CHAPITRE II

_LA FÊTE -- DEUXIÈME PARTIE._

I

Il ne me reçut pas. Il s'était enfermé et écrivait. Comme

j'insistais pour qu'il m'ouvrît, il me répondit à travers la

porte:

-- Mon ami, j'ai tout terminé, qui peut exiger plus de moi?

-- Vous n'avez rien terminé du tout, vous n'avez fait qu'aider à

la déroute générale. Pour l'amour de Dieu, pas de phrases, Stépan

Trophimovitch; ouvrez. Il faut prendre des mesures; on peut encore

venir vous insulter chez vous...

Je me croyais autorisé à lui parler sévèrement, et même à lui

demander des comptes. J'avais peur qu'il n'entreprit quelque chose

de plus fou encore. Mais, à mon grand étonnement, je rencontrai

chez lui une fermeté inaccoutumée:

-- Ne m'insultez pas vous-même le premier. Je vous remercie pour

tout le passé; mais je répète que j'en ai fini avec les hommes,

aussi bien avec les bons qu'avec les mauvais. J'écris à Daria

Pavlovna que j'ai eu l'inexcusable tort d'oublier jusqu'à présent.

Demain, si vous voulez, portez-lui ma lettre, et, maintenant,

merci.

-- Stépan Trophimovitch, l'affaire, soyez-en sûr, est plus

sérieuse que vous ne le pensez. Vous croyez avoir remporté là-bas

une victoire écrasante? Détrompez-vous, vous n'avez écrasé

personne, et c'est vous-même qui avez été brisé comme verre (oh!

je fus incivil et grossier; je me le rappelle avec tristesse!)

Vous n'avez décidément aucune raison pour écrire à Daria

Pavlovna... Et qu'allez-vous devenir maintenant sans moi? Est-ce

que vous entendez quelque chose à la vie pratique? Vous avez

certainement un nouveau projet dans l'esprit? En ce cas, un second

échec vous attend...

Il se leva et vint tout près de la porte.

-- Quoique vous n'ayez pas longtemps vécu avec eux, vous avez déjà

pris leur langage et leur ton. Dieu vous pardonne, mon ami, et

Dieu vous garde! Mais j'ai toujours reconnu en vous l'étoffe d'un

homme comme il faut: vous viendrez peut-être à résipiscence, --

avec le temps, bien entendu, comme nous tous en Russie. Quant à

votre observation concernant mon défaut de sens pratique, je vous

citerai une remarque faite par moi il y a longtemps: nous avons

dans notre pays quantité de gens qui critiquent on ne peut plus

violemment l'absence d'esprit pratique chez les autres, et qui ne

font grâce de ce reproche qu'à eux-mêmes. Cher, songez que je suis

agité, et ne me tourmentez pas. Encore une fois, merci pour tout;

séparons-nous l'un de l'autre, comme Karmazinoff s'est séparé du

public, c'est-à-dire en nous faisant réciproquement l'aumône d'un

oubli magnanime. Lui, il jouait une comédie quand il priait si

instamment ses anciens lecteurs de l'oublier; moi, je n'ai pas

autant d'amour-propre, et je compte beaucoup sur la jeunesse de

votre coeur: pourquoi conserveriez-vous le souvenir d'un vieillard

inutile? «Vivez davantage», mon ami, comme disait Nastasia la

dernière fois qu'elle m'a adressé ses voeux à l'occasion de ma

fête (ces pauvres gens ont quelquefois des mots charmants et

pleins de philosophie). Je ne vous souhaite pas beaucoup de

bonheur, ce serait fastidieux; je ne vous souhaite pas de mal non

plus, mais, d'accord avec la philosophie populaire, je me borne à

vous dire: «Vivez davantage», et tâchez de ne pas trop vous

ennuyer; ce frivole souhait, je l'ajoute de ma poche. Allons,

adieu, sérieusement, adieu. Ne restez pas à ma porte, je

n'ouvrirai pas.

Il s'éloigna, et je n'en pus rien tirer de plus. Malgré son

«agitation», il parlait coulamment, sans précipitation, et avec

une gravité qu'il s'efforçait visiblement de rendre imposante.

Sans doute il était un peu fâché contre moi et, peut-être, me

punissait d'avoir été, la veille, témoin de ses puériles frayeurs.

D'un autre côté, il savait aussi que les larmes qu'il avait

versées le matin devant tout le monde l'avaient placé dans une

situation assez comique; or personne n'était plus soucieux que

Stépan Trophimovitch de conserver son prestige intact vis-à-vis de

ses amis. Oh! je ne le blâme pas! Mais je me rassurai en voyant

que cette humeur sarcastique et cette petite faiblesse

subsistaient chez lui en dépit de toutes les secousses morales: un

homme, en apparence si peu différent de ce qu'il avait toujours

été, ne devait point être disposé à prendre en ce moment quelque

résolution désespérée. Voilà comme j'en jugeai alors, et, mon

Dieu, dans quelle erreur j'étais! Je perdais de vue bien des

choses...

Anticipant sur les événements, je reproduis les premières lignes

de la lettre qu'il fit porter le lendemain à Daria Pavlovna:

-- «Mon enfant, ma main tremble, mais j'ai tout fini. Vous n'avez

pas assisté à mon dernier engagement avec les humains; vous n'êtes

pas venue à cette «lecture», et vous avez bien fait. Mais on vous

racontera que dans notre Russie si pauvre en caractères un homme

courageux s'est levé, et que, sourd aux menaces de mort proférées

de tous côtés contre lui, il a dit à ces imbéciles leur fait, à

savoir que ce sont des imbéciles. Oh! ce sont de pauvres petits

vauriens, et rien de plus, de petits imbéciles, -- voilà le mot!

Le sort en est jeté! je quitte cette ville pour toujours, et je ne

sais où j'irai. Tous ceux que j'aimais se sont détournés de moi.

Mais vous, vous, être si pur et naïf, vous, douce créature dont le

sort a failli être uni au mien par la volonté d'un coeur

capricieux et despote; vous qui peut-être m'avez vu avec mépris

verser mes lâches larmes à la veille de notre mariage projeté;

vous qui, en tout état de cause, ne pouvez me considérer que comme

un personnage comique, -- oh! à vous, à vous le dernier cri de mon

coeur! Envers vous seule j'ai un dernier devoir à remplir! Je ne

puis vous quitter pour toujours en vous laissant l'impression que

je suis un ingrat, un sot, un rustre et un égoïste, comme

probablement vous le répète chaque jour une personne ingrate et

dure qu'il m'est, hélas! impossible d'oublier...

Etc., etc. Il y avait quatre pages de phrases dans ce goût-là.

En réponse à son «je n'ouvrirai pas», je cognai trois fois à la

porte. «J'aurai ma revanche», lui criai-je en m'en allant,

«aujourd'hui même vous m'enverrez chercher trois fois par

Nastasia, et je ne viendrai pas.» Je courus ensuite chez Julie

Mikhaïlovna.

Les possédés · 第 80 / 104 题