[153] Ed. Chéruel, VIII. cc. xii and part of xiii; ed. Boislisle,
XXI. 5-57 and 85-89.
Ce prince, allant, comme je l’ai dit, à Meudon[154] le lendemain
des fêtes de Pâques, rencontra à Chaville un prêtre qui portoit
Notre-Seigneur à un malade, et mit pied à terre pour l’adorer à genoux
avec Mme la duchesse de Bourgogne. Il demanda à quel malade on le
portoit: il apprit que ce malade avoit la petite vérole. Il y en avoit
partout quantité. Il ne l’avoit eue que légère, volante, et enfant;
il la craignoit fort. Il en fut frappé, et dit le soir à Boudin, son
premier médecin, qu’il ne seroit pas surpris s’il l’avoit. La journée
s’étoit cependant passée tout à fait à l’ordinaire.
[154] The _château_ of Meudon was built for the Dauphin by J.-H.
Mansard in 1698.
Il se leva le lendemain jeudi 9, pour aller courre le loup; mais en
s’habillant il lui prit une foiblesse qui le fit tomber dans sa chaise.
Boudin le fit remettre au lit. Toute la journée fut effrayante par
l’état du pouls. Le Roi, qui en fut foiblement averti par Fagon[155],
crut que ce n’étoit rien, et s’alla promener à Marly après son
dîner, où il eut plusieurs fois des nouvelles de Meudon. Mgr et Mme
la duchesse de Bourgogne y dînèrent, et ne voulurent pas quitter
Monseigneur d’un moment. La princesse ajouta aux devoirs de belle-fille
toutes les grâces qui étoient en elle, et présenta tout de sa main à
Monseigneur. Le cœur ne pouvoit pas être troublé de ce que l’esprit lui
faisoit envisager comme possible; mais les soins et l’empressement n’en
furent pas moins marqués, sans air d’affectation ni de comédie. Mgr le
duc de Bourgogne, tout simple, tout saint, tout plein de ses devoirs,
les remplit outre mesure; et quoique il y eût déjà un grand soupçon de
petite vérole, et que ce prince ne l’eût jamais eue, ils ne voulurent
pas s’éloigner un moment de Monseigneur, et ne le quittèrent que pour
le souper du Roi.
[155] See above, p. 57, n. 103.
A leur récit, le Roi envoya le lendemain matin, vendredi 10, des ordres
si précis à Meudon qu’il apprit à son réveil le grand péril où on
trouvoit Monseigneur. Il avoit dit la veille, en revenant de Marly,
qu’il iroit le lendemain matin à Meudon, pour y demeurer pendant toute
la maladie de Monseigneur, de quelque nature qu’elle pût être; et en
effet il s’y en alla au sortir de la messe. En partant, il défendit à
ses enfants d’y aller; il le défendit en général à quiconque n’avoit
pas eu la petite vérole, avec une réflexion de bonté, et permit à tous
ceux qui l’avoient eue de lui faire leur cour à Meudon, ou de n’y aller
pas, suivant le degré de leur peur ou de leur convenance.
Du Mont[156] renvoya plusieurs de ceux qui étoient de ce voyage de
Meudon, pour y loger la suite du Roi, qu’il borna à son service le
plus étroit, et à ses ministres, excepté le Chancelier, qui n’y coucha
pas, pour y travailler avec eux. Madame la Duchesse[157] et Mme la
princesse de Conti[158], chacune uniquement avec sa dame d’honneur,
Mlle de Lislebonne, Mme d’Espinoy et Mlle de Melun[159], comme si
particulièrement attachées à Monseigneur, et Mlle de Bouillon,
parce qu’elle ne quittoit point son père, qui suivit comme grand
chambellan[160], y avoient devancé le Roi, et furent les seules dames
qui y demeurèrent, et qui mangèrent les soirs avec le Roi, qui dîna
seul comme à Marly. Je ne parle point de Mlle Choin[161], qui y dîna
dès le mercredi, ni de Mme de Maintenon, qui vint trouver le Roi
après dîner avec Mme la duchesse de Bourgogne. Le Roi ne voulut point
qu’elle approchât de l’appartement de Monseigneur, et la renvoya assez
promptement. C’est où en étoient les choses lorsque Mme de Saint-Simon
m’envoya le courrier, les médecins souhaitant la petite vérole, dont on
étoit persuadé, quoique elle ne fût pas encore déclarée.
[156] Governor of Meudon and a friend of Saint-Simon’s.
[157] See above, p. 98, n. 146.
[158] See above, p. 98, n. 147.
[159] Mlle de Lislebonne and Mme d’Espinoy were daughters of
Anne, Comtesse de Lislebonne, a legitimatised daughter of Charles
IV, Duke of Lorraine, and widow of a younger brother of the Duc
d’Elbeuf. They were both tall and had good figures; the elder,
Mlle de Lislebonne, was plain, and the younger, wife of Louis
de Melun, Prince d’Espinoy, was handsome. Mlle de Melun was her
sister-in-law.
[160] Godefroi-Maurice, Duc de Bouillon, was a nephew of Turenne.
[161] Saint-Simon called Mlle Choin the Maintenon of Monseigneur,
but he twice says that they were never married, and this view is
confirmed by other evidence.
Je continuerai à parler de moi avec la même vérité dont [je] traite les
autres et les choses, avec toute l’exactitude qui m’est possible. A la
situation où j’étois à l’égard de Monseigneur et de son intime cour,
on sentira aisément quelle impression je reçus de cette nouvelle[162]:
je compris, par ce qui m’étoit mandé de l’état de Monseigneur, que la
chose en bien ou en mal seroit promptement décidée; je me trouvois fort
à mon aise à la Ferté[163]: je résolus d’y attendre des nouvelles de
la journée; je renvoyai un courrier à Mme de Saint-Simon, et je lui en
demandai un pour le lendemain. Je passai la journée dans un mouvement
vague et de flux et de reflux qui gagne et qui perd du terrain, tenant
l’homme et le chrétien en garde contre l’homme et le courtisan, avec
cette foule de choses et d’objets qui se présentoient à moi dans une
conjoncture si critique, qui me faisoit entrevoir une délivrance
inespérée, subite, sous les plus agréables apparences pour les suites.
[162] For Saint-Simon’s enmity with the “Cabale de Meudon,” see
the Introduction.
[163] Saint-Simon spent Easter in every year at his country-seat
of La Ferté-Vidame.
Le courrier que j’attendois impatiemment arriva le lendemain, dimanche
de Quasimodo[164], de bonne heure dans l’après-dînée. J’appris par lui
que la petite vérole étoit déclarée, et alloit aussi bien qu’on le
pouvoit souhaiter, et je le crus d’autant mieux que j’appris que la
veille, qui étoit celle du dimanche de Quasimodo, Mme de Maintenon,
qui à Meudon ne sortoit point de sa chambre, et qui y avoit Mme de
Dangeau[165] pour toute compagnie, avec qui elle mangeoit, étoit allée
dès le matin à Versailles, y avoit dîné chez Mme de Caylus[166], où
elle avoit vu Mme la duchesse de Bourgogne, et n’étoit pas retournée de
fort bonne heure à Meudon.
[164] The first Sunday after Easter or Low Sunday, so called
because the Introit of the Mass for that day begins with _Quasi
modo geniti_ (as new-born babes) from 1 Pet. ii. 2.
[165] See Introduction.
[166] See above, p. 44, n. 76.
Je crus Monseigneur sauvé, et voulus demeurer chez moi; néanmoins je
crus conseil, comme j’ai fait toute ma vie, et m’en suis toujours
bien trouvé: je donnai ordre à regret pour mon départ le lendemain,
qui étoit celui de la Quasimodo, 13 avril, et je partis en effet de
bon matin. Arrivant à la Queue, à quatorze lieues de la Ferté et à
six de Versailles, un financier qui s’appeloit la Fontaine, et que
je connoissois fort pour l’avoir vu toute ma vie à la Ferté, chargé
de Senonches et des autres biens de feu Monsieur le Prince de ce
voisinage, aborda ma chaise comme je relayois; il venoit de Paris et de
Versailles, où il avoit vu des gens de Madame la Duchesse: il me dit
Monseigneur le mieux du monde, et avec des détails qui le faisoient
compter hors de danger. J’arrivai à Versailles rempli de cette opinion,
qui me fut confirmée par Mme de Saint-Simon et tout ce que je vis de
gens, en sorte qu’on ne craignoit plus que par la nature traîtresse de
cette sorte de maladie dans un homme de cinquante ans fort épais.
Le Roi tenoit son Conseil et travailloit le soir avec ses ministres,
comme à l’ordinaire. Il voyoit Monseigneur les matins et les soirs,
et plusieurs fois l’après-dînée, et toujours longtemps dans la ruelle
de son lit. Ce lundi que j’arrivai, il avoit dîné de bonne heure,
et s’étoit allé promener à Marly, où Mme la duchesse de Bourgogne
l’alla trouver. Il vit en passant au bord des jardins de Versailles
Messeigneurs ses petits-fils, qui étoient venus l’y attendre, mais
qu’il ne laissa pas approcher, et leur cria bonjour. Mme la duchesse de
Bourgogne avoit eu la petite vérole; mais il n’y paroissoit point.
Le Roi ne se plaisoit que dans ses maisons, et n’aimoit point à être
ailleurs. C’est par ce goût que ses voyages à Meudon étoient rares et
courts, et de pure complaisance. Mme de Maintenon s’y trouvoit encore
plus déplacée. Quoique sa chambre fût partout un sanctuaire où il
n’entroit que des femmes de la plus étroite privance, il lui falloit
partout une autre retraite entièrement inaccessible, sinon à Mme la
duchesse de Bourgogne, encore pour des instants, et seule. Ainsi, elle
avoit Saint-Cyr pour Versailles et pour Marly, et à Marly encore ce
Repos dont j’ai parlé ailleurs; à Fontainebleau sa maison à la ville.
Voyant donc Monseigneur si bien, et conséquemment un long séjour à
Meudon, les tapissiers du Roi eurent ordre de meubler Chaville, maison
du feu chancelier le Tellier, que Monseigneur avait achetée et mise
dans le parc de Meudon; et ce fut à Chaville où Mme de Maintenon
destina ses retraites pendant la journée.
Le Roi avoit commandé la revue des gens d’armes et des chevau-légers
pour le mercredi: tellement que tout sembloit aller à souhait.
J’écrivis en arrivant à Versailles à M. de Beauvillier[167], à Meudon,
pour le prier de dire au Roi que j’étois revenu sur la maladie de
Monseigneur, et que je serois allé à Meudon, si, n’ayant pas eu la
petite vérole, je ne me trouvois dans le cas de la défense. Il s’en
acquitta, me manda que mon retour avoit été fort à propos, et me
réitéra de la part du Roi la défense d’aller à Meudon, tant pour moi
que pour Mme de Saint-Simon, qui n’avoit point eu non plus la petite
vérole. Cette défense particulière ne m’affligea point du tout. Mme la
duchesse de Berry, qui l’avoit eue, n’eut point le privilège de voir le
Roi, comme Mme la duchesse de Bourgogne: leurs deux époux ne l’avoient
point eue. La même raison exclut M. le duc d’Orléans de voir le Roi;
mais Mme la duchesse d’Orléans, qui n’étoit pas dans le même cas, eut
permission de l’aller voir, dont elle usa pourtant fort sobrement.
Madame ne le vit point, quoique il n’y eût point pour elle de raison
d’exclusion, qui, excepté les deux fils de France, par juste crainte
pour eux, ne s’étendit dans la famille royale que selon le goût du Roi.
[167] See below for his portrait.
Meudon, pris en soi, avoit aussi ses contrastes: la Choin y étoit dans
son grenier; Madame la Duchesse, Mlle de Lislebonne et Mme d’Espinoy
ne bougeoient de la chambre de Monseigneur, et la recluse n’y entroit
que lorsque le Roi n’y étoit pas, et que Mme la princesse de Conti,
qui y étoit aussi fort assidue, étoit retirée. Cette princesse sentit
bien qu’elle contraindrait cruellement Monseigneur, si elle ne le
mettoit en liberté là-dessus, et elle le fit de fort bonne grâce: dès
le matin du jour que le Roi arriva, et elle y avoit déjà couché, elle
dit à Monseigneur qu’il y avoit longtemps qu’elle n’ignorait pas ce
qui étoit dans Meudon, qu’elle n’avoit pu vivre hors de ce château
dans l’inquiétude où elle étoit, mais qu’il n’étoit pas juste que son
amitié fût importune; qu’elle le prioit d’en user très librement, de la
renvoyer toutes les fois que cela lui conviendrait, et qu’elle auroit
soin, de son côté, de n’entrer jamais dans sa chambre sans savoir si
elle pouvoit le voir sans l’embarrasser. Ce compliment plut infiniment
à Monseigneur. La princesse fut en effet fidèle à cette conduite, et
docile aux avis de Madame la Duchesse et des deux Lorraines pour sortir
quand il étoit à propos, sans air de chagrin ni de contrainte, et
revenoit après, quand cela se pouvoit, sans la plus légère humeur, en
quoi elle mérita de vraies louanges.
C’étoit Mlle Choin dont il étoit question, qui figurait à Meudon,
avec le P. Tellier[168], d’une façon tout à fait étrange. Tous deux
incognito, relégués chacun dans leur grenier, servis seuls chacun
dans leur chambre, vus des seuls indispensables, et sus pourtant de
chacun, avec cette différence que la demoiselle voyoit Monseigneur nuit
et jour, sans mettre le pied ailleurs, et que le confesseur alloit
chez le Roi et partout, excepté dans l’appartement de Monseigneur ni
dans tout ce qui en approchoit. Mme d’Espinoy portoit et rapportoit
les compliments entre Mme de Maintenon et Mlle Choin. Le Roi ne la
vit point. Il croyoit que Mme de Maintenon l’avoit vue: il le lui
demanda un peu sur le tard; il sut que non, et il ne l’approuva pas.
Là-dessus Mme de Maintenon chargea Mme d’Espinoy d’en faire ses excuses
à Mlle Choin, et de lui dire qu’elle espéroit qu’elles se verraient:
compliment bizarre d’une chambre à l’autre, sous le même toit. Elles ne
se virent jamais depuis.
[168] Michel Le Tellier, the Jesuit confessor of Louis XIV. See
VI. 241-243 for a highly unfavourable portrait of him. “Il eût
fait peur au coin d’un bois; sa physionomie étoit ténébreuse,
fausse, terrible; les yeux, ardents, méchants, extrêmement de
travers: on étoit frappé en le voyant.... Grossier et ignorant
à surprendre, insolent, impudent, impétueux, ne connoissant ni
monde, ni mesure, ni degrés, ni ménagements, ni qui que ce fût,
et à qui tous les moyens étoient bons pour arriver à ses fins.”
Versailles présentoit une autre scène: Mgr et Mme la duchesse de
Bourgogne y tenoient ouvertement la cour, et cette cour ressembloit à
la première pointe de l’aurore. Toute la cour étoit là rassemblée; tout
Paris y abondoit, et comme la discrétion et la précaution ne furent
jamais françoises, tout Meudon y venoit, et on en croyoit les gens sur
leur parole de n’être pas entrés chez Monseigneur ce jour-là. Lever et
coucher, dîner et souper avec les dames, conversations publiques après
les repas, promenades, étoient les heures de faire sa cour, et les
appartements ne pouvoient contenir la foule; courriers à tous quarts
d’heure, qui rappeloient l’attention aux nouvelles de Monseigneur,
cours de maladie à souhait, et facilité extrême d’espérance et de
confiance; desir et empressement de tous de plaire à la nouvelle cour;
majesté et gravité gaie dans le jeune prince et la jeune princesse,
accueil obligeant à tous, attention continuelle à parler à chacun, et
complaisance dans cette foule, satisfaction réciproque; duc et duchesse
de Berry à peu près nuls. De cette sorte s’écoulèrent cinq jours,
chacun pensant sans cesse aux futurs contingents, tâchant d’avance de
s’accommoder à tout événement.
Le mardi 14 avril, lendemain de mon retour de la Ferté à Versailles,
le Roi, qui, comme j’ai dit, s’ennuyoit à Meudon, donna à l’ordinaire
conseil des finances le matin, et, contre sa coutume, conseil de
dépêches l’après-dînée, pour en remplir le vide. J’allai voir le
Chancelier à son retour de ce dernier conseil, et je m’informai
beaucoup à lui de l’état de Monseigneur. Il me l’assura bon, et me dit
que Fagon lui avoit dit ces mêmes mots: que les choses alloient selon
leurs souhaits, et au delà de leurs espérances. Le Chancelier me parut
dans une grande confiance, et j’y ajoutai foi d’autant plus aisément
qu’il étoit extrêmement bien avec Monseigneur, et qu’il ne bannissoit
pas toute crainte, mais sans en avoir d’autre que celle de la nature
propre à cette sorte de maladie.
Les harengères de Paris, amies fidèles de Monseigneur, qui s’étoient
déjà signalées à cette forte indigestion qui fut prise pour apoplexie,
donnèrent ici le second tome de leur zèle. Ce même matin, elles
arrivèrent en plusieurs carrosses de louage à Meudon. Monseigneur les
voulut voir: elles se jetèrent au pied de son lit, qu’elles baisèrent
plusieurs fois, et ravies d’apprendre de si bonnes nouvelles, elles
s’écrièrent dans leur joie qu’elles alloient réjouir tout Paris et
faire chanter le _Te Deum_. Monseigneur, qui n’étoit pas insensible
à ces marques d’amour du peuple, leur dit qu’il n’étoit pas encore
temps, et après les avoir remerciées, il ordonna qu’on leur fît voir
sa maison, qu’on les traitât à dîner, et qu’on les renvoyât avec de
l’argent.
Revenant chez moi, de chez le Chancelier, par les cours, je vis Mme la
duchesse d’Orléans se promenant sur la terrasse de l’aile Neuve, qui
m’appela, et que je ne fis semblant de voir ni d’entendre, parce que la
Montauban étoit avec elle, et je gagnai mon appartement l’esprit fort
rempli de ces bonnes nouvelles de Meudon. Ce logement étoit dans la
galerie haute de l’aile Neuve, qu’il n’y avoit presque qu’à traverser
pour être dans l’appartement de M. et de Mme la duchesse de Berry, qui
ce soir-là devoient donner à souper chez eux à M. et à Mme la duchesse
d’Orléans et à quelques dames, dont Mme de Saint-Simon se dispensa sur
ce qu’elle avoit été un peu incommodée.
Il y avoit peu que j’étois dans mon cabinet seul avec Coëttenfao, qu’on
m’annonça Mme la duchesse d’Orléans, qui venoit causer en attendant
l’heure du souper. J’allai la recevoir dans l’appartement de Mme de
Saint-Simon, qui étoit sortie, et qui revint bientôt après se mettre
en tiers avec nous. La princesse et moi étions, comme on dit, gros de
nous voir et de nous entretenir dans cette conjoncture, sur laquelle
elle et moi nous pensions si pareillement. Il n’y avoit guère qu’une
heure qu’elle étoit revenue de Meudon, où elle avoit vu le Roi, et il
en étoit alors huit du soir de ce même mardi 14 avril.
Elle me dit la même expression dont Fagon s’étoit servi, que j’avois
apprise du Chancelier; elle me rendit la confiance qui régnoit dans
Meudon; elle me vanta les soins et la capacité des médecins, qui ne
négligeoient pas jusqu’aux plus petits remèdes qu’ils ont coutume de
mépriser le plus; elle nous en exagéra le succès; et pour en parler
franchement et en avouer la honte, elle et moi nous lamentâmes ensemble
de voir Monseigneur échapper, à son âge et à sa graisse, d’un mal si
dangereux. Elle réfléchissoit tristement, mais avec ce sel et ces tons
à la Mortemart[169], qu’après une dépuration de cette sorte il ne
restoit plus la moindre pauvre petite espérance aux apoplexies, que
celle des indigestions étoit ruinée sans ressource depuis la peur que
Monseigneur en avoit prise et l’empire qu’il avoit donné sur sa santé
aux médecins; et nous conclûmes plus que langoureusement qu’il falloit
désormais compter que ce prince vivroit et régneroit longtemps: de là,
des raisonnements sans fin sur les funestes accompagnements de son
règne, sur la vanité des apparences les mieux fondées d’une vie qui
promettoit si peu, et qui trouvoit son salut et sa durée au sein du
péril et de la mort. En un mot, nous nous lâchâmes, non sans quelque
scrupule qui interrompoit de fois à autre cette rare conversation,
mais qu’avec un tour languissamment plaisant elle ramenoit toujours à
son point. Mme de Saint-Simon, tout dévotement, enrayoit tant qu’elle
pouvoit ces propos étranges; mais l’enrayure cassoit, et entretenoit
ainsi un combat très singulier entre la liberté des sentiments
humainement pour nous très raisonnables, mais qui ne laissoit pas de
nous faire sentir qu'ils n’étoient pas selon la religion.
[169] Mme de Montespan, the mother of the Duchess, was the
daughter of Gabriel de Rochechouart, Duc de Mortemart.
Deux heures s’écoulèrent de la sorte entre nous trois, qui nous
parurent courtes, mais que l’heure du souper termina. Mme la duchesse
d’Orléans s’en alla chez Madame sa fille, et nous passâmes dans ma
chambre, où bonne compagnie s’étoit cependant assemblée, qui soupa avec
nous.
Tandis qu’on étoit si tranquille à Versailles, et même à Meudon, tout y
changeoit de face. Le Roi avoit vu Monseigneur plusieurs fois dans la
journée, qui étoit sensible à ces marques d’amitié et de considération.
Dans la visite de l’après-dînée, avant le conseil des dépêches, le Roi
fut si frappé de l’enflure extraordinaire du visage et de la tête,
qu’il abrégea, et qu’il laissa échapper quelques larmes en sortant de
la chambre. On le rassura tant qu’on put, et, après le conseil des
dépêches, il se promena dans les jardins.
Cependant Monseigneur avoit déjà méconnu Mme la princesse de Conti,
et Boudin en avoit été alarmé. Ce prince l’avoit toujours été. Les
courtisans le voyoient tous les uns après les autres; les plus
familiers n’en bougeoient jour et nuit. Il s’informoit sans cesse à
eux si on avoit coutume d’être, dans cette maladie, dans l’état où il
se sentoit. Dans les temps où ce qu’on lui disoit pour le rassurer
lui faisoit le plus d’impression, il fondoit sur cette dépuration des
espérances de vie et de santé, et en une de ces occasions, il lui
échappa d’avouer à Mme la princesse de Conti qu’il y avoit longtemps
qu’il se sentoit fort mal sans en avoir voulu rien témoigner, et dans
un tel état de foiblesse que, le jeudi saint dernier, il n’avoit pu
durant l’office tenir sa _Semaine sainte_ dans ses mains.
Il se trouva plus mal vers quatre heures après midi, pendant le conseil
des dépêches: tellement que Boudin proposa à Fagon d’envoyer querir du
conseil, lui représenta qu’eux, médecins de la cour, qui ne voyoient
jamais aucune maladie de venin, n’en pouvoient avoir d’expérience, et
le pressa de mander promptement des médecins de Paris; mais Fagon
se mit en colère, ne se paya d’aucunes raisons, s’opiniâtra au refus
d’appeler personne, à dire qu’il étoit inutile de se commettre à des
disputes et à des contrariétés, soutint qu’ils feroient aussi bien et
mieux que tout le secours qu’ils pourroient faire venir, voulut enfin
tenir secret l’état de Monseigneur, quoique il empirât d’heure en
heure, et que sur les sept heures du soir quelques valets et quelques
courtisans même commençassent à s’en apercevoir; mais tout en ce genre
trembloit sous Fagon: il étoit là, et personne n’osoit ouvrir la
bouche pour avertir le Roi ni Mme de Maintenon. Madame la Duchesse et
Mme la princesse de Conti, dans la même impuissance, cherchoient à se
rassurer. Le rare fut qu’on voulut laisser mettre le Roi à table pour
souper, avant d’effrayer par de grands remèdes, et laisser achever son
souper sans l’interrompre et sans l’avertir de rien, qui, sur la foi de
Fagon et le silence public, croyoit Monseigneur en bon état, quoique il
l’eût trouvé enflé et changé dans l’après-dînée, et qu’il en eût été
fort peiné.
Pendant que le Roi soupoit ainsi tranquillement, la tête commença à
tourner à ceux qui étoient dans la chambre de Monseigneur. Fagon et
les autres entassèrent remèdes sur remèdes, sans en attendre l’effet.
Le curé, qui tous les soirs avant de se retirer chez lui alloit savoir
des nouvelles, trouva, contre l’ordinaire, toutes les portes ouvertes,
et les valets éperdus. Il entra dans la chambre, où voyant de quoi il
n’étoit que trop tardivement question, il courut au lit, prit la main
de Monseigneur, lui parla de Dieu, et le voyant plein de connoissance,
mais presque hors d’état de parler, il en tira ce qu’il put pour une
confession, dont qui que ce soit ne s’étoit avisé, lui suggéra des
actes de contrition. Le pauvre prince en répéta distinctement quelques
mots, confusément les autres, se frappa la poitrine, serra la main au
curé, parut pénétré des meilleurs sentiments, et reçut d’un air contrit
et desireux l’absolution du curé.
Cependant le Roi sortoit de table, et pensa tomber à la renverse
lorsque Fagon, se présentant à lui, lui cria tout troublé, que tout
étoit perdu. On peut juger quelle horreur saisit tout le monde en ce
passage si subit d’une sécurité entière à la plus désespérée extrémité.
Le Roi, à peine à lui-même, prit à l’instant le chemin de l’appartement
de Monseigneur, et réprima très sèchement l’indiscret empressement de
quelques courtisans à le retenir, disant qu’il vouloit voir encore son
fils, et s’il n’y avoit plus de remède. Comme il étoit près d’entrer
dans la chambre, Mme la princesse de Conti, qui avoit eu le temps
d’accourir chez Monseigneur dans ce court intervalle de la sortie de
table, se présenta pour l’empêcher d’entrer; elle le repoussa même
des mains, et lui dit qu’il ne falloit plus désormais penser qu’à
lui-même. Alors le Roi, presque en foiblesse d’un renversement si subit
et si entier, se laissa aller sur un canapé qui se trouva à l’entrée
de la porte du cabinet par lequel il étoit entré, qui donnoit dans la
chambre: il demandoit des nouvelles à tout ce qui en sortoit, sans que
presque personne osât lui répondre. En descendant chez Monseigneur, car
il logeoit au-dessus de lui, il avoit envoyé chercher le P. Tellier,
qui venoit de se mettre au lit. Il fut bientôt rhabillé et arrivé
dans la chambre; mais il n’étoit plus temps, à ce qu’ont dit depuis
tous les domestiques, quoique le jésuite, peut-être pour consoler le
Roi, lui eût assuré qu’il avoit donné une absolution bien fondée. Mme
de Maintenon, accourue auprès du Roi, et assise sur le même canapé,
tâchoit de pleurer. Elle essayoit d’emmener le Roi, dont les carrosses
étoient déjà prêts dans la cour; mais il n’y eut pas moyen de l’y faire
résoudre que Monseigneur ne fût expiré.
Cette agonie sans connoissance dura près d’une heure depuis que le Roi
fut dans le cabinet. Madame la Duchesse et Mme la princesse de Conti
se partageoient entre les soins du mourant et ceux du Roi, près duquel
elles revenoient souvent, tandis que la Faculté confondue, les valets
éperdus, le courtisan bourdonnant, se poussoient les uns les autres, et
cheminoient sans cesse sans presque changer de lieu. Enfin le moment
fatal arriva: Fagon sortit, qui le laissa entendre.
Le Roi, fort affligé, et très peiné du défaut de confession, maltraita
un peu ce premier médecin, puis sortit, emmené par Mme de Maintenon et
par les deux princesses. L’appartement étoit de plein pied à la cour,
et comme il se présenta pour monter en carrosse, il trouva devant lui
la berline[170] de Monseigneur. Il fit signe de la main qu’on lui
amenât un autre carrosse, par la peine que lui faisoit celui-là. Il
n’en fut pas néanmoins tellement occupé que, voyant Pontchartrain, il
ne l’appelât pour lui dire d’avertir son père et les autres ministres
de se trouver le lendemain matin, un peu tard, à Marly, pour le conseil
d’État ordinaire du mercredi. Sans commenter ce sens froid, je me
contenterai de rapporter la surprise extrême de tous les témoins et de
tous ceux qui l’apprirent. Pontchartrain répondit que, ne s’agissant
que d’affaires courantes, il vaudrait mieux remettre le conseil d’un
jour que de l’en importuner. Le Roi y consentit. Il monta avec peine
en carrosse, appuyé des deux côtés, Mme de Maintenon tout de suite
après, qui se mit à côté de lui; Madame la Duchesse et Mme la princesse
de Conti montèrent après elle, et se mirent sur le devant. Une foule
d’officiers de Monseigneur se jetèrent à genoux tout du long de la
cour, des deux côtés, sur le passage du Roi, lui criant avec des
hurlements étranges d’avoir compassion d’eux, qui avoient tout perdu et
qui mouraient de faim.
[170] A form of coach invented at Berlin, much used for
travelling, being lighter and better hung than an ordinary
post-chaise.
Tandis que Meudon étoit rempli d’horreur, tout étoit tranquille à
Versailles, sans en avoir le moindre soupçon. Nous avions soupé; la
compagnie, quelque temps après, s’étoit retirée, et je causois avec
Mme de Saint-Simon, qui achevoit de se déshabiller pour se mettre au
lit, lorsqu’un ancien valet de chambre à qui elle avoit donné une
charge de garçon de la chambre de Mme la duchesse de Berry, et qui y
servoit à table, entra tout effarouché. Il nous dit qu’il falloit qu’il
y eût de mauvaises nouvelles de Meudon; que Mgr le duc de Bourgogne
venoit d’envoyer parler à l’oreille à M. le duc de Berry, à qui les
yeux avoient rougi à l’instant; qu’aussitôt il étoit sorti de table,
et que, sur un second message fort prompt, la table où la compagnie
étoit restée s’étoit levée avec précipitation, et que tout le monde
étoit passé dans le cabinet. Un changement si subit rendit ma surprise
extrême; je courus chez Mme la duchesse de Berry aussitôt: il n’y
avoit plus personne; ils étoient tous allés chez Mme la duchesse de
Bourgogne. J’y poussai tout de suite.
J’y trouvai tout Versailles rassemblé ou y arrivant, toutes les dames
en déshabillé, la plupart prêtes à se mettre au lit, toutes les portes
ouvertes, et tout en trouble. J’appris que Monseigneur avoit reçu
l’extrême-onction, qu’il étoit sans connoissance et hors de toute
espérance, et que le Roi avoit mandé à Mme la duchesse de Bourgogne
qu’il s’en alloit à Marly, et de le venir attendre dans l’avenue entre
les deux écuries, pour le voir en passant.
Le spectacle attira toute l’attention que j’y pus donner parmi les
divers mouvements de mon âme et ce qui tout à la fois se présenta à
mon esprit. Les deux princes et les deux princesses étoient dans le
petit cabinet derrière la ruelle du lit; la toilette pour le coucher
étoit à l’ordinaire dans la chambre de Mme la duchesse de Bourgogne,
remplie de toute la cour en confusion; elle alloit et venoit du cabinet
dans la chambre, en attendant le moment d’aller au passage du Roi,
et son maintien, toujours avec ses mêmes grâces, étoit un maintien
de trouble et de compassion que celui de chacun sembloit prendre
pour douleur; elle disoit ou répondoit, en passant devant les uns
et les autres, quelques mots rares. Tous les assistants étoient des
personnages vraiment expressifs; il ne falloit qu’avoir des yeux, sans
aucune connoissance de la cour, pour distinguer les intérêts peints
sur les visages, ou le néant de ceux qui n’étoient de rien: ceux-ci
tranquilles à eux-mêmes, les autres pénétrés de douleur ou de gravité
et d’attention sur eux-mêmes, pour cacher leur élargissement et leur
joie.
Mon premier mouvement fut de m’informer à plus d’une fois, de ne croire
qu’à peine au spectacle et aux paroles, ensuite de craindre trop peu
de cause pour tant d’alarme, enfin de retour sur moi-même, par la
considération de la misère commune à tous les hommes, et que moi-même
je me trouverois un jour aux portes de la mort. La joie néanmoins
perçoit à travers les réflexions momentanées de religion et d’humanité
par lesquelles j’essayois de me rappeler; ma délivrance particulière
me sembloit si grande et si inespérée qu’il me sembloit, avec une
évidence encore plus parfaite que la vérité, que l’État gagnoit tout en
une telle perte. Parmi ces pensées, je sentois malgré moi un reste de
crainte que le malade en réchappât, et j’en avois une extrême honte.
Enfoncé de la sorte en moi-même, je ne laissai pas de mander à Mme de
Saint-Simon qu’il étoit à propos qu’elle vînt, et de percer de mes
regards clandestins chaque visage, chaque maintien, chaque mouvement,
d’y délecter ma curiosité, d’y nourrir les idées que je m’étois formées
de chaque personnage, qui ne m’ont jamais guère trompé, et de tirer de
justes conjectures de la vérité de ces premiers élans, dont on est si
rarement maître, et qui par là, à qui connoît la carte et les gens,
deviennent des indications sûres des liaisons et des sentiments les
moins visibles en tous autres temps rassis.
Je vis arriver Mme la duchesse d’Orléans, dont la contenance
majestueuse et compassée ne disoit rien; elle entra dans le petit
cabinet, d’où bientôt après elle sortit avec M. le duc d’Orléans,
duquel l’activité et l’air turbulent marquoient plus l’émotion du
spectacle que tout autre sentiment. Ils s’en allèrent, et je le
remarque exprès par ce qui bientôt après arriva en ma présence.
Quelques moments après, je vis de loin, vers la porte du petit cabinet,
Mgr le duc de Bourgogne avec un air fort ému et peiné; mais le coup
d’œil que j’assenai vivement sur lui ne m’y rendit rien de tendre, et
ne me rendit que l’occupation profonde d’un esprit saisi.
Valets et femmes de chambre crioient déjà indiscrètement, et leur
douleur prouva bien tout ce que cette espèce de gens alloit perdre.
Vers minuit et demi, on eut des nouvelles du Roi, et aussitôt je vis
Mme la duchesse de Bourgogne sortir du petit cabinet avec Mgr le duc de
Bourgogne, l’air alors plus touché qu’il ne m’avoit paru la première
fois, et qui rentra aussitôt dans le cabinet. La princesse prit à sa
toilette son écharpe et ses coiffes, debout et d’un air délibéré,
traversa la chambre, les yeux à peine mouillés, mais trahie par de
curieux regards lancés de part et d’autre à la dérobée, et, suivie
seulement de ses dames, gagna son carrosse par le grand escalier.
Comme elle sortit de sa chambre, je pris mon temps pour aller chez
Mme la duchesse d’Orléans, avec qui je grillois d’être. Entrant chez
elle, j’appris qu’ils étoient chez Madame; je poussai jusque-là à
travers leurs appartements. Je trouvai Mme la duchesse d’Orléans qui
retournoit chez elle, et qui, d’un air fort sérieux, me dit de revenir
avec elle. M. le duc d’Orléans étoit demeuré. Elle s’assit dans sa
chambre, et auprès d’elle la duchesse de Villeroy[171], la maréchale de
Rochefort[172], et cinq ou six dames familières. Je petillois cependant
de tant de compagnie; Mme la duchesse d’Orléans, qui n’en étoit pas
moins importunée, prit une bougie et passa derrière sa chambre. J’allai
alors dire un mot à l’oreille à la duchesse de Villeroy: elle et moi
pensions de même sur l’événement présent; elle me poussa, et me dit
tout bas de me bien contenir. J’étouffois de silence parmi les plaintes
et les surprises narratives de ces dames, lorsque M. le duc d’Orléans
parut à la porte du cabinet et m’appela.
[171] Marguerite Le Tellier, daughter of Louvois. For her
portrait see VIII. 310 f.
[172] Marie de Laval, widow of the Maréchal-Marquis de Rochefort,
formerly Bedchamber-woman to the Dauphine.
Je le suivis dans son arrière-cabinet en bas sur la galerie, lui
près de se trouver mal, et moi les jambes tremblantes de tout ce qui
se passoit sous mes yeux et au dedans de moi. Nous nous assîmes par
hasard vis-à-vis l’un de l’autre: mais quel fut mon étonnement lorsque
incontinent après je vis les larmes lui tomber des yeux: “Monsieur!”
m’écriai-je en me levant dans l’excès de ma surprise. Il me comprit
aussitôt, et me répondit d’une voix coupée et pleurant véritablement:
“Vous avez raison d’être surpris, et je le suis moi-même; mais le
spectacle touche. C’est un bon homme avec qui j’ai passé ma vie; il
m’a bien traité et avec amitié tant qu’on l’a laissé faire et qu’il
a agi de lui-même. Je sens bien que l’affliction ne peut pas être
longue; mais ce sera dans quelques jours que je trouverai tous les
motifs de me consoler dans l’état où on m’avoit mis avec lui; mais
présentement le sang, la proximité, l’humanité, tout touche, et les
entrailles s’émeuvent.” Je louai ce sentiment; mais j’en avouai mon
extrême surprise par la façon dont il étoit avec Monseigneur. Il se
leva, se mit la tête dans un coin, le nez dedans, et pleura amèrement
et à sanglots, chose que, si je n’avois vue, je n’eusse jamais crue.
Après quelque peu de silence, je l’exhortai à se calmer: je lui
représentai qu’incessamment il faudroit retourner chez Mme la duchesse
de Bourgogne, et que si on l’y voyoit avec des yeux pleureux, il n’y
avoit personne qui ne s’en moquât comme d’une comédie très déplacée,
à la façon dont toute la cour savoit qu’il étoit avec Monseigneur. Il
fit donc ce qu’il put pour arrêter ses larmes, et pour bien essuyer et
retaper ses yeux. Il y travailloit encore, lorsqu’il fut averti que Mme
la duchesse de Bourgogne arrivoit, et que Mme la duchesse d’Orléans
alloit retourner chez elle. Il la fut joindre, et je les y suivis.
Mme la duchesse de Bourgogne, arrêtée dans l’avenue entre les deux
écuries, n’avoit attendu le Roi que fort peu de temps; dès qu’il
approcha, elle mit pied à terre et alla à sa portière. Mme de
Maintenon, qui étoit de ce même côté, lui cria: “Où allez-vous, Madame?
N’approchez pas; nous sommes pestiférés.” Je n’ai point su quel
mouvement fit le Roi, qui ne l’embrassa point à cause du mauvais air.
La princesse à l’instant regagna son carrosse, et s’en revint.
Le beau secret que Fagon avoit imposé sur l’état de Monseigneur avoit
si bien trompé tout le monde, que le duc de Beauvillier étoit revenu à
Versailles après le conseil de dépêches, et qu’il y coucha contre son
ordinaire depuis la maladie de Monseigneur. Comme il se levoit fort
matin, il se couchoit toujours sur les dix heures, et il s’étoit mis au
lit sans se défier de rien. Il n’y fut pas longtemps sans être réveillé
par un message de Mme la duchesse de Bourgogne, qui l’envoya chercher,
et il arriva dans son appartement peu avant son retour du passage du
Roi. Elle retrouva les deux princes et Mme la duchesse de Berry, avec
le duc de Beauvillier, dans ce petit cabinet où elle les avoit laissés.
Après les premiers embrassements d’un retour qui signifioit tout, le
duc de Beauvillier, qui les vit étouffants dans ce petit lieu, les fit
passer par la chambre dans le salon qui la sépare de la galerie, dont,
depuis quelque temps, on avoit fermé ce salon d’une porte pour en faire
un grand cabinet. On y ouvrit des fenêtres, et les deux princes, ayant
chacun sa princesse à son côté, s’assirent sur un même canapé près des
fenêtres, le dos à la galerie, tout le monde épars, assis et debout, et
en confusion dans ce salon, et les dames les plus familières par terre
aux pieds ou proche du canapé des princes.
Là, dans la chambre et par tout l’appartement, on lisoit apertement
sur les visages. Monseigneur n’étoit plus; on le savoit, on le disoit;
nul contrainte ne retenoit plus à son égard, et ces premiers moments
étoient ceux des premiers mouvements peints au naturel, et pour lors
affranchis de toute politique, quoique avec sagesse, par le trouble,
l’agitation, la surprise, la foule, le spectacle confus de cette nuit
si rassemblée.
Les premières pièces offroient les mugissements contenus des valets,
désespérés de la perte d’un maître si fait exprès pour eux, et pour les
consoler d’une autre qu’ils ne prévoyoient qu’avec transissement, et
qui par celle-ci devenoit la leur propre. Parmi eux s’en remarquoient
d’autres des plus éveillés de gens principaux de la cour, qui étoient
accourus aux nouvelles, et qui montroient bien à leur air de quelle
boutique ils étoient balayeurs.
Plus avant commençoit la foule des courtisans de toute espèce. Le plus
grand nombre, c’est-à-dire les sots, tiroient des soupirs de leurs
talons, et, avec des yeux égarés et secs, louoient Monseigneur, mais
toujours de la même louange, c’est-à-dire de bonté, et plaignoient
le Roi de la perte d’un si bon fils. Les plus fins d’entre eux, ou
les plus considérables, s’inquiétoient déjà de la santé du Roi; ils
se savoient bon gré de conserver tant de jugement parmi ce trouble,
et n’en laissoient pas douter par la fréquence de leurs répétitions.
D’autres, vraiment affligés, et de cabale frappée, pleuroient
amèrement, ou se contenoient avec un effort aussi aisé à remarquer que
les sanglots. Les plus forts de ceux-là, ou les plus politiques, les
yeux fichés à terre, et reclus en des coins, méditoient profondément
aux suites d’un événement si peu attendu, et bien davantage sur
eux-mêmes. Parmi ces diverses sortes d’affligés, point ou peu de
propos, de conversation nulle, quelque exclamation parfois échappée à
la douleur, et parfois répondue par une douleur voisine, un mot en un
quart d’heure, des yeux sombres ou hagards, des mouvements de mains
moins rares qu’involontaires, immobilité du reste presque entière;
les simples curieux et peu soucieux presque nuls, hors les sots, qui
avoient le caquet en partage; les questions, et le redoublement du
désespoir des affligés, et l’importunité pour les autres. Ceux qui
déjà regardoient cet événement comme favorable avoient beau pousser
la gravité jusqu’au maintien chagrin et austère; le tout n’étoit
qu’un voile clair, qui n’empêchoit pas de bons yeux de remarquer et
de distinguer tous leurs traits. Ceux-ci se tenoient aussi tenaces
en place que les plus touchés, en garde contre l’opinion, contre
la curiosité, contre leur satisfaction, contre leurs mouvements;
mais leurs yeux suppléoient au peu d’agitation de leurs corps. Des
changements de posture, comme des gens peu assis ou mal debout; un
certain soin de s’éviter les uns les autres, même de se rencontrer des
yeux; les accidents momentanés qui arrivoient de ces rencontres; un je
ne sais quoi de plus vif, de plus libre en toute la personne, à travers
le soin de se tenir et de se composer; un vif, une sorte d’étincelant
autour d’eux, les distinguoit malgré qu’ils en eussent.
Les deux princes et les deux princesses assises à leurs côtés, prenant
soin d’eux, étoient les plus exposés à la pleine vue. Mgr le duc de
Bourgogne pleuroit d’attendrissement et de bonne foi, avec un air de
douceur, des larmes de nature, de religion, de patience. M. le duc de
Berry, tout d’aussi bonne foi, en versoit en abondance, mais des larmes
pour ainsi dire sanglantes, tant l’amertume en paroissoit grande, et
poussoit non des sanglots, mais des cris, mais des hurlements. Il se
taisoit parfois, mais de suffocation, puis éclatoit, mais avec un tel
bruit, et un bruit si fort, la trompette forcée du désespoir, que la
plupart éclatoient aussi à ces redoublements si douloureux, ou par
un aiguillon d’amertume, ou par un aiguillon de bienséance. Cela fut
au point qu’il fallut le déshabiller là même, et se précautionner
de remèdes et de gens de la Faculté. Mme la duchesse de Berry étoit
hors d’elle; on verra bientôt pourquoi. Le désespoir le plus amer
étoit peint avec horreur sur son visage. On y voyoit comme écrit une
rage de douleur, non d’amitié, mais d’intérêt; des intervalles secs,
mais profonds et farouches, puis un torrent de larmes et de gestes
involontaires, et cependant retenus, qui montroit une amertume d’âme
extrême, fruit de la méditation profonde qui venoit de précéder.
Souvent réveillée par les cris de son époux, prompte à le secourir, à
le soutenir, à l’embrasser, à lui présenter quelque chose à sentir,
on voyoit un soin vif pour lui, mais tôt après une chute profonde en
elle-même, puis un torrent de larmes qui lui aidoient à suffoquer
ses cris. Mme la duchesse de Bourgogne consoloit aussi son époux,
et y avoit moins de peine qu’à acquérir le besoin d’être elle-même
consolée, à quoi pourtant, sans rien montrer de faux, on voyoit bien
qu’elle faisoit de son mieux pour s’acquitter d’un devoir pressant de
bienséance sentie, mais qui se refuse au plus grand besoin: le fréquent
moucher répondoit aux cris du prince son beau-frère; quelques larmes
amenées du spectacle, et souvent entretenues avec soin, fournissoient
à l’art du mouchoir pour rougir et grossir les yeux et barbouiller le
visage, et cependant le coup d’œil fréquemment dérobé se promenoit sur
l’assistance et sur la contenance de chacun.
Le duc de Beauvillier, debout auprès d’eux, l’air tranquille et froid,
comme à chose non avenue ou à spectacle ordinaire, donnoit ses ordres
pour le soulagement des princes, pour que peu de gens entrassent,
quoique les portes fussent ouvertes à chacun, en un mot pour tout ce
qu’il étoit besoin, sans empressement, sans se méprendre en quoi que
ce soit ni aux gens ni aux choses: vous l’auriez cru au lever ou au
petit couvert, servant à l’ordinaire. Ce flegme dura sans la moindre
altération, également éloigné d’être aise par religion et de cacher
aussi le peu d’affliction qu’il ressentoit, pour conserver toujours la
vérité.
Madame, rhabillée en grand habit, arriva hurlante, ne sachant bonnement
pourquoi ni l’un ni l’autre, les inonda tous de ses larmes en les
embrassant, fit retentir le château d’un renouvellement de cris, et
fournit un spectacle bizarre d’une princesse qui se remet en cérémonie,
en pleine nuit, pour venir pleurer et crier parmi une foule de femmes
en déshabillé de nuit, presque en mascarades.
Mme la duchesse d’Orléans s’étoit éloignée des princes, et s’étoit
assise le dos à la galerie, vers la cheminée, avec quelques dames. Tout
étant fort silencieux autour d’elle, ces dames peu à peu se retirèrent
d’auprès elle, et lui firent grand plaisir. Il n’y resta que la
duchesse Sforze[173], la duchesse de Villeroy, Mme de Castries[174],
sa dame d’atour, et Mme de Saint-Simon. Ravies de leur liberté, elles
s’approchèrent en un tas, tout le long d’un lit de veille à pavillon et
le joignant, et comme elles étoient toutes affectées de même à l’égard
de l’événement qui rassembloit là tant de monde, elles se mirent à en
deviser tout bas ensemble dans ce groupe avec liberté.
[173] Niece of Mme de Montespan and widow of the Duke of Sforza.
[174] See below, p. 142, for her portrait.
Dans la galerie et dans ce salon il y avoit plusieurs lits de veille,
comme dans tout le grand appartement, pour la sûreté, où couchoient
des Suisses de l’appartement et des frotteurs, et ils y avoient été
mis à l’ordinaire avant les mauvaises nouvelles de Meudon. Au fort de
la conversation de ces dames, Mme de Castries, qui touchoit au lit,
le sentit remuer, et en fut fort effrayée, car elle l’étoit de tout,
quoique avec beaucoup d’esprit. Un moment après elles virent un gros
bras presque nu relever tout à coup le pavillon, qui leur montra un bon
gros Suisse entre deux draps, demi-éveillé et tout ébahi, très long à
reconnoître son monde, qu’il regardoit fixement l’un après l’autre,
qui enfin, ne jugeant pas à propos de se lever en si grande compagnie,
se renfonça dans son lit et ferma son pavillon. Le bonhomme s’étoit
apparemment couché avant que personne eût rien appris, et avoit assez
profondément dormi depuis pour ne s’être réveillé qu’alors. Les plus
tristes spectacles sont assez souvent sujets aux contrastes les plus
ridicules: celui-ci fit rire quelque dame de là autour, et quelque peur
à Mme la duchesse d’Orléans et à ce qui causoit avec elle, d’avoir
été entendues; mais, réflexion faite, le sommeil et la grossièreté du
personnage les rassura.
La duchesse de Villeroy, qui ne faisoit presque que les joindre,
s’étoit fourrée un peu auparavant dans le petit cabinet, avec la
comtesse de Roucy[175] et quelques dames du palais, dont Mme de
Levis[176] n’avoit osé approcher, par penser trop conformément à la
duchesse de Villeroy. Elles y étoient quand j’arrivai.
[175] Daughter of the Duc d’Arpajou and wife of the Comte de
Roucy, who was a nephew of the Maréchal de Lorges. “C’étoit
une personne extrêmement laide, qui avoit de l’esprit, fort
glorieuse, pleine d’ambition, folle des moindres distinctions,
engouée à l’excès de la cour... qui vivoit noyée de biens,
d’affaires et de créanciers, envieuse, haineuse, par conséquent
peu aimée, et qui, pour couronner tout cela, ne manquoit point de
grand messes à la paroisse et rarement à communier tous les huit
jours. Son mari n’avoit qu’une belle, mais forte figure: glorieux
et bas plus qu’elle, panier percé qui jouoit tout et perdoit
tout... Il étoit de tout avec Monseigneur.” (I. 346.)
[176] See above, p. 80, n. 120.
Je voulois douter encore, quoique tout me montrât ce qui étoit, mais
je ne pus me résoudre à m’abandonner à le croire que le mot ne m’en
fût prononcé par quelqu’un à qui on pût ajouter foi. Le hasard me
fit rencontrer M. d’O[177], à qui je le demandai, et qui me le dit
nettement. Cela su, je tâchai de n’en être pas bien aise. Je ne sais
pas trop si j’y réussis bien, mais au moins est-il vrai que ni joie
ni douleur n’émoussèrent ma curiosité, et qu’en prenant bien garde
à conserver toute bienséance, je ne me crus pas engagé par rien au
personnage douloureux. Je ne craignois plus les retours du feu de
la citadelle de Meudon, ni les cruelles courses de son implacable
garnison, et je me contraignis moins qu’avant le passage du Roi pour
Marly de considérer plus librement toute cette nombreuse compagnie,
d’arrêter mes yeux sur les plus touchés et sur ceux qui l’étoient le
moins avec une affection différente, de suivre les uns et les autres de
mes regards, et de les en percer tous à la dérobée. Il faut avouer que,
pour qui est bien au fait de la carte intime d’une cour, les premiers
spectacles d’événements rares de cette nature, si intéressante à tant
de divers égards, sont d’une satisfaction extrême: chaque visage vous
rappelle les soins, les intrigues, les sueurs employées à l’avancement
des fortunes, à la formation, à la force des cabales, les adresses à se
maintenir et à en écarter d’autres, les moyens de toute espèce mis en
œuvre pour cela, les liaisons plus ou moins avancées, les éloignements,
les froideurs, les haines, les mauvais offices, les manèges, les
avances, les ménagements, les petitesses, les bassesses de chacun,
le déconcertement des uns au milieu de leur chemin, au milieu ou au
comble de leurs espérances, la stupeur de ceux qui en jouissoient en
plein, le poids donné du même coup à leurs contraires et à la cabale
opposée, la vertu de ressort qui pousse dans cet instant leurs menées
et leurs concerts à bien, la satisfaction extrême et inespérée de
ceux-là, et j’en étois des plus avant, la rage qu’en conçoivent les
autres, leur embarras et leur dépit à le cacher, la promptitude des
yeux à voler partout en sondant les âmes à la faveur de ce premier
trouble de surprise et de dérangement subit, la combinaison de tout ce
qu’on y remarque, l’étonnement de ne pas trouver ce qu’on avoit cru
de quelques-uns, faute de cœur ou d’assez d’esprit en eux, et plus en
d’autres qu’on n’avoit pensé: tout cet amas d’objets vifs et de choses
si importantes forme un plaisir à qui le sait prendre qui, tout peu
solide qu’il devient, est un des plus grands dont on puisse jouir dans
une cour.
[177] See above, p. 73, n. 112.
Ce fut donc à celui-là que je me livrai tout entier en moi-même, avec
d’autant plus d’abandon que, dans une délivrance bien réelle, je me
trouvois étroitement lié et embarqué avec les têtes principales qui
n’avoient point de larmes à donner à leurs yeux. Je jouissois de leur
avantage sans contre-poids, et de leur satisfaction qui augmentoit
la mienne, qui consolidoit mes espérances, qui me les élevoit, qui
m’assuroit un repos auquel, sans cet événement, je voyois si peu
d’apparence que je ne cessois point de m’inquiéter d’un triste avenir,
et que d’autre part, ennemi de liaison, et presque personnel, des
principaux personnages que cette perte accabloit, je vis [du] premier
coup d’œil vivement porté, tout ce qui leur échappoit et tout ce qui
les accableroit, avec un plaisir qui ne se peut rendre. J’avois si
fort imprimé dans ma tête les différentes cabales, leurs subdivisions,
leurs replis, leurs divers personnages et leurs degrés, la connoissance
de leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs divers intérêts, que la
méditation de plusieurs jours ne m’auroit pas développé et représenté
toutes ces choses plus nettement que ce premier aspect de tous ces
visages, qui me rappeloient encore ceux que je ne voyois pas, et qui
n’étoient pas les moins friands à s’en repaître.
Je m’arrêtai donc un peu à considérer le spectacle de ces différentes
pièces de ce vaste et tumultueux appartement. Cette sorte de désordre
dura bien une heure, où la duchesse du Lude[178] ne parut point,
retenue au lit par la goutte. A la fin M. de Beauvillier s’avisa qu’il
étoit temps de délivrer les deux princes d’un si fâcheux public. Il
leur proposa donc que M. et Mme la duchesse de Berry se retirassent
dans leur appartement, et le monde de celui de Mme la duchesse
de Bourgogne. Cet avis fut aussitôt embrassé. M. le duc de Berry
s’achemina donc, partie seul et quelquefois appuyé par son épouse, Mme
de Saint-Simon avec eux, et une poignée de gens. Je les suivis de loin,
pour ne pas exposer ma curiosité plus longtemps. Ce prince vouloit
coucher chez lui; mais Mme la duchesse de Berry ne le voulut pas
quitter. Il était si suffoqué et elle aussi, qu’on fit demeurer auprès
d’eux une Faculté complète et munie.
[178] See above, p. 44, n. 77.
Toute leur nuit se passa en larmes et en cris. De fois à autre M. le
duc de Berry demandoit des nouvelles de Meudon, sans vouloir comprendre
la cause de la retraite du Roi à Marly. Quelquefois il s’informoit
s’il n’y avoit plus d’espérance. Il vouloit envoyer aux nouvelles; et
ce ne fut qu’assez avant dans la matinée que le funeste rideau fut
tiré de devant ses yeux, tant la nature et l’intérêt ont de peine à se
persuader des maux extrêmes sans remède. On ne peut rendre l’état où il
fut quand il se sentit enfin dans toute son étendue. Celui de Mme la
duchesse de Berry ne fut guère meilleur, mais qui ne l’empêcha pas de
prendre de lui tous les soins possibles.
La nuit de M. et de Mme la duchesse de Bourgogne fut plus tranquille;
ils se couchèrent assez paisiblement. Mme de Levis dit tout bas à la
princesse que, n’ayant pas lieu d’être affligée, il seroit horrible
de lui voir jouer la comédie. Elle répondit bien naturellement
que, sans comédie, la pitié et le spectacle la touchoient et la
bienséance la contenoit, et rien de plus; et en effet elle se tint
dans ces bornes-là, avec vérité et avec décence. Ils voulurent que
quelques-unes des dames du palais passassent la nuit dans leur chambre
dans des fauteuils. Le rideau demeura ouvert, et cette chambre devint
aussitôt le palais de Morphée. Le prince et la princesse s’endormirent
promptement, s’éveillèrent une fois ou deux un instant; à la vérité,
ils se levèrent d’assez bonne heure, et assez doucement. Le réservoir
d’eau étoit tari chez eux; les larmes ne revinrent plus depuis que
rares et foibles, à force d’occasion. Les dames qui avoient veillé et
dormi dans cette chambre contèrent à leurs amis ce qui s’y étoit passé.
Personne n’en fut surpris, et comme il n’y avoit plus de Monseigneur,
personne aussi n’en fut scandalisé.
Mme de Saint-Simon et moi, au sortir de chez M. et Mme la duchesse de
Berry, nous fûmes encore deux heures ensemble. La raison, plutôt que le
besoin, nous fit coucher, mais avec si peu de sommeil qu’à sept heures
du matin j’étois debout; mais, il faut l’avouer, de telles insomnies
sont douces, et de tels réveils savoureux.
L’horreur régnoit à Meudon. Dès que le Roi en fut parti, tout ce qu’il
y avoit de gens de la cour le suivirent, et s’entassèrent dans ce
qui se trouva de carrosses, et dans ce qu’il en vint aussitôt après.
En un instant Meudon se trouva vide. Mlle de Lislebonne et Mlle de
Melun montèrent chez Mlle Choin, qui, recluse dans son grenier, ne
faisoit que commencer à entrer dans les transes funestes. Elle avoit
tout ignoré; personne n’avoit pris soin de lui apprendre de tristes
nouvelles; elle ne fut instruite de son malheur que par les cris. Ces
deux amies la jetèrent dans un carrosse de louage qui se trouva encore
là par hasard, y montèrent avec elle, et la menèrent à Paris.
Pontchartrain, avant partir, monta chez Voysin[179]. Il trouva ses gens
difficiles à ouvrir, et lui profondément endormi; il s’étoit couché
sans aucun soupçon sinistre, et fut étrangement surpris à ce réveil. Le
comte de Brionne[180] le fut bien davantage. Lui et ses gens s’étoient
couchés dans la même confiance; personne ne songea à eux. Lorsqu’en se
levant il sentit ce grand silence, il voulut aller aux nouvelles, et ne
trouva personne, jusqu’à ce que, dans cette surprise, il apprit enfin
ce qui étoit arrivé.
[179] Daniel-François Voysin succeeded Chamillart as Secretary of
State for War in 1709. For his portrait see VI. 444-446.
[180] Henri de Lorraine, Comte de Brionne, son of the Comte
d’Armagnac, _grand écuyer_, known as M. le Grand. He was the best
dancer of his day, “un assez honnête homme, mais si court et si
plat que rien n’étoit au-dessous... d’un mérite qui se servit
borné aux jambons s’il fût né d’un père qui en eût vendu” (IX.
286-287).
Cette foule de bas officiers de Monseigneur, et bien d’autres, errèrent
toute la nuit dans les jardins. Plusieurs courtisans étoient partis
épars à pied. La dissipation fut entière et la dispersion générale. Un
ou deux valets au plus demeurèrent auprès du corps, et, ce qui est très
digne de louange, la Vallière[181] fut le seul des courtisans qui, ne
l’ayant point abandonné pendant sa vie, ne l’abandonna point après sa
mort. Il eut peine à trouver quelqu’un pour aller chercher des capucins
pour venir prier Dieu auprès du corps. L’infection en devint si prompte
et si grande que l’ouverture des fenêtres qui donnoient en portes sur
la terrasse ne suffit pas, et que la Vallière, les capucins et ce très
peu de bas étage qui étoit demeuré passèrent la nuit dehors. Du Mont
et Casaus son neveu, navrés de la plus extrême douleur, y étoient
ensevelis dans la Capitainerie. Ils perdoient tout après une longue vie
toute de petits soins, d’assiduité, de travail, soutenue par les plus
flatteuses et les plus raisonnables espérances, et les plus longuement
prolongées, qui leur échappoient en un moment. A peine, sur le matin,
du Mont put-il donner quelques ordres. Je plaignis celui-là avec amitié.
[181] Charles-François de La Baume le Blanc, Marquis afterwards
Duc de La Vallière. He was the great-nephew of Louise de La
Vallière.
On s’étoit reposé sur une telle confiance que personne n’avoit songé
que le Roi pût aller à Marly. Aussi n’y trouva-t-il rien de prêt:
point de clefs des appartements, à peine quelque bout de bougie, et
même de chandelle. Le Roi fut plus d’une heure dans cet état, avec Mme
de Maintenon, dans son antichambre à elle, Madame la Duchesse, Mme la
princesse de Conti, Mmes de Dangeau et de Caylus, celle-ci accourue
de Versailles auprès de sa tante. Mais ces deux dames ne se tinrent
que peu, par-ci par-là, dans cette antichambre, par discrétion. Ce
qui avoit suivi et qui arrivoit à la file étoit dans le salon, en
même désarroi et sans savoir où gîter. On fut longtemps à tâtons,
et toujours sans feu, et toujours les clefs mêlées, égarées par
l’égarement des valets. Les plus hardis de ce qui étoit dans le salon
montrèrent peu à peu le nez dans l’antichambre, où Mme d’Espinoy ne
fut pas des dernières, et de l’un à l’autre tout ce qui étoit venu
s’y présenta, poussés de curiosité et de desir de tâcher que leur
empressement fût remarqué. Le Roi, reculé en un coin, assis entre Mme
de Maintenon et les deux princesses, pleuroit à longues reprises. Enfin
la chambre de Mme de Maintenon fut ouverte, qui le délivra de cette
importunité. Il y entra seul avec elle, et y demeura encore une heure.
Il alla ensuite se coucher, qu’il étoit près de quatre heures du matin,
et la laissa en liberté de respirer et de se rendre à elle-même. Le Roi
couché, chacun sut enfin où loger, et Bloin eut ordre de répandre que
les gens qui desireroient des logements à Marly s’adressassent à lui,
pour qu’il en rendît compte au Roi et qu’il avertît les élus.
Monseigneur étoit plutôt grand que petit, fort gros, mais sans être
trop entassé, l’air fort haut et fort noble, sans rien de rude, et il
auroit eu le visage fort agréable si M. le prince de Conti, le dernier
mort, ne lui avoit pas cassé le nez par malheur en jouant, étant tous
deux enfants. Il étoit d’un fort beau blond, avoit le visage fort rouge
de hâle partout et fort plein, mais sans aucune physionomie, les plus
belles jambes du monde, les pieds singulièrement petits et maigres.
Il tâtonnoit toujours en marchant, et mettoit le pied à deux fois: il
avoit toujours peur de tomber, et il se faisoit aider pour peu que
le chemin ne fût pas parfaitement droit et uni. Il étoit fort bien à
cheval et y avoit grande mine, mais il n’y étoit pas hardi. Casaus
couroit devant lui à la chasse; s’il le perdoit de vue, il croyoit
tout perdu; il n’alloit guère qu’au petit galop, et attendoit souvent
sous un arbre ce que devenoit la chasse, la cherchoit lentement,
et s’en revenoit. Il avoit fort aimé la table, mais toujours sans
indécence. Depuis cette grande indigestion qui fut prise d’abord pour
apoplexie, il ne faisoit guère qu’un vrai repas, et se contenoit fort,
quoique grand mangeur comme toute la maison royale. Presque tous ses
portraits[182] lui ressemblent bien.
[182] The best-known is that by Mignard in the Louvre, painted
in 1689. It represents the Dauphin with his wife and his three
children.
De caractère, il n’en avoit aucun; du sens assez, sans aucune sorte
d’esprit, comme il parut dans l’affaire du testament du roi d’Espagne;
de la hauteur, de la dignité par nature, par prestance, par imitation
du Roi; de l’opiniâtreté sans mesure, et un tissu de petitesses
arrangées, qui formoient tout le tissu de sa vie; doux par paresse et
par une sorte de stupidité, dur au fond, avec un extérieur de bonté
qui ne portoit que sur des subalternes, et sur des valets, et qui ne
s’exprimoit que par des questions basses; il étoit avec eux d’une
familiarité prodigieuse, d’ailleurs insensible à la misère et à la
douleur des autres, en cela peut-être plutôt en proie à l’incurie et à
l’imitation qu’à un mauvais naturel; silencieux jusqu’à l’incroyable,
conséquemment fort secret, jusque-là qu’on a cru qu’il n’avoit jamais
parlé d’affaires d’État à la Choin, peut-être que parce que tous [deux]
n’y entendoient guère. L’épaisseur d’une part, la crainte de l’autre,
formoient en ce prince une retenue qui a peu d’exemples; en même temps
glorieux à l’excès, ce qui est plaisant à dire d’un Dauphin, jaloux du
respect, et presque uniquement attentif et sensible à ce qui lui étoit
dû, et partout. Il dit une fois à Mlle Choin, sur ce silence dont elle
lui parloit, que les paroles de gens comme lui portant un grand poids,
et obligeant ainsi à de grandes réparations quand elles n’étoient pas
mesurées, il aimoit mieux très souvent garder le silence que de parler.
C’étoit aussi plus tôt fait pour sa paresse et sa parfaite incurie; et
cette maxime excellente, mais qu’il outroit, étoit apparemment une des
leçons du Roi ou du duc de Montausier qu’il avoit le mieux retenue.
Son arrangement étoit extrême pour les affaires particulières: il
écrivoit lui-même toutes ses dépenses prises sur lui; il savoit ce
que lui coûtoient les moindres choses, quoique il dépensât infiniment
en bâtiments, en meubles, en joyaux de toute espèce, en voyages de
Meudon, et à l’équipage du loup, dont il s’étoit laissé accroire
qu’il aimoit la chasse. Il avoit fort aimé toute sorte de gros jeu,
mais depuis qu’il s’étoit mis à bâtir il s’étoit réduit à des jeux
médiocres; du reste, avare au delà de toute bienséance, excepté de très
rares occasions, qui se bornoient à quelques pensions à des valets ou
à quelques médiocres domestiques; mais assez d’aumônes au curé et aux
capucins de Meudon.
Il est inconcevable le peu qu’il donnoit à la Choin, si fort sa
bien-aimée: cela ne passoit point quatre cents louis par quartier, en
or, quoi qu’ils valussent, faisant pour tout seize cents louis par an.
Il les lui donnoit lui-même, de la main à la main, sans y ajouter ni
s’y méprendre jamais d’une pistole, et tout au plus une boîte ou deux
par an; encore y regardoit-il de fort près.
Il faut rendre justice à cette fille, et convenir aussi qu’il est
difficile d’être plus désintéressée qu’elle l’étoit, soit qu’elle
en connût la nécessité avec ce prince, soit plutôt que cela lui fût
naturel, comme il a paru dans tout le tissu de sa vie. C’est encore un
problème si elle étoit mariée; tout ce qui a été le plus intimement
initié dans leurs mystères s’est toujours fortement récrié qu’il n’y a
jamais eu de mariage. Ce n’a jamais été qu’une grosse camarde brune,
qui avec toute la physionomie d’esprit, et aussi le jeu, n’avoit l’air
que d’une servante, et qui longtemps avant cet événement-ci étoit
devenue excessivement grasse, et encore vieille et puante; mais de la
voir aux _parvulo_[183] de Meudon, dans un fauteuil devant Monseigneur,
en présence de tout ce qui y étoit admis, Mme la duchesse de Bourgogne
et Mme la duchesse de Berry, qui y fut tôt introduite, chacune sur un
tabouret, dire devant Monseigneur et tout cet intérieur _la duchesse de
Bourgogne_ et _la duchesse de Berry_ et _le duc de Berry_, en parlant
d’eux, répondre souvent sèchement aux deux filles de la maison, les
reprendre, trouver à redire à leur ajustement, et quelquefois à leur
air et à leur conduite, et le leur dire, on a peine à tout cela à ne
pas reconnoître la belle-mère et la parité avec Mme de Maintenon. A la
vérité, elle ne disoit pas _mignonne_ en parlant à Mme la duchesse de
Bourgogne, qui l’appeloit _Mademoiselle_, et non _ma tante_; mais aussi
c’étoit toute la différence d’avec Mme de Maintenon. D’ailleurs encore
cela n’avoit jamais pris de même entre elles. Madame la Duchesse, les
deux Lislebonnes et tout cet intérieur y étoit un obstacle; et Mme la
duchesse de Bourgogne, qui le sentoit et qui étoit timide, se trouvoit
toujours gênée et en brassière à Meudon, tandis qu’entre le Roi et Mme
de Maintenon elle jouissoit de toute aisance et de toute liberté. De
voir encore Mlle Choin à Meudon, pendant une maladie si périlleuse,
voir Monseigneur plusieurs fois le jour, le Roi non-seulement le
savoir, mais demander à Mme de Maintenon, qui, à Meudon non plus
qu’ailleurs, ne voyoit personne, et qui n’entra peut-être pas deux fois
chez Monseigneur, lui demander, dis-je, si elle avoit vu la Choin,
et trouver mauvais qu’elle ne l’eût pas vue, bien loin de la faire
sortir du château, comme on le fait toujours en ces occasions, c’est
encore une preuve du mariage d’autant plus grande que Mme de Maintenon,
mariée elle-même, et qui affichoit si fort la pruderie et la dévotion,
n’avoit, ni le Roi non plus, aucun intérêt d’exemple et de ménagement à
garder là-dessus s’il n’y avoit point de sacrement, et on ne voit point
qu’en aucun temps la présence de Mlle Choin ait causé le plus léger
embarras. Cet attachement incompréhensible, et si semblable en tout à
celui du Roi, à la figure près de la personne chérie, est peut-être
l’unique endroit par où le fils ait ressemblé au père.
[183] _Parvulo_ (= en _petit comité_) was the name given to the
gatherings of Monseigneur’s little circle of intimates.
Monseigneur, tel pour l’esprit qu’il vient d’être représenté, n’avoit
pu profiter de l’excellente culture qu’il reçut du duc de Montausier,
et de Bossuet et de Fléchier, évêques de Meaux et de Nîmes. Son peu de
lumière, s’il en eut jamais, s’éteignit au contraire sous la rigueur
d’une éducation dure et austère[184], qui donna le dernier poids à sa
timidité naturelle, et le dernier degré d’aversion pour toute espèce,
non pas de travail et d’étude, mais d’amusement d’esprit, en sorte que,
de son aveu, depuis qu’il avoit été affranchi des maîtres, il n’avoit
de sa vie lu que l’article de Paris de la _Gazette de France_, pour y
voir les morts et les mariages.
[184] The Duc de Montausier frequently administered personal
chastisement to the Dauphin, often for very minor offences.
Tout contribua donc en lui, timidité naturelle, dur joug d’éducation,
ignorance parfaite et défaut de lumière, à le faire trembler devant le
Roi, qui, de son côté, n’omit rien pour entretenir et prolonger cette
terreur toute sa vie. Toujours roi, presque jamais père avec lui, ou
s’il lui en échappa bien rarement quelques traits, ils ne furent jamais
purs et sans mélange de royauté, non pas même dans les moments les plus
particuliers et les plus intérieurs. Ces moments même étoient rares
tête à tête, et n’étoient que des moments presque toujours en présence
des bâtards et des valets intérieurs, sans liberté, sans aisance,
toujours en contrainte et en respect, sans jamais oser rien hasarder
ni usurper, tandis que tous les jours il voyoit faire l’un et l’autre
au duc du Maine avec succès, et Mme la duchesse de Bourgogne dans une
habitude de tous les temps particuliers, des plus familiers badinages,
et des privautés avec le Roi quelquefois les plus outrées. Il en
sentoit contre eux une secrète jalousie, mais qui ne l’élargissoit pas.
L’esprit ne lui fournissoit rien comme à M. du Maine, fils d’ailleurs
de la personne et non de la royauté, et en telle disproportion qu’elle
n’étoit point en garde. Il n’étoit plus de l’âge de Mme la duchesse de
Bourgogne, à qui on passoit encore les enfances par habitude et par la
grâce qu’elle y mettoit; il ne lui restoit donc que la qualité de fils
et de successeur, qui étoit précisément ce qui tenoit le Roi en garde,
et lui sous le joug.
De ce long et curieux détail il résulte que Monseigneur étoit sans vice
ni vertu, sans lumières ni connoissances quelconques, radicalement
incapable d’en acquérir, très paresseux, sans imagination ni
production, sans goût, sans choix, sans discernement, né pour l’ennui,
qu’il communiquoit aux autres, et pour être une boule roulante au
hasard par l’impulsion d’autrui, opiniâtre et petit en tout à l’excès,
de l’incroyable facilité à se prévenir et à tout croire qu’on a vue,
livré aux plus pernicieuses mains, incapable d’en sortir ni de s’en
apercevoir, absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres, et que, sans
avoir aucune volonté de mal faire, il eût été un roi pernicieux.
Le pourpre, mêlé à la petite vérole dont il mourut, et la prompte
infection qui en fut la suite, firent juger également inutile et
dangereuse l’ouverture de son corps. Il fut enseveli, les uns ont dit
par des Sœurs grises[185], les autres par des frotteurs du château,
d’autres par les plombiers mêmes qui apportèrent le cercueil. On jeta
dessus un vieux poêle[186] de la paroisse, et sans aucun accompagnement
que des mêmes qui y étoient restés, c’est-à-dire du seul la Vallière,
de quelques subalternes et des capucins de Meudon, qui se relevèrent
à prier Dieu auprès du corps, sans aucune tenture, ni luminaire que
quelques cierges.
[185] The sisters of the _Congrégation des Filles de la Charité_,
organised by St Vincent de Paul in 1633.
[186] = pall (from _pallium_).
Il étoit mort vers minuit du mardi au mercredi; le jeudi il fut
porté à Saint-Denis dans un carrosse du Roi, qui n’avoit rien de
deuil, et dont on ôta la glace de devant pour laisser passer le bout
du cercueil. Le curé de Meudon et le chapelain en quartier chez
Monseigneur y montèrent. Un autre carrosse du Roi suivit, aussi sans
aucun deuil, au derrière duquel montèrent le duc de la Trémoïlle[187],
premier gentilhomme de la chambre, point en année, et Monsieur de
Metz[188], premier aumônier; sur le devant, Dreux[189], grand maître
des cérémonies, et l’abbé de Brancas[190], aumônier de quartier chez
Monseigneur, depuis évêque de Lisieux, et frère du maréchal de
Brancas[191] des gardes du corps, des valets de pied et vingt-quatre
pages du Roi portant des flambeaux. Ce très simple convoi partit de
Meudon sur les six ou sept heures du soir, passa sur le pont de Sèvres,
traversa le bois de Boulogne, et par la plaine de Saint-Ouen gagna
Saint-Denis, où tout de suite le corps fut descendu dans le caveau
royal, sans aucune sorte de cérémonie.
[187] See above, p. 95, n. 139.
[188] Henri-Charles Du Cambout, Duc de Coislin and Bishop of
Metz. He was nephew of Cardinal de Coislin, and had succeeded to
the dukedom on the death of his elder brother in 1710.
[189] Marquis de Dreux, son-in-law of Chamillart. “Son ignorance
et sa brutalité étoient égales, et au comble” (XII. 318).
[190] Henri-Ignace de Brancas.
[191] For the Maréchal-Marquis de Brancas see XII. 240-241. He
was a friend of Saint-Simon’s.
Telle fut la fin d’un prince qui passa près de cinquante ans à faire
faire des plans aux autres, tandis que sur le bord du trône il mena
toujours une vie privée, pour ne pas dire obscure, jusque-là qu’il ne
s’y trouve rien de marqué que la propriété de Meudon et ce qu’il y
a fait d’embellissement. Chasseur sans plaisir, presque voluptueux,
mais sans goût, gros joueur autrefois pour gagner, mais depuis qu’il
bâtissoit sifflant dans un coin du salon de Marly, et frappant des
doigts sur sa tabatière, ouvrant de grands yeux sur les uns et les
autres sans presque regarder, sans conversation, sans amusement, je
dirois volontiers sans sentiment et sans pensée, et toutefois, par
la grandeur de son être, le point aboutissant, l’âme, la vie de la
cabale la plus étrange, la plus terrible, la plus profonde, la plus
unie, nonobstant ses subdivisions, qui ait existé depuis la paix
des Pyrénées, qui a scellé la dernière fin des troubles nés de la
minorité du Roi. Je me suis un peu longuement arrêté sur ce prince
presque indéfinissable, parce qu’on ne peut le faire connoître que
par des détails. On seroit infini à les rapporter tous. Cette matière
d’ailleurs est assez curieuse pour permettre de s’étendre sur un
Dauphin si peu connu, qui n’a jamais été rien ni de rien en une si
longue et si vaine attente de la couronne, et sur qui enfin la corde a
cassé de tant d’espérances, de craintes et de projets[192].
[192] See for other accounts of the Dauphin’s death
_Correspondance de Madame_, II. 143 ff. and _Mme de Maintenon
d’après sa correspondance_, II. 275 ff. Cp. also Massillon’s
Oraison funèbre, in which he dwells on the Dauphin’s _bonté_
or good-nature, and on his complete submission to Louis XIV,
“Toujours entre les mains du roi, et toujours charmé d’y être.”