VI

C'était vrai qu'elle n'aurait pas exposé Daria à un affront en ce

moment même, elle croyait lui rendre un signalé service.

L'indignation la plus noble et la plus légitime s'était allumée

dans son âme quand, en mettant son châle, elle avait surpris,

attaché sur elle, le regard inquiet et défiant de sa protégée.

Daria Pavlovna était bien, comme l'avait dit la générale Drozdoff,

la favorite de Barbara Pétrovna qui l'avait prise en affection

quand elle n'était encore qu'une enfant. Depuis longtemps, madame

Stavroguine avait décidé, une fois pour toutes, que le caractère

de Daria ne ressemblait pas à celui de son frère (Ivan Chatoff),

qu'elle était douce, tranquille, capable d'une grande abnégation,

pleine de dévouement, de modestie, de bon sens et surtout de

reconnaissance. Jusqu'à présent, Dacha paraissait avoir

complètement répondu à l'attente de sa bienfaitrice. «Il n'y aura

pas d'erreurs dans cette vie», avait dit Barbara Pétrovna, lorsque

la fillette n'était âgée que de douze ans, et, comme elle avait

pour habitude de s'attacher passionnément à ses idées, elle

résolut sur le champ de donner à Dacha l'éducation qu'elle aurait

donnée à sa propre fille. Elle confia l'enfant aux soins d'une

gouvernante anglaise, miss Kreegs; cette personne resta dans la

maison jusqu'à ce que son élève eût seize ans, puis on se priva

brusquement de ses services. On fit venir des professeurs du

gymnase, entre autres un Français authentique, ce dernier était

chargé d'enseigner la langue française à Dacha, mais il se vit,

lui aussi, brusquement congédié presque chassé. On engagea comme

maîtresse de piano une dame noble, veuve et sans fortune.

Toutefois le principal percepteur fut Stépan Trophimovitch. À vrai

dire, il avait le premier découvert Dacha; cette enfant tranquille

l'avait intéressé, et il s'était mis à lui donner des leçons,

avant que Barbara Pétrovna s'occupât d'elle. Je le répète, il

exerçait sur les babies une séduction étonnante. De huit à onze

ans, Élisabeth Nikolaïevna Touchine étudia sous sa direction (bien

entendu, il l'instruisait gratuitement, et, pour rien au monde, il

n'aurait consenti à accepter de l'argent des Drozdoff). Mais lui-

même s'était épris de la charmante enfant et lui racontait toutes

sortes de poèmes sur l'origine de l'univers, la formation de la

terre, l'histoire de l'humanité. Les leçons concernant les

premiers peuples et l'homme primitif étaient plus attachantes que

des contes arabes. Lisa se pâmait à ces récits, et, chez elle,

imitait son professeur de la façon la plus comique. Stépan

Trophimovitch le sut; il la guetta, et un jour la surprit en

flagrant délit de parodie. Lisa confuse se jeta dans ses bras en

pleurant; il pleura aussi -- de tendresse. Mais bientôt Lisa

quitta le pays, et Dacha resta seule. Quand celle-ci eut pour

maîtres des professeurs du gymnase, Stépan Trophimovitch ne

s'occupa plus de son éducation, et, peu à peu, cessa de faire

attention à elle. Longtemps plus tard, un jour qu'il dînait chez

Barbara Pétrovna, l'extérieur agréable de son ancienne élève le

frappa tout à coup; Dacha avait alors dix-sept ans. Il engagea la

conversation avec elle, fut satisfait de ses réponses, et finit

par proposer de lui faire un cours d'histoire de la littérature

russe. Barbara Pétrovna le remercia de cette idée qu'elle trouvait

fort louable. La jeune fille fut enchantée. La première leçon eut

lieu en présence de la générale. Elle avait été préparée avec le

plus grand soin, et le professeur réussit à intéresser vivement

ses auditrices. Mais quand, ayant terminé, il annonça le sujet

qu'il traiterait la fois prochaine, Barbara Pétrovna se leva

brusquement et déclara qu'il n'y aurait plus de leçons. La mine de

Stépan Trophimovitch s'allongea, toutefois il ne répondit rien.

Dacha rougit. Ainsi prit fin le cours d'histoire de la littérature

russe. Ce fut juste trois ans après que vint à l'esprit de Barbara

Pétrovna l'étrange fantaisie matrimoniale dont il est question en

ce moment.

Le pauvre Stépan Trophimovitch était seul dans son logis et ne se

doutait de rien. En proie à la mélancolie, il regardait de temps à

autre par la fenêtre, espérant voir arriver quelqu'une de ses

connaissances. Mais il n'apercevait personne. Au dehors, il

bruinait, le froid commençait à se faire sentir; il fallait

chauffer le poêle; Stépan Trophimovitch soupira. Soudain une

vision terrible s'offrit à ses yeux: par un temps pareil, à une

heure aussi indue, Barbara Pétrovna venait chez lui! Et à pied!

Dans sa stupeur, il oublia même de changer de costume et la reçut

vêtu de la camisole rose ouatée qu'il portait habituellement.

-- Ma bonne amie!... s'exclama-t-il d'une voix faible, en voyant

entrer la générale.

-- Vous êtes seul, j'en suis bien aise; je ne puis pas souffrir

vos amis! Comme vous fumez toujours! Seigneur, quelle atmosphère!

Vous n'avez pas encore fini de prendre votre thé, et il est plus

de midi! Vous trouvez votre bonheur dans le désordre, vous vous

complaisez dans la saleté! Qu'est-ce que c'est que ces papiers

déchirés qui jonchent le parquet? Nastasia, Nastasia! Que fait

votre Nastasia? matouchka, ouvre les fenêtres, les vasistas, les

portes, il faut aérer ici. Nous allons passer dans la salle; je

suis venue chez vous pour affaire. Donne au moins un coup de balai

dans ta vie, matouchka!

-- Il salit tant! grommela la servante.

-- Mais toi, balaye, balaye quinze fois par jour! Votre salle est

affreuse, ajouta Barbara Pétrovna quand ils furent entrés dans

cette pièce. -- Fermez mieux la porte, elle pourrait se mettre aux

écoutes et nous entendre. Il faut absolument que vous changiez ce

papier. Je vous ai envoyé un tapissier avec des échantillons,

pourquoi n'avez-vous rien choisi? Asseyez-vous et écoutez.

Asseyez-vous donc enfin, je vous prie. Où allez-vous donc? Où

allez-vous donc?

-- Je suis à vous tout de suite! cria de la chambre voisine Stépan

Trophimovitch, -- me revoici!

-- Ah! vous êtes allé faire toilette! dit-elle en le considérant

d'un air moqueur. (Il avait passé une redingote par-dessus sa

camisole.) En effet, cette tenue est plus en situation... étant

donné l'objet de notre entretien. Asseyez-vous donc, je vous prie.

Elle lui exposa ses intentions, carrément, sans ambages, en femme

sûre d'être obéie. Elle fit allusion aux huit mille roubles dont

il avait un besoin urgent, et entra dans des explications

détaillées au sujet de la dot. Tremblant, ouvrant de grands yeux,

Stépan Trophimovitch écoutait tout, mais sans se faire une idée

nette de ce qu'il entendait. Chaque fois qu'il voulait parler, la

voix lui manquait. Il savait seulement que la volonté de Barbara

Pétrovna s'accomplirait, qu'il aurait beau répliquer, refuser son

consentement, il était à partir de ce moment un homme marié.

-- Mais, ma bonne amie, pour la troisième fois et à mon âge... et

avec une pareille enfant! objecta-t-il enfin. -- Mais c'est une

enfant!

-- Une enfant qui a vingt ans, grâce à Dieu! Ne tournez pas ainsi

vos prunelles, je vous prie, vous n'êtes pas un acteur de

mélodrame. Vous êtes fort intelligent et fort instruit, mais vous

ne comprenez rien à la vie, vous avez besoin qu'on s'occupe

continuellement de vous. Si je meurs, que deviendrez-vous? Elle

sera pour vous une excellente niania; c'est une jeune fille

modeste, sensée, d'un caractère ferme; d'ailleurs, moi-même je

serai là, je ne vais pas mourir tout de suite. C'est une femme de

foyer, un ange de douceur. J'étais encore en Suisse quand cette

heureuse idée m'est venue. Comprenez-vous, quand je vous dis moi-

même qu'elle est un ange de douceur! s'écria la générale dans un

brusque mouvement de colère. -- Vous vivez dans la saleté, elle

fera régner la propreté chez vous, tout sera en ordre, on pourra

se mirer dans vos meubles... Eh! vous vous figurez peut-être qu'en

vous offrant un trésor pareil, je dois encore vous supplier à

mains jointes de l'accepter! Mais c'est vous qui devriez tomber à

mes genoux!... Oh! homme vain et pusillanime!

-- Mais... je suis déjà un vieillard.

-- Vous avez cinquante-trois ans, la belle affaire! Cinquante ans,

ce n'est pas la fin, mais le milieu de la vie. Vous êtes un bel

homme, et vous le savez vous-même. Vous savez aussi combien elle

vous estime. Que je vienne à mourir, qu'adviendra-t-il d'elle?

Avec vous elle sera tranquille, et ce sera également une sécurité

pour moi. Vous avez une signification, un nom, un coeur aimant;

vous toucherez une pension que je me ferai un devoir de vous

servir. Peut-être sauverez-vous cette jeune fille! En tout cas,

vous serez pour elle un porte-respect. Vous la formerez à la vie,

vous développerez son coeur, vous dirigerez ses pensées. Combien

se perdent aujourd'hui par suite d'une mauvaise direction

intellectuelle! Votre ouvrage sera prêt pour ce temps-là, et, du

même coup, vous vous rappellerez à l'attention publique.

-- Justement, je me dispose à écrire mes _Récits de l'histoire

d'Espagne, _murmura Stépan Trophimovitch sensible à l'adroite

flatterie de Barbara Pétrovna.

-- Eh bien, vous voyez, cela tombe à merveille.

-- Mais... elle? Vous lui avez parlé?

-- Ne vous inquiétez pas d'elle; vous n'avez pas à vous enquérir

de cela. Sans doute, vous devez vous-même demander sa main, la

supplier de vous faire cet honneur, vous comprenez? Mais soyez

tranquille, je serai là. D'ailleurs, vous l'aimez...

Le vertige commençait à saisir Stépan Trophimovitch; les murs

tournaient autour de lui. Il ne pouvait s'arracher à l'obsession

d'une idée terrible.

-- Excellente amie, fit-il tout à coup d'une voix tremblante, --

je... je ne me serais jamais imaginé que vous vous décideriez à me

marier... à une autre... femme!

-- Vous n'êtes pas une demoiselle, Stépan Trophimovitch; on ne

marie que les demoiselles, vous vous marierez vous-même, répliqua

d'un ton sarcastique Barbara Pétrovna.

-- Oui, j'ai pris un mot pour un autre. Mais... c'est égal, dit-il

en la regardant d'un air égaré.

-- Je vois que c'est égal, répondit-elle avec mépris. -- Seigneur!

il s'évanouit! Nastasia, Nastasia! De l'eau!

Mais l'eau ne fut pas nécessaire. Il ne tarda pas à revenir à lui.

Barbara Pétrovna prit son parapluie.

-- Je vois qu'il n'y a pas moyen de causer avec vous maintenant...

-- Oui, oui, je suis incapable...

-- Mais vous réfléchirez d'ici à demain. Restez chez vous, s'il

arrive quelque chose, faites-le moi savoir, fût-ce de nuit. Ne

m'écrivez pas, je ne lirais pas vos lettres. Demain, à cette

heure-ci, je viendrai moi-même, seule, chercher votre réponse

définitive, et j'espère qu'elle sera satisfaisante. Faites en

sorte qu'il n'y ait personne, et que votre logement soit propre.

Cela, à quoi ça ressemble-t-il? Nastasia! Nastasia!

Naturellement, le lendemain il consentit. D'ailleurs, il ne

pouvait pas faire autrement. Il y avait ici une circonstance

particulière...

Les possédés · 第 16 / 104 题