II

Les organisateurs de la fête avaient décidé qu'elle se composerait

de deux parties: une matinée littéraire, de midi à quatre heures,

et un bal qui commencerait à neuf heures pour durer toute la nuit.

Mais ce programme même recélait déjà des éléments de désordre. Dès

le principe le bruit se répandit en ville qu'il y aurait un

déjeuner aussitôt après la matinée littéraire, ou même que celle-

ci serait coupée par un entracte pour permettre aux auditeurs de

se restaurer; naturellement on comptait sur un déjeuner gratuit et

arrosé de champagne. Le prix énorme du billet (trois roubles)

semblait autoriser jusqu'à un certain point cette conjecture.

«Serait-ce la peine de souscrire, pour s'en retourner chez soi le

ventre creux? Si vous gardez les gens vingt-quatre heures, il faut

les nourrir. Sinon, on mourra de faim», voilà comment raisonnait

notre public. Je dois avouer que Julie Mikhaïlovna elle-même

contribua par son étourderie à accréditer ce bruit fâcheux. Un

mois auparavant, encore tout enthousiasmée du grand projet qu'elle

avait conçu, la gouvernante parlait de sa fête au premier venu, et

elle avait fait annoncer dans une feuille de la capitale que des

toasts seraient portés à cette occasion. L'idée de ces toasts la

séduisait tout particulièrement: elle voulait les porter elle-

même, et, en attendant, elle composait des discours pour la

circonstance. Ce devait être un moyen d'arborer notre drapeau

(quel était-il? je parierais que la pauvre femme n'était pas

encore fixée sur ce point); ces discours seraient insérés sous

forme de correspondances dans les journaux pétersbourgeois, ils

rempliraient de joie l'autorité supérieure, ensuite ils se

répandraient dans toutes les provinces où l'on ne manquerait pas

d'admirer et d'imiter de telles manifestations. Mais pour les

toasts il faut du champagne, et, comme on ne boit pas de champagne

à jeun, le déjeuner s'imposait. Plus tard, quand, grâce aux

efforts de la gouvernante, un comité eut été formé pour étudier

les voies et moyens d'exécution, il prouva clair comme le jour à

Julie Mikhaïlovna que, si l'on donnait un banquet, le produit net

de la fête se réduirait à fort peu de chose, quelque abondante que

fût la recette brute. On avait donc le choix entre deux

alternatives: ou banqueter, toaster et encaisser quatre-vingt-dix

roubles pour les institutrices, ou réaliser une somme importante

avec une fête qui, à proprement parler, n'en serait pas une. Du

reste, en tenant ce langage, le comité n'avait voulu que mettre la

puce à l'oreille de Julie Mikhaïlovna, lui-même imagina une

troisième solution qui conciliait tout: on donnerait une fête très

convenable sous tous les rapports, mais sans champagne, et, de la

sorte, il resterait, tous frais payés, une somme sérieuse, de

beaucoup supérieure à quatre-vingt-dix roubles. Ce moyen terme

était fort raisonnable; malheureusement il ne plut pas à Julie

Mikhaïlovna, dont le caractère répugnait aux demi-mesures. Dans un

discours plein de feu elle déclara au comité que si la première

idée était impraticable, il fallait se rabattre sur la seconde,

savoir, la réalisation d'une recette colossale qui ferait de notre

province un objet d'envie pour toutes les autres. «Le public doit

enfin comprendre», acheva-t-elle, «que l'accomplissement d'un

dessein humanitaire l'emporte infiniment sur les fugitives

jouissances du corps, que la fête n'est au fond que la

proclamation d'une grande idée; il faut donc se contenter du bal

le plus modeste, le plus économique, si l'on ne peut pas rayer

absolument du programme un délassement inepte, mais consacré par

l'usage!» Elle avait soudain pris le bal en horreur. On réussit

cependant à la calmer. Ce fut alors, par exemple, qu'on inventa le

«quadrille de la littérature» et les autres choses esthétiques

destinées à remplacer les jouissances du corps. Ce fut alors aussi

que Karmazinoff, qui jusqu'à ce moment s'était fait prier,

consentit définitivement à lire _Merci_ pour étouffer tout

velléité gastronomique dans l'esprit de notre gourmande

population; grâce à ces ingénieux expédients, le bal, d'abord très

compromis, allait redevenir superbe, sous un certain rapport du

moins. Toutefois, pour ne pas se perdre totalement dans les

nuages, le comité admit la possibilité de servir quelques

rafraîchissements: du thé au commencement du bal, de l'orgeat et

de la limonade au milieu, des glaces à la fin, -- rien de plus.

Mais il y a des gens qui ont toujours faim et surtout soif: comme

concession à ces estomacs exigeants, on résolut d'installer dans

la pièce du fond un buffet spécial dont Prokhoritch (le chef du

club) s'occuperait sous le contrôle sévère du comité; moyennant

finance, chacun pourrait là boire et manger ce qu'il voudrait; un

avis placardé sur la porte de la salle préviendrait le public que

le buffet était en dehors du programme. De crainte que le bruit

fait par les consommateurs ne troublât la séance littéraire, on

décida que le buffet projeté ne serait pas ouvert pendant la

matinée, quoique cinq pièces le séparassent de la salle blanche où

Karmazinoff consentait à lire son manuscrit. Il était curieux de

voir quelle énorme importance le comité, sans en excepter les plus

pratiques de ses membres, attachait à cet événement, c'est-à-dire

à la lecture de _Merci_. Quant aux natures poétiques, leur

enthousiasme tenait du délire; ainsi la maréchale de la noblesse

déclara à Karmazinoff qu'aussitôt après la lecture elle ferait

encastrer dans le mur de sa salle blanche une plaque de marbre sur

laquelle serait gravé en lettres d'or ce qui suit: «Le ... 187.,

le grand écrivain russe et européen, Sémen Égorovitch Karmazinoff,

déposant la plume, a lu en ce lieu _Merci_ et a ainsi pris congé,

pour la première fois, du public russe dans la personne des

représentants de notre ville.» Au moment du bal, c'est-à-dire cinq

heures après la lecture, cette plaque commémorative s'offrirait à

tous les regards. Je tiens de bonne source que Karmazinoff

s'opposa plus que personne à l'ouverture du buffet pendant la

matinée; quelques membres du comité eurent beau faire observer que

ce serait une dérogation à nos usages, le grand écrivain resta

inflexible.

Les choses avaient été réglées de la sorte, alors qu'en ville on

croyait encore à un festin de Balthazar, autrement dit, à un

buffet où les consommations seraient gratuites. Cette illusion

subsista jusqu'à la dernière heure. Les demoiselles rêvaient de

friandises extraordinaires. Tout le monde savait que la

souscription marchait admirablement, qu'on s'arrachait les

billets, et que le comité était débordé par les demandes qui lui

arrivaient de tous les coins de la province. On n'ignorait pas non

plus qu'indépendamment du produit de la souscription, plusieurs

personnes généreuses étaient largement venues en aide aux

organisateurs de la fête. Barbara Pétrovna, par exemple, paya son

billet trois cents roubles et donna toutes les fleurs de son

orangerie pour l'ornementation de la salle. La maréchale de la

noblesse, qui faisait partie du comité, prêta sa maison et prit à

sa charge les frais d'éclairage; le club, non content de fournir

l'orchestre et les domestiques, céda Prokhoritch pour toute la

journée. Il y eut encore d'autres dons qui, quoique moins

considérables, ne laissèrent pas de grossir la recette, si bien

qu'on pensa à abaisser le prix du billet de trois roubles à deux.

D'abord, en effet, le comité craignait que le tarif primitivement

fixé n'écartât les demoiselles; aussi fût-il question un moment de

créer des billets dits de famille, combinaison grâce à laquelle il

eût suffi à une demoiselle de prendre un billet de trois roubles

pour faire entrer gratis à sa suite toutes les jeunes personnes de

sa famille, quelque nombreuse qu'elles fussent. Mais l'événement

prouva que les craintes du comité n'étaient pas fondées: la

présence des demoiselles ne fit pas défaut à la fête. Les employés

les plus pauvres vinrent accompagnés de leurs filles, et sans

doute, s'ils n'en avaient pas eu, ils n'auraient même pas songé à

souscrire. Un tout petit secrétaire amena, outre sa femme, ses

sept filles et une nièce; chacune de ces personnes avait en main

son billet de trois roubles. Il ne faut pas demander si les

couturières eurent de l'ouvrage! La fête comprenant deux parties,

les dames se trouvaient dans la nécessité d'avoir deux costumes:

l'un pour la matinée, l'autre pour le bal. Dans la classe moyenne,

beaucoup de gens, comme on le sut plus tard, mirent en gage chez

des Juifs leur linge de corps et même leurs draps de lit. Presque

tous les employés se firent donner leurs appointements d'avance;

plusieurs propriétaires vendirent du bétail dont ils avaient

besoin, tout cela pour faire aussi bonne figure que les autres et

produire leurs filles habillées comme des marquises. Le luxe des

toilettes dépassa cette fois tout ce qu'il nous avait été donné de

voir jusqu'alors dans notre localité. Pendant quinze jours on

n'entendit parler en ville que d'anecdotes empruntées à la vie

privée de diverses familles; nos plaisantins servaient tout chauds

ces racontars à Julie Mikhaïlovna et à sa cour. Il circulait aussi

des caricatures. J'ai vu moi-même dans l'album de la gouvernante

plusieurs dessins de ce genre. Malheureusement les gens tournés en

ridicule étaient loin d'ignorer tout cela. Ainsi s'explique, à mon

sens, la haine implacable que dans tant de maisons on avait vouée

à Julie Mikhaïlovna. À présent c'est un _tollé_ universel. Mais il

était clair d'avance que, si le comité donnait la moindre prise

sur lui, si le bal laissait quelque peu à désirer, l'explosion de

la colère publique atteindrait des proportions inouïes. Voilà

pourquoi chacun _in petto_ s'attendait à un scandale; or, du

moment que le scandale était dans les prévisions de tout le monde,

comment aurait-il pu ne pas se produire?

À midi précis, une ritournelle d'orchestre annonça l'ouverture de

la fête. En ma qualité de commissaire, j'ai eu le triste privilège

d'assister aux premiers incidents de cette honteuse journée. Cela

commença par une effroyable bousculade à la porte. Comment se

fait-il que les mesures d'ordre aient été si mal prises? Je

n'accuse pas le vrai public: les pères de famille attendaient

patiemment leur tour; si élevé que pût être leur rang dans la

société, ils ne s'en prévalaient point pour passer avant les

autres; on dit même qu'en approchant du perron, ils furent

déconcertés à la vue de la foule tumultueuse qui assiégeait

l'entrée et se ruait à l'assaut de la maison. C'était un spectacle

inaccoutumé dans notre ville. Cependant les équipages ne cessaient

d'arriver; bientôt la circulation devint impossible dans la rue.

Au moment où j'écris, des données sûres me permettent d'affirmer

que Liamchine, Lipoutine et peut-être un troisième commissaire

laissèrent entrer sans billets des gens appartenant à la lie du

peuple. On constata même la présence d'individus que personne ne

connaissait et qui étaient venus de districts éloignés. Ces

messieurs ne furent pas plus tôt entrés que, d'une commune voix

(comme si on leur avait fait la leçon), ils demandèrent où était

le buffet; en apprenant qu'il n'y en avait pas, ils se mirent à

clabauder avec une insolence jusqu'alors sans exemple chez nous.

Il faut dire que plusieurs d'entre eux se trouvaient en état

d'ivresse. Quelques uns, en vrais sauvages qu'ils étaient,

restèrent d'abord ébahis devant la magnificence de la salle; ils

n'avaient jamais rien vu de pareil, et pendant un moment ils

regardèrent autour d'eux, bouche béante. Quoique anciennement

construite et meublée dans le goût de l'Empire, cette grande salle

blanche était réellement superbe avec ses vastes dimensions, son

plafond revêtu de peintures, sa tribune, ses trumeaux ornés de

glaces, ses draperies rouges et blanches, ses statues de marbre,

son vieux mobilier blanc et or. Au bout de la chambre s'élevait

une estrade destinée aux littérateurs qu'on allait entendre; des

rangs de chaises entre lesquels on avait ménagé de larges passages

occupaient toute la salle et lui donnaient l'aspect d'un parterre

de théâtre. Mais aux premières minutes d'étonnement succédèrent

les questions et les déclarations les plus stupides. «Nous ne

voulons peut-être pas de lecture... Nous avons payé... On s'est

effrontément joué du public... Les maîtres ici, c'est nous et non

Lembke!...» Bref, on les aurait laissés entrer exprès pour faire

du tapage qu'ils ne se seraient pas conduits autrement. Je me

rappelle en particulier un cas dans lequel se distingua le jeune

prince à visage de bois que j'avais vu la veille parmi les

visiteurs de Julie Mikhaïlovna. Cédant aux importunités de la

gouvernante, il avait consenti à être des nôtres, c'est-à-dire à

arborer sur son épaule gauche le noeud de rubans blancs et rouges.

Il se trouva que ce personnage immobile et silencieux comme un

mannequin savait, sinon parler, du moins agir. À la tête d'une

bande de voyous, un ancien capitaine, remarquable par sa figure

grêlée et sa taille gigantesque, le sommait impérieusement de lui

indiquer le chemin du buffet. Le prince fit signe à un commissaire

de police; l'ordre fut exécuté immédiatement, et le capitaine qui

était ivre eut beau crier, on l'expulsa de la salle. Peu à peu

cependant les gens comme il faut arrivaient; les tapageurs mirent

une sourdine à leur turbulence, mais le public même le plus choisi

avait l'air surpris et mécontent; plusieurs dames étaient

positivement inquiètes.

À la fin, on s'assit; l'orchestre se tut. Tout le monde commença à

se moucher, à regarder autour de soi. Les visages exprimaient une

attente trop solennelle, -- ce qui est toujours de mauvais augure.

Mais «les Lembke» n'apparaissaient pas encore. La soie, le

velours, les diamants resplendissaient de tous côtés; des senteurs

exquises embaumaient l'atmosphère. Les hommes étalaient toutes

leurs décorations, les hauts fonctionnaires étaient venus en

uniforme. La maréchale de la noblesse arriva avec Lisa, dont la

beauté rehaussée par une luxueuse toilette était plus éblouissante

que jamais. L'entrée de la jeune fille fit sensation; tous les

regards se fixèrent sur elle; on se murmurait à l'oreille qu'elle

cherchait des yeux Nicolas Vsévolodovitch; mais ni Stavroguine, ni

Barbara Pétrovna ne se trouvaient dans l'assistance. Je ne

comprenais rien alors à la physionomie d'Élisabeth Nikolaïevna:

pourquoi tant de bonheur, de joie, d'énergie, de force se

reflétait-il sur son visage? En me rappelant ce qui s'était passé

la veille, je ne savais que penser. Cependant «les Lembke» se

faisaient toujours désirer. C'était déjà une faute. J'appris plus

tard que, jusqu'au dernier moment, Julie Mikhaïlovna avait attendu

Pierre Stépanovitch; depuis quelques temps elle ne pouvait plus se

passer de lui, et néanmoins jamais elle ne s'avoua l'influence

qu'il avait prise sur elle. Je note, entre parenthèses, que la

veille, à la dernière séance du comité, Pierre Stépanovitch avait

refusé de figurer parmi les commissaires de la fête, ce dont Julie

Mikhaïlovna avait été désolée au point d'en pleurer. Au grand

étonnement de la gouvernante, il ne se montra pas de toute la

matinée, n'assista pas à la solennité littéraire, et resta

invisible jusqu'au soir. Le public finit par manifester hautement

son impatience. Personne non plus n'apparaissait sur l'estrade.

Aux derniers rangs, on se mit à applaudir comme au théâtre. «Les

Lembke en prennent trop à leur aise», grommelaient, en fronçant le

sourcil, les hommes d'âge et les dames. Des rumeurs absurdes

commençaient à circuler, même dans la partie la mieux composée de

l'assistance: «Il n'y aura pas de fête», chuchotait-on, «Lembke ne

va pas bien», etc., etc. Enfin, grâce à Dieu, André Antonovitch

arriva, donnant le bras à sa femme. J'avoue que moi-même ne

comptais plus guère sur leur présence. À l'apparition du

gouverneur et de la gouvernante, un soupir de soulagement

s'échappa de toutes les poitrines. Lembke paraissait en parfaite

santé; telle fut, je m'en souviens, l'impression générale, car on

peut s'imaginer combien de regards se portèrent sur lui. Je ferai

observer que, dans la haute société de notre ville, fort peu de

gens étaient disposés à admettre le dérangement intellectuel de

Lembke; on trouvait, au contraire, ses actions tout à fait

normales, et l'on approuvait même la conduite qu'il avait tenue la

veille sur la place. «C'est ainsi qu'il aurait fallu s'y prendre

dès le commencement, déclaraient les gros bonnets. Mais au début

on veut faire le philanthrope, et ensuite on finit par

s'apercevoir que les vieux errements sont encore les meilleurs,

les plus philanthropiques même», -- voilà, du moins, comme on en

jugeait au club. On ne reprochait au gouverneur que de s'être

emporté dans cette circonstance: «il aurait dû montrer plus de

sang-froid, on voit qu'il manque encore d'habitude», disaient les

connaisseurs.

Julie Mikhaïlovna n'attirait pas moins les regards. Sans doute il

ne m'appartient pas, et personne ne peut me demander de révéler

des faits qui n'ont eu pour témoin que l'alcôve conjugale; je sais

seulement une chose: le soir précédent, Julie Mikhaïlovna était

allée trouver André Antonovitch dans son cabinet; au cours de

cette entrevue, qui se prolongea jusque bien après minuit, le

gouverneur fut pardonné et consolé, une franche réconciliation eut

lieu entre les époux, tout fut oublié, et quand Von Lembke se mit

à genoux pour exprimer à sa femme ses profonds regrets de la scène

qu'il lui avait faite l'avant-dernière nuit, elle l'arrêta dès les

premiers mots en posant d'abord sa charmante petite main, puis ses

lèvres sur la bouche du mari repentant...

Aucun nuage n'assombrissait donc les traits de la gouvernante;

superbement vêtue, elle marchait le front haut, le visage

rayonnant de bonheur. Il semblait qu'elle n'eût plus rien à

désirer; la fête, -- but et couronnement de sa politique, -- était

maintenant une réalité. En se rendant à leurs places vis-à-vis de

l'estrade, les deux Excellences saluaient à droite et à gauche la

foule des assistants qui s'inclinaient sur leur passage. La

maréchale de la noblesse se leva pour leur souhaiter la

bienvenue... Mais alors se produisit un déplorable malentendu:

l'orchestre exécuta tout à coup, non une marche quelconque, mais

une de ces fanfares qui sont d'usage chez nous, au club, quand

dans un dîner officiel on porte la santé de quelqu'un. Je sais

maintenant que la responsabilité de cette mauvaise plaisanterie

appartient à Liamchine; ce fut lui qui, en sa qualité de

commissaire, ordonna aux musiciens de jouer ce morceau, sous

prétexte de saluer l'arrivée des «Lembke». Sans doute il pouvait

toujours mettre la chose sur le compte d'une bévue ou d'un excès

de zèle... Hélas! je ne savais pas encore que ces gens-là n'en

étaient plus à chercher des excuses, et qu'ils jouaient leur va-

tout dans cette journée. Mais la fanfare n'était qu'un prélude:

tandis que le lapsus des musiciens provoquait dans le public des

marques d'étonnement et des sourires, au fond de la salle et à la

tribune retentirent soudain des hourras, toujours sensément pour

faire honneur aux Lembke. Ces cris n'étaient poussés que par un

petit nombre de personnes, mais ils durèrent assez longtemps.

Julie Mikhaïlovna rougit, ses yeux étincelèrent. Arrivé à sa

place, le gouverneur s'arrêta; puis, se tournant du côté des

braillards, il promena sur l'assemblée un regard hautain et

sévère... On se hâta de le faire savoir. Je retrouvai, non sans

appréhension, sur ses lèvres le sourire que je lui avais vu la

veille dans le salon de sa femme, lorsqu'il considérait Stépan

Trophimovitch avant de s'approcher de lui. Maintenant encore sa

physionomie me paraissait offrir une expression sinistre et, -- ce

qui était pire, -- légèrement comique: il avait l'air d'un homme

s'immolant aux visées supérieures de son épouse... Aussitôt Julie

Mikhaïlovna m'appela du geste: «Allez tout de suite trouver

Karmazinoff, et suppliez-le de commencer», me dit-elle à voix

basse. J'avais à peine tourné les talons quand survint un nouvel

incident beaucoup plus fâcheux que le premier. Sur l'estrade vide

vers laquelle convergeaient jusqu'à ce moment tous les regards et

toutes les attentes, sur cette estrade inoccupée où l'on ne voyait

qu'une chaise et une petite table, apparut soudain le colosse

Lébiadkine en frac et en cravate blanche. Dans ma stupéfaction, je

n'en crus pas mes yeux. Le capitaine semblait intimidé; après

avoir fait un pas sur l'estrade, il s'arrêta. Tout à coup, dans le

public, retentit un cri: «Lébiadkine! toi?» À ces mots, la sotte

trogne rouge du capitaine (il était complètement ivre) s'épanouit,

dilatée par un sourire hébété. Il se frotta le front, branla sa

tête velue, et, comme décidé à tout, fit deux pas en avant...

Soudain un rire d'homme heureux, rire non pas bruyant, mais

prolongé, secoua toute sa massive personne et rétrécit encore ses

petits yeux. La contagion de cette hilarité gagna la moitié de la

salle; une vingtaine d'individus applaudirent. Dans le public

sérieux, on se regardait d'un air sombre. Toutefois, cela ne dura

pas plus d'une demi-minute. Lipoutine, portant le noeud de rubans,

insigne de ses fonctions, s'élança brusquement sur l'estrade,

suivi de deux domestiques. Ces derniers saisirent le capitaine,

chacun par un bras, sans aucune brutalité, du reste, et Lipoutine

lui parla à l'oreille. Lébiadkine fronça le sourcil: «Allons,

puisque c'est ainsi, soit!» murmura-t-il en faisant un geste de

résignation; puis il tourna au public son dos énorme, et disparut

avec son escorte. Mais, au bout d'un instant, Lipoutine remonta

sur l'estrade. Son sourire, d'ordinaire miel et vinaigre, était

cette fois plus doucereux que de coutume. Tenant à la main une

feuille de papier à lettres, il s'avança à petits pas jusqu'au

bord de l'estrade.

-- Messieurs, commença-t-il, -- il s'est produit par inadvertance

un malentendu comique, qui d'ailleurs est maintenant dissipé; mais

j'ai pris sur moi de vous transmettre la respectueuse prière d'un

poète de notre ville... Pénétré de la pensée élevée et

généreuse... nonobstant son extérieur... de la pensée qui nous a

tous réunis... essuyer les larmes des jeunes filles de notre

province que l'instruction ne met pas à l'abri de la misère... ce

monsieur, je veux dire, ce poète d'ici... tout en désirant garder

l'incognito... serait très heureux de voir sa poésie lue à

l'ouverture du bal... je me trompe, je voulais dire, à l'ouverture

de la séance littéraire. Quoique ce morceau ne figure pas sur le

programme... car on l'a remis il y a une demi-heure... cependant,

en raison de la remarquable naïveté de sentiment qui s'y trouve

jointe à une piquante gaieté, il _nous_ a semblé (nous, qui? Je

transcris mot pour mot ce _speech_ confus et péniblement débité),

il nous a semblé que cette poésie pouvait être lue, non pas, il

est vrai, comme oeuvre sérieuse, mais comme à-propos, pièce de

circonstance... Bref, à titre d'actualité... D'autant plus que

certains vers... Et je suis venu solliciter la permission du

bienveillant public.

-- Lisez! cria quelqu'un au fond de la salle.

-- Ainsi il faut lire?

-- Lisez! lisez! firent plusieurs voix.

-- Je vais lire, puisque le public le permet, reprit Lipoutine

avec son sourire doucereux. Pourtant il semblait encore indécis,

et je crus même remarquer chez lui une certaine agitation.

L'aplomb de ces gens là n'égale pas toujours leur insolence. Sans

doute, en pareil cas, un séminariste n'aurait pas hésité; mais

Lipoutine, en dépit de ses opinions avancées, était un homme des

anciennes couches.

-- Je préviens, pardon, j'ai l'honneur de prévenir qu'il ne s'agit

pas ici, à proprement parler, d'une ode comme on en composait

autrefois pour les fêtes; c'est plutôt, en quelque sorte, un

badinage, mais on y trouve une sensibilité incontestable, relevée

d'une pointe d'enjouement; j'ajoute que cette pièce offre au plus

haut degré le cachet de la réalité.

-- Lis, lis!

Il déplia son papier. Qui aurait pu l'en empêcher? N'était-il pas

dûment autorisé par l'insigne honorifique qu'il portait sur

l'épaule gauche? D'une voix sonore il lut ce qui suit:

-- Le poète complimente l'institutrice russe de notre province à

l'occasion de la fête:

_Salut, salut, institutrice!_

_Réjouis-toi, chante: Évohé!_

_Radicale ou conservatrice,_

_N'importe, maintenant ton jour est arrivé!_

-- Mais c'est de Lébiadkine! Oui, c'est de Lébiadkine! observèrent

à haute voix quelques auditeurs. Des rires se firent entendre, il

y eut même des applaudissements; ce fut, du reste, l'exception.

_Tout en enseignant la grammaire,_

_Tu fais de l'oeil soir et matin,_

_Dans l'espoir décevant de plaire,_

_Du moins à quelque sacristain._

-- Hourra! Hourra!

_Mais dans ce siècle de lumière,_

_Le rat d'église est un malin:_

_Pour l'épouser faut qu'on l'éclaire;_

_Sans quibus, pas de sacristain!_

-- Justement, justement, voilà du réalisme, sans quibus y a pas de

mèche!

_Mais maintenant qu'en une fête_

_Nous avons ramassé de quoi_

_T'offrir une dot rondelette,_

_Nos compliments volent vers toi:_

_Radicale ou conservatrice,_

_N'importe, chante: Évohé!_

_Avec ta dot, institutrice,_

_Crache sur tout, ton jour est arrivé!_

J'avoue que je n'en crus pas mes oreilles. L'impudence s'étalait

là avec un tel cynisme qu'il n'y avait pas moyen d'excuser

Lipoutine en mettant son fait sur le compte de la bêtise.

D'ailleurs, Lipoutine n'était pas bête. L'intention était claire,

pour moi du moins: on avait hâte de provoquer des désordres.

Certains vers de cette idiote composition, le dernier notamment,

étaient d'une grossièreté qui devait frapper l'homme le plus

niais. Son exploit accompli, Lipoutine lui-même parut sentir qu'il

était allé trop loin: confus de sa propre audace, il ne quitta pas

l'estrade, et resta là comme s'il eût voulu ajouter quelque chose.

L'attitude de l'auditoire était évidemment pour lui une déception:

le groupe même des tapageurs, qui avait applaudi pendant la

lecture, devint tout à coup silencieux; il semblait que là aussi

on fût déconcerté. Le plus drôle, c'est que quelques-uns, prenant

au sérieux la pasquinade de Lébiadkine, y avaient vu l'expression

consciencieuse de la vérité concernant les institutrices.

Toutefois, l'excessif mauvais ton de cette poésie finit par leur

ouvrir les yeux. Quant au vrai public, il n'était pas seulement

scandalisé, il considérait comme un affront l'incartade de

Lipoutine. Je ne me trompe pas en signalant cette impression.

Julie Mikhaïlovna a dit plus tard qu'elle avait été sur le point

de s'évanouir. Un vieillard des plus respectés invita sa femme à

se lever, lui offrit son bras, et tous deux sortirent de la salle.

Leur départ fut très remarqué; qui sait? d'autres désertions

auraient peut-être suivi, si, à ce moment, Karmazinoff lui-même,

en frac et en cravate blanche, n'était monté sur l'estrade avec un

cahier à la main. Julie Mikhaïlovna adressa à son sauveur un

regard chargé de reconnaissance... Mais déjà j'étais dans les

coulisses; il me tardait d'avoir une explication avec Lipoutine.

-- Vous l'avez fait exprès? lui dis-je, et dans mon indignation je

le saisis par le bras.

Il prit aussitôt un air désolé.

-- Je vous assure que je n'y ai mis aucune intention, répondit-il

hypocritement; -- les vers ont été apportés tout à l'heure, et

j'ai pensé que, comme amusante plaisanterie...

-- Vous n'avez nullement pensé cela. Se peut-il que cette ordure

vous paraisse une amusante plaisanterie?

-- Oui, c'est mon avis.

-- Vous mentez, et il est également faux que ces vers vous aient

été apportés tout à l'heure. C'est vous-même qui les avez composés

en collaboration avec Lébiadkine pour faire du scandale; peut-être

étaient-ils écrits depuis hier. Le dernier est certainement de

vous, j'en dirai autant de ceux où il est question du sacristain.

Pourquoi Lébiadkine est-il arrivé en frac? Vous vouliez donc qu'il

lût lui-même cette poésie, s'il n'avait pas été ivre?

Lipoutine me lança un regard froid et venimeux.

-- Qu'est-ce que cela vous fait? demanda-t-il soudain avec un

calme étrange.

-- Comment, ce que cela me fait? Vous portez aussi ce noeud de

rubans... Où est Pierre Stépanovitch?

-- Je ne sais pas; il est ici quelque part; pourquoi?

-- Parce qu'à présent je vois clair dans votre jeu. C'est tout

bonnement un coup monté contre Julie Mikhaïlovna. On veut troubler

la fête...

De nouveau Lipoutine me regarda d'un air louche.

-- Mais que vous importe? répliqua-t-il avec un sourire, et il

s'éloigna en haussant les épaules.

Je restai comme anéanti. Tous mes soupçons se trouvaient

justifiés. Et j'espérais encore me tromper! Que faire? Un instant

je pensais à consulter Stépan Trophimovitch, mais celui-ci, tout

entier à la préparation de sa lecture qui devait suivre

immédiatement celle de Karmazinoff, était en train d'essayer des

sourires devant une glace: le moment aurait été mal choisi pour

lui parler. Donner l'éveil à Julie Mikhaïlovna? C'était trop tôt:

la gouvernante avait besoin d'une leçon beaucoup plus sévère pour

perdre ses illusions sur les «sympathies universelles» et le

«dévouement fanatique» dont elle se croyait entourée. Loin

d'ajouter foi à mes paroles, elle m'aurait considéré comme un

visionnaire. «Eh! me dis-je, après tout, que m'importe? _Quand

cela commencera, _j'ôterai mon noeud de rubans et je rentrerai

chez moi.» Je me rappelle avoir prononcé textuellement ces mots:

«Quand cela commencera.»

Mais il fallait aller entendre Karmazinoff. En jetant un dernier

regard autour de moi, je vis circuler dans les coulisses un

certain nombre de gens qui n'y avaient que faire; parmi ces intrus

se trouvaient même des femmes. Ces «coulisses» occupaient un

espace assez étroit qu'un épais rideau dérobait à la vue du

public; un corridor postérieur les mettait en communication avec

le reste de la maison. C'était là que nos lecteurs attendaient

leur tour. Mais en ce moment mon attention fut surtout attirée par

celui qui devait succéder sur l'estrade à Stépan Trophimovitch.

Maintenant encore je ne suis pas bien fixé sur sa personnalité,

j'ai entendu dire que c'était un professeur qui avait quitté

l'enseignement à la suite de troubles universitaires. Arrivé

depuis quelques jours seulement dans notre ville où l'avaient

appelé je ne sais quelle affaire, il avait été présenté à Julie

Mikhaïlovna; et celle-ci l'avait accueilli comme un visiteur de

distinction. Je sais maintenant qu'avant la lecture il n'était

allé qu'une seule fois en soirée chez elle: il garda le silence

tout le temps de sa visite, se bornant à écouter avec un sourire

équivoque les plaisanteries risquées qui avaient cours dans

l'entourage de la gouvernante; le mélange d'arrogance et

d'ombrageuse susceptibilité qui se manifestait dans ses façons

produisit sur tout le monde une impression désagréable. Ce fut

Julie Mikhaïlovna elle-même qui le pria de prêter son concours à

la solennité littéraire. À présent il se promenait d'un coin à

l'autre et marmottait à part soi, comme Stépan Trophimovitch;

seulement, à la différence de ce dernier, il tenait ses yeux fixés

à terre au lieu de se regarder dans une glace. Lui aussi souriait

fréquemment, mais ses sourires avaient une expression féroce et ne

ressemblaient nullement à des risettes préparées pour le public.

Évidemment je n'aurais rien gagné à m'adresser à lui. Ce

personnage, convenablement vêtu, paraissait âgé d'une quarantaine

d'années; il était petit, chauve, et porteur d'une barbe

grisonnante. Je remarquai surtout qu'à chaque tour qu'il faisait

dans la chambre, il levait le bras droit en l'air, brandissait son

poing fermé au-dessus de sa tête, et l'abaissait brusquement comme

pour assommer un ennemi imaginaire. Il exécutait ce geste à chaque

instant. Une sensation de malaise commençait à m'envahir; je

courus entendre Karmazinoff.

Les possédés · 第 77 / 104 题