Je n'ai pas encore parlé de son extérieur. C'était un homme de
trente-trois ans, grand et assez gros, «bien nourri», comme dit le
peuple. Il avait le teint blanc, les cheveux blonds et rares; ses
traits ne manquaient pas de distinction. Artémii Pétrovitch avait
quitté la carrière des armes avec le grade de colonel; s'il eût
continué à servir, il est très possible qu'il serait devenu un de
nos bons généraux.
La principale cause pour laquelle il avait donné sa démission
était l'idée fixe que son nom était déshonoré depuis l'insulte que
Nicolas Vsévolodovitch avait faite à son père. Il croyait
positivement qu'il ne pouvait plus rester dans l'armée, et que sa
présence au régiment était une honte pour ses camarades, quoique
aucun d'eux n'eût connaissance du fait. En ce moment, debout à sa
place, il était en proie à une inquiétude extrême. Il lui semblait
toujours que le duel n'aurait pas lieu, le moindre retard
l'exaspérait. Une sensation maladive se manifesta sur son visage
lorsque Kiriloff, au lieu de donner le signal du combat, adressa
aux deux adversaires la question accoutumée:
-- C'est seulement pour la forme; maintenant que les pistolets
sont en main et qu'on va commander le feu, une dernière fois
voulez-vous vous réconcilier? J'accomplis mon devoir de témoin.
Maurice Nikolaïévitch saisit la balle au bond: jusqu'alors il
était resté silencieux, mais, depuis la veille, il s'en voulait de
sa condescendance.
-- Je m'associe complètement aux paroles de M. Kiriloff... Cette
idée qu'on ne peut se réconcilier sur le terrain est un préjugé
bon pour les Français... D'ailleurs, il y a longtemps que je
voulais le dire, je ne vois point ici de motif à une rencontre...
Car toutes les excuses sont offertes, n'est-ce pas?
Il prononça ces mots le visage couvert de rougeur. Il n'avait pas
l'habitude de parler aussi longtemps, et il était fort agité.
-- Je renouvelle mon offre de présenter toutes les excuses
possibles, répondit avec un empressement extraordinaire Nicolas
Vsévolodovitch.
-- Est-ce que c'est possible? cria Gaganoff furieux (il
s'adressait à Maurice Nikolaïévitch et trépignait de colère); --
si vous êtes mon témoin et non mon ennemi, Maurice Nikolaïévitch,
expliquez à cet homme (il montra avec son pistolet Nicolas
Vsévolodovitch) -- que de pareilles concessions ne font
qu'aggraver l'offense! Il se juge au-dessus de mes insultes!...
Sur le terrain même il ne voit aucun déshonneur à refuser un duel
avec moi! Pour qui donc me prend-il après cela? je vous le
demande. Et vous êtes mon témoin! Vous ne faites que m'irriter
pour que je le manque.
De nouveau il frappa du pied, l'écume blanchissait ses lèvres.
-- Les pourparlers sont terminés. Attention au commandement! cria
de toute sa force Kiriloff. -- Un! Deux! Trois!
Au mot _trois_, Gaganoff et Stavroguine se dirigèrent l'un vers
l'autre. Le premier leva aussitôt son pistolet, et, après avoir
fait cinq ou six pas, tira. Durant une seconde il s'arrêta, puis,
convaincu que son adversaire n'avait pas été atteint, il
s'approcha rapidement de la barrière. Nicolas Vsévolodovitch
s'avança aussi, leva son pistolet, mais fort haut, et tira presque
sans viser. Ensuite il prit son mouchoir dont il entoura le petit
doigt de sa main droite. Alors seulement on s'aperçut qu'Artémii
Pétrovitch n'avait pas tout à fait manqué son ennemi, mais la
balle ayant simplement frôlé les parties molles du doigt sans
toucher l'os, il n'en était résulté pour Nicolas Vsévolodovitch
qu'une égratignure insignifiante. Kiriloff déclara immédiatement
que si les adversaires n'étaient pas satisfaits, le duel allait
continuer.
Gaganoff s'adressa à Maurice Nikolaïévitch:
-- Je déclare, fit-il d'une voix rauque (les mots avaient peine à
sortir de sa gorge desséchée), -- que cet homme (ce disant, il
montrait encore Stavroguine avec son pistolet) a tiré en l'air
exprès... de propos délibéré... C'est une nouvelle offense! Il
veut rendre le duel impossible!
-- J'ai le droit de tirer comme je veux, pourvu que je me conforme
aux règlements, -- observa d'un ton ferme Nicolas Vsévolodovitch.
-- Non, il ne l'a pas! Faites-le-lui comprendre! cria Gaganoff.
-- Je partage tout à fait l'opinion de Nicolas Vsévolodovitch, dit
à haute voix Kiriloff.
-- Pourquoi m'épargne-t-il? vociféra Artémii Pétrovitch, qui
n'avait pas écouté l'ingénieur. -- Je méprise sa clémence... Je
crache dessus... Je...
-- Je vous donne ma parole que je n'ai nullement voulu vous
offenser, dit avec impatience Stavroguine, -- j'ai tiré en l'air,
parce que je ne veux plus tuer personne, pas plus vous qu'un
autre; ma résolution n'a rien qui vous soit personnel. Il est vrai
que je ne me considère pas comme insulté, et je regrette que cela
vous fâche. Mais je ne permets à personne de s'immiscer dans mon
droit.
-- S'il n'a pas peur de verser le sang, demandez-lui pourquoi il
m'a appelé sur le terrain! cria Gaganoff s'adressant comme
toujours à Maurice Nikolaïévitch.
Ce fut Kiriloff qui répondit:
-- Il fallait bien qu'il vous y appelât! Vous ne vouliez rien
entendre, comment donc se serait-il débarrassé de vous?
-- Je me bornerai à une observation, dit Maurice Nikolaïévitch qui
avait suivi la discussion avec un effort pénible: -- si l'un des
adversaires déclare d'avance qu'il tirera en l'air, le duel en
effet ne peut continuer... pour des raisons délicates et...
faciles à comprendre.
-- Je n'ai nullement déclaré que je tirerais en l'air chaque fois!
cria Stavroguine poussé à bout. -- Vous ne savez pas du tout
quelles sont mes intentions, et comment je tirerai tout à
l'heure... Je n'empêche le duel en aucune façon.
-- S'il en est ainsi, la rencontre peut continuer, dit Maurice
Nikolaïévitch à Gaganoff.
À la reprise du combat, les mêmes incidents se reproduisirent; la
balle de Gaganoff s'égara encore, et celle de Stavroguine passa à
une archine au-dessus du chapeau d'Artémii Pétrovitch. Cette fois,
pour éviter de nouvelles récriminations, Nicolas Vsévolodovitch,
bien que décidé à épargner son adversaire, avait feint de le
viser, mais celui-ci ne s'y trompa point:
-- Encore! hurla-t-il en grinçant des dents; -- n'importe, j'ai
été provoqué, et j'entends user des avantages de ma position. Je
réclame l'échange d'une troisième balle.
-- C'est votre droit, déclara Kiriloff.
Maurice Nikolaïévitch ne dit rien. Les combattants se remirent en
place. Quand le signal fut donné, Gaganoff s'avança jusqu'à la
barrière et là, c'est-à-dire à douze pas de distance, commença à
coucher en joue Stavroguine. Ses mains tremblaient trop pour lui
permettre de bien tirer. Nicolas Vsévolodovitch, le pistolet
baissé, attendait immobile le feu de son adversaire.
-- C'est trop longtemps viser! cria violemment Kiriloff; -- tirez!
tirez!
Au même instant une détonation retentit, et le chapeau de castor
blanc de Nicolas Vsévolodovitch roula à terre. L'ingénieur le
ramassa et le tendit à son ami. Le coup n'avait pas été mal
dirigé, la coiffe était percée fort près de la tête, il s'en
fallait de quatre verchoks que la balle n'eût atteint le crâne.
Pendant que Stavroguine examinait son chapeau avec Kiriloff, il
semblait avoir oublié Artémii Pétrovitch.
-- Tirez, ne retenez pas votre adversaire! cria Maurice
Nikolaïévitch excessivement agité.
Nicolas Vsévolodovitch frissonna, il regarda Gaganoff, se
détourna, et, cette fois, sans aucune cérémonie, lâcha son coup de
pistolet dans le bois. Le duel était fini. Gaganoff resta comme
écrasé. Maurice Nikolaïévitch s'approcha de lui et se mit à lui
parler; mais Artémii Pétrovitch n'eut pas l'air de comprendre. En
s'en allant, Kiriloff ôta son chapeau et salua d'un signe de tête
Maurice Nikolaïévitch. Quant à Stavroguine, il ne se piqua plus de
courtoisie; après avoir tiré comme je l'ai dit, il ne se retourna
même pas vers la barrière, rendit son arme à Kiriloff et se
dirigea à grand pas vers l'endroit où se trouvaient les chevaux.
Son visage respirait la colère, il gardait le silence, Kiriloff se
taisait aussi. Tous deux montèrent à cheval et partirent au galop.