_L'homme (par excellence) est le samurai, (comme) la fleur (par
excellence) est celle du cerisier._
Officiellement, Nogi est entré dans l'Olympe japonais; il a maintenant,
sur terre, son premier temple, un temple qui porte son nom, tout
simplement: _Nogi-Jinja_. Inutile d'ajouter qu'il a de très nombreux et
très fervents adorateurs, _more japonico_, comme le montrent nos
photographies.
On s'est souvent demandé ce qu'était la religion du Japon, le _shinto_,
ou voie des dieux. Elle tient tout entière, ou presque, dans la
cérémonie l'hier. Répétez-la des milliers de fois, à travers les âges,
en l'honneur des hommes qui ont bien mérité de la nation et vous aurez
la vraie notion du _shinto_.
Les templicules qui se cachent dans les bosquets touffus de la plaine,
par centaines et par milliers, au flanc des montagnes, à l'abri des
arbres séculaires, sur le bord des torrents, les sanctuaires plus
majestueux d'Isé, de Dazaifu, d'Ikuta, etc., tous sont dédiés à la
mémoire d'un Nogi quelconque des temps préhistoriques ou historiques, ou
bien à la mémoire des empereurs défunts, mais pour des raisons
identiques.
Du temple, ils ne méritent même pas le nom. Ils sont d'une simplicité
rustique qui rappelle le toit domestique. Un portique de pierre ou de
bois en marque l'entrée. Ils sont vides. Parfois un autel de bois
supporte le miroir, le joyau sacré et les _gohei_ en papier, symboles du
shintôïsme.
Le _shinto_ est le culte des grands hommes, réels ou imaginaires, qui
ont joué un rôle plus ou moins grand dans l'histoire nationale. Nous les
avons appelés _dieux_. Dieux, si l'on veut, à condition de ne pas
attacher à ce mot un sens transcendantal, moins même que pour les dieux
de la Grèce et de Rome, qui symbolisaient souvent des idées abstraites,
concrétisées dans des personnages de convention.
La plupart des dieux du _shinto_ ont été des hommes réels, par
conséquent des amis, des frères de tous les Japonais passés, présents et
à venir. La foule simpliste les vénère, les adore, les prie, croit à
leur intervention bienveillante en faveur du sol où ils vécurent et de
ses destinées. Ce culte, plus généralisé, n'est autre que le culte des
ancêtres. Aussi bien, chaque famille possède un petit sanctuaire
intérieur ou extérieur où sont déposées les tablettes ancestrales.
[Illustration: La foule admise à faire ses premières dévotions au temple
de Nogi.]
Le _Nogi-Jinja_, dédié à la mémoire du héros de Port-Arthur, n'est pas
autre chose. Durant sa vie, le général y remémorait ses ancêtres. Le
dernier rejeton de la famille étant mort, le templicule a pris le nom du
plus illustre des Nogi, et désormais c'est la foule qui viendra évoquer
l'âme de cet homme devenu dieu et invoquer sa protection.
Ce temple s'élève dans l'enceinte de la petite propriété dont, par
testament, le général fit don à la ville. La maison de Shinzaka machi
qui vit le suicide émouvant du _dernier des samurais_, de _l'incarnation
vivante du Bushidô_, est restée telle qu'au jour du drame. Les murs de
la petite chambre du deuxième étage, dans la maisonnette de style
européen, sont encore tachés du sang de Nogi. De petits écriteaux cloués
sur chaque porte disent: «Chambre de repos de Mme Nogi. Chambre du
suicide de Mme Nogi!» Et je remarque que devant cette chambre un groupe
serré d'étudiantes se prosterne. Quelques-unes pleurent de vraies
larmes.
J'aperçois le général Teranchi, profondément incliné devant la chambre
où le général s'ouvrit le ventre.
Aujourd'hui, jour de la dédicace, les fenêtres et les portes sont
ouvertes. Demain elles seront refermées, en attendant que la
municipalité ait pris les mesures nécessaires à la conservation des
nobles reliques, tout en assurant la liberté de les voir.
La foule se presse au fond du jardin. Là, un carré de 400 mètres
conserve encore des traces de travail, des sillons couverts d'herbes
mortes. Dans un coin, une bêche, des râteaux, instruments dont se
servait le guerrier pour cultiver ses pommes de terre. Quelques-unes ont
survécu à celui qui les planta. Elles hasardent timidement quelques
tiges au dehors, tout comme les fameux _kakis_, plantés par la comtesse
Nogi à la naissance de chacun de ses fils, «afin que, devenus de beaux
arbres, ses bien-aimés en pussent cueillir les fruits». Hélas! les
arbres fleuriront, porteront des fruits, mais eux ont engraissé de leur
sang les collines de Port-Arthur et de Nanshan.
Ah! que je préfère ce rustique _jinja_ aux horribles statues de bronze
qui commencent à grimacer un peu partout à travers les érables et les
cerisiers, en l'honneur d'autres dieux analogues: le grand Jaïgo, à
Meno, le célèbre Hirosé, du blocus de Port-Arthur, et une foule d'autres
qui déshonorent l'entrée du Shôkou-sha de Kudar, où reposent les cendres
des guerriers morts pour la patrie. Nogi n'échappera pas à la
statuomanie, maladie aiguë des Japonais modernes qui commencent à élever
des monuments à des personnages vivant encore.
Si la statue arrive à tuer le _jinja_, mauvais présage pour le Japon!