II

La maison où se rendait Nicolas Vsévolodovitch était située dans

un coin perdu, tout à l'extrémité de la ville; complètement

isolée, elle n'avait dans son voisinage que des jardins potagers.

C'était une petite maisonnette en bois qui venait à peine d'être

construite et n'avait pas encore son revêtement extérieur. À l'une

des fenêtres on avait laissé exprès les volets ouverts, et sur

l'appui de la croisée était placée une bougie évidemment destinée

à guider le visiteur attendu à cette heure tardive. Nicolas

Vsévolodovitch se trouvait encore à trente pas de la maison quand

il aperçut, debout sur le perron, un homme de haute taille, sans

doute le maître du logis, qui était sorti pour jeter un coup

d'oeil sur le chemin.

-- C'est vous? Vous! cria ce personnage avec un mélange

d'impatience et de timidité.

Nicolas Vsévolodovitch ne répondit que quand il fut tout près du

perron.

-- C'est moi, fit-il tandis qu'il fermait son parapluie.

-- Enfin! reprit en s'empressant autour du visiteur le maître de

la maison qui n'était autre que le capitaine Lébiadkine; donnez-

moi votre parapluie; il est tout mouillé, je vais l'étendre ici

sur le parquet dans un coin; entrez, je vous prie, entrez.

La porte du vestibule, grande ouverte, donnait accès dans une

chambre éclairée par deux bougies.

-- J'avais votre parole, sans cela, j'aurais désespéré de votre

visite.

Nicolas Vsévolodovitch regarda sa montre.

-- Minuit trois quarts, dit-il en pénétrant dans la chambre.

-- Et puis la pluie, la distance qui est si longue... Je n'ai pas

de montre, et de la fenêtre on n'aperçoit que des jardins, de

sorte que... on est en retard sur les événements... mais je ne

murmure pas, je ne voudrais pas me permettre; seulement, depuis

huit jours, je suis dévoré d'impatience, il me tarde d'arriver

enfin... à une solution.

-- Comment?

-- D'entendre l'arrêt qui décidera de mon sort, Nicolas

Vsévolodovitch. Je vous en prie...

Il s'inclina en indiquant un siège à Stavroguine.

Ce dernier parcourut des yeux la chambre; petite et basse, elle ne

contenait en fait de meubles que le strict nécessaire: des chaises

et un divan en bois, tout nouvellement fabriqués, sans garnitures

et sans coussins; deux petites tables de tilleul, l'une près du

divan, l'autre dans un coin; celle-ci, couverte d'une nappe, était

chargée de choses sur lesquelles on avait étendu une serviette

fort propre. Du reste, toute la chambre paraissait tenue très

proprement. Depuis huit jours la capitaine ne s'était pas enivré;

il avait le visage enflé et jaune; son regard était inquiet,

curieux et évidemment indécis; on voyait que Lébiadkine ne savait

pas encore quel ton il devait prendre et quelle attitude servirait

le mieux ses intérêts.

-- Voilà, dit-il en promenant le bras autour de lui, -- je vis

comme un Zosime. Sobriété, solitude et pauvreté: les trois voeux

des anciens chevaliers.

-- Vous supposez que les anciens chevaliers faisaient de tels

voeux?

-- Je me suis peut-être trompé! Hélas, je n'ai pas d'instruction!

J'ai tout perdu! Le croirez-vous, Nicolas Vsévolodovitch? ici,

pour la première fois, j'ai secoué le joug des passions honteuses

-- pas un petit verre, pas une goutte! J'ai un gîte, et depuis six

jours je goûte les joies de la conscience. Ces murs mêmes ont une

bonne odeur de résine qui rappelle la nature. Mais qu'étais-je?

Qu'étais-je?

_«N'ayant point d'abri pour la nuit,_

_pendant le jour tirant la langue»,_

selon l'expression du poète! Mais... vous êtes tout trempé...

Voulez-vous prendre du thé?

-- Ne vous dérangez pas.

-- Le samovar bouillait avant huit heures, mais... il est

refroidi... comme tout dans le monde. Le soleil même, dit-on se

refroidira à son tour... Du reste, s'il le faut, je vais donner

des ordres à Agafia, elle n'est pas encore couchée.

-- Dites-moi, Marie Timoféievna...

-- Elle est ici, elle est ici, répondit aussitôt à voix basse

Lébiadkine, -- voulez-vous la voir? ajouta-t-il en montrant une

porte à demi fermée.

-- Elle ne dort pas?

-- Oh! non, non, est-ce possible? Au contraire, elle vous attend

depuis le commencement de la soirée, et, dès qu'elle a su que vous

deviez venir, elle s'est empressée de faire toilette, reprit le

capitaine; en même temps il voulut esquisser un sourire jovial,

mais il s'en tint à l'intention.

-- Comment est-elle en général? demanda Nicolas Vsévolodovitch

dont les sourcils se froncèrent.

Le capitaine leva les épaules en signe de compassion.

-- En général? vous le savez vous-même, mais maintenant...

maintenant elle se tire les cartes.

-- Bien, plus tard; d'abord il faut en finir avec vous.

Nicolas Vsévolodovitch s'assit sur une chaise.

Le capitaine n'osa pas s'asseoir sur le divan, il se hâta de

prendre une autre chaise, et, anxieux, se prépara à entendre ce

que Stavroguine avait à lui dire.

Soudain l'attention de celui-ci fut attirée par la table placée

dans le coin.

-- Qu'est-ce qu'il y a sous cette nappe? demanda-t-il.

-- Cela? fit Lébiadkine en se retournant vers l'objet indiqué, --

cela provient de vos libéralités: je voulais, pour ainsi dire,

pendre ma crémaillère, et l'idée m'était venue aussi qu'après une

si longue course vous auriez besoin de vous restaurer, acheva-t-il

avec un petit rire; puis il se leva, s'approcha tout doucement de

la table et enleva la nappe avec précaution. Alors apparut une

collation très proprement servie et offrant un coup d'oeil fort

agréable: il y avait là du jambon, du veau, des sardines, du

fromage, un petit carafon verdâtre et une longue bouteille de

bordeaux.

-- C'est vous qui vous êtes occupé de cela?

-- Oui. Depuis hier je n'ai rien négligé pour faire honneur... Sur

ce chapitre, vous le savez vous-même, Marie Timoféievna est fort

indifférente. Mais, je le répète, tout cela provient de vos

libéralités, tout cela est à vous, car vous êtes ici le maître, et

moi, je ne suis en quelque sorte que votre employé; néanmoins,

Nicolas Vsévolodovitch, néanmoins, d'esprit je suis indépendant!

Ne m'enlevez pas ce dernier bien, le seul qui me reste! ajouta-t-

il d'un ton pathétique.

-- Hum!... vous devriez vous asseoir.

-- Re-con-nais-sant, reconnaissant et indépendant! (Il s'assit.)

Ah! Nicolas Vsévolodovitch, ce coeur est si plein que je me

demandais s'il n'éclaterait pas avant votre arrivée! Voilà que

maintenant vous allez décider mon sort et... celui de cette

malheureuse; et là... là, comme autrefois, comme il y a quatre

ans, je m'épancherai avec vous! Dans ce temps-là vous daigniez

m'entendre, vous lisiez mes strophes... Alors vous m'appeliez

votre Falstaff, mais qu'importe? vous avez tant marqué dans ma

vie!... J'ai maintenant de grandes craintes, de vous seul

j'attends un conseil, une lumière. Pierre Stépanovitch me traite

d'une façon effroyable!

Stavroguine l'écoutait avec curiosité et fixait sur lui un regard

sondeur. Évidemment le capitaine Lébiadkine, quoiqu'il eût cessé

de s'enivrer, était loin d'avoir recouvré la plénitude de ses

facultés mentales. Les gens qui se sont adonnés à la boisson

durant de longues années conservent toujours quelque chose

d'incohérent, de trouble et de détraqué; du reste, cette sorte de

folie ne les empêche pas de se montrer rusés au besoin et de

tromper leur monde presque aussi bien que les autres.

-- Je vois que vous n'avez pas du tout changé, capitaine, depuis

plus de quatre ans, observa d'un ton un peu plus affable Nicolas

Vsévolodovitch. -- Cela prouve que la seconde partie de la vie

humaine se compose exclusivement des habitudes contractées pendant

la première.

-- Grande parole qui tranche le noeud gordien de la vie! s'écria

Lébiadkine avec une admiration moitié hypocrite, moitié sincère,

car il aimait beaucoup les belles sentences. -- Parmi toutes vos

paroles, Nicolas Vsévolodovitch, il en est une surtout que je me

rappelle, vous l'avez prononcée à Pétersbourg: «Il faut être un

grand homme pour savoir résister au bon sens.» Voilà!

-- Un grand homme ou un imbécile.

-- C'est juste, mais vous, pendant toute votre vie, vous avez semé

l'esprit à pleines mains, tandis qu'eux? Que Lipoutine, que Pierre

Stépanovitch émettent donc quelque pensée semblable! Oh! comme

Pierre Stépanovitch a été dur pour moi!...

-- Mais vous-même, capitaine, comment vous êtes-vous conduit?

-- J'étais en état d'ivresse; de plus, j'ai une foule d'ennemis!

Mais maintenant c'est fini, je vais changer de peau comme le

serpent. Nicolas Vsévolodovitch, savez-vous que je fais mon

testament? je l'ai même déjà écrit.

-- C'est curieux. Quel héritage laissez-vous donc et à qui?

-- À la patrie, à l'humanité et aux étudiants. Nicolas

Vsévolodovitch, j'ai lu dans les journaux la biographie d'un

Américain. Il a légué toute son immense fortune aux fabriques et

aux sciences positives, son squelette à l'académie de la ville où

il résidait, et sa peau pour faire un tambour, à condition que

nuit et jour on exécuterait sur ce tambour l'hymne national de

l'Amérique. Hélas! nous sommes des pygmées comparativement aux

citoyens des États-unis; la Russie est un jeu de la nature et non

de l'esprit. J'ai eu l'honneur de servir, au début de ma carrière,

dans le régiment d'infanterie Akmolinsky: si je m'avisais de lui

léguer ma peau sous forme de tambour à condition que chaque jour

l'hymne national russe fût exécuté sur ce tambour devant le

régiment, on verrait là du libéralisme, on interdirait ma peau...

c'est pourquoi je me suis borné aux étudiants. Je veux léguer mon

squelette à une académie, mais en stipulant toutefois que sur son

front sera collé un écriteau sur lequel on lira dans les siècles

des siècles: «Libre penseur repentant.» Voilà!

Le capitaine avait parlé avec chaleur; bien entendu, il trouvait

fort beau le testament de l'Américain, mais c'était aussi un fin

matois, et son principal but avait été de faire rire Nicolas

Vsévolodovitch, près de qui il avait longtemps tenu l'emploi de

bouffon. Cet espoir fut trompé. Stavroguine ne sourit même pas.

-- Vous avez sans doute l'intention de faire connaître, de votre

vivant, vos dispositions testamentaires, afin d'obtenir une

récompense? demanda-t-il d'un ton quelque peu sévère.

-- Et quand cela serait, Nicolas Vsévolodovitch, quand cela

serait? répondit Lébiadkine. -- Voyez quelle est ma situation!

J'ai même cessé de faire des vers, autrefois les productions de ma

muse vous amusaient, Nicolas Vsévolodovitch, vous vous souvenez de

certaine pièce sur une bouteille? Mais j'ai déposé la plume. Je

n'ai écrit qu'une poésie, qui est pour moi le chant du cygne,

comme l'a été pour Gogol sa _Dernière Nouvelle. _À présent,

c'est fini.

-- Quelle est donc cette poésie?

-- «Dans le cas où elle se casserait la jambe!»

-- Quo-oi?

C'était ce qu'attendait le capitaine. Il avait la plus grande

admiration pour ses poésies, mais le poète était chez lui doublé

d'un parasite; aussi livrait-il volontiers ses vers à la risée de

Nicolas Vsévolodovitch qui d'ordinaire, à Pétersbourg, ne pouvait

les entendre sans pouffer. Dans la circonstance présente

Lébiadkine poursuivait un autre but d'une nature fort délicate. En

donnant à la conversation cette tournure, il comptait se justifier

sur un point qui l'inquiétait on ne peut plus, et où il se sentait

très coupable.

-- «Dans le cas où elle se casserait la jambe», c'est-à-dire dans

le cas d'une chute de cheval. C'est une fantaisie, Nicolas

Vsévolodovitch, un délire, mais un délire de poète: un jour, sur

mon chemin, j'ai rencontré une amazone et je me suis posé la

question: «Qu'arriverait-il alors?» -- c'est-à-dire dans ce cas.

La chose est claire: tous les soupirants s'éclipseraient aussitôt,

seul le poète, le coeur brisé, resterait immuablement fidèle.

Nicolas Vsévolodovitch, un ver même pourrait être amoureux, les

lois ne le lui défendent pas. Pourtant la personne s'est offensée

et de la lettre et des vers. On dit que vous vous êtes fâché

aussi, c'est désolant, je ne voulais même pas le croire. Voyons, à

qui pourrai-je faire du tort par une simple imagination? Et puis,

je le jure sur l'honneur, c'est Lipoutine qui est cause de tout:

«Envoie donc, envoie, ne cessait-il de me dire, le droit d'écrire

appartient à tout homme.» Je n'ai fait que suivre ses conseils.

-- Il paraît que vous avez fait une demande en mariage?

-- Mes ennemis, mes ennemis, toujours mes ennemis!...

-- Récitez vos vers! interrompit durement Nicolas Vsévolodovitch.

-- C'est un délire, il ne faut pas considérer la chose autrement.

Néanmoins il se redressa, tendit le bras en avant et commença:

_La beauté des beautés, par un destin fatal,_

_Las! s'est estropiée en tombant de cheval,_

_Et son adorateur, depuis qu'elle est boiteuse_

_A senti redoubler son ardeur amoureuse._

-- Allons, assez, fit Nicolas Vsévolodovitch avec un geste

d'impatience.

Sans transition, Lébiadkine mit la conversation sur un autre

sujet.

-- Je rêve de Piter[13], j'aspire à me régénérer... Mon

bienfaiteur! Puis-je espérer que vous ne me refuserez pas les

moyens de faire ce voyage? Je vous ai attendu toute cette semaine

comme un soleil.

-- Non, pardonnez-moi, il ne me reste presque plus d'argent, et,

d'ailleurs, pourquoi vous en donnerais-je?

Cet appel de fonds semblait avoir irrité soudain Nicolas

Vsévolodovitch. Sèchement, en peu de mots, il énuméra tous les

méfaits du capitaine: son ivrognerie, ses sottises, sa conduite à

l'égard de Marie Timoféievna dont il avait gaspillé la pension et

qu'il avait fait sortir du couvent; ses tentatives de chantage, sa

manière d'agir avec Daria Pavlovna, etc., etc. Le capitaine

s'agitait, gesticulait, essayait de répondre, mais, chaque fois,

Nicolas Vsévolodovitch lui imposait silence.

-- Permettez-moi d'ajouter un dernier mot, acheva-t-il, -- dans

toutes vos lettres vous parlez de «déshonneur domestique». Quel

déshonneur y a-t-il donc pour vous dans le mariage de votre soeur

avec Stavroguine?

-- Mais ce mariage est ignoré, Nicolas Vsévolodovitch, personne ne

le connaît, c'est un secret fatal. Je reçois de l'argent de vous,

et tout à coup on me demande: À quel titre touchez-vous cet

argent? Je suis lié, je ne veux pas répondre, cela porte préjudice

à la réputation de ma soeur, à l'honneur de mon nom.

Le capitaine avait élevé le ton: il aimait ce thème dont il

attendait un effet sûr. Hélas! quelle déception lui était

réservée! Tranquillement, comme s'il se fût agi de la chose la

plus simple du monde, Nicolas Vsévolodovitch lui apprit que sous

peu de jours, peut-être demain ou après-demain, il avait

l'intention de porter son mariage à la connaissance «de la police

aussi bien que de la société», ce qui trancherait du même coup et

la question de l'honneur domestique et celle des subsides. Le

capitaine écarquillait les yeux; dans le premier moment il ne

comprit pas, Nicolas Vsévolodovitch dut lui expliquer ses paroles.

-- Mais c'est une... aliénée?

-- Je prendrai mes dispositions en conséquence.

-- Mais... que dira votre mère?

-- Elle dira ce qu'elle voudra.

-- Et vous introduirez votre femme dans votre maison?

-- Oui, peut-être. Du reste, cela ne vous regarde pas.

-- Comment, cela ne me regarde pas? s'écria le capitaine; -- mais

moi, quelle sera donc ma situation?

-- Eh bien, naturellement, vous n'entrerez pas chez moi.

-- Je suis pourtant un parent.

-- Les parents comme vous, on les fuit. Pourquoi vous donnerais-je

alors de l'argent? Jugez-en vous-même.

-- Nicolas Vsévolodovitch, Nicolas Vsévolodovitch, c'est

impossible, vous réfléchirez peut-être encore, vous ne voudrez pas

attenter... que pensera-t-on, que dira-t-on dans le monde?

-- J'ai bien peur de votre monde. J'ai épousé votre soeur parce

qu'après un dîner, étant pris de vin, j'avais parié que je

l'épouserais, et maintenant je le ferai savoir publiquement... si

cela me plaît.

Il prononça ces mots avec une sorte de colère. Lébiadkine commença

à croire que c'était sérieux, et l'épouvante s'empara de lui.

-- Mais moi, voyons, le principal ici, c'est moi!... Vous

plaisantez peut-être, Nicolas Vsévolodovitch!

-- Non, je ne plaisante pas.

-- Vous êtes libre, Nicolas Vsévolodovitch, mais je ne vous crois

pas... alors je porterai plainte.

-- Vous êtes terriblement bête, capitaine.

-- Soit, mais c'est tout ce qu'il me reste à faire, -- répliqua

Lébiadkine qui ne savait plus ce qu'il disait; -- autrefois, à

Pétersbourg, quand elle servait dans les maisons meublées, on nous

donnait du moins le logement. Mais maintenant que deviendrai-je si

vous m'abandonnez?

-- Ne voulez-vous donc pas vous rendre à Pétersbourg pour

commencer une carrière nouvelle? À propos, d'après ce que j'ai

entendu dire, vous vous proposez d'aller faire des dénonciations,

dans l'espoir d'obtenir votre pardon en signalant tous les autres?

Le capitaine resta bouche béante, regardant avec de grands yeux

son interlocuteur.

Nicolas Vsévolodovitch se pencha vers la table.

-- Écoutez, capitaine, reprit-il tout à coup d'un ton extrêmement

sérieux. Jusqu'alors il avait parlé d'une façon assez équivoque,

si bien que Lébiadkine habitué au rôle de bouffon avait pu se

demander si son barine était réellement fâché ou s'il voulait

rire, s'il songeait pour tout de bon à rendre son mariage public

ou si c'était seulement une plaisanterie. Maintenant il n'y avait

plus à s'y méprendre: le visage de Nicolas Vsévolodovitch était

tellement sévère qu'un frisson parcourut l'épine dorsale du

capitaine. -- Écoutez et dites la vérité, Lébiadkine: avez-vous

révélé quelque chose ou ne l'avez-vous pas encore fait? N'êtes-

vous pas déjà entré dans la voie des dénonciations? N'avez-vous

point, par bêtise, écrit quelque lettre?

-- Non, je n'ai rien fait encore, et... je ne pensais même pas à

cela, répondit le capitaine qui tenait toujours ses yeux fixés sur

Stavroguine.

-- Eh bien, vous mentez quand vous dites que vous ne pensiez pas à

cela. C'est même dans cette intention que vous voulez aller à

Pétersbourg. Si vous n'avez pas écrit, n'avez-vous pas lâché un

mot de trop en causant ici avec quelqu'un? Répondez franchement,

j'ai entendu parler de quelque chose.

-- J'ai causé avec Lipoutine, étant ivre. Lipoutine est un

traître. Je lui ai ouvert mon coeur, murmura le capitaine devenu

pâle.

-- Il n'est pas défendu d'ouvrir son coeur, mais il ne faut pas

être un sot. Si vous aviez cette idée, vous auriez dû la garder

pour vous. Aujourd'hui les hommes intelligents se taisent au lieu

de bavarder.

-- Nicolas Vsévolodovitch! dit en tremblant Lébiadkine; --

personnellement vous n'avez pris part à rien, je ne vous ai pas...

-- Oh! je sais bien que vous n'oseriez pas dénoncer votre vache à

lait.

-- Nicolas Vsévolodovitch, jugez, jugez!... Et désespéré, les

larmes aux yeux, le capitaine fit le récit de sa vie depuis quatre

ans. C'était la stupide histoire d'un imbécile qui, l'ivrognerie

et la fainéantise aidant, se fourre dans une affaire pour laquelle

il n'est pas fait et dont, jusqu'au dernier moment, il comprend à

peine la gravité. Il raconta qu'à Pétersbourg il s'était laissé

entraîner d'abord simplement par l'amitié, comme un brave

étudiant, quoiqu'il ne fût pas étudiant: sans rien savoir, «le

plus innocemment du monde», il semait divers papiers dans les

escaliers, les déposait par paquets de dix sous les portes, les

accrochait aux cordons des sonnettes, les distribuait en guise de

journaux, les glissait, au théâtre, dans les chapeaux et dans les

poches des spectateurs. Ensuite on lui avait donné de l'argent

pour faire cette besogne qu'il avait acceptée «parce qu'il fallait

vivre!» Dans deux provinces il avait colporté de district en

district «toutes sortes de vilenies». Ô Nicolas Vsévolodovitch,

s'écria-t-il, rien ne me révoltait comme ces attaques dirigées

contre les lois civiles et surtout celles de la patrie. «Prenez

des fourches, lisait-on dans ces papiers, songez que celui qui, le

matin, sortira pauvre de chez lui pourra, le soir, y rentrer

riche.» «Fermez au plus tôt les églises, était-il dit dans une

proclamation de cinq ou six lignes adressée à toute la Russie,

anéantissez Dieu, abolissez le mariage, supprimez le droit

d'hériter, prenez des couteaux.» Le diable sait ce qu'il y avait

ensuite. Ces horreurs me faisaient frissonner, mais je les

distribuais tout de même. Un jour il faillit m'en cuire: je fus

surpris par des officiers au moment où j'essayais d'introduire

dans une caserne cette proclamation de cinq lignes, heureusement

ils se contentèrent de me rosser, après quoi ils me laissèrent

partir: que Dieu les en récompense! Ici, l'an dernier, je fus sur

le point d'être arrêté quand je remis à Korovaïeff de faux

assignats fabriqués en France, mais, grâce à Dieu, sur ces

entrefaites Korovaïeff, étant ivre, se noya dans un étang, et l'on

ne put rien prouver contre moi. Ici j'ai proclamé chez Virguinsky

la liberté de la femme sociale. Au mois de juin j'ai de nouveau

répandu différents papiers dans le district de ***. Il paraît

qu'on veut encore m'y forcer... Pierre Stépanovitch me donne à

entendre que je dois obéir. Depuis longtemps déjà il me menace. Et

comme il m'a traité l'autre dimanche! Nicolas Vsévolodovitch, je

suis un esclave, je suis un ver, mais non un Dieu, par là

seulement je me distingue de Derjavine. Vous voyez quelle est ma

détresse.

Stavroguine l'écouta avec curiosité jusqu'au bout.

-- Je ne savais pas tout cela, dit-il; -- naturellement, à un

homme comme vous tout peut arriver... Écoutez, poursuivit-il après

avoir réfléchi un instant, -- si vous voulez, dites-leur, dites à

qui vous savez, que les propos de Lipoutine sont des contes et que

vos menaces de dénonciation ne visaient que moi, parce que, me

croyant compromis aussi, vous comptiez de la sorte m'extorquer

plus d'argent... Vous comprenez?

-- Nicolas Vsévolodovitch, mon cher, se peut-il donc que je sois

exposé à un pareil danger? Il me tardait de vous voir pour vous

questionner.

Le visiteur sourit.

-- À coup sûr on ne vous laissera pas aller à Pétersbourg, quand

même je vous donnerais de l'argent pour faire ce voyage... Mais il

est temps que je voie Marie Timoféievna.

Il se leva.

-- Nicolas Vsévolodovitch, -- et quelles sont vos intentions par

rapport à Marie Timoféievna?

-- Je vous les ai dites.

-- Est-il possible que ce soit vrai?

-- Vous ne le croyez pas encore?

-- Ainsi vous allez me planter là comme une vieille botte hors

d'usage?

-- Je verrai, répondit en riant Nicolas Vsévolodovitch, -- allons,

introduisez-moi.

-- Voulez-vous que j'aille sur le perron?... ici je pourrais, sans

le faire exprès, entendre votre conversation... parce que les

chambres sont toutes petites.

-- Soit; allez sur le perron. Prenez le parapluie.

-- Le vôtre? Suis-je digne de m'abriter dessous?

-- Tout le monde est digne d'un parapluie.

-- Vous déterminez du coup le minimum des droits de l'homme.

Mais le capitaine prononça ces mots machinalement: il était

écrasé, anéanti par les nouvelles qu'il venait d'apprendre. Et

pourtant, à peine arrivé sur le perron, cet homme aussi roué

qu'inconsistant se reprit à espérer, l'idée lui revint que Nicolas

Vsévolodovitch cherchait à lui donner le change par des mensonges;

s'il en était ainsi, ce n'était pas à lui d'avoir peur, puisqu'on

le craignait.

-- «S'il ment, s'il ruse, quel est son but?» se demandait

Lébiadkine. La publication du mariage lui paraissait une

absurdité: «Il est vrai que de la part d'un tel monstre rien ne

doit étonner; il ne vit que pour faire du mal aux gens. Mais qui

sait si lui-même n'a pas peur, depuis l'affront inouï qu'il a reçu

l'autre jour? Il craint que je ne révèle son mariage, voilà

pourquoi il s'est empressé de venir me dire qu'il allait lui-même

le faire connaître. Holà, ne va pas te blouser, Lébiadkine! Et

pourquoi venir la nuit, en cachette, quand lui-même désire la

publicité? Mais s'il a peur, évidemment c'est depuis peu, son

inquiétude doit être toute récente...Eh! gare aux bévues,

Lébiadkine!...

«Il m'effraye avec Pierre Stépanovitch. Oh! voilà ce qu'il y a de

terrible! Et pourquoi ai-je fait des confidences à Lipoutine? Le

diable sait ce que manigancent ces démons, jamais je n'ai pu y

voir clair. Ils recommencent à s'agiter comme il y a cinq ans. À

qui, il est vrai, les dénoncerais-je? «N'avez-vous pas écrit à

quelqu'un par bêtise?» Hum. Ainsi l'on pourrait écrire comme par

bêtise? N'est-ce pas un conseil qu'il me donne? «Vous allez pour

cela à Pétersbourg.» Le coquin! cette idée ne m'est pas plutôt

venue à l'esprit qu'il l'a devinée! On dirait que lui-même, sans

en avoir l'air, me pousse à aller là-bas. Il n'y a ici que deux

suppositions possibles: ou bien, je le répète, il a peur, parce

qu'il s'est mis dans un mauvais cas, ou... ou il ne craint rien

pour lui, et il m'excite sourdement à les dénoncer tous! Oh! la

conjoncture est délicate, Lébiadkine, prends garde de faire une

boulette!...»

Il était si absorbé dans ses réflexions qu'il ne pensa même pas à

se mettre aux écoutes. Du reste, il lui aurait été difficile

d'entendre la conversation: la porte était massive et à un seul

battant; d'autre part, on n'élevait guère la voix; le capitaine ne

percevait que des sons indistincts. Il lança un jet de salive et

retourna siffler sur le perron.

Les possédés · 第 49 / 104 题