--Non, en vérité, je crois que je ne pourrais pas à la fin de mai, au
début de juin, être ailleurs qu'ici. Paris est, en ces jours qui nous
échappent si vite, une splendeur suave, ininterrompue. L'air et la
lumière sont épris l'un de l'autre, _se déclarent_ sans cesse, et se
surpassent en douceur autant qu'en vivacité. Le soleil sur les gazons de
velours, faits pour des pieds nus, pose des ombres mouvantes,
palpitantes, qui semblent des reflets de respiration. Les troncs des
arbres sont d'un noir ardent qui n'est pas triste, et les fleurs
brillent, nouvellement peintes.
Dans le ciel est semée, répandue, une poudre de bonheur... Les
hirondelles insensées, prenant les ailes à leur cou, volent si haut...
si haut... qu'elles nous font monter. Pas longtemps, car en bas
l'existence est aimable et nous donne une récréation ravissante. Je ne
peux pas vous dire tout ce que je vois du matin au soir qui m'amuse,
m'enchante et me fait jouir, et à quoi passionnément je me délecte sans
songer à rien. Visions, impressions rapides, multiples, fugitives, qui
ne durent que la courte éternité d'un regard, d'un ah! qui reste en
dedans!... Tout m'est plaisir. Tout me remplit d'aise. Les passants ont
le pied léger et les voitures la roue caressante. Tout le monde a l'air
d'aller, de courir, de se précipiter sans violence dans la même
direction, celle de la joie, et nul ne paraît tourmenté, comme si chacun
était sûr qu'il y aura des provisions de joie, et pour tous, qu'on
arrivera toujours à temps pour en recevoir. Beaucoup de confiance. Une
tranquillité absolue, sur les joues, dans les prunelles, dans les cours.
La vie? Ah! belle, belle! Dieu? Si bon! Les hommes? Pas méchants, mais
non. Beaucoup moins en tout cas qu'on l'affirmait hier. Et voilà! On n'a
plus peur.
*
* *
Ah! vivre! vivre!... Que c'est donc agréable et comme cela vous inonde!
Se laisser vivre! Ne rien faire que vivre! Aimer vivre, désirer vivre!
Et se coucher, s'étaler dans cette idée et dans ce mot. On ne se soucie
que par minutes de vivre avec cette intensité profane, mais ces
minutes-là dédommagent. Quelle entente exacte et merveilleuse alors
entre les hommes! Ne dirait-on pas que tout le monde se connaît? La vie
devient comme une petite ville dont tous les habitants se
fréquenteraient, _se verraient_. On ne se croise plus avec cette
hostilité qui chasse et rejette d'habitude les gens loin les uns des
autres. Non. Une sympathie réelle, frivole et tendre, envahit les traits
de chacun; et les masques de dédain, de mépris, d'indifférence ou de
fierté tombent pour une heure. Les yeux se cherchent, se visitent, dans
l'échange d'un réciproque éclair. Les curiosités, en se rencontrant,
s'abordent, se donnent, sans s'arrêter, une espèce de petit coup de bec
amical. Bonjour muet, politesse de circonstance accordée uniquement
parce qu'il fait beau, et qu'un souffle délicieux, venu on ne sait d'où,
nettoie les fronts et allège les pensées. Rien qui ne soit prétexte à
nous fournir une puérile béatitude. La surprise d'être heureux durant
quelques secondes, d'être épargné par les ennuis, la maladie, la mort,
font sortir de tous les êtres une vapeur de joie, comme le soleil tire
des dessous de la terre humide ces fumées bleues qui ne sont que le
déroulement immatériel de sa fécondité, l'envol azuré de ses entrailles.
Le mot lisible sur tous les visages est le mot: remerciement. On
remercie de vivre. Les femmes, bien placées dans de séduisantes poses de
fausse fatigue, les traits à la fois détendus et galvanisés par trop de
sensations, les jeunes hommes, nu-tête et les cheveux secoués, rejetés
en arrière, se montrent, se présentent dans les _autos_ avec une
complaisance ingénue. Ils «s'offrent» naïvement, ainsi que des parfaits
modèles de félicité terrestre et momentanée. Ils fendent l'espace. Leurs
frémissantes narines, dans le courant d'air des glaces baissées,
aspirent Paris que leurs lèvres entr'ouvertes avalent aussi, par
gorgées. Les arômes, les parfums, sont goûtés comme des sorbets. Il
n'est personne qui, renversé dans la quiétude, veuille pour l'instant
consentir à autre chose qu'à savourer, et l'expression de chacun,
attrapée au passage, est celle de l'étourdissement, du délire. Si chacun
pouvait faire l'effort de s'arracher ce qu'il pense, on est sûr qu'il
dirait: «Laissez-moi, ne parlez pas, ne troublez pas... Je suis
délicieusement bien.»
Tout contribue d'ailleurs et s'applique à l'heureux effet de l'ensemble.
Les laideurs disparaissent ou s'atténuent. Pas de spectacles douloureux,
de pénibles scènes. Ce n'est pas le jour de la béquille et du moignon,
de la pauvresse, du mendiant et de l'estropié. Ils doivent s'en rendre
compte car ils ne sont pas là, et si par hasard ils y sont, c'est comme
s'ils n'y étaient pas, car on ne les voit point, ils ne sont pas dans le
rayon visuel de la pitié, ils demeurent inaperçus, ils sont absorbés par
tant de bien-être et tant de richesse... fondus dans le grand brasier de
joie véhémente, féroce et douce. Et tout est mieux aussi qu'à l'insipide
ordinaire. On est mieux tenu, mieux habillé. Les chapeaux des femmes
sont plus capiteux et leurs robes plus cordiales. Tout est charme,
attirance, tentation. De quelque côté que l'on se tourne, on ne trouve
en face de soi que de l'irrésistible. Les êtres, les choses, les idées
dégagent une puissance, une langueur de séduction qui trouble, excite et
désespère. La sensibilité, renouvelée, rajeunie, comme trempée dans le
cristal d'une source, n'est plus qu'une suite et qu'une gamme de
frissons frais, pareils à ceux d'une peau saisie et satisfaite, sur
laquelle courent en s'entrelaçant, avant qu'on les essuie au sortir du
bain, les gouttes d'eau savantes.
Le sol lui-même s'apaise, aplanit ses aspérités, lance et conduit l'auto
qui roule sans secousses. Aussi les grandes voies triomphales de Paris,
celles des Champs-Elysées, des quais, des avenues, ne sont-elles plus
que des tremplins de joie... Elles s'emplissent d'un harmonieux
brouhaha, d'un concert de glissements, d'emportements, de fuites souples
et sans frayeur. Il suffit de voir filer comme des barques rapides et
légères ces chars dont on oublie les roues, pour que le vertige vous
prenne, à votre tour, et que l'on ait le désir d'entrer également dans
la course à l'oubli. La nature s'en mêle. Tout y prend part. Jamais le
parc et les jardins, l'arbre, la feuille et la rose, les bois, la forêt
voisine, la libre grande route n'offrent plus, qu'en ces jours
privilégiés, d'attraits violents et fins, de provocations saines et
délicates! Pourquoi en est-il ainsi? On ne sait pas. Cela s'accomplit
grâce à une espèce de mot d'ordre mystérieux donné par le dieu de la
vie, de la vie naturelle, sensuelle, irréfléchie, acceptée et aimée pour
elle-même et préférée à tout pendant quelques instants d'aiguë et molle
jouissance, d'excessive volupté. Jouissance et volupté qui s'imposent,
qui veulent être employées et qui nous gagnent avec la force du fatal et
la tyrannie du nécessaire. Nous sentons, en nous y abandonnant, que nous
défendre est inutile, presque coupable, et que nous faisons bien d'y
céder. Le soleil et son ivresse n'ont jamais tort. Chaque fois que nous
dominent ces innocentes et vagues folies surhumaines, sachons bien voir
en elles la condition même d'un sacrifice futur, d'une peine en chemin,
d'un désenchantement dont elles sont le rachat préventif, la récompense
anticipée.
Si l'on y regarde bien, de près comme de loin, on est effrayé en effet
de la rareté de nos plaisirs, du petit nombre et de la minceur de nos
joies! Irons-nous donc repousser ces dernières quand, par moments, elles
s'approchent de nous, quand, avec une tendre audace, leur main s'empare
de la nôtre et qu'elles nous invitent à faire un petit tour de danse? Au
fond je crois bien que le soir où, lassés d'avoir tant cherché, senti,
souffert et voulu toujours nous exprimer, nous passerons la revue de nos
souvenirs heureux, de nos souvenirs de joie complète et sans mélange,
nous serons tout étonnés d'avoir une certaine peine à retirer du fond
des années ceux qui avaient fait le plus de bruit à l'époque, et tenu le
plus de place, et que nous pensions éternels, devoir durer plus que
nous, au delà de nous,... tandis qu'au contraire ce qui restera, ce qui
surnagera--à côté de nos impérissables émotions, les plus secrètes, les
plus chères et les plus belles, dont nous ne parlons pas--ce sera
souvent l'image ressuscitée d'une de ces journées d'élite, d'un de ces
moments de Paris et d'autrefois, où soudain tout était feu, lumière,
allégresse, emportement et délire, où rien ne paraissait plus chimérique
de tout ce qu'on avait rêvé, où l'homme n'avait plus d'âge et la vie
plus de terme, où les Champs-Elysées montaient vers la porte de gloire
qui semblait celle même de l'Avenir, ouverte et défoncée sur des pays
d'azur, des horizons de pourpre et d'or...
On se rappellera, comme une série d'ivresses sans nom, les riens de ces
jours perdus... la plume d'un chapeau, l'ombre d'un marronnier sur une
pelouse, un thé pris dans un parc, un chant de merle pendant le dîner la
fenêtre ouverte, un lamento de violon, un éclat de voix, un doux
ronflement d'auto dans une grande allée un peu humide et ténébreuse, et
des yeux... des bleus, des noirs, des sourires... des mains
charmantes... des bruits... des silences... la vie enfin, la vie...
quand elle veut se donner la peine d'être enivrante et belle sans avoir
l'air d'y toucher, pour qu'on la regrette plus...