II

Sept ou huit jours après le consentement donné par Stépan

Trophimovitch à son mariage, tandis que je me rendais, selon mon

habitude, vers onze heures du matin chez le pauvre fiancé, il

m'arriva une aventure en chemin.

Je rencontrai Karmazinoff[2], «le grand écrivain», comme l'appelait

Lipoutine. Ses romans sont connus de toute la dernière génération

et même de la nôtre; dès l'enfance, je les avais lus et j'en avais

été enthousiasmé; ils avaient fait la joie de mes jeunes années.

Plus tard, je me refroidis un peu pour les productions de sa

plume. Les ouvrages à tendance de sa seconde manière me plurent

moins que les premiers où il y avait tant de poésie spontanée; les

derniers me déplurent tout à fait.

À en croire la renommée, il n'était rien que Karmazinoff mît au-

dessus de ses relations avec les hommes puissants et avec la haute

société. On racontait qu'il vous faisait l'accueil le plus

charmant, vous comblait d'amabilités, vous séduisait par sa

bonhomie, surtout s'il avait besoin de vous, et si, bien entendu,

vous lui aviez été présenté au préalable. Mais, à l'arrivée du

premier prince, de la première comtesse, du premier personnage

dont il avait peur, il s'empressait de vous oublier avec le dédain

le plus insultant, comme un copeau, comme une mouche, et cela

avant même que vous fussiez sorti de chez lui; cette manière

d'agir lui paraissait le suprême du bon ton. Malgré une

connaissance parfaite du savoir-vivre, il était, disait-on, si

follement vaniteux qu'il ne pouvait cacher son irascibilité

d'écrivain même dans les milieux sociaux où l'on ne s'occupe guère

de littérature. Si quelqu'un semblait se soucier peu de ses

ouvrages, il en était mortellement blessé et ne respirait que

vengeance.

Dès que s'était répandu chez nous le bruit de la prochaine arrivée

de Karmazinoff, j'avais conçu un vif désir de le voir, et, si

c'était possible, de faire sa connaissance. Je savais que je

pourrais y arriver par Stépan Trophimovitch qui avait été son ami

autrefois. Et voilà que, tout à coup, je le rencontre dans un

carrefour. Je le reconnus tout de suite. Trois jours auparavant,

on me l'avait montré se promenant en calèche avec sa gouvernante.

C'était un petit homme aux airs pincés, qu'on aurait pris pour un

vieillard, quoiqu'il n'eût pas plus de cinquante ans; d'épaisses

boucles de cheveux blancs sortaient de dessous son chapeau à haute

forme et s'enroulaient autour d'oreilles petites et rosées. Son

visage assez vermeil n'était pas fort beau; il avait un nez un peu

gros, de petits yeux vifs et spirituels, des lèvres longues et

minces dont le pli dénotait l'astuce. Sur ses épaules était

négligemment jeté un manteau comme on en aurait porté à cette

saison en Suisse ou dans l'Italie septentrionale. Mais, du moins,

tous les menus accessoires de son costume: boutons de manchettes,

lorgnon, bague, etc., étaient d'un goût irréprochable. Je suis sûr

qu'en été il doit porter des bottines de prunelle à boutons de

nacre. Quand nous nous rencontrâmes, il était arrêté au coin d'une

rue et cherchait à s'orienter. S'apercevant que je le regardais

avec curiosité, il m'adressa la parole d'une petite voix

mielleuse, quoiqu'un peu criarde:

-- Permettez-moi de vous demander le plus court chemin pour aller

rue des Boeufs.

-- Rue des Boeufs? Mais c'est ici tout près, m'écriai-je en proie

à une agitation extraordinaire. -- Vous n'avez qu'à suivre cette

rue et prendre ensuite la deuxième à gauche.

-- Je vous suis bien reconnaissant.

Minute maudite! je crois que j'étais intimidé et que ma

physionomie avait une expression servile. Il remarqua tout cela en

un clin d'oeil, et, à l'instant sans doute, comprit tout, c'est-à-

dire, que je savais qui il était, que je l'avais lu, que je

l'admirais depuis mon enfance, et qu'en ce moment je me sentais

troublé devant lui. Il sourit, inclina encore une fois la tête, et

se mit en marche dans la direction que je lui avais indiquée.

J'ignore comment il se fit qu'au lieu de continuer ma route, je le

suivis à quelques pas de distance. Tout à coup il s'arrêta de

nouveau.

-- Ne pourriez-vous pas me dire où je trouverais une station de

fiacres? me cria-t-il.

Vilain cri! vilaine voix!

-- Une station de fiacres? Mais il y en a une à deux pas d'ici...

près de la cathédrale; c'est toujours là que les cochers se

tiennent, répondis-je, et peu s'en fallut que je ne courusse

chercher une voiture à Karmazinoff. Je présume qu'il attendait

justement cela de moi. Bien entendu, je me ravisai à l'instant

même et n'en fis rien, mais mon mouvement ne lui échappa point, et

l'odieux sourire de tout à l'heure reparut sur ses lèvres. Alors

se produisit un incident que je n'oublierai jamais.

Il laissa soudain tomber un sac minuscule qu'il tenait dans sa

main gauche. Du reste, ce n'était pas, à proprement parler, un

sac, mais une petite boîte, ou plutôt un petit portefeuille, ou,

mieux encore, un ridicule dans le genre de ceux que les dames

portaient autrefois. Enfin, je ne sais pas ce que c'était; tout ce

que je sais, c'est que je me précipitai pour ramasser cet objet.

Je suis parfaitement convaincu que je ne le ramassai pas, mais le

premier mouvement fait par moi était incontestable, il n'y avait

plus moyen de le cacher, et je rougis comme un imbécile. Le malin

personnage tira aussitôt de la circonstance tout ce qu'il lui

était possible d'en tirer.

-- Ne vous donnez pas la peine, je le ramasserai moi-même, me dit-

il avec une grâce exquise quand il fut bien sûr que je ne lui

rendrais pas ce service. Puis il ramassa son ridicule en ayant

l'air de prévenir ma politesse, et s'éloigna, après m'avoir une

dernière fois salué d'un signe de tête. Je restai tout sot.

C'était exactement comme si j'avais moi-même ramassé son sac.

Pendant cinq minutes, je me figurais que j'étais un homme

déshonoré. Ensuite je partis d'un éclat de rire. Cette rencontre

me parut si drôle que je résolus de la raconter à Stépan

Trophimovitch pour l'égayer un peu.

Les possédés · 第 19 / 104 题