_CONCLUSION._
Toute les vilenies et tous les crimes dont on a lu le récit se
découvrirent fort vite, beaucoup plus vite que ne l'avait prévu
Pierre Stépanovitch. La nuit où son mari fut assassiné, la
malheureuse Marie Ignatievna s'éveilla avant l'aurore, le chercha
à ses côtés, et, ne le trouvant pas, fut prise d'une inquiétude
indicible. Dans la chambre couchait la garde envoyée par Arina
Prokhorovna. Elle essaya vainement de calmer la jeune femme, et,
dès qu'il commença à faire jour, elle courut chercher
l'accoucheuse après avoir assuré à la malade que madame Virguinsky
savait où était son mari et quand il reviendrait. En ce moment,
Arina Prokhorovna était elle-même fort soucieuse, car elle venait
d'apprendre de la bouche de son mari ce qui s'était passé cette
nuit-là à Skvorechniki. Il était rentré chez lui entre dix et onze
heures du soir dans un état d'agitation effrayant. Se tordant les
mains, il s'était jeté à plat ventre sur son lit et ne cessait de
répéter à travers les sanglots qui secouaient convulsivement tout
son corps: «Ce n'est pas cela, pas cela; ce n'est pas du tout
cela!» À la fin, naturellement, pressé de questions par sa femme,
il lui avoua tout, mais il ne révéla rien à aucune personne de la
maison. Lorsque Arina Prokhorovna eut décidé son mari à se mettre
au lit, elle le quitta en lui disant d'un ton sévère: «Si tu veux
braire, brais du moins dans ton oreiller pour qu'on ne t'entende
pas, et demain, si tu n'es pas un imbécile, ne fais semblant de
rien». Puis, en prévision d'une descente de police, elle cacha ou
détruisit tout ce qui pouvait être compromettant: des papiers, des
livres, des proclamations peut-être. Cela fait, madame Virguinsky
se dit que personnellement elle n'avait pas grand chose à
craindre, pas plus que sa soeur, sa tante, l'étudiante et peut-
être aussi son frère, l'homme aux longues oreilles. Le matin,
quand la garde malade vint la trouver, elle ne se fit pas prier
pour aller voir Marie Ignatievna. D'ailleurs, un motif particulier
la décida à se rendre à la maison Philippoff: la veille son mari
lui avait parlé des calculs fondés par Pierre Stépanovitch sur le
suicide de Kiriloff; or, n'ajoutant qu'une foi médiocre aux propos
d'un homme que la terreur semblait avoir affolé, elle était
pressée de s'assurer s'il y avait là autre chose que les rêves
d'un esprit en délire.
Mais quand elle arriva chez Marie Ignatievna, il était trop tard:
après le départ de la garde malade, la jeune femme restée seule
n'avait pu y tenir, elle avait quitté son lit, avait jeté sur
elles les premières nippes venues, -- des vêtements fort légers
pour la saison, -- et s'était rendue au pavillon de Kiriloff,
pensant que l'ingénieur pouvait mieux que personne lui donner des
nouvelles de son mari.
Il est facile de se représenter l'effet que produisit sur
l'accouchée le spectacle qui s'offrit à ses yeux. Chose à
remarquer, elle ne lut pas la lettre laissée en évidence sur la
table par le suicidé, sans doute son trouble ne lui permit pas de
l'apercevoir. Elle revint en courant à sa chambrette, prit
l'enfant et sortit de la maison. La matinée était humide, il
faisait du brouillard. Dans cette rue écartée, on ne rencontrait
aucun passant. Marie Ignatievna s'essoufflait à courir dans la
boue froide; à la fin elle alla frapper de porte en porte; la
première resta inexorablement fermée; la seconde tardant à
s'ouvrir, l'impatience la prit, et elle s'en fut cogner à la
suivante. Là demeurait notre marchand Titoff. Les lamentations
incohérentes de Marie Ignatievna jetèrent l'émoi dans cette
maison; elle assurait qu'»on avait tué son mari», mais sans
fournir aucun détail précis à ce sujet. Les Titoff connaissaient
un peu Chatoff et son histoire: ils furent saisis à la vue de
cette femme accouchée, disait-elle, depuis vingt-quatre heures
seulement, qui, par un froid pareil, courait les rues à peine
vêtue, avec un baby presque nu sur les bras. Leur première idée
fut qu'elle avait le délire, d'autant plus qu'ils ne pouvaient
s'expliquer, d'après ses paroles, qui avait été tué: si c'était
son mari ou Kiriloff. S'apercevant qu'ils ne la croyaient pas,
elle voulut s'en aller, mais ils la retinrent de force; elle cria,
dit-on, et se débattit d'une façon terrible. On se rendit à la
maison Philippoff; au bout de deux heures le suicide de Kiriloff
et son écrit posthume furent connus de toute la ville. La police
interrogea l'accouchée, qui n'avait pas encore perdu l'usage de
ses sens; ses réponses prouvèrent qu'elle n'avait pas lu la lettre
de Kiriloff, mais alors d'où concluait-elle que son mari était tué
aussi? -- À cet égard, on ne put tirer d'elle aucun
éclaircissement. Elle ne savait que répéter: «Puisque celui-là est
tué, mon mari doit l'être aussi; ils étaient ensemble!» Vers midi
elle eut une syncope et ne recouvra plus sa connaissance, trois
jours après elle expira. L'enfant, victime du froid, était mort
avant sa mère. Ne trouvant plus à la maison Philippoff ni Marie
Ignatievna, ni le baby, Arina Prokhorovna comprit que c'était
mauvais signe et songea à retourner chez elle au plus vite; mais,
avant de s'éloigner, elle envoya la garde malade «demander au
monsieur du pavillon si Marie Ignatievna était chez lui et s'il
savait quelque chose d'elle». Cette femme revint en poussant des
cris épouvantables. Après lui avoir demandé de se taire au moyen
du fameux argument: «On vous appellera devant la justice», madame
Virguinsky s'esquiva sans bruit.
Il va de soi que ce matin même elle fut invitée à fournir des
renseignements, comme ayant donné des soins à l'accouchée; mais sa
déposition se réduisit à fort peu de chose; elle raconta très
nettement et avec beaucoup de sang-froid tout ce qu'elle-même
avait vu et entendu chez Chatoff; quant au reste, elle déclara
n'en avoir aucune connaissance et n'y rien comprendre.
On peut se figurer quel vacarme ce fut dans la ville. Une nouvelle
«histoire», encore un meurtre! Mais ici il y avait autre chose: on
commençait à s'apercevoir qu'il existait réellement une société
secrète d'assassins, de boute-feu révolutionnaires, d'émeutiers.
La mort terrible de Lisa, l'assassinat de la femme Stavroguine, la
fuite de Stavroguine lui-même, l'incendie, le bal au profit des
institutrices, la licence qui régnait dans l'entourage de Julie
Mikhaïlovna... Il n'y eut pas jusqu'à la disparition de Stépan
Trophimovitch où l'on ne voulût absolument voir une énigme. Dans
les propos qu'on échangeait à voix basse, le nom de Nicolas
Vsévolodovitch revenait sans cesse. À la fin de la journée, on
apprit aussi le départ de Pierre Stépanovitch et, chose
singulière, ce fut de lui qu'on parla le moins. En revanche on
s'entretint beaucoup, ce jour-là, du «sénateur». Pendant presque
toute la matinée, une foule nombreuse stationna devant la maison
Philippoff. La lettre de Kiriloff trompa effectivement l'autorité.
On crut et à l'assassinat de Chatoff par l'ingénieur, et au
suicide de l'»assassin». Toutefois l'erreur ne fut pas de longue
durée. Par exemple, le «parc» dont il était parlé en termes si
vagues dans la lettre de Kiriloff ne dérouta personne,
contrairement aux prévisions de Pierre Stépanovitch. La police se
transporta aussitôt à Skvorechniki. Outre qu'il n'y avait pas
d'autre parc que celui-là dans nos environs, une sorte d'instinct
fit diriger les investigations de ce côté: Skvorechniki était, en
effet, mêlé directement ou indirectement à toutes les horreurs des
derniers jours. C'est ainsi, du moins, que je m'explique le fait.
(Je note que, dès le matin, Barbara Pétrovna ne sachant rien
encore était partie à la recherche de Stépan Trophimovitch.) Grâce
à certains indices, le soir du même jour, le corps fut découvert
dans l'étang; on avait trouvé sur le lieu du crime la casquette de
Chatoff, oubliée avec une étourderie singulière par les assassins.
L'examen médical du cadavre et différentes présomptions donnèrent
à penser, dès le premier moment, que Kiriloff devait avoir eu des
complices. Il était hors de doute que Chatoff et Kiriloff avaient
fait partie d'une société secrète non étrangère aux proclamations.
Mais quels étaient ces complices? Personne, ce jour-là, ne songea
à soupçonner quelqu'un des _nôtres _On savait que Kiriloff vivait
en reclus et dans une solitude telle que, comme le disait la
lettre, Fedka, si activement recherché partout, avait pu loger
chez lui pendant dix jours... Ce qui surtout énervait l'esprit
public, c'était l'impossibilité de tirer au clair ce sinistre
imbroglio. Il serait difficile d'imaginer à quelles conclusions
fantastiques serait arrivée notre société en proie à l'affolement
de la peur, si tout ne s'était brusquement expliqué le lendemain,
grâce à Liamchine.
Il ne put y tenir et donna raison au pressentiment qui, dans les
derniers temps, avait fini par inquiéter Pierre Stépanovitch lui-
même. Placé sous la surveillance de Tolkatchenko, le Juif passa
dans son lit toute la journée qui suivit le crime et, en
apparence, il fut très calme: le visage tourné du côté du mur, il
ne disait pas un mot et répondait à peine, si on lui adressait la
parole. De la sorte, il ne sut rien de ce qui avait eu lieu ce
jour-là en ville. Mais ces événements parvinrent à la connaissance
de Tolkatchenko; en conséquence, le soir venu, il renonça au rôle
que Pierre Stépanovitch lui avait confié auprès de Liamchine, et
quitta la ville pour se rendre dans le district; autrement dit, il
prit la fuite. Comme l'avait prédit Erkel, tous perdirent la tête.
Je note en passant que, dans l'après-midi de ce même jour,
Lipoutine disparut aussi. Toutefois, le départ de celui-ci ne fut
connu de l'autorité que le lendemain soir; on alla interroger sa
famille qui, fort inquiète de cette fugue, n'avait pas osé en
parler dans la crainte de le compromettre.
Mais je reviens à Liamchine. À peine eut-il été laissé seul qu'il
s'élança hors de chez lui et, naturellement, ne tarda pas à
apprendre l'état des choses. Sans même repasser à son domicile, il
se mit à fuir en courant tout droit devant lui. Mais l'obscurité
était si épaisse et l'entreprise offrait tant de difficultés,
qu'après avoir enfilé successivement deux ou trois rues, il
regagna sa demeure, où il s'enferma pour la nuit. Le matin,
paraît-il, il essaya de se tuer, mais cette tentative ne réussit
pas. Jusqu'à midi il resta chez lui, portes closes; puis tout d'un
coup il alla se dénoncer. Ce fut, dit-on, en se traînant sur ses
genoux qu'il se présenta à la police; il sanglotait, poussait des
cris, baisait le parquet et se déclarait indigne même de baiser
les bottes des hauts fonctionnaires qu'il avait devant lui. On le
calma, on fit plus, on lui prodigua des caresses. Son
interrogatoire dura trois heures. Il avoua tout, révéla le dessous
des événements, ne cacha rien de ce qu'il savait, devançant les
questions et entrant même dans des détails inutiles. Bref, sa
déposition montra les choses sous leur vrai jour: le meurtre de
Chatoff, le suicide de Kiriloff, l'incendie, la mort des
Lébiadkine, etc., passèrent au second plan, tandis qu'au premier
apparurent Pierre Stépanovitch, la société secrète,
l'organisation, le réseau. Quand on demanda à Liamchine quel avait
été le mobile de tant d'assassinats, de scandales et
d'abominations, il s'empressa de répondre que «le but était
l'ébranlement systématique des bases, la décomposition sociale, la
ruine de tous les principes: quand on aurait semé l'inquiétude
dans les esprits, jeté le trouble partout, amené la société
vacillante et sceptique à un état de malaise, d'affaiblissement et
d'impuissance qui lui fit désirer de toute ses forces une idée
dirigeante, alors on devait lever l'étendard de la révolte en
s'appuyant sur l'ensemble des sections déjà instruites de tous les
points faibles sur lesquels il y avait lieu de porter l'attaque».
Il acheva en disant que Pierre Stépanovitch n'avait fait dans
notre ville qu'un essai de ce désordre systématique et comme une
_répétition_ d'un programme d'action ultérieure, c'était son
opinion personnelle (à lui, Liamchine), et il priait qu'on lui
tînt compte de la franchise de ses déclarations: elle prouvait
qu'il pouvait rendre dans l'avenir des services à l'autorité. À la
question: Y a-t-il beaucoup de sections? il répondit qu'il y en
avait une multitude innombrable, que leur réseau couvrait toute la
Russie, et, quoiqu'il ne fournît aucune preuve à l'appui de son
dire, je pense qu'il parlait en toute sincérité. Seulement il ne
faisait que citer le programme de la société imprimé à l'étranger
et le projet d'action ultérieure dont Pierre Stépanovitch avait
rédigé le brouillon. Le passage de la déposition de Liamchine
concernant «l'ébranlement des bases» était emprunté mot pour mot à
cet écrit, quoique le Juif prétendit n'émettre que des
considérations personnelles. Sans attendre qu'on l'interrogeât au
sujet de Julie Mikhaïlovna, il déclara avec un empressement
comique «qu'elle était innocente et qu'on s'était seulement joué
d'elle». Mais il est à noter qu'il ne négligea rien pour disculper
Nicolas Vsévolodovitch de toute participation à la société
secrète, de toute entente avec Pierre Stépanovitch. (Les
mystérieuse et fort ridicules espérances que ce dernier avait
fondées sur Stavroguine, Liamchine était bien loin de les
soupçonner.) À l'en croire, Pierre Stépanovitch seul avait fait
périr les Lébiadkine, dans le but machiavélique d'asseoir sa
domination sur Nicolas Vsévolodovitch en le mêlant à un crime.
Mais, au lieu de la reconnaissance sur laquelle il comptait,
Pierre Stépanovitch n'avait provoqué que l'indignation et même le
désespoir dans l'âme du «noble» Nicolas Vsévolodovitch. Toujours
sans qu'on le questionnât, Liamchine laissa entendre, évidemment à
dessein, que Stavroguine était probablement un oiseau de très
haute volée, mais qu'il y avait là un secret; «il a vécu chez
nous, pour ainsi dire, incognito», observa le Juif, «et il est
fort possible qu'il vienne encore de Pétersbourg ici (Liamchine
était sûr que Stavroguine se trouvait à Pétersbourg), seulement ce
sera dans de tout autres conditions et à la suite de personnages
dont on entendra peut-être bientôt parler chez nous». Il ajouta
qu'il tenait ces renseignements de Pierre Stépanovitch, «l'ennemi
secret de Nicolas Vsévolodovitch».
(N.B. Deux mois après, Liamchine avoua que c'était en vue de
s'assurer la protection de Stavroguine qu'il avait mis tous ses
soins à le disculper: il espérait qu'à Pétersbourg Nicolas
Vsévolodovitch lui obtiendrait une commutation de peine, et qu'il
ne le laisserait pas partir pour la Sibérie sans lui donner de
l'argent et des lettres de recommandation. On voit par là combien
Liamchine s'exagérait l'importance de Stavroguine.)
Le même jour, naturellement, on arrêta Virguinsky et avec lui
toutes les personnes de sa famille. (Arina Prokhorovna, sa soeur,
sa tante et l'étudiante ont été mises en liberté depuis longtemps;
on dit même que Chigaleff ne tardera pas à être relâché, lui
aussi, attendu qu'aucun des chefs d'accusation ne le vise; du
reste, ce n'est encore qu'un bruit.) Virguinsky fit immédiatement
les aveux les plus complets; il était au lit avec la fièvre
lorsque la police pénétra dans son domicile, et on prétend qu'il
la vit arriver avec une sorte de plaisir: «Cela me soulage le
coeur», aurait-il dit. Dans les interrogatoires, il paraît qu'il
répond franchement et non sans une certaine dignité. Il ne renonce
à aucune de ses «lumineuses espérances», tout en maudissant le
fatal «concours de circonstances», qui lui a fait déserter la voie
du socialisme pour celle de la politique. L'enquête semble
démontrer qu'il n'a pris au crime qu'une part fort restreinte,
aussi peut-il s'attendre à une condamnation relativement légère.
Voilà du moins ce qu'on assure chez nous.
Quant à Erkel, il est peu probable que le bénéfice des
circonstances atténuantes lui soit accordé. Depuis son
arrestation, il se renferme dans un mutisme absolu, ou ne parle
que pour altérer la vérité. Jusqu'à présent on n'a pas pu obtenir
de lui un seul mot de repentir. Et pourtant il inspire une
certaine sympathie même aux magistrats les plus sévères; sans
parler de l'intérêt qu'éveillent sa jeunesse et son malheur, on
sait qu'il n'a été que la victime d'un suborneur politique. Mais
c'est surtout sa piété filiale, aujourd'hui connue, qui dispose
les esprits en sa faveur. Sa mère est maintenant dans notre ville.
C'est une femme faible, malade, vieillie avant l'âge; elle pleure
et se roule littéralement aux pieds des juges en implorant la
pitié pour son fils. Il en adviendra ce qu'il pourra, mais chez
nous beaucoup de gens plaignent Erkel.
Lipoutine séjournait depuis deux semaines à ¨Pétersbourg, quand il
y fut arrêté. Sa conduite est difficile à expliquer. Il s'était
muni, dit-on, d'un faux passeport et d'une somme d'argent
considérable; rien ne lui aurait été plus aisé que de filer à
l'étranger. Cependant il resta à Pétersbourg. Après avoir cherché
pendant quelque temps Stavroguine et Pierre Stépanovitch, il
s'adonna soudain à la débauche la plus effrénée, comme un homme
qui a perdu tout bon sens et n'a plus aucune idée de sa situation.
On l'arrêta dans une maison de tolérance, où il fut trouvé en état
d'ivresse. Maintenant s'il faut en croire les on dit, Lipoutine
n'est nullement abattu. Il prodigue les mensonges dans ses
interrogatoires, et se prépare avec une certaine solennité à
passer en jugement; l'issue du procès ne paraît pas l'inquiéter;
il a l'intention de prendre la parole au cours des débats.
Infiniment plus convenable est l'attitude de Tolkatchenko, qui a
été arrêté dans le district dix jours après son départ de notre
ville: il ne ment pas, ne biaise pas, dit tout ce qu'il sait, ne
cherche pas à se justifier et reconnaît ses torts en toute
humilité. Seulement il aime aussi à poser pour l'orateur, il parle
beaucoup et s'écoute parler; sa grande prétention est de connaître
le peuple et les éléments révolutionnaires (?) qu'il contient; sur
ce chapitre il est intarissable; lui aussi compte, dit-on,
prononcer un discours à l'audience. De même que Lipoutine,
Tolkatchenko semble espérer un acquittement, et cela ne laisse pas
d'être étrange.
Je le répète, cette affaire n'est pas encore finie. Maintenant que
trois mois se sont écoulés, notre société, remise de ses alarmes,
envisage les choses avec beaucoup plus de sang-froid. C'est à ce
point qu'aujourd'hui plusieurs considèrent Pierre Stépanovitch
sinon tout à fait comme un génie, du moins comme un homme «doué de
facultés géniales». «Une organisation!» disent-ils au club, en
levant le doigt en l'air. Du reste, tout cela est fortement
innocent, et ceux qui parlent ainsi sont le petit nombre. Au
contraire, les autres, sans nier l'intelligence de Pierre
Stépanovitch, voient en lui un esprit totalement ignorant de la
réalité, féru d'abstractions, développé dans un sens exclusif et,
par suite, extrêmement léger.
Je ne sais vraiment de qui parler encore pour n'oublier personne.
Maurice Nikolaïévitch nous a quittés définitivement. La vieille
générale Drozdoff est tombée en enfance... Mais il me reste à
raconter une histoire très sombre. Je m'en tiendrai aux faits.
En arrivant d'Oustiévo, Barbara Pétrovna descendit à sa maison de
ville. Elle apprit brusquement tout ce qui s'était passé chez nous
en son absence, et ces nouvelles la bouleversèrent. Elle s'enferma
seule dans sa chambre. Il était tard, tout le monde était fatigué,
on alla bientôt se coucher.
Le lendemain matin, la femme de chambre remit d'un air mystérieux
à Daria Pavlovna une lettre qui, dit-elle, était arrivée dans la
soirée de la veille, mais, comme mademoiselle était déjà couchée,
elle n'avait pas osé l'éveiller. Cette lettre n'était pas venue
par la poste, un inconnu l'avait apportée à Skvorechniki et donnée
à Alexis Egoritch; celui-ci s'était aussitôt rendu à la ville,
avait remis le pli à la femme de chambre, et immédiatement après
était retourné à Skvorechniki.
Daria Pavlovna, dont le coeur battait avec force, regarda
longtemps la lettre sans pouvoir se résoudre à la décacheter. Elle
en avait deviné l'expéditeur: c'était Nicolas Stavroguine. Sur
l'enveloppe la jeune fille lut l'adresse suivante: «À Alexis
Egoritch, pour remettre en secret à Daria Pavlovna».
Voici cette lettre:
«Chère Daria Pavlovna,
«Jadis vous vouliez être ma «garde-malade», et vous m'avez fait
promettre que je vous appellerais quand il le faudrait. Je pars
dans deux jours et je ne reviendrai plus. Voulez-vous venir avec
moi?
«L'an dernier, comme Hertzen, je me suis fait naturaliser citoyen
du canton d'Uri, et personne ne le sait. J'ai acheté dans ce pays
une petite maison. Je possède encore douze mille roubles; nous
nous transporterons là-bas et nous y resterons éternellement. Je
ne veux plus aller nulle part désormais.
«Le lieu est fort ennuyeux; c'est un vallon resserré entre des
montagnes qui gênent la vue et la pensée; il y fait fort sombre.
Je me suis décidé pour cet endroit parce qu'il s'y trouvait une
maisonnette à vendre. Si elle ne vous plaît pas, je m'en déferai
et j'en achèterai une autre ailleurs.
«Je ne me porte pas bien, mais j'espère que l'air de la Suisse me
guérira de mes hallucinations. Voilà pour le physique; quant au
moral, vous savez tout; seulement, est-ce bien tout?
«Je vous ai raconté beaucoup de ma vie, mais pas tout. Même à vous
je n'ai pas tout dit! À propos, je vous certifie qu'en conscience
je suis coupable de la mort de ma femme. Je ne vous ai pas vue
depuis lors, c'est pourquoi je vous déclare cela. Du reste, j'ai
été coupable aussi envers Élisabeth Nikolaïevna, mais sur ce point
je n'ai rien à vous apprendre; tout ce qui est arrivé, vous
l'aviez en quelque sorte prédit.
«Il vaut mieux que vous ne veniez pas. C'est une terrible bassesse
que je fais en vous appelant auprès de moi. Et pourquoi
enseveliriez-vous votre vie dans ma tombe? Vous êtes gentille pour
moi et, dans mes accès d'hypocondrie, j'étais bien aise de vous
avoir à mes côtés: devant vous, devant vous seule je pouvais
parler tout haut de moi-même. Mais ce n'est pas une raison. Vous
vous êtes définie vous-même une «garde-malade», -- tel est le mot
dont vous vous êtes servie; pourquoi vous immoler ainsi? Remarquez
encore qu'il faut n'avoir pas pitié de vous pour vous appeler, et
ne pas vous estimer pour vous attendre. Cependant je vous appelle
et je vous attends. En tout cas il me tarde d'avoir votre réponse,
car je dois partir très prochainement. Si vous ne me répondez pas,
je partirai seul.
«Je n'espère rien de l'Uri; je m'en vais tout bonnement. Je n'ai
pas choisi exprès un site maussade. Rien ne m'attache à la Russie
où, comme partout, je suis un étranger. À la vérité, ici plus
qu'en un autre endroit j'ai trouvé la vie insupportable; mais,
même ici, je n'ai rien pu détester!
«J'ai mis partout ma force à l'épreuve. Vous m'aviez conseillé de
faire cela, «pour apprendre à me connaître». Dans ces expériences,
comme dans toute ma vie précédente, je me suis révélé immensément
fort. Vous m'avez vu recevoir impassible le soufflet de votre
frère; j'ai rendu mon mariage public. Mais à quoi bon appliquer
cette force, -- voilà ce que je n'ai jamais vu, ce que je ne vois
pas encore, malgré les encouragements que vous m'avez donnés en
Suisse et auxquels j'ai prêté l'oreille. Je puis, comme je l'ai
toujours pu, éprouver le désir de faire une bonne action et j'en
ressens du plaisir; à côté de cela je désire aussi faire du mal et
j'en ressens également de la satisfaction. Mais ces impressions,
quand elles se produisent, ce qui arrive fort rarement, sont,
comme toujours, très légères. Mes désirs n'ont pas assez de force
pour me diriger. On peut traverser une rivière sur une poutre et
non sur un copeau. Ceci pour que vous ne croyiez pas que j'aille
dans l'Uri avec des espérances quelconques.
«Selon ma coutume, je n'accuse personne. J'ai expérimenté la
débauche sur une grande échelle et j'y ai épuisé mes forces, mais
je ne l'aime pas et elle n'était pas mon but. Vous m'avez suivi
dans ces derniers temps. Savez-vous que j'avais pris en grippe nos
négateurs eux-mêmes, jaloux que j'étais de leurs espérances? Mais
vous vous alarmiez à tort: ne partageant aucune de leurs idées, je
ne pouvais être leur associé. Une autre raison encore m'empêchait
de me joindre à eux, ce n'était pas la peur du ridicule, -- je
suis au-dessus de cela, -- mais la haine et le mépris qu'ils
m'inspiraient; j'ai, malgré tout, les habitudes d'un homme comme
il faut, et leur commerce me répugnait. Mais si j'avais éprouvé à
leur égard plus de haine et de jalousie, peut-être me serais-je
mis avec eux. Jugez si j'en ai pris à mon aise!
«Chère amie, créature tendre et magnanime que j'ai devinée! Peut-
être attendez-vous de votre amour un miracle, peut-être vous
flattez-vous qu'à force de répandre sur moi les trésors de votre
belle âme, vous finirez par devenir vous-même le but qui manque à
ma vie? Non, mieux vaut ne pas vous bercer de cette illusion: mon
amour sera aussi mesquin que je le suis moi-même, et vous n'avez
pas de chance. Quand on n'a plus d'attache à son pays, m'a dit
votre frère, on n'a plus de dieux, c'est-à-dire plus de but dans
l'existence. On peut discuter indéfiniment sur tout, mais de moi
il n'est sorti qu'une négation sans grandeur et sans force. Encore
me vanté-je en parlant ainsi. Tout est toujours faible et mou. Le
magnanime Kiriloff a été vaincu par une idée, et -- il s'est brûlé
la cervelle; mais je vois sa magnanimité dans ce fait qu'il a
perdu la tête. Jamais je ne pourrai en faire autant. Jamais je ne
pourrai croire aussi passionnément à une idée. Bien plus, il m'est
impossible de m'occuper d'idées à un tel point. Jamais, jamais je
ne pourrai me brûler la cervelle!
«Je sais que je devrais me tuer, me balayer de la surface de la
terre comme un misérable insecte; mais j'ai peur du suicide, car
je crains de montrer de la grandeur d'âme. Je vois que ce serait
encore une tromperie, -- un dernier mensonge venant s'ajouter à
une infinité d'autres. Quel avantage y a-t-il donc à se tromper
soi-même, uniquement pour jouer à l'homme magnanime? Devant
toujours rester étranger à l'indignation et à la honte, jamais non
plus je ne pourrai connaître le désespoir.
«Pardonnez-moi de vous écrire si longuement. Dix lignes
suffisaient pour appeler ma «garde-malade».
«Après avoir pris le train l'autre jour, je suis descendu à la
sixième station, et j'habite là incognito chez un employé dont
j'ai fait la connaissance il y a cinq ans, au temps de mes folies
pétersbourgeoises. Écrivez-moi à l'adresse de mon hôte, vous la
trouverez ci-jointe.
«Nicolas Stavroguine.»
Daria Pavlovna alla aussitôt montrer cette lettre à Barbara
Pétrovna. La générale en prit connaissance et, voulant être seule
pour la relire, pria Dacha de se retirer, mais un instant après
elle rappela la jeune fille.
-- Tu pars? demanda-t-elle presque timidement.
-- Oui.
-- Va tout préparer pour le voyage, nous partons ensemble!
Dacha regarda avec étonnement sa bienfaitrice.
-- Mais que ferais-je ici maintenant? N'est-ce pas la même chose?
Je vais aussi élire domicile dans le canton d'Uri et habiter au
milieu de ces montagnes... Sois tranquille, je ne serai pas
gênante.
On se mit à hâter les préparatifs de départ afin d'être prêts pour
le train de midi. Mais une demi-heure ne s'était pas encore
écoulée, quand parut Alexis Egoritch. Le domestique venait de
Skvorechniki, où, dit-il, Nicolas Vsévolodovitch était arrivé
«brusquement» par un train du matin; le barine avait un air qui ne
donnait pas envie de l'interroger, il avait tout de suite passé
dans son appartement, où il s'était enfermé.
-- Quoiqu'il ne m'en ait pas donné l'ordre, j'ai cru devoir vous
informer de la chose, ajouta Alexis Egoritch, dont le visage était
très sérieux.
Sa maîtresse s'abstint de le questionner et se contenta de fixer
sur lui un regard pénétrant. En un clin d'oeil la voiture fut
attelée. Barbara Pétrovna partit avec Dacha. Pendant la route,
elle fit souvent, dit-on, le signe de la croix.
On eut beau chercher Nicolas Vsévolodovitch dans toutes les pièces
de son appartement, on ne le trouva nulle part.
-- Est-ce qu'il ne serait pas dans la mezzanine? observa avec
réserve Fomouchka.
Il est à noter que plusieurs domestiques avaient pénétré à la
suite de Barbara Pétrovna dans l'appartement de son fils; les
autres attendaient dans la salle. Jamais auparavant ils ne se
seraient permis une telle violation de l'étiquette. La générale
voyait cela et ne disait rien.
On monta à la mezzanine; il y avait là trois chambres, on ne
trouva personne dans aucune.
-- Mais est-ce qu'il n'est pas allé là? hasarda quelqu'un en
montrant la porte d'une petite pièce au haut d'un escalier de bois
long, étroit et excessivement roide. Le fait est que cette porte
toujours fermée était maintenant grande ouverte.
-- Je n'irai pas là. Pourquoi aurait-il grimpé là-haut? dit
Barbara Pétrovna, qui, affreusement pâle, semblait interroger des
yeux les domestiques. Ceux-ci la considéraient en silence. Dacha
tremblait.
Barbara Pétrovna monta vivement l'escalier; Dacha la suivit, mais
la générale ne fut pas plutôt entrée dans la chambre qu'elle
poussa un cri et tomba sans connaissance.
Le citoyen du canton d'Uri était pendu derrière la porte. Sur la
table se trouvait un petit bout de papier contenant ces mots
écrits au crayon: «Qu'on n'accuse personne de ma mort, c'est moi
qui me suis tué». À côté de ce billet il y avait un marteau, un
morceau de savon et un gros clou, dont sans doute le défunt
s'était muni pour être prêt à tout événement. Le solide lacet de
soie, évidemment choisi d'avance, que Nicolas Vsévolodovitch
s'était passé au cou, avait été au préalable savonné avec soin.
Tout indiquait que la préméditation et la conscience avaient
présidé jusqu'à la dernière minute à l'accomplissement du suicide.
Après l'autopsie du cadavre, nos médecins ont complètement écarté
l'hypothèse de l'aliénation mentale.