du père Crozat, il achète hors Paris, sur
le chemin de Neuilly, une trentaine d'arpents en jardins et marais sur
lesquels l'architecte Molé lui construit un magnifique hôtel.
Henri de La Tour d'Auvergne meurt avant de voir cette résidence achevée
et il la laisse à un de sus neveux, le prince de Turenne, lequel déclare
immédiatement se trouver dans l'impossibilité de la conserver.
Or, la marquise de Pompadour a une envie folle de l'hôtel d'Évreux:
voilà plusieurs mois qu'elle convoite cette fastueuse installation dont
la situation admirable lui plaît infiniment. La marquise, d'ailleurs, ne
cesse pas d'acquérir des propriétés nouvelles. Elle possède déjà les
châteaux de Crécy et de la Celle, ainsi que ses ermitages de Versailles,
de Fontainebleau et de Compiègne, tout cela ne lui suffit point; elle
achète l'hôtel d'Évreux pour 730.000 livres, y appelle aussitôt une
légion d'ouvriers et d'artistes, entasse dans ses nouveaux salons un
mobilier d'une richesse inouïe et tapisse les murailles avec les
Gobelins que Sa Majesté a eu la gracieuseté de lui faire envoyer. Le
peuple chansonne la prodigalité de la marquise, les épigrammes pleuvent
et l'on affiche des placards critiquant les dépenses exagérées de la
favorite. Celle-ci ne se laisse pas émouvoir; elle poursuit son oeuvre,
embellit l'hôtel d'Évreux et, en dernier lieu, agrandit d'un coup les
jardins potagers qui s'étendent jusqu'aux avenues Montaigne et Matignon
actuelles.
Obligée de quitter le moins possible Versailles, afin de ne pas voir
diminuer son crédit auprès de son royal amant, la marquise de Pompadour
ne s'attarde guère à l'hôtel d'Évreux, elle ne peut y effectuer que des
séjours de courte durée, mais elle garde une prédilection particulière
pour cette résidence et à sa mort elle la lègue, par testament, au roi
pour le comte de Provence.
Louis XV désintéresse M. de Marigny, frère de la marquise, et décide que
l'hôtel d'Évreux sera réservé désormais aux ambassades extraordinaires
logées souvent à l'hôtel Pontchartrain, rue Neuve-des-Petits-Champs.
L'administration du Garde-Meuble de la couronne s'empare bientôt de
l'hôtel qui n'abrita point d'ambassade et elle le conserve jusqu'au
moment où le gouvernement, ayant besoin d'argent, le cède au fameux
banquier Beaujon qui l'accepte sans difficulté en échange de ses grosses
créances.
Beaujon, homme d'affaires consommé mais vaniteux et possédé de la manie
du faste, amoncelle dans cette demeure dont il est si fier une quantité
énorme d'objets d'art, de tableaux, de meubles et de livres.
Louis XVI rachète l'hôtel dont Beaujon se réserve l'usufruit et à la
mort de ce dernier--cinq mois après la conclusion de ce contrat--il
dispose de cette propriété en faveur de la duchesse de Bourbon.
Imbue des idées à la mode, cette princesse bouleverse les jardins et
change les majestueux parterres à la française en parc anglais et donne
à l'hôtel le nom d'Elysée qu'il porte aujourd'hui. Voyant que les choses
se gâtent, la duchesse prend vite le parti d'émigrer et elle loue
l'Elysée à un sieur Hovyn, sorte d'imprésario et entrepreneur de fêtes
publiques qui transforme l'Elysée, devenu _Hameau de Chantilly_, en bal
populaire où la foule se presse autour d'attractions diverses. Hovyn a
eu là un trait de génie et la réussite est complète. Le Hameau de
Chantilly ne désemplit, pas; selon la formule, on refuse du monde et, en
l'an VI, Hovyn se hâte de se rendre propriétaire de l'immeuble vendu
comme bien national.
Malheureusement le propre de la vogue c'est de n'avoir qu'un temps et le
Hameau de Chantilly voit sa faveur décroître. Malgré la beauté de ses
ombrages, le jardin n'attire, plus autant le public; la mode en a décidé
autrement. Les soldats du général Bonaparte ont apporté d'Italie le goût
des glaces à la vanille et ce sont les pâtissiers-glaciers qui, à cette
heure, font fortune. Mlle Hovyn, qui a succédé à son père, s'obstine
cependant durant quelques mois et tâche d'attendre des jours meilleurs
en vivant au moyen des loyers que lui paient les locataires. L'hôtel est
en effet divisé en quinze appartements et l'un d'eux est habité par M.
de Vigny, dont le petit garçon, Alfred--le futur auteur d'_Eloa_--joue
sur les pelouses du jardin: mais Mlle Hovyn se rend compte que lutter
est impossible, la concurrence est la plus forte, il lui faut vendre
l'établissement. Le moment est favorable: nous sommes en 1805, et une
société nouvelle est en train de se reconstituer sur les ruines de
l'ancienne noblesse. Un premier acquéreur se présente dans la personne
de Louis Bonaparte, connétable de l'Empire. Effrayé par le prix, il
préfère se retirer et laisse le champ libre au maréchal Murat,
gouverneur de Paris, qui s'est mis en tête de quitter le quartier de
Notre-Dame-de-Lorette. Murat, séduit par l'idée d'habiter dans
l'aristocratique faubourg Saint-Honoré, finit, après d'assez longs
pourparlers, par se décider, et l'Elysée est à lui moyennant un million.
L'Elysée a un besoin urgent de réparations indispensables. Ces derniers
quinze ans l'ont très abîmé, et le premier soin de Murat est de charger
Percier et Fontaine de mettre le palais en état. (C'est à cette époque
qu'a été construit l'escalier d'honneur.) Quand l'empereur appelle Murat
au trône de Naples, l'Elysée fait retour à la couronne, et Napoléon
affectionne bientôt cette demeure tranquille, enveloppée par une
ceinture de jardins, où il lui est loisible, en plein Paris, de se
reposer des lourds soucis du pouvoir. Aussi s'empresse-t-il, en décembre
1809, au moment de son divorce, de comprendre l'Elysée, dont il a
apprécié le charme doux et paisible, dans les palais affectés dorénavant
à l'impératrice Joséphine. Le 30 janvier 1810, il lui écrit: «Je te
saurai avec plaisir à l'Elysée et fort heureux de te voir plus souvent,
car tu sais combien je t'aime», et, le 3 février: «J'ai fait transporter
tes effets à l'Elysée; sois tranquille et contente et aie confiance
entière en moi.»
L'Elysée a été le dernier palais impérial de Napoléon.
Presque jour pour jour, un an après l'abdication de 1815, le duc et la
duchesse de Berry s'installent à l'Elysée. Ils mènent là une existence
charmante, exempte de l'étiquette insupportable des Tuileries, et se
plaisent à la conversation spirituelle de leurs familiers et notamment
de leur premier aumônier, le marquis de Montebello, ancien maréchal de
camp, qui ne craint pas de se mettre au piano pour faire danser
l'entourage du duc et de la duchesse. Le 29 janvier, écrit la comtesse
de Boigne, «un bal magnifique et profondément ordonné a lieu à l'Elysée.
Le prince en fit les honneurs avec bonhomie et obligeance.» Quelques
jours après, le prince est assassiné par Louvel, et la duchesse quitte
l'Elysée.
Sous la monarchie de Juillet, le palais voit tour à tour défiler une
foule de personnages et de souverains qui viennent rendre visite au roi
des Français: Mehemet Ali et la reine Christine, le bey de Tunis, la
duchesse de Kent, etc..
Un décret de l'Assemblée Constituante de 1848 assigne l'Elysée comme
résidence au président de la République, et le prince Louis-Napoléon
Bonaparte s'y installe en 1850.
Après la proclamation de l'Empire, quand Napoléon III s'est résolu à
habiter les Tuileries, l'Elysée s'agrandit grâce à l'acquisition des
hôtels Sébastiani et Castellane. L'architecte Lacroix construit une aile
destinée aux appartements particuliers du chef de l'État et il surélève
en outre les bâtiments qui donnent sur le faubourg Saint-Honoré et sur
la cour d'honneur.
Au moment des fiançailles officielles de Mlle de Montijo avec
l'empereur, l'Elysée abrite durant quelques jours la future impératrice,
et lors des Expositions il est utilisé comme palais des Souverains.
Depuis 1873, l'Elysée est affecté à la résidence du président de la
République.