[260] Ed. Chéruel, XVII. 20 ff.
Cambray vaquoit, comme on l’a vu naguère, par la mort à Rome
du cardinal de la Trémoïlle[261], c’est-à-dire le plus riche
archevêché[262] et un des plus grands postes de l’Église. L’abbé du
Bois n’étoit que tonsuré; cent cinquante mille livres de rente le
tentèrent, et peut-être bien autant ce degré pour s’élever moins
difficilement au cardinalat. Quelque impudent qu’il fût, quel que fût
l’empire qu’il avoit pris sur son maître, il se trouva fort embarrassé
et masqua son effronterie de ruse; il dit à M. le duc d’Orléans qu’il
avoit fait un plaisant rêve, et lui conta qu’il avoit rêvé qu’il étoit
archevêque de Cambray. Le Régent, qui sentit où cela alloit, fit la
pirouette et ne répondit rien. Du Bois, de plus en plus embarrassé,
bégaya et paraphrasa son rêve; puis, se rassurant d’effort, demanda
brusquement pourquoi il ne l’obtiendroit pas, Son Altesse Royale, de
sa seule volonté, pouvant faire ainsi sa fortune. M. le duc d’Orléans
fut indigné, même effrayé, quelque peu scrupuleux qu’il fût au choix
des évêques, et d’un ton de mépris, lui répondit: “Qui? toi, archevêque
de Cambray?” en lui faisant sentir sa bassesse et plus encore le
débordement et le scandale de sa vie. Du Bois s’étoit trop avancé pour
demeurer en si beau chemin; lui cita des exemples. Malheureusement il
n’y en avoit que trop, et en bassesse et en étranges mœurs, grâces,
comme on l’a vu ailleurs, à Godet, évêque de Chartres, avec ses
séminaristes de néant et ignorants dont il remplit les évêchés, au P.
Tellier et à la constitution, pour bassesse, ignorance, et mauvaises
mœurs tout à la fois, et à ceux qui l’ont suivi.
[261] Saint-Simon in relating his death at Rome speaks of his
ignorance, his indecent and disorderly life, his queer figure,
and his ill-timed jokes. Though besides the rich see of Cambrai
he held five abbeys, he died nearly bankrupt. He was brother to
the Princesse des Ursins, to whom he owed his promotion (see XVI.
444 f.).
[262] The income of the see was 120,000 _livres_.
M. le duc d’Orléans, moins touché de raisons si mauvaises qu’embarrassé
de résister à l’ardeur de la poursuite d’un homme qu’il n’avoit plus
accoutumé à contredire sur rien, chercha à se tirer d’affaire, et
lui dit: “Mais tu es un sacre, et qui est l’autre sacre qui voudra
te sacrer?--Ah! s’il ne tient qu’à cela, reprit vivement l’abbé,
l’affaire est faite; je sais bien qui me sacrera, il n’est pas loin
d’ici.--Et qui diable est celui-là, répondit le Régent, qui osera te
sacrer?--Voulez-vous le savoir? répliqua l’abbé; et ne tient-il qu’à
cela encore une fois?--Hé bien! qui? dit le Régent.--Votre premier
aumônier, reprit du Bois, qui est là dehors; il ne demandera pas mieux;
je m’en vais le lui dire”; embrasse les jambes de M. le duc d’Orléans,
qui demeure court et pris sans avoir la force du refus, sort, tire
l’évêque de Nantes à part, lui dit qu’il a Cambray, le prie de le
sacrer, qui le lui promet à l’instant; rentre, caracole, dit à M. le
duc d’Orléans qu’il vient de parler à son premier aumônier, qui lui a
promis de le sacrer, remercie, loue, admire, scelle de plus en plus son
affaire, en la comptant faite et en persuadant le Régent, qui n’osa
jamais dire que non. C’est de la sorte que du Bois se fit archevêque de
Cambray.
Du Bois, sous prétexte des affaires dont il étoit chargé, obtint un
bref pour recevoir à la fois tous les ordres, et se dispensa lui-même
de toute retraite pour s’y préparer. Il alla donc un matin à quatre
ou cinq lieues de Paris, où dans une église paroissiale du diocèse
de Rouen, du grand vicariat de Pontoise, Tressan[263], évêque de
Nantes, premier aumônier de M. le duc d’Orléans, donna dans la même
messe basse, qu’il célébra _extra tempora_, le sous-diaconat, le
diaconat et la prêtrise à l’abbé du Bois, et en fut après récompensé de
l’archevêché de Rouen et des économats à la mort de Besons, qui avoit
l’un et l’autre, et qui ne le fit pas longtemps attendre.
[263] Louis de La Vergne de Tressan.
J’achèverai tout de suite ce qui regarde cette matière pour ne la
pas séparer, et n’avoir pas à y revenir. On y trouvera une anecdote
curieuse sur l’autorité de l’abbé du Bois sur son maître, et sur la
frayeur et le danger de lui déplaire. Il eut ses bulles au commencement
de mai, et fut sacré le dimanche 9 juin. Tout Paris et toute la cour
y fut conviée. Je ne le fus point; j’étois lors mal avec lui, parce
que je ne le ménageois guère avec M. le duc d’Orléans, sur ses vues
du cardinalat et sur son abandon dans les affaires à ce qui convenoit
aux Anglois et à l’Empereur, par lesquels il comptoit d’arriver à
la pourpre romaine. Comme il redoutoit ma liberté, ma franchise, ma
façon de parler à M. le duc d’Orléans qui lui faisoit de fréquentes
impressions, quoique je m’en donnasse assez rarement la peine, et
qu’il avoit celle de les effacer, il revenoit à moi de temps en temps,
me ménageoit, me courtisoit, toujours pourtant détournant tant qu’il
pouvoit la confiance de M. le duc d’Orléans en moi, qu’il resserroit
sans cesse, mais qu’il ne pouvoit arrêter totalement ni même longtemps,
quoique, comme je l’ai dit, je me retirasse beaucoup par le dégoût de
tout ce que je voyois. Ainsi nous étions bien en apparence quelquefois,
et souvent mal.
Ce sacre devoit être magnifique, et M. le duc d’Orléans y devoit
assister. J’en dirai quelques mots dans la suite. Plus la nomination
et l’ordination de l’abbé du Bois avoit fait de bruit, de scandale et
d’horreur, plus les préparatifs superbes de son sacre les augmentoient,
et plus l’indignation en éclatoit contre M. le duc d’Orléans. Je fus
donc le trouver la veille de cet étrange sacre, et d’abordée je lui
dis ce qui m’amenoit. Je le fis souvenir que je ne lui avois jamais
parlé de la nomination de l’abbé du Bois à Cambray, parce qu’il savoit
bien que je ne lui parlois jamais des choses faites; que je ne lui
en parlerois pas encore, si je n’avois appris qu’il devoit aller le
lendemain à son sacre; que je me tairois avec lui de la façon dont il
se faisoit, telle qu’il ne pourroit mieux, si l’usage étoit encore
de faire des princes du sang évêques, et qu’il fût question de son
second fils, parce [que] je regardois cela comme chose déjà faite,
mais que mon attachement pour lui ne me permettoit pas de lui cacher
l’épouvantable effet que faisoit universellement une nomination de tous
points si scandaleuse, une ordination si sacrilège, des préparatifs de
sacre si inouïs pour un homme de l’extraction, de l’état, des mœurs
et de la vie de l’abbé du Bois, non pour lui reprocher ce qui n’étoit
plus réparable, mais pour qu’il sût à quel point en étoit la générale
indignation contre lui, et que de là il conclût ce que ce seroit pour
lui d’y mettre le comble en allant lui-même à ce sacre; je le conjurai
de sentir quel seroit ce contraste avec l’usage, non-seulement des
fils de France, mais des princes du sang, de n’aller jamais à aucun
sacre, parce que je n’appelois pas y aller la curiosité d’en voir un
une fois en leur vie, que les rois et les personnes royales avoient
eue quelquefois; j’ajoutai qu’à l’opinion que sa vie et ses discours
ne donnoient que trop continuellement de son défaut de toute religion,
on ne manqueroit pas de dire, de croire et de répandre qu’il alloit à
ce sacre pour se moquer de Dieu et insulter son Église; que l’effet de
cela étoit horrible et toujours fort à craindre, et qu’on y ajouteroit
avec raison que l’orgueil de l’abbé du Bois abusoit de lui en tout,
et que ce trait public de dépendance, par une démarche si étrangement
nouvelle et déplacée, lui attireroit une haine, un mépris, une honte
dont les suites étoient à redouter, que je ne lui en parlois qu’en
serviteur entièrement désintéressé; que son absence ou sa présence à ce
sacre ne changeroit rien à la fortune de l’abbé du Bois, qui ne seroit
ni plus ni moins archevêque de Cambray, et n’obscurciroit en rien la
splendeur préparée pour ce sacre, telle qu’elle ne pourroit être plus
grande, si on avoit un fils de France à sacrer; qu’en vérité c’en étoit
bien assez pour un du Bois, sans prostituer son maître aux yeux de
toute la France, et bientôt après de toute l’Europe, par la bassesse
inouïe d’une démarche où on verroit bien que l’extrême pouvoir de du
Bois sur lui l’auroit entraîné de force. Je finis par le conjurer de
n’y point aller, et par lui dire qu’il savoit en quels termes actuels
l’abbé du Bois et moi étions ensemble; que j’étois le seul homme de
marque qu’il n’eût point convié; que nonobstant tout cela, s’il me
vouloit promettre et me tenir sa parole de n’aller point à ce sacre,
je lui donnois la mienne d’y aller, moi, et d’y demeurer tout du long,
quelque horreur que j’en eusse et quelque blessé que je fusse de ce que
cela feroit sûrement débiter que ce trait de courtisan étoit pour me
raccommoder avec lui, moi si éloigné d’une pareille misère et qui osai
me vanter, puisqu’il le falloit aujourd’hui, d’avoir jusqu’à ce moment
conservé chèrement toute ma vie mon pucelage entier sur les bassesses.
Ce propos, vivement prononcé et encore plus librement et plus
énergiquement étendu, fut écouté d’un bout à l’autre. Je fus surpris
qu’il me dit que j’avois raison, que je lui ouvrais les yeux, plus
encore qu’il m’embrassa, me dit que je lui parlois en véritable ami, et
qu’il me donnoit sa parole et me la tiendrait de n’y point aller. Nous
nous séparâmes là-dessus, moi le confirmant encore, lui promettant de
nouveau que j’irois, et lui me remerciant de cet effort. Il n’eut nulle
impatience, nulle envie que je m’en allasse, car je le connoissois
bien, et je l’examinois jusqu’au fond de l’âme, et ce fut moi qui le
quittai, bien content de l’avoir détourné d’une si honteuse démarche et
si extraordinaire. Qui n’eût dit qu’il ne m’eût tenu parole? car on va
voir qu’il le vouloit; mais voici ce qui arriva[264].
[264] How the Regent was persuaded after all to be present at
the consecration and how Saint-Simon got his information on this
point may be read in the two pages which follow. The whole story
is too characteristic of the Regent, Dubois, and Saint-Simon to
be omitted.
[=Note=: these two pages do not appear in the printed book.]