Tout à coup Lembke accompagné du maître de police entra d'un pas
rapide; il nous regarda à peine, et, sans faire attention à nous,
se dirigea vers son cabinet, mais Stépan Trophimovitch se campa
devant lui pour lui barrer le passage. La haute mine de cet homme
qui ne ressemblait pas au premier venu produisit son effet: Lembke
s'arrêta.
-- Qui est-ce? murmura-t-il d'un air étonné; quoique cette
question parut s'adresser au maître de police, il ne tourna pas la
tête vers lui et continua d'examiner Stépan Trophimovitch.
-- L'ancien assesseur de collège Stépan Trophimovitch
Verkhovensky, Excellence, répondit Stépan Trophimovitch en
s'inclinant avec dignité devant le gouverneur qui ne cessait de
fixer sur lui un oeil du reste complètement atone.
-- De quoi? fit avec un laconisme autoritaire André Antonovitch,
et il tendit dédaigneusement l'oreille vers Stépan Trophimovitch
qu'il avait fini par prendre pour un vulgaire solliciteur.
-- Aujourd'hui un employé agissant au nom de Votre Excellence est
venu faire une perquisition chez moi; en conséquence je
désirerais...
À ces mots, la lumière parut se faire dans l'esprit de Von Lembke.
-- Le nom? le nom? demanda-t-il impatiemment.
Stépan Trophimovitch, plus digne que jamais, déclina de nouveau
ses noms et qualités.
-- A-a-ah! C'est... c'est ce propagateur... Monsieur, vous vous
êtes signalé d'une façon qui... Vous êtes professeur? Professeur?
-- J'ai eu autrefois l'honneur de faire quelques leçons à la
jeunesse à l'université de...
-- À la jeunesse! répéta Von Lembke avec une sorte de frisson,
mais je parierais qu'il n'avait pas encore bien compris de quoi il
s'agissait, ni même peut-être à qui il avait affaire.
-- Monsieur, je n'admets pas cela, poursuivit-il pris d'une colère
subite. -- Je n'admets pas la jeunesse. Ce sont toujours des
proclamations. C'est un assaut livré à la société, monsieur, c'est
du flibustiérisme... Qu'est-ce que vous sollicitez?
-- C'est, au contraire, votre épouse qui m'a sollicité de faire
une lecture demain à la fête organisée par elle. Moi, je ne
sollicite rien, je viens réclamer mes droits...
-- À la fête? Il n'y aura pas de fête! J'interdirai votre fête!
Des leçons? Des leçons? vociféra furieusement le gouverneur.
-- Je vous prierais, Excellence, de me parler plus poliment, sans
frapper du pied et sans faire la grosse voix comme si vous vous
adressiez à un domestique.
-- Savez-vous à qui vous parlez? demanda Von Lembke devenu
pourpre.
-- Parfaitement, Excellence.
-- Je fais à la société un rempart de mon corps, et vous la battez
en brèche. Vous la ruinez!... Vous... Du reste, je n'ignore pas
qui vous êtes: c'est vous qui avez été gouverneur dans la maison
de la générale Stavroguine?
-- Oui, j'ai été... gouverneur... dans la maison de la générale
Stavroguine.
-- Et durant vingt ans vous avez propagé les doctrines dont nous
voyons à présent... les fruits... Je crois vous avoir aperçu tout
à l'heure sur la place. Craignez pourtant, monsieur, craignez;
votre manière de penser est connue. Soyez sûr que j'ai l'oeil sur
vous. Je ne puis pas, monsieur, tolérer vos leçons, je ne le puis
pas. Ce n'est pas à moi qu'il faut adresser de pareilles demandes.
Pour la seconde fois il voulut passer dans son cabinet.
-- Je répète que vous vous trompez, Excellence. C'est votre épouse
qui m'a prié de faire non pas une leçon, mais une lecture
littéraire à la fête de demain. Maintenant, du reste, j'y renonce.
Je vous prie très humblement de m'expliquer, si c'est possible,
comment et pourquoi une perquisition a eu lieu aujourd'hui dans
mon domicile. On m'a pris des livres, des papiers, des lettres
privées auxquelles je tiens; le tout a été emporté dans une
brouette...
Lembke tressaillit.
-- Qui a fait la perquisition? demanda-t-il, et, tout rouge, il se
tourna vivement vers le maître de police. En ce moment parut sur
le seuil le personnage voûté, long et disgracieux, qui répondait
au nom de Blum.
-- Tenez, c'est cet employé, reprit Stépan Trophimovitch en le
montrant. Blum s'approcha avec la mine d'un coupable qui ne se
repent guère.
-- Vous ne faites que des bêtises, dit d'un ton irrité le
gouverneur à son âme damnée, et tout à coup un revirement complet
s'opéra en lui.
-- Excusez-moi... balbutia-t-il confus et rougissant, -- tout
cela... il n'y a eu dans tout cela qu'un malentendu... un simple
malentendu.
-- Excellence, repartit Stépan Trophimovitch, -- j'ai été témoin
dans ma jeunesse d'un fait caractéristique. Un jour, au théâtre,
deux spectateurs se rencontrèrent dans un couloir, et, devant tout
le public, l'un d'eux donna à l'autre un retentissant soufflet.
Aussitôt après, l'auteur de cette voie de fait reconnut qu'il
avait commis un regrettable quiproquo, mais en homme qui apprécie
trop la valeur du temps pour le perdre en vaines excuses, il se
contenta de dire d'un air vexé à sa victime exactement ce que je
viens d'entendre de la bouche de Votre Excellence: «Je me suis
trompé... pardonnez-moi, c'est un malentendu, un simple
malentendu.» Et comme, néanmoins, l'individu giflé continuait à
récriminer, le gifleur ajouta avec colère: «Voyons, puisque je
vous dis que c'est un malentendu, pourquoi donc criez-vous
encore?»
-- C'est... c'est sans doute fort ridicule... répondit Von Lembke
avec un sourire forcé, -- mais... mais est-il possible que vous en
voyiez pas combien je suis moi-même malheureux?
Dans cette exclamation inattendue s'exhalait le désespoir d'un
coeur navré. Qui sait? encore un moment, et peut-être le
gouverneur aurait éclaté en sanglots. Stépan Trophimovitch le
considéra d'abord avec stupéfaction; puis il inclina la tête et
reprit d'un ton profondément pénétré:
-- Excellence, ne vous inquiétez plus de ma sotte plainte; faites-
moi seulement rendre mes livres et mes lettres...
En ce moment un brouhaha se produisit dans la salle: Julie
Mikhaïlovna arrivait avec toute sa société.