Pourquoi était-il perdu par le fait de l'arrivée de Lipoutine? je
l'ignorais, et, d'ailleurs, je n'attachais aucune importance à
cette parole; je mettais tout sur le compte des nerfs. Mais sa
frayeur ne laissait pas d'être étrange, et je me promis d'observer
attentivement ce qui allait suivre.
À première vue, la physionomie de Lipoutine montrait que, cette
fois, il avait un droit particulier d'entrer, en dépit de toutes
les consignes. Il était accompagné d'un monsieur inconnu de nous,
et sans doute étranger à notre ville. En réponse au regard hébété
de Stépan Trophimovitch que la stupeur avait cloué sur place, il
s'écria aussitôt d'une voix retentissante:
-- Je vous amène un visiteur, et pas le premier venu! Je me
permets de troubler votre solitude. M. Kiriloff, ingénieur et
architecte très remarquable. Mais le principal, c'est qu'il
connaît votre fils, le très estimé Pierre Stépanovitch; il le
connaît tout particulièrement, et il a été chargé par lui d'une
commission pour vous. Il vient seulement d'arriver.
-- La commission, c'est vous qui l'avez inventée, observa d'un ton
roide le visiteur, -- je ne suis chargé d'aucune commission, mais
je connais en effet Verkhovensky. Je l'ai laissé, il y a dix
jours, dans le gouvernement de Kh...
Stépan Trophimovitch lui tendit machinalement la main et l'invita
du geste à s'asseoir; puis il me regarda, regarda Lipoutine, et,
comme rappelé soudain au sentiment de la réalité, il se hâta de
s'asseoir lui-même; mais, sans le remarquer, il tenait toujours à
la main sa canne et son chapeau.
-- Bah! mais vous vous disposiez à sortir! On m'avait pourtant dit
que vos occupations vous avaient rendu malade.
-- Oui, je suis souffrant, c'est pour cela que je voulais
maintenant faire une promenade, je...
Stépan Trophimovitch s'interrompit, se débarrassa brusquement de
sa canne et de son chapeau, et -- rougit.
Pendant ce temps j'examinais le visiteur. C'était un jeune homme
brun, de vingt-sept ans environ, convenablement vêtu, svelte et
bien fait de sa personne. Son visage pâle avait une nuance un peu
terreuse; ses yeux étaient noirs et sans éclat. Il semblait
légèrement distrait et rêveur; sa parole était saccadée et
incorrecte au point de vue grammatical; s'il avait à construire
une phrase de quelque longueur, il avait peine à s'en tirer et
transposait singulièrement les mots. Lipoutine remarqua très bien
l'extrême frayeur de Stépan Trophimovitch et en éprouva une
satisfaction visible. Il s'assit sur une chaise de jonc qu'il
plaça presque au milieu de la chambre, de façon à se trouver à
égale distance du maître de la maison et de M. Kiriloff, lesquels
s'étaient assis en face l'un de l'autre sur deux divans opposés.
Ses yeux perçants furetaient dans tous les coins.
-- Je... je n'ai pas vu Pétroucha depuis longtemps... C'est à
l'étranger que vous vous êtes rencontrés? balbutia Stépan
Trophimovitch en s'adressant au visiteur.
-- Et ici et à l'étranger.
-- Alexis Nilitch est lui-même tout fraîchement arrivé de
l'étranger où il a séjourné quatre ans, intervint Lipoutine; -- il
y était allé pour se perfectionner dans sa spécialité, et il est
venu chez nous parce qu'il a lieu d'espérer qu'on l'emploiera à la
construction du pont de notre chemin de fer: en ce moment il
attend une réponse. Il a fait, par l'entremise de Pierre
Stépanovitch, la connaissance de la famille Drozdoff et
d'Élisabeth Nikolaïevna.
L'ingénieur écoutait avec une impatience mal dissimulée. Il me
faisait l'effet d'un homme vexé.
-- Il connaît aussi Nicolas Vsévolodovitch.
-- Vous connaissez aussi Nicolas Vsévolodovitch? demanda Stépan
Trophimovitch.
-- Oui.
-- Je... il y a un temps infini que je n'ai vu Pétroucha, et... je
me sens si peu en droit de m'appeler son père... c'est le mot;
je... comment donc l'avez-vous laissé?
-- Mais je l'ai laissé comme à l'ordinaire... il viendra lui-même,
répondit M. Kiriloff qui semblait pressé de couper court à ces
questions. Décidément il était de mauvaise humeur.
-- Il viendra! Enfin je... voyez-vous, il y a trop longtemps que
je n'ai vu Pétroucha! reprit Stépan Trophimovitch empêtré dans
cette phrase; -- maintenant j'attends mon pauvre garçon envers
qui... oh! envers qui je suis si coupable! Je veux dire que, dans
le temps, quand je l'ai quitté à Pétersbourg, je le considérais
comme un zéro. Vous savez, un garçon nerveux, très sensible et...
poltron. Au moment de se coucher, il se prosternait jusqu'à terre
devant l'icône, et faisait le signe de la croix sur son oreiller
pour ne pas mourir dans la nuit... je m'en souviens. Enfin, aucun
sentiment du beau, rien d'élevé, par le moindre germe d'une idée
future... c'était comme un petit idiot. Du reste, moi-même je dois
avoir l'air d'un ahuri, excusez-moi, je... vous m'avez trouvé...
-- Vous parlez sérieusement quand vous dites qu'il faisait le
signe de la croix sur son oreiller? demanda brusquement
l'ingénieur que ce détail paraissait intéresser.
-- Oui, il faisait le signe de la croix...
-- Cela m'étonne de sa part; continuez.
Stépan Trophimovitch interrogea des yeux Lipoutine.
-- Je vous suis bien reconnaissant de votre visite, mais, je
l'avoue, maintenant je... je ne suis pas en état... Permettez-moi
pourtant de vous demander où vous habitez.
-- Rue de l'Épiphanie, maison Philippoff.
-- Ah! c'est là où demeure Chatoff, fis-je involontairement.
-- Justement, c'est dans la même maison, s'écria Lipoutine, --
seulement Chatoff habite en haut, dans la mezzanine tandis
qu'Alexis Nilitch s'est installé en bas, chez le capitaine
Lébiadkine. Il connaît aussi Chatoff et la femme de Chatoff. Il
s'est trouvé en rapports très intimes avec elle pendant son séjour
à l'étranger.
-- Comment! Se peut-il que vous sachiez quelque chose concernant
le malheureux mariage de ce pauvre ami et que vous connaissiez
cette femme? s'écria avec une émotion soudaine Stépan
Trophimovitch, -- vous êtes le premier que je rencontre l'ayant
connue personnellement; et si toutefois...
-- Quelle bêtise! répliqua l'ingénieur dont le visage s'empourpra,
-- comme vous brodez, Lipoutine! Jamais je n'ai été en rapports
intimes avec la femme de Chatoff; une fois, il m'est arrivé de
l'apercevoir de loin, voilà tout... Chatoff, je le connais.
Pourquoi donc inventez-vous toujours des histoires?
Il se tourna tout d'une pièce sur le divan et prit son chapeau,
puis il s'en débarrassa et se rassit à sa première place. En même
temps ses yeux noirs étincelaient, fixés sur Stépan Trophimovitch
avec une expression de défi. Je ne pouvais comprendre une
irritation si étrange.
-- Excusez-moi, reprit d'un ton digne Stépan Trophimovitch, -- je
comprends que cette affaire est peut-être fort délicate...
-- Il n'y a ici aucune affaire délicate, répondit M. Kiriloff, --
et quand j'ai crié: «Quelle bêtise!» ce n'est pas à vous que j'en
avais, mais à Lipoutine, parce qu'il invente toujours. Pardonnez-
moi, si vous avez pris cela pour vous. Je connais Chatoff, mais je
ne connais pas du tout sa femme... pas du tout!
-- J'ai compris, j'ai compris; si j'insistais, c'est seulement
parce que j'aime beaucoup notre pauvre ami, notre irascible ami,
et parce que je me suis toujours intéressé... Cet homme a eu tort,
selon moi, de renoncer si complètement à ses anciennes idées, qui
péchaient peut-être par un excès de jeunesse, mais qui ne
laissaient pas d'être justes au fond. À présent, il divague à un
tel point sur «notre sainte Russie», que j'attribue cette lésion
de son organisme, -- je ne veux pas appeler la chose autrement, --
à quelque forte secousse domestique, et notamment à son malheureux
mariage. Moi qui ai étudié à fond notre pauvre Russie, et consacré
toute ma vie au peuple russe, je puis vous assurer qu'il ne le
connaît pas, et que de plus...
-- Moi non plus je ne connais nullement le peuple russe, et... je
n'ai pas le temps de l'étudier! fit brusquement l'ingénieur
interrompant Stépan Trophimovitch au beau milieu de sa phrase.
-- Il l'étudie, il l'étudie, remarqua Lipoutine, -- il a déjà
commencé à l'étudier, il est en train d'écrire un article très
curieux sur les causes qui multiplient les cas de suicide en
Russie, et, d'une façon générale, sur les influences auxquelles
est due l'augmentation ou la diminution des suicides dans la
société. Il est arrivé à des résultats étonnants.
L'ingénieur se fâcha.
-- Vous n'avez aucunement le droit de dire cela, grommela-t-il
avec colère, -- je ne fais pas du tout d'article. Je ne donne pas
dans ces stupidités. Je vous ai demandé quelques renseignements en
confidence et tout à fait par hasard. Il n'est pas question
d'article; je ne publie rien, et vous n'avez pas le droit...
Cette irritation semblait faire le bonheur de Lipoutine.
-- Pardon, j'ai pu me tromper en donnant le nom d'article à votre
travail littéraire. Alexis Nilitch se borne à recueillir des
observations et ne touche pas du tout au fond de la question, à ce
qu'on pourrait appeler son côté moral; bien plus, il repousse
absolument la morale elle-même et tient pour le principe moderne
de la destruction universelle comme préface à la réforme sociale.
Il réclame plus de cent millions de têtes pour établir en Europe
le règne du bon sens: c'est beaucoup plus qu'on n'en a demandé au
dernier congrès de la paix. En ce sens, Alexis Nilitch va plus
loin que personne.
L'ingénieur écoutait, un pâle et méprisant sourire sur les lèvres.
Pendant une demi-minute, tout le monde se tut.
-- Tout cela est bête, Lipoutine, dit enfin avec une certaine
dignité M. Kiriloff. -- Si je vous avais exposé ma manière de
voir, vous seriez libre de la critiquer. Mais vous n'avez pas ce
droit-là, parce que je ne parle jamais à personne. Je dédaigne de
parler... Si j'ai telle ou telle conviction, c'est que cela est
clair pour moi... et le langage que vous venez de tenir est bête.
Je ne disserte pas sur les points qui sont tranchés pour moi. Je
ne puis souffrir la discussion, je ne veux jamais raisonner...
-- Et peut-être vous faites bien, ne put s'empêcher d'observer
Stépan Trophimovitch.
-- Je vous demande pardon, mais ici je ne suis fâché contre
personne, poursuivit avec vivacité le visiteur; -- depuis quatre
ans, j'ai vu peu de monde; pendant ces quatre années j'ai peu
causé; j'évitais les rapports avec les gens parce que cela était
sans utilité pour mes buts. Lipoutine a découvert cela, et il en
rit. Je le comprends et je n'y fais pas attention, je suis
seulement vexé de la liberté qu'il prend. Mais si je ne vous
expose pas mes idées, acheva-t-il à l'improviste en nous
enveloppant tous d'un regard assuré, ce n'est pas du tout que je
craigne d'être dénoncé par vous au gouvernement; non; je vous en
prie, n'allez pas vous figurer des bêtises pareilles...
Personne ne répondit à ces mots; nous nous contentâmes de nous
regarder les uns les autres. Lipoutine lui-même cessa de rire.
-- Messieurs, je suis désolé, dit Stépan Trophimovitch se levant
avec résolution, -- mais je ne me sens pas bien. Excusez-moi.
-- Ah! il faut s'en aller, remarqua M. Kiriloff en prenant son
chapeau, -- vous avez bien fait de le dire, sans cela je n'y aurai
pas pensé.
Il se leva et avec beaucoup de bonhomie s'avança, la main tendue,
vers le maître de la maison.
-- Je regrette d'être venu vous déranger alors que vous êtes
souffrant.
-- Je vous souhaite chez vous tout le succès possible, répondit
Stépan Trophimovitch en lui serrant cordialement la main, -- Si,
comme vous le dites, vous avez vécu si longtemps à l'étranger, si
vous avez, dans l'intérêt de vos buts, évité le commerce des gens
et oublié la Russie, je comprends que vous vous trouviez un peu
dépaysé au milieu de nous autres, Russes primitifs. Mais cela se
passera. Il y a seulement une chose qui me chiffonne: vous voulez
construire notre pont et en même temps vous vous déclarez partisan
de la destruction universelle. On ne vous confiera pas la
construction de notre pont!
-- Comment! que dites-vous?... Ah diable! s'écria Kiriloff frappé
de cette observation, et il se mit à rire avec la plus franche
gaieté. Durant un instant son visage prit une expression tout à
fait enfantine qui, me sembla-t-il, lui allait très bien.
Lipoutine se frottait les mains, enchanté du mot spirituel de
Stépan Trophimovitch. Et moi je ne cessais de me demander pourquoi
ce dernier avait eu si peur de Lipoutine, pourquoi, en entendant
sa voix, il s'était écrié: «Je suis perdu!»
V
Nous nous arrêtâmes tous sur le seuil de la porte. C'était le
moment où maîtres de maison et visiteurs échangent les dernières
civilités avant de se séparer.
-- S'il est de mauvaise humeur aujourd'hui, dit brusquement
Lipoutine, -- c'est parce qu'il a eu tantôt une prise de bec avec
le capitaine Lébiadkine à propos de la soeur de celui-ci. Elle est
folle, et chaque jour le capitaine Lébiadkine lui donne le fouet.
Il la fustige matin et soir avec une vraie nagaïka de Cosaque.
Alexis Nilitch s'est même transféré dans un pavillon attenant à la
maison pour ne plus être témoin de ces scènes. Allons, au revoir.
-- Une soeur? Malade? Avec une nagaïka? s'écria Stépan
Trophimovitch, comme si on l'avait lui-même cinglé d'un coup de
fouet. -- Quelle soeur? Quel Lébiadkine?
Sa frayeur de tantôt l'avait ressaisi instantanément.
-- Lébiadkine! Mais c'est un capitaine en retraite; auparavant il
s'intitulait seulement capitaine d'état-major...
-- Eh! que m'importe son grade? Quelle soeur? Mon Dieu...
Lébiadkine, dites-vous? Mais nous avons eu ici un Lébiadkine...
-- C'est celui-là même, c'est _notre_ Lébiadkine, celui de
Virguinsky, vous vous rappelez?
-- Mais celui-là a été pris faisant circuler de faux assignats?
-- Eh bien, il est revenu, il y a à peu près trois semaines, et
dans des circonstances très particulières.
-- Mais c'est un vaurien?
-- Comme s'il ne pouvait pas y avoir de vauriens chez nous! fit
brusquement Lipoutine; il souriait, et ses petits yeux malins
semblaient vouloir fouiller dans l'âme de Stépan Trophimovitch.
-- Ah! mon Dieu, ce n'est pas du tout de cela que je... quoique,
du reste, je sois parfaitement d'accord avec vous sur ce point.
Mais la suite, la suite! Que vouliez-vous dire par là? Voyons,
vous vouliez certainement dire quelque chose!
-- Tout cela n'a aucune importance... D'après toutes les
apparences, ce n'est pas une affaire de faux billets qui a motivé,
dans le temps, le départ de ce capitaine; il a quitté notre ville
simplement pour se mettre en quête de sa soeur; celle-ci, paraît-
il, s'était réfugiée dans un endroit inconnu, espérant se dérober
à ses recherches; eh bien, il vient de la ramener ici, voilà toute
l'histoire! on dirait que vous avez peur, Stépan Trophimovitch;
pourquoi cela? Du reste, je ne fais que répéter ici les propos
qu'il tient sous l'influence de la boisson; quand il n'est pas
ivre, il se tait là-dessus. C'est un homme irascible, et, pour
ainsi dire, un militaire frotté d'esthétique, mais de mauvais
goût. Quant à sa soeur, elle est non seulement folle, mais encore
boiteuse. Il paraît qu'elle a été séduite par quelqu'un, et que,
depuis plusieurs années déjà, M. Lébiadkine reçoit du séducteur un
tribut annuel en réparation du préjudice causé à l'honneur de sa
famille; du moins, voilà ce qui ressort de ses bavardages; mais, à
mon avis, ce ne sont que des paroles d'ivrogne et pures hâbleries.
Les lovelaces s'en tirent à bien meilleur marché. Quoi qu'il en
soit, une chose certaine, c'est qu'il a de l'argent. Il y a une
douzaine de jours, il allait pieds nus, et, maintenant, je l'ai vu
moi-même, il a des centaines de roubles à sa disposition. Sa soeur
a tous les jours des accès durant lesquels elle pousse des cris,
et il la morigène à coups de nagaïka. «C'est ainsi, dit-il, qu'il
faut inculquer le respect à la femme.» Je ne comprends pas comment
Chatoff qui demeure au-dessus d'eux n'a pas encore déménagé.
Alexis Nilitch n'a pas pu y tenir; il avait fait leur connaissance
à Pétersbourg, mais il n'est resté que trois jours chez eux; à
présent, pou être tranquille, il s'est installé dans le pavillon.
-- Tout cela est vrai? demanda Stépan Trophimovitch à l'ingénieur.
-- Vous êtes fort bavard, Lipoutine, murmura d'un ton fâché
M. Kiriloff.
-- Des mystères, des secrets! Comment se fait-il qu'il y ait tout
à coup chez nous tant de secrets et de mystères! s'écria Stépan
Trophimovitch incapable de se contenir.
L'ingénieur fronça le sourcil, rougit, et, avec un haussement
d'épaules, sortit de la chambre.
-- Alexis Nilitch lui a même arraché son fouet qu'il a brisé et
jeté par la fenêtre; ils ont eu une vive altercation ensemble,
ajouta Lipoutine.
-- À quoi bon ces bavardages, Lipoutine? C'est bête, à quoi bon?
dit Alexis Nilitch en faisant un pas en arrière.
-- Pourquoi donc cacher, par modestie, les nobles mouvements de
son âme, c'est-à-dire de votre âme? je ne parle pas de la mienne.
-- Comme c'est bête... et cela ne sert à rien... Lébiadkine est
bête et absolument futile... inutile pour l'action et... tout à
fait nuisible. Pourquoi racontez-vous toutes ces choses-là? Je
m'en vais.
-- Ah! quel dommage! s'écria en souriant Lipoutine, -- sans cela,
Stépan Trophimovitch, je vous aurais encore amusé avec une petite
anecdote. J'étais même venu dans l'intention de vous la raconter,
quoique, du reste, vous la connaissiez déjà, j'en suis sûr.
Allons, ce sera pour une autre fois, Alexis Nilitch est si
pressé... Au revoir. Il s'agit, dans cette anecdote, de Barbara
Pétrovna, elle m'a fait rire avant-hier! elle m'a envoyé chercher
exprès, c'est à se tordre, positivement. Au revoir.
Mais Stépan Trophimovitch le saisit violemment par l'épaule, le
ramena de force dans la chambre et le fit asseoir sur une chaise.
Lipoutine eut même peur.
-- Mais comment donc? commença-t-il de lui-même, tandis qu'il
observait avec une attention inquiète le visage de Stépan
Trophimovitch, -- elle me fait venir tout à coup chez elle et me
demande «confidentiellement» mon opinion personnelle sur l'état
mental de Nicolas Vsévolodovitch. N'est-ce pas renversant?
-- Vous avez perdu l'esprit, grommela Stépan Trophimovitch, et,
soudain, comme hors de lui, il ajouta:
-- Lipoutine, vous le savez trop bien, vous n'êtes venu que pour
me communiquer quelque vilenie de ce genre et... pire encore!
Je me rappelai immédiatement ce qu'il m'avait dit peu de jours
auparavant: «Non seulement Lipoutine connaît notre position mieux
que nous, mais il sait encore quelque chose que nous-mêmes ne
saurons jamais.»
-- Allons donc, Stépan Trophimovitch! balbutia Lipoutine qui
paraissait fort effrayé, -- allons donc!...
-- Trêve de dénégations! Commencez! Je vous prie instamment,
monsieur Kiriloff, de rentrer aussi dans la chambre, je désire que
vous soyez présent! Asseyez-vous. Et vous, Lipoutine, commencez
votre récit franchement, simplement... n'essayez pas de recourir à
des échappatoires!
-- Si j'avais su que cela vous ferait tant d'effet, je n'aurais
rien dit... Mais je pensais que Barbara Pétrovna elle-même vous
avait déjà mis au courant.
-- Vous ne pensiez pas cela du tout! Commencez, commencez donc,
vous dit-on!
-- Mais, vous aussi, asseyez-vous, je vous prie. Je ne pourrai pas
parler si vous continuez à vous agiter ainsi devant moi.
Dominant son émotion, Stépan Trophimovitch s'assit avec dignité
sur un fauteuil. L'ingénieur regardait le plancher d'un air
sombre. Lipoutine le considéra avec une joie maligne.
-- Mais je ne sais comment entrer en matière... vous m'avez
tellement troublé...