III

Toute cette nuit avec ces incidents absurdes aboutissant à une

épouvantable catastrophe me fait encore aujourd'hui l'effet d'un

affreux cauchemar, et c'est ici que ma tâche de chroniqueur

devient particulièrement pénible. Il était plus de dix heures

quand j'arrivai chez la maréchale de la noblesse. Malgré le peu de

temps dont on disposait, la vaste salle où s'était donnée la

séance littéraire avait été convertie en salle de danse, et l'on

espérait y voir toute la ville. Pour moi, depuis la matinée, je ne

me faisais aucune illusion à cet égard, mais l'événement dépassa

mes prévisions les plus pessimistes. Pas une famille de la haute

société ne vint au bal, et tous les fonctionnaires de quelque

importance firent également défaut. L'abstention presque générale

du public féminin donna un démenti au pronostic de Pierre

Stépanovitch (sans doute celui-ci avait sciemment trompé la

gouvernante): il y avait tout au plus une dame pour quatre

cavaliers, et encore quelles dames! Des femmes d'officiers

subalternes, d'employés de la poste et de petits bureaucrates,

trois doctoresses accompagnées de leurs filles, deux ou trois

représentantes de la petite propriété, les sept filles et la nièce

du secrétaire dont j'ai parlé plus haut, des boutiquières, --

était-ce cela qu'attendait Julie Mikhaïlovna? La moitié des

marchands même restèrent chez eux. Du côté des hommes, quoique le

gratin tout entier brillât par son absence, la quantité, du moins,

suppléait en un certain sens à la qualité, mais l'aspect de cette

foule n'avait rien de rassurant. Çà et là on apercevait bien

quelques officiers fort tranquilles, venus avec leurs femmes, et

plusieurs pères de famille dont la condition et les manières

étaient également modestes. Tous ces humbles se trouvaient au bal

en quelque sorte «par nécessité», comme disait l'un d'eux. Mais,

par contre, les mauvaises têtes et les gens entrés sans billets

étaient en nombre plus considérable encore que le matin; tout, à

peine arrivés, se dirigeaient vers le buffet; on aurait dit que

quelqu'un leur avait assigné d'avance cet endroit comme lieu de

réunion. Telle fut du moins l'impression que j'éprouvai.

Prokhoritch s'était installé avec tout le matériel culinaire du

club dans une vaste pièce située tout au bout d'une enfilade de

chambres. Je remarquai là des gens fort débraillés, des pochards

encore sous l'influence d'un reste d'ivresse, des individus sortis

Dieu sait d'où, des hommes étrangers à notre ville. Sans doute je

n'ignorais pas que Julie Mikhaïlovna s'était proposé de donner au

bal le caractère le plus démocratique: «On recevra même les

bourgeois, avait-elle dit, s'il en est qui veuillent prendre un

billet.» La gouvernante l'avait belle à parler ainsi dans son

comité, car elle était bien sûre, vu l'extrême misère de tous nos

bourgeois, que l'idée de faire la dépense d'un billet ne viendrait

à l'esprit d'aucun d'eux. N'importe, tout en tenant compte des

intentions démocratiques du comité, je ne pouvais comprendre

comment des toilettes si négligées n'avaient pas été refusées au

contrôle. Qui donc les avait laissées entrer, et dans quel but

s'était-on montré si tolérant? Lipoutine et Liamchine avaient été

relevés de leurs fonctions de commissaires (ils se trouvaient

cependant au bal, devant figurer dans le «quadrille de la

littérature»), mais, à mon grand étonnement, la rosette du premier

ornait maintenant l'épaule du séminariste qui, en prenant

violemment à partie Stépan Trophimovitch, avait plus que personne

contribué au scandale de la matinée. Quant au commissaire nommé en

remplacement de Liamchine, c'était Pierre Stépanovitch lui-même. À

quoi ne pouvait-on pas s'attendre dans de pareilles conditions?

Je me mis à écouter ce qui se disait. Certaines idées avaient un

cachet d'excentricité tout à fait singulier. Par exemple, on

assurait dans un groupe que l'histoire de Lisa avec Nicolas

Vsévolodovitch était l'oeuvre de Julie Mikhaïlovna qui avait reçu

pour cela de l'argent de Stavroguine, on allait jusqu'à spécifier

la somme. La fête même, affirmait-on, n'avait pas eu d'autre but

dans la pensée de la gouvernante; ainsi s'expliquait, au dire de

ces gens bien informés, l'abstention de la moitié de la ville: on

n'avait pas voulu venir au bal quand on avait su de quoi il

retournait, et Lembke lui-même en avait été frappé au point de

perdre la raison; à présent c'était un fou que sa femme

«conduisait». J'entendis force rires étranges, gutturaux,

sournois. Tout le monde faisait aussi d'amères critiques du bal et

s'exprimait dans les termes les plus injurieux sur le compte de

Julie Mikhaïlovna. En général, les conversations étaient si

décousues, si confuses, si incohérentes, qu'on pouvait

difficilement en dégager quelque chose de net.

Il y avait aussi au buffet des gens franchement gais, et parmi eux

plusieurs dames fort aimables, de celles qui ne s'étonnent et ne

s'effrayent de rien. C'étaient, pour la plupart, des femmes

d'officiers, venues en compagnie de leurs maris. Chaque société

s'asseyait à une table particulière où elle buvait gaiement du

thé. À un moment donné, près de la moitié du public se trouva

réunie au buffet.

Sur ces entrefaites, grâce aux soins du prince, trois pauvres

petits quadrilles avaient été tant bien que mal organisés dans la

salle blanche. Les demoiselles dansaient, et leurs parents les

contemplaient avec bonheur. Mais, malgré le plaisir qu'ils

éprouvaient à voir leurs filles s'amuser, beaucoup de ces gens

respectables étaient décidés à filer en temps utile, c'est-à-dire

avant l'ouverture du «chahut».

La conviction qu'il y aurait du chahut était dans tous les

esprits. Quant aux sentiments de Julie Mikhaïlovna elle-même, il

me serait difficile de les décrire. Je ne lui parlais pas, quoique

je fusse assez rapproché d'elle. Je l'avais saluée en entrant, et

elle ne m'avait pas remarqué (je suis persuadé que, de sa part, ce

n'était pas une feinte). Son visage était maladif; son regard,

bien que hautain et méprisant, errait de tous côtés avec une

expression inquiète. Par un effort visiblement douloureux elle se

roidissait contre elle-même, -- pourquoi et pour qui? Elle aurait

dû se retirer, surtout emmener son mari, et elle restait!

Il suffisait de la voir en ce moment pour deviner que ses yeux

«s'étaient ouverts», et qu'elle ne nourrissait plus aucune

illusion. Elle n'appelait même pas auprès d'elle Pierre

Stépanovitch (celui-ci, de son côté, semblait aussi l'éviter; je

l'aperçus au buffet, il était excessivement gai). Pourtant elle

restait au bal et ne souffrait point qu'André Antonovitch fit un

seul pas sans elle. Oh! le matin encore, comme elle eût reçu

l'imprudent qui se fût permis d'émettre en sa présence le moindre

doute sur la santé intellectuelle de son époux! Mais maintenant

force lui était de se rendre à l'évidence. Pour moi, à première

vue, l'état d'André Antonovitch me parut empiré depuis tantôt. Le

gouverneur semblait inconscient, on aurait dit qu'il n'avait

aucune idée du lieu où il était. Parfois il regardait tout à coup

autour de lui avec une sévérité inattendue; c'est ainsi qu'à deux

reprises ses yeux se fixèrent sur moi. Une fois il ouvrit la

bouche, prononça quelques mots d'une voix forte et n'acheva pas sa

phrase; un vieil employé, personnage fort humble, qui se trouvait

par hasard à côté de lui, eut presque peur en l'entendant parler.

Mais le public de la salle blanche lui-même, ce public composé en

grande majorité de subalternes, s'écartait d'un air sombre et

inquiet à l'approche de Julie Mikhaïlovna; en même temps, ces gens

d'ordinaire si timides vis-à-vis de leurs supérieurs tenaient

leurs regards attachés sur Von Lembke avec une insistance d'autant

plus étrange qu'ils n'essayaient nullement de la cacher.

-- J'ai été saisie en remarquant cela, et c'est alors que l'état

d'André Antonovitch m'a été révélé tout à coup, -- m'avoua plus

tard Julie Mikhaïlovna.

Oui, elle avait commis une nouvelle faute! Tantôt, après avoir

promis à Pierre Stépanovitch d'aller au bal, elle s'était, selon

toute probabilité, rendue dans le cabinet d'André Antonovitch déjà

complètement détraqué à la suite de la matinée littéraire, et,

mettant en oeuvre toutes ses séductions féminines, elle avait

décidé le malheureux homme à l'accompagner. Mais combien elle

devait souffrir à présent! Et pourtant elle ne voulait pas s'en

aller! Était-ce par fierté qu'elle s'imposait ce supplice, ou bien

avait-elle simplement perdu la tête? -- Je n'en sais rien.

Nonobstant son orgueil, on la voyait aborder certaines dames

humblement, le sourire aux lèvres, et ces avances étaient en pure

perte. Julie Mikhaïlovna n'obtenait pour toute réponse qu'un oui

ou un non, tant les femmes à qui elle adressait la parole avaient

hâte de s'éloigner d'elle.

Parmi nos personnages de marque, un seul assistait au bal: c'était

le général en retraite que le lecteur a déjà rencontré chez la

maréchale de la noblesse. Toujours digne, comme le jour où il

pérorait sur le duel de Stavroguine avec Gaganoff, le vieux débris

circulait dans les salons, ouvrant l'oeil, tendant l'oreille, et

cherchant à se donner toutes les apparences d'un homme venu là

pour étudier les moeurs plutôt que pour s'amuser. À la fin, il

s'empara de la gouvernante et ne la lâcha plus. Évidemment il

voulait la réconforter par sa présence et ses paroles. C'était à

coup sûr un fort bon homme, très distingué de manières, et trop

âgé pour que sa pitié même pût offenser. Il était néanmoins

extrêmement pénible à Julie Mikhaïlovna de se dire que cette

vieille baderne osait avoir compassion d'elle et se constituait en

quelque sorte son protecteur. Cependant le général bavardait sans

interruption.

-- Une ville ne peut subsister, dit-on, que si elle possède sept

justes... je crois que c'est sept, je ne me rappelle pas

positivement le chiffre. Parmi les sept justes avérés que renferme

notre ville, combien ont l'honneur de se trouver à votre bal? je

l'ignore, mais, malgré leur présence, je commence à me sentir un

peu inquiet. Vous me pardonnerez, charmante dame, n'est-ce pas? Je

parle al-lé-go-ri-quement, mais je suis allé au buffet, et, ma

foi! je trouve que notre excellent Prokhoritch n'est pas là à sa

place: il pourrait bien être razzié d'ici à demain matin. Du

reste, je plaisante. J'attends seulement le «quadrille de la

littérature», je tiens à savoir ce que ce sera, ensuite j'irai me

coucher. Pardonnez à un vieux podagre, je me couche de bonne

heure, et je vous conseillerais aussi d'aller «faire dodo», comme

on dit aux enfants. Je suis venu pour les jeunes beautés... que

votre bal m'offrait une occasion unique de voir en aussi grand

nombre... Elles habitent toutes de l'autre côté de l'eau, et je ne

vais jamais par là. La femme d'un officier... de chasseurs,

paraît-il... elle n'est pas mal du tout et... ces fillettes sont

fraîches aussi, mais voilà tout; elles n'ont pour elles que la

fraîcheur. Du reste, leur vue n'est pas désagréable. Ce sont des

fleurs en boutons; malheureusement les lèvres sont grosses. En

général, chez les femmes russes, la beauté du visage laisse à

désirer sous le rapport de la correction... Tant que dure la

première jeunesse, pendant deux ans, même trois, ces petits minois

sont ravissants, mais ensuite ils se fanent, d'où chez les maris

ce triste indifférentisme qui contribue tant au développement de

la question des femmes... si toutefois je comprends bien cette

question... Hum. La salle est belle; les chambres ne sont pas mal

meublées. Cela pourrait être pire. La musique pourrait être

beaucoup moins bonne... je ne dis pas qu'elle devrait l'être. Le

coup d'oeil n'est pas joli: cela manque de femmes. Quant aux

toilettes, je n'en parle pas. Je trouve mauvais que ce monsieur en

pantalon gris se permette de cancaner avec un tel sans gêne. Je

lui pardonne, si c'est la joie qui lui fait oublier les

convenances; d'ailleurs, comme il est pharmacien ici... n'importe,

danser le cancan avant onze heures, c'est commencer un peu tôt,

même pour un pharmacien... Là-bas, au buffet, deux hommes se sont

battus à coups de poing, et on ne les a pas mis à la porte. Avant

onze heures, on doit expulser les querelleurs, quelles que soient

les moeurs du public... passé deux heures du matin, je ne dis pas:

il y aura lieu alors de faire des concessions aux habitudes

régnantes, -- à supposer que ce bal dure jusqu'à deux heures du

matin. Barbara Pétrovna avait promis d'envoyer des fleurs, et elle

n'a pas tenu parole. Hum, il s'agit bien de fleurs pour elle

maintenant, pauvre mère! Et la pauvre Lisa, vous avez entendu

parler de la chose? C'est, dit-on, une histoire mystérieuse et...

et voilà encore Stavroguine sur la cimaise... Hum. J'irais

volontiers me coucher, je n'en puis plus. À quand donc ce

«quadrille de la littérature»?

Satisfaction fut enfin donnée au désir impatient du vieux

guerrier. Dans ces derniers temps, quand on s'entretenait, en

ville, du bal projeté, on ne manquait jamais de questionner au

sujet de ce «quadrille de la littérature», et, comme personne ne

pouvait s'imaginer ce que c'était, il avait éveillé une curiosité

extraordinaire. Combien l'attente générale allait être déçue!

Une porte latérale jusqu'alors fermée s'ouvrit, et soudain

parurent quelques masques. Aussitôt le public fit cercle autour

d'eux. Tout le buffet se déversa instantanément dans la salle

blanche. Les masques se mirent en place pour la danse. Ayant

réussi à me faufiler au premier plan, je me trouvai juste derrière

le groupe formé par Julie Mikhaïlovna, Von Lembke et le général.

Pierre Stépanovitch, qui jusqu'à ce moment ne s'était pas montré,

accourut alors auprès de la gouvernante.

-- Je suis toujours en surveillance au buffet, lui dit-il à voix

basse; pour l'irriter encore plus, il avait pris, en prononçant

ces mots, la mine d'un écolier fautif. Julie Mikhaïlovna rougit de

colère.

-- À présent, du moins, vous devriez renoncer à vos mensonges,

homme effronté! répliqua-t-elle.

Cette réponse fut faite assez haut pour que le public l'entendît.

Pierre Stépanovitch s'esquiva tout content.

Il serait difficile de concevoir une allégorie plus plate, plus

fade, plus misérable que ce «quadrille de la littérature». On

n'aurait rien pu imaginer qui fût moins approprié à l'esprit de

nos provinciaux; et pourtant la paternité de cette invention

appartenait, disait-on, à Karmazinoff. Le divertissement, il est

vrai, avait été réglé par Lipoutine aidé du professeur boiteux que

nous avons vu chez Virguinsky. Mais l'idée venait de Karmazinoff,

et l'on prétend même que le grand écrivain avait voulu figurer en

costume parmi les danseurs. Ceux-ci étaient répartis en six

couples et pouvaient à peine être appelés des masques, attendu que

leur mise ne les distinguait pas des autres personnes présentes.

Ainsi, par exemple, il y avait un vieux monsieur de petite taille

qui était en habit comme tout le monde et dont le déguisement se

réduisait à une barbe blanche postiche. Ce personnage remuait

continuellement les pieds sans presque bouger de place et

conservait toujours un air sérieux en dansant. Il proférait

certains sons d'une voix de basse enrouée, histoire de représenter

par cet enrouement un journal connu. À ce masque faisaient vis-à-

vis deux géants: KH et Z, ces lettres étaient cousues sur leurs

fracs, mais que signifiaient-elles? -- on n'en savait rien.

L'»honnête pensée russe» était personnifiée par un monsieur entre

deux âges qui portait des lunettes, un frac, des gants et -- des

chaînes (de vraies chaînes). Cette pensée avait sous le bras un

portefeuille contenant une sorte de «dossier». De la poche

émergeait une lettre décachetée: c'était un certificat que

quelqu'un avait envoyé de l'étranger pour attester à tous les

sceptiques l'honnêteté de l'»honnête pensée russe». Tout cela

était expliqué de vive voix par les commissaires du bal, car il

n'y avait pas moyen de déchiffrer le bout de lettre qui sortait de

la poche. Dans sa main droite levée en l'air, l'»honnête pensée

russe» tenait une coupe, comme si elle eût voulu porter un toast.

À sa droite et à sa gauche se trouvaient deux jeunes filles

nihilistes, coiffées à la Titus, qui piétinaient sur place, et

vis-à-vis dansait un autre vieux monsieur en habit, mais celui-ci

était porteur d'une pesante massue, pour figurer le rédacteur en

chef d'un terrible organe moscovite. «Numérote tes abatis», avait

l'air de dire ce matamore. Toutefois, il avait beau être armé

d'une massue, il ne pouvait soutenir le regard que l'»honnête

pensée russe» dirigeait obstinément sur lui à travers ses

lunettes; il détournait les yeux, et, en esquissant un pas de

deux, s'agitait, se tortillait, ne savait où se fourrer, -- tant

le tourmentait, évidemment, sa conscience... Du reste, je ne me

rappelle pas toutes ces charges; elles n'étaient pas plus

spirituelles les unes que les autres, si bien qu'à la fin je me

sentis honteux d'assister à un pareil spectacle. Cette même

impression de honte se reflétait sur tous les visages, sans en

excepter ceux des individus hétéroclites qui étaient venus du

buffet. Pendant un certain temps le public resta silencieux, se

demandant avec irritation ce que cela voulait dire. Peu à peu les

langues se délièrent.

-- Qu'est-ce que c'est que cela? grommelait dans un groupe un

sommelier.

-- C'est une bêtise.

-- C'est de la littérature. Ils blaguent le _Golas._

-- Mais qu'est-ce que ça me fait, à moi?

Ailleurs, j'entendis le dialogue suivant:

-- Ce sont des ânes!

-- Non, les ânes, ce n'est pas eux, mais nous.

-- Pourquoi es-tu un âne?

-- Je ne suis pas un âne.

-- Eh bien, si tu n'es pas un âne, à plus forte raison je n'en

suis pas un.

Dans un troisième groupe:

-- On devrait leur flanquer à tous le pied au derrière!

-- Chambarder toute la salle!

Dans un quatrième:

-- Comment les Lembke n'ont-ils pas honte de regarder cela?

-- Pourquoi s'en priveraient-ils? Tu le regardes bien, toi!

-- Ce n'est pas ce que je fais de mieux, mais, après tout, moi, je

ne suis pas gouverneur.

-- Non, tu es un cochon.

-- Jamais de ma vie je n'ai vu un bal aussi vulgaire, observa d'un

ton aigre et avec le désir évident d'être entendue une dame qui se

trouvait près de Julie Mikhaïlovna. C'était une robuste femme de

quarante ans; elle avait le visage fardé et portait une robe de

soie d'une couleur criarde; en ville presque tout le monde la

connaissait, mais personne ne la recevait. Veuve d'un conseiller

d'État qui ne lui avait laissé qu'une maison de bois et une maigre

pension, elle vivait bien et avait équipage. Deux mois auparavant

Julie Mikhaïlovna était allée lui faire visite, mais n'avait pas

été reçue.

-- Du reste, c'était facile à prévoir, ajouta-t-elle en regardant

effrontément la gouvernante.

Celle-ci n'y tint plus.

-- Si vous pouviez le prévoir, pourquoi êtes-vous venue? demanda-

t-elle.

-- C'est le tort que j'ai eu, répliqua insolemment la dame qui ne

cherchait qu'une dispute, mais le général intervint.

-- Chère dame, en vérité, vous devriez vous retirer, dit-il en se

penchant à l'oreille de Julie Mikhaïlovna. -- Nous ne faisons que

les gêner, et, sans nous, ils s'amuseront à merveille. Vous avez

rempli toutes vos obligations, vous avez ouvert le bal; eh bien, à

présent, laissez-les en repos... D'ailleurs, André Antonovitch ne

paraît pas dans un état très satisfaisant... Pourvu qu'il n'arrive

pas de malheur!

Mais il était déjà trop tard.

Depuis que le quadrille était commencé, André Antonovitch

considérait les danseurs avec un ahurissement mêlé d'irritation;

en entendant les premières remarques faites par le public, il se

mit à regarder autour de lui d'un air inquiet. Alors, pour la

première fois, ses yeux rencontrèrent certains hommes du buffet,

et un étonnement extraordinaire se manifesta dans son regard. Tout

à coup éclatèrent des rires bruyants parmi les spectateurs du

quadrille: à la dernière figure, le rédacteur en chef du «terrible

organe moscovite», voyant toujours braquées sur lui les lunettes

de l'»honnête pensée russe» et ne sachant comment se dérober au

regard qui le poursuivait, s'avisait soudain d'aller, les pieds en

l'air, à la rencontre de son ennemie, manière ingénieuse

d'exprimer que tout était sens dessus dessous dans l'esprit du

terrible publiciste. Comme Liamchine seul savait faire le poirier,

il s'était chargé de représenter le journaliste à la massue. Julie

Mikhaïlovna ignorait complètement qu'on devait marcher les pieds

en l'air. «Ils m'avaient caché cela, ils me l'avaient caché», me

répétait-elle plus tard avec indignation. La facétie de Liamchine

obtint un grand succès de rire; à coup sûr le public se souciait

fort peu de l'allégorie, mais il trouvait drôle ce monsieur en

habit noir qui marchait sur les mains. Lembke frémit de colère.

-- Le vaurien! cria-t-il en montrant Liamchine, -- qu'on empoigne

ce garnement, qu'on le remette... qu'on le remette sur ses

pieds... la tête... la tête en haut... en haut!

Liamchine reprit instantanément sa position normale. L'hilarité

redoubla.

-- Qu'on expulse tous les garnements qui rient! ordonna

brusquement Lembke.

Des murmures commencèrent à se faire entendre.

-- Cela n'est pas permis, Excellence.

-- Il n'est pas permis d'insulter le public.

-- Lui-même est un imbécile! fit une voix dans un coin de la

salle.

-- Flibustiers! cria-t-on d'un autre coin.

Le gouverneur se tourna aussitôt vers l'endroit d'où ce cri était

parti, et il devint tout pâle. Un vague sourire se montra sur ses

lèvres, comme s'il s'était soudain rappelé quelque chose.

Julie Mikhaïlovna se mit en devoir de l'emmener.

-- Messieurs, dit-elle en s'adressant à la foule qui se pressait

vers elle et son mari, -- messieurs, excusez André Antonovitch.

André Antonovitch est souffrant... excusez... pardonnez-lui,

messieurs!

J'ai entendu le mot «pardonnez» sortir de sa bouche. La scène ne

dura que quelques instants. Mais je me souviens très bien qu'en ce

moment même, c'est-à-dire après les paroles de Julie Mikhaïlovna,

une partie du public, en proie à une sorte d'épouvante, gagna

précipitamment la porte. Je me rappelle même qu'une femme cria

avec des larmes dans la voix:

-- Ah! encore comme tantôt!

Elle ne croyait pas si bien dire; de fait, alors qu'on se

bousculait déjà pour sortir au plus vite, une bombe éclata soudain

au milieu de la cohue, «encore comme tantôt»:

-- Au feu! Tout le Zariétchié[28] brûle!

Je ne saurais dire si ce cri fut tout d'abord poussé dans les

salons, ou si quelque nouvel arrivant le jeta de l'antichambre;

quoi qu'il en soit, il produisit aussitôt une panique dont ma

plume est impuissante à donner une idée. Plus de la moitié des

personnes venues au bal habitaient le Zariétchié, soit comme

propriétaires, soit comme locataires des maisons de bois qui

abondent dans ce quartier. Courir aux fenêtres, écarter les

rideaux, arracher les stores, fut l'affaire d'un instant. Tout le

Zariétchié était en flammes. À la vérité, l'incendie venait

seulement de commencer, mais on le voyait sévir dans trois

endroits parfaitement distincts, et c'était là une circonstance

alarmante.

-- Le feu a été mis volontairement! Ce sont les ouvriers des

Chpigouline qui ont fait le coup! vociférait-on dans la foule.

Je me rappelle quelques exclamations très caractéristiques:

-- Mon coeur me l'avait dit, qu'on mettrait le feu; tous ces

jours-ci j'en avais le pressentiment!

-- Ce sont les ouvriers de Chpigouline, il n'y a pas à chercher

les coupables ailleurs.

-- On nous a réunis ici exprès pour pouvoir allumer l'incendie là-

bas!

Cette dernière parole, la plus étrange de toutes, fut proférée par

une femme, une Korobotchka sans doute, qu'affolait la perspective

de sa ruine. Le public tout entier s'élança vers la porte. Je ne

décrirai pas l'encombrement de l'antichambre pendant que les

hommes prenaient leurs paletots, les dames leurs mantilles et

leurs mouchoirs; je passerai également sous silence les cris des

femmes effrayées, les larmes des jeunes filles. Longtemps après on

a raconté en ville que plusieurs vols avaient été commis dans

cette occasion. Le fait me semble peu croyable, mais il ne faut

pas s'étonner si, au milieu d'une confusion pareille, quelques-uns

durent s'en aller sans avoir retrouvé leur pelisse. Sur le seuil,

la presse était telle que Lembke et Julie Mikhaïlovna faillirent

être écrasés.

-- Qu'on arrête tout le monde! Qu'on ne laisse sortir personne!

tonna le gouverneur en étendant le bras pour empêcher la foule

d'avancer, -- qu'on les fouille tous minutieusement les uns après

les autres, tout de suite!

Des clameurs injurieuses accueillirent ces paroles.

-- André Antonovitch! André Antonovitch! s'écria Julie Mikhaïlovna

au comble du désespoir.

-- Qu'on l'arrête la première! poursuivit-il en désignant sa femme

d'un geste menaçant. -- Qu'on la visite la première! Le bal

n'était qu'un moyen destiné à faciliter l'incendie...

Elle poussa un cri et tomba évanouie (oh! certes, ce n'était pas

un évanouissement pour rire). Le prince, le général et moi, nous

courûmes à son secours; d'autres personnes, des dames même, nous

vinrent en aide dans ce moment critique. Nous emportâmes la

malheureuse hors de cet enfer et la mîmes en voiture, mais elle ne

reprit ses sens qu'en arrivant à sa demeure, et son premier cri

fut encore pour André Antonovitch. Après l'écroulement de tous ses

châteaux en Espagne, il ne restait plus devant elle que son mari.

On envoya chercher un médecin. En l'attendant, le prince et moi,

nous demeurâmes pendant une heure entière auprès de Julie

Mikhaïlovna. Dans un élan de générosité le général (quoique fort

effrayé lui-même) avait déclaré qu'il passerait toute la nuit au

chevet de l'»infortunée», mais, au bout de dix minutes, il

s'endormit sur un fauteuil dans la salle, et nous le laissâmes là.

À la première nouvelle de l'incendie, le maître de police s'était

empressé de quitter le bal; il réussit à faire sortir André

Antonovitch aussitôt après nous, et voulut le décider à prendre

place dans la voiture à côté de Julie Mikhaïlovna, répétant sur

tous les tons que Son Excellence avait besoin de repos. Je ne

comprends pas qu'il n'ait point insisté davantage encore. Sans

doute André Antonovitch ne voulait pas entendre parler de repos et

tenait à se rendre au plus tôt sur le lieu du sinistre, mais ce

n'était pas une raison. En fin de compte, Ilia Ilitch le laissa

monter dans son drojki et partit avec lui pour le Zariétchié. Il

raconta ensuite que pendant toute la route le gouverneur n'avait

fait que gesticuler en donnant des ordres trop extraordinaires

pour pouvoir être exécutés. On sut plus tard que le saisissement

avait provoqué chez Von Lembke un accès de _delirium tremens._

Pas n'est besoin de raconter comment finit le bal. Quelques

dizaines de joyeux noceurs et avec eux plusieurs dames restèrent

dans les salons que la police avait complètement évacués. Ils

prétendirent garder les musiciens, et ceux-ci persistant à vouloir

s'en aller, ils les accablèrent de coups. Prokhoritch fut

«razzié», comme l'avait prédit le général; on but toutes les

bouteilles du buffet, on se livra aux fantaisies chorégraphiques

les plus risquées, on salit les chambres, et ce fut seulement à

l'aurore qu'une partie des pochards quitta la maison pour aller

recommencer au Zariétchié de nouvelles saturnales... Les autres,

couchés par terre ou sur les divans de velours maculés par

l'orgie, cuvèrent ainsi leur vin jusqu'au matin. Ensuite les

domestiques les prirent par les pieds et les poussèrent dans la

rue. Voilà comment se termina la fête au profit des institutrices

de notre province.

Les possédés · 第 82 / 104 题