[106] Ed. Chéruel, XII. c. ix; ed. Boislisle, XXVIII. 330-381.
Après avoir exposé avec la vérité et la fidélité la plus exacte tout
ce qui est venu à ma connoissance par moi-même, ou par ceux qui ont vu
ou manié les choses et les affaires pendant les vingt-deux dernières
années[107] de Louis XIV, et l’avoir montré tel qu’il a été, sans
aucune passion, quoique je me sois permis les raisonnements résultant
naturellement des choses, il ne me reste plus qu’à exposer l’écorce
extérieure de la vie de ce monarque, depuis que j’ai continuellement
habité à sa cour.
[107] Saint-Simon began to write his memoirs in 1694.
Quelque insipide et peut-être superflu qu’un détail, encore si public,
puisse paroître après tout ce qu’on a vu d’intérieur, il s’y trouvera
encore des leçons pour les rois qui voudront se faire respecter et qui
voudront se respecter eux-mêmes. Ce qui m’y détermine encore, c’est que
l’ennuyeux, je dirai plus, le dégoûtant pour un lecteur instruit de
ce dehors public, par ceux qui auront pu encore en avoir été témoins,
échappe bientôt à la connoissance de la postérité, et que l’expérience
nous apprend que nous regrettons de ne trouver personne qui se soit
donné une peine pour leur temps si ingrate, mais pour la postérité,
curieuse, et qui ne laisse pas de caractériser les princes qui ont fait
autant de bruit dans le monde que celui dont il s’agit ici. Quoique il
soit difficile de ne pas tomber en quelques redites, je m’en défendrai
autant qu’il me sera possible.
Je ne parlerai point de la manière de vivre du Roi quand il s’est
trouvé dans ses armées; ses heures y étoient déterminées par ce qui se
présentoit à faire, en tenant néanmoins régulièrement ses conseils;
je dirai seulement qu’il n’y mangeoit soir et matin qu’avec des
gens d’une qualité à pouvoir avoir cet honneur. Quand on y pouvoit
prétendre, on le faisoit demander au Roi par le premier gentilhomme
de la chambre en service. Il rendoit la réponse, et dès le lendemain,
si elle étoit favorable, on se présentoit au Roi lorsqu’il alloit
dîner, qui vous disoit: “Monsieur, mettez-vous à table.” Cela fait,
c’étoit pour toujours, et on avoit après l’honneur d’y manger quand
on vouloit, avec discrétion. Les grades militaires, même d’ancien
lieutenant général, ne suffisoient pas. On a vu que M. de Vauban,
lieutenant général si distingué depuis tant d’années, y mangea pour
la première fois à la fin du siège de Namur, et qu’il fut comblé de
cette distinction; comme aussi les colonels de qualité distinguée y
étoient admis sans difficulté. Le Roi fit le même honneur à Namur à
l’abbé de Grancey[108], qui s’exposoit partout à confesser les blessés
et à encourager les troupes. C’est l’unique abbé qui ait eu cet
honneur. Tout le clergé en fut toujours exclu, excepté les cardinaux
et les évêques-pairs, ou les ecclésiastiques ayant rang de prince
étranger. Le cardinal de Coislin[109], avant d’avoir la pourpre, étant
évêque d’Orléans, premier aumônier et suivant le Roi en toutes ses
campagnes, et l’archevêque de Reims, qui suivoit le Roi comme maître
de sa chapelle, y voyoit manger le duc et le chevalier de Coislin, ses
frères, sans y avoir jamais prétendu. Nul officier des gardes du corps
n’y a mangé non plus, quelque préférence que le Roi eût pour ce corps,
que le seul marquis d’Urfé[110] par une distinction unique, je ne
sais qui la lui valut en ces temps reculés de moi; et du régiment des
gardes, jamais que le seul colonel, ainsi que les capitaines des gardes
du corps.
[108] First almoner to Monsieur, “médiocre prêtre, mais fort
brave et fort bon homme.” He was killed at the battle of Turin in
1706.
[109] Universally beloved for his piety, humanity, and devotion
to his see. See for his portrait IV. 366-369.
[110] Joseph-Marie de Lascaris, a gentleman of Monseigneur’s
household.
A ces repas tout le monde étoit couvert; c’eût été un manque de
respect dont on vous auroit averti sur-le-champ de n’avoir pas son
chapeau sur sa tête; Monseigneur même l’avoit: le Roi seul étoit
découvert. On se découvroit quand le Roi vous parloit, ou pour parler
à lui, et on se contentoit de mettre la main au chapeau pour ceux qui
venoient faire leur cour le repas commencé, et qui étoient de qualité
à avoir pu se mettre à table. On se découvroit aussi pour parler à
Monseigneur et à Monsieur, ou quand ils vous parloient. S’il y avoit
des princes du sang, on mettoit seulement la main au chapeau pour
leur parler ou s’ils vous parloient. Voilà ce que j’ai vu au siège de
Namur, et ce que j’ai su de toute la cour. Les places qui approchoient
du Roi se laissoient aussi aux titres, et après aux grades; si on en
avoit laissé qui ne s’en remplissent pas, on se rapprochoit. Quoique
à l’armée, les maréchaux de France n’y avoient point de préférence
sur les ducs, et ceux-ci, et les princes étrangers, ou qui en avoient
rang, se plaçoient les uns avec les autres comme ils se rencontroient,
sans affectation. Mais duc, prince ou maréchal de France, si le hasard
faisoit qu’ils n’eussent pas encore mangé avec le Roi, il falloit
s’adresser au premier gentilhomme de la chambre. On juge bien que cela
ne faisoit pas de difficulté. Il n’y avoit là-dessus que les princes du
sang exceptés. Le Roi seul avoit un fauteuil; Monseigneur même, et tout
ce qui étoit à table, avoient des sièges à dos de maroquin noir, qui
se pouvoient briser pour les voiturer, qu’on appeloit des perroquets.
Ailleurs qu’à l’armée, le Roi n’a jamais mangé avec aucun homme, en
quelque cas que ç’ait été, non pas même avec aucun prince du sang,
qui n’y ont mangé qu’à des festins de leurs noces, quand le Roi les a
voulu faire, comme on en a vu le oui et le non en leurs temps. Revenons
maintenant à la cour.
A huit heures, le premier valet de chambre en quartier, qui avoit
couché seul dans la chambre du Roi, et qui s’étoit habillé,
l’éveilloit. Le premier médecin, le premier chirurgien, et sa nourrice
tant qu’elle a vécu, entroient en même temps. Elle alloit le baiser,
les autres le frottoient, et souvent lui changeoient de chemise, parce
qu’il étoit sujet à suer. Au quart, on appeloit le grand chambellan,
en son absence le premier gentilhomme de la chambre d’année, avec
eux les grandes entrées. L’un de ces deux ouvroit le rideau qui
étoit refermé, et présentoit l’eau bénite du bénitier du chevet du
lit. Ces Messieurs étoient là un moment, et c’en étoit un de parler
au Roi s’ils avoient quelque chose à lui dire ou à lui demander, et
alors les autres s’éloignoient; quand aucun d’eux n’avoit à parler,
comme d’ordinaire, ils n’étoient là que quelques moments. Celui qui
avoit ouvert le rideau et présenté l’eau bénite présentoit le livre
de l’office du Saint-Esprit, puis passoient tous dans le cabinet du
Conseil. Cet office fort court dit, le Roi appeloit; ils rentroient. Le
même lui donnoit sa robe de chambre, et ce pendant les secondes entrées
ou brevets d’affaires entroient; peu de moments après, la chambre;
aussitôt, ce qui étoit là de distingué, puis tout le monde, qui
trouvoit le Roi se chaussant; car il se faisoit presque tout lui-même,
avec adresse et grâce. On lui voyoit faire la barbe de deux jours l’un,
et il avoit une petite perruque courte, sans jamais en aucun temps,
même au lit, les jours de médecine, paroître autrement en public.
Souvent il parloit de chasse, et quelquefois quelque mot à quelqu’un.
Point de toilette à portée de lui; on lui tenoit seulement un miroir.
Dès qu’il étoit habillé, il alloit prier Dieu à la ruelle de son lit,
où tout ce qu’il y avoit de clergé se mettoit à genoux, les cardinaux
sans carreau; tous les laïques demeuroient debout, et le capitaine des
gardes venoit au balustre pendant la prière, d’où le Roi passoit dans
son cabinet.
Il y trouvoit ou y étoit suivi de tout ce qui avoit cette entrée, qui
étoit fort étendue par les charges, qui l’avoient toutes. Il y donnoit
l’ordre à chacun pour la journée; ainsi on savoit, à un demi-quart
d’heure près, tout ce que le Roi devoit faire. Tout ce monde sortoit
ensuite. Il ne demeuroit que les bâtards, MM. de Montchevreuil[111] et
d’O[112], comme ayant été leurs gouverneurs, Mansart[113], et après
lui d’Antin[114], qui tous entroient, non par la chambre mais par les
derrières, et les valets intérieurs. C’étoit là leur bon temps aux uns
et aux autres, et celui de raisonner sur les plans des jardins et des
bâtiments, et cela duroit plus ou moins, selon que le Roi avoit affaire.
[111] See above, p. 43, n. 74.
[112] Claude-Gabriel, Marquis d’O, governor of the Comte de
Toulouse. He was originally called Villers, but he took the name
and arms of the family of D’O, whose _château_ in Normandy dates
from about 1505. A considerable portion of the original structure
still remains.
[113] See above, p. 38, n. 68.
[114] The Duc d’Antin, son of Mme de Montespan by her husband,
was the type of a perfect courtier. He succeeded Mansart as
director-general of the royal buildings. Sainte-Beuve has an
excellent article on him (_Caus. du Lundi_, V. 378 ff.).
Toute la cour attendoit cependant dans la galerie, le capitaine des
gardes seul dans la chambre, assis à la porte du cabinet, qu’on
avertissoit quand le Roi vouloit aller à la messe, et qui alors
entroit dans le cabinet. A Marly, la cour attendoit dans le salon; à
Trianon, dans les pièces de devant, comme à Meudon; à Fontainebleau, on
demeuroit dans la chambre et l’antichambre.
Cet entre-temps étoit celui des audiences, quand le Roi en accordoit,
ou qu’il vouloit parler à quelqu’un, et des audiences secrètes des
ministres étrangers, en présence de Torcy. Elles n’étoient appelées
secrètes que pour les distinguer de celles qui se donnoient sans
cérémonie à la ruelle du lit, au sortir de la prière, qu’on appeloit
particulières, où celles de cérémonie se donnoient aussi aux
ambassadeurs.
Le Roi alloit à la messe, où sa musique chantoit toujours un motet. Il
n’alloit en bas qu’aux grandes fêtes, ou pour des cérémonies. Allant et
revenant de la messe, chacun lui parloit qui vouloit, après l’avoir dit
au capitaine des gardes si ce n’étoit gens distingués, et il y alloit,
et rentroit par la porte des cabinets dans la galerie. Pendant la
messe, les ministres étoient avertis, et s’assembloient dans la chambre
du Roi, où les gens distingués pouvoient aller leur parler ou causer
avec eux. Le Roi s’amusoit peu au retour de la messe, et demandoit
presque aussitôt le conseil. Alors la matinée étoit finie.
Le dimanche il y avoit conseil d’État[115], et souvent les lundis;
les mardis, conseil de finance; les mercredis, conseil d’État; les
samedis, conseil de finances. Il étoit rare qu’il y en eût deux par
jour, et qu’il s’en tînt les jeudis ni les vendredis. Une ou deux
fois le mois, il y avoit un lundi matin conseil de dépêches; mais les
ordres que les secrétaires d’État prenoient tous les matins, entre
le lever et la messe, abrégeoient et diminuoient fort ces sortes
d’affaires. Tous les ministres étoient assis en rang entre eux, après
le chancelier et le duc de Beauvillier, et le maréchal de Villeroy, et
qui succéda au duc de Beauvillier, excepté au conseil de dépêches, où
tous étoient debout, tout du long, excepté les fils de France quand
il y en avoit, le chancelier et le duc de Beauvillier. Rarement, pour
des affaires extraordinaires évoquées, et vues dans un bureau de
conseillers d’État, ces mêmes conseillers d’État venoient à un conseil
donné exprès de finance ou de dépêche, mais où on ne parloit que de
cette seule affaire. Alors tous étoient assis, et les conseillers
d’État y coupoient les secrétaires d’État et le contrôleur général,
suivant leur ancienneté de conseiller d’État entre eux, et un maître
des requêtes rapportoit debout, lui et les conseillers d’État en robes.
Le jeudi matin étoit presque toujours vuide. C’étoit le temps des
audiences que le Roi vouloit donner, et le plus souvent des audiences
inconnues, par les derrières; c’étoit aussi le grand jour des bâtards,
des bâtiments, des valets intérieurs, parce que le Roi n’avoit rien
à faire. Le vendredi après la messe étoit le temps du confesseur,
qui n’étoit borné par rien, et qui pouvoit durer jusqu’au dîner. A
Fontainebleau, ces matins-là qu’il n’y avoit point de conseil, le Roi
passoit très ordinairement de la messe chez Mme de Maintenon; et de
même à Trianon et à Marly, quand elle n’étoit pas allée dès le matin à
Saint-Cyr. C’étoit le temps de leur tête-à-tête sans ministre et sans
interruption, et à Fontainebleau jusqu’à dîner. Souvent, les jours
qu’il n’y avoit pas de conseil, le dîner étoit avancé plus ou moins
pour la chasse ou la promenade. L’heure ordinaire étoit une heure; si
le Conseil duroit encore, le dîner attendoit, et on n’avertissoit point
le Roi. Après le conseil de finance, Desmarets restoit souvent seul à
travailler avec le Roi.
[115] For the various Councils see Appendix A.
Le dîner étoit toujours au petit couvert, c’est-à-dire seul dans sa
chambre, sur une table carrée vis-à-vis la fenêtre du milieu. Il étoit
plus ou moins abondant; car il ordonnoit le matin petit couvert ou très
petit couvert; mais ce dernier étoit toujours de beaucoup de plats
et de trois services sans le fruit. La table entrée, les principaux
courtisans entroient, puis tout ce qui étoit connu, et le premier
gentilhomme de la chambre en année alloit avertir le Roi. Il le servoit
si le grand chambellan n’y étoit pas.
Le marquis de Gesvres, depuis duc de Tresmes[116], prétendit que,
le dîner commencé, M. de Bouillon arrivant ne lui pouvoit ôter le
service, et fut condamné. J’ai vu M. de Bouillon arriver derrière le
Roi au milieu du dîner, et M. de Beauvillier, qui servoit, lui vouloir
donner le service, qu’il refusa poliment, et dit qu’il toussoit trop
et étoit trop enrhumé. Ainsi il demeura derrière le fauteuil, et M. de
Beauvillier continua le service, mais à son refus public. Le marquis
de Gesvres avoit tort: le premier gentilhomme de la chambre n’a que
le commandement dans la chambre, etc., et nul service; c’est le grand
chambellan qui l’a tout entier, et nul commandement; ce n’est qu’en
son absence que le premier gentilhomme de la chambre sert; mais si le
premier gentilhomme de la chambre est absent, et qu’il n’y en ait aucun
autre, ce n’est point le grand chambellan qui commande dans la chambre,
c’est le premier valet de chambre.
[116] Bernard-François Potier, Marquis de Gesvres and afterwards
Duc de Tresmes, first gentleman of the royal household.
J’ai vu, mais fort rarement, Monseigneur et Messeigneurs ses fils
au petit couvert, debout, sans que jamais le Roi leur ait proposé
un siège. J’y ai vu continuellement les princes du sang et les
cardinaux tout du long. J’y ai vu assez souvent Monsieur, ou venant
de Saint-Cloud voir le Roi, ou sortant du conseil de dépêches, le
seul où il entroit. Il donnoit la serviette et demeuroit debout; un
peu après, le Roi, voyant qu’il ne s’en alloit point, lui demandoit
s’il ne vouloit point s’asseoir; il faisoit la révérence, et le
Roi ordonnoit qu’on lui apportât un siège; on mettoit un tabouret
derrière lui. Quelques moments après, le Roi lui disoit: “Mon frère,
asseyez-vous donc.” Il faisoit la révérence, et s’asseoyoit jusqu’à
la fin du dîner, qu’il présentoit la serviette. D’autrefois, quand il
venoit de Saint-Cloud, le Roi en arrivant à table demandoit un couvert
pour Monsieur, ou bien lui demandoit s’il ne vouloit pas dîner. S’il
le refusoit, il s’en alloit un moment après sans qu’il fût question
de siège; s’il l’acceptoit, le Roi demandoit un couvert pour lui. La
table étoit carrée; il se mettoit à un bout, le dos au cabinet. Alors
le grand chambellan, s’il servoit, ou le premier gentilhomme de la
chambre, donnoit à boire et des assiettes à Monsieur, et prenoit de
lui celles qu’il ôtoit, tout comme il faisoit au Roi; mais Monsieur
recevoit tout ce service avec une politesse fort marquée. S’ils
alloient à son lever, comme cela leur arrivoit quelquefois, ils ôtoient
le service au premier gentilhomme de sa chambre, et le faisoient, dont
Monsieur se montroit fort satisfait. Quand il étoit au dîner du Roi, il
remplissoit et il égayoit fort la conversation. Là, quoique à table,
il donnoit la serviette au Roi en s’y mettant et en sortant; et, en la
rendant au grand chambellan, il y lavoit. Le Roi, d’ordinaire, parloit
peu à son dîner, quoique par-ci par-là quelques mots, à moins qu’il n’y
eût de ces seigneurs familiers avec qui il causoit un peu plus, ainsi
qu’à son lever.
De grand couvert à dîner, cela étoit extrêmement rare: quelques grandes
fêtes, ou à Fontainebleau quelquefois, quand la reine d’Angleterre y
étoit. Aucune dame ne venoit au petit couvert; j’y ai seulement vu très
rarement la maréchale de la Mothe[117], qui avoit conservé cela d’y
avoir amené les enfants de France, dont elle avoit été gouvernante. Dès
qu’elle y paroissoit, on lui apportoit un siège, et elle s’asseoyoit;
car elle étoit duchesse à brevet.
[117] Louise de Prie, wife of Philippe, Maréchal de La Mothe. See
for her portrait VI. 222-224. She was beautiful and virtuous, “la
meilleure femme du monde.”
Au sortir de table, le Roi rentroit tout de suite dans son cabinet.
C’étoit là un des moments de lui parler, pour des gens distingués. Il
s’arrêtoit à la porte un moment à écouter, puis il entroit, et très
rarement l’y suivoit-on, jamais sans le lui demander, et c’est ce qu’on
n’osoit guères. Alors il se mettoit avec celui qui le suivoit dans
l’embrasure de la fenêtre la plus proche de la porte du cabinet, qui se
fermoit aussitôt, et que l’homme qui parloit au Roi rouvroit lui-même
pour sortir, en quittant le Roi. C’étoit encore le temps des bâtards
et des valets intérieurs, quelquefois des bâtiments, qui attendoient
dans les cabinets de derrière, excepté le premier médecin, qui étoit
toujours au dîner, et qui suivoit dans les cabinets. C’étoit aussi le
temps où Monseigneur se trouvoit quand il n’avoit pas vu le Roi le
matin; il entroit et sortoit par la porte de la galerie.
Le Roi s’amusoit à donner à manger à ses chiens couchants, et avec
eux plus ou moins, puis demandoit sa garde-robe, et changeoit devant
le très peu de gens distingués qu’il plaisoit au premier gentilhomme
de la chambre d’y laisser entrer, et tout de suite le Roi sortoit par
derrière et par son petit degré dans la cour de Marbre pour monter en
carrosse; depuis le bas de ce degré jusqu’à son carrosse, lui parloit
qui vouloit, et de même en revenant.
Le Roi aimoit extrêmement l’air, et quand il en étoit privé, sa santé
en souffroit par des maux de tête et par des vapeurs, que lui avoit
causés un grand usage de parfums autrefois, tellement qu’il y avoit
bien des années, que, excepté l’odeur de la fleur d’orange, il n’en
pouvoit souffrir aucune, et qu’il falloit être fort en garde de n’en
avoir point, pour peu qu’on eût à l’approcher.
Comme il étoit peu sensible au froid et au chaud, même à la pluie, il
n’y avoit que des temps extrêmes qui l’empêchassent de sortir tous les
jours. Ces sorties n’avoient que trois objets: courre le cerf, au moins
une fois la semaine, et souvent plusieurs, à Marly et à Fontainebleau,
avec ses meutes et quelques autres; tirer dans ses parcs, et homme en
France ne tiroit si juste, si adroitement, ni de si bonne grâce, et il
y alloit aussi une ou deux fois la semaine, surtout les dimanches et
les fêtes qu’il ne vouloit point de grandes chasses, et qu’il n’avoit
point d’ouvriers; les autres jours voir travailler et se promener
dans ses jardins et ses bâtiments; quelquefois des promenades avec
des dames, et la collation pour elles, dans la forêt de Marly et dans
celle de Fontainebleau; et dans ce dernier lieu, des promenades avec
toute la cour autour du canal, qui étoit un spectacle magnifique, où
quelques courtisans se trouvoient à cheval. Aucuns ne le suivoient en
ses autres promenades que ceux qui étoient en charges principales qui
approchoient le plus de sa personne, excepté lorsque, assez rarement,
il se promenoit dans ses jardins de Versailles, où lui seul étoit
couvert, ou dans ceux de Trianon, lorsqu’il y couchoit et qu’il y étoit
pour quelques jours, non quand il y alloit de Versailles s’y promener
et revenir après. A Marly de même; mais s’il y demeuroit, tout ce qui
étoit du voyage avoit toute liberté de l’y suivre dans les jardins, l’y
joindre, l’y laisser, en un mot, comme ils vouloient.
Ce lieu avoit encore un privilège qui n’étoit pour nul autre; c’est
qu’en sortant du château, le Roi disoit tout haut: _Le chapeau,
Messieurs_; et aussitôt courtisans, officiers des gardes du corps, gens
des bâtiments se couvroient tous, en avant, en arrière, à côté de lui,
et il auroit trouvé mauvais si quelqu’un eût non-seulement manqué,
mais différé à mettre son chapeau, et cela duroit toute la promenade,
c’est-à-dire quelquefois quatre et cinq heures en été, ou en d’autres
saisons, quand il mangeoit de bonne heure à Versailles pour s’aller
promener à Marly, et n’y point coucher.
La chasse du cerf étoit plus étendue. Y alloit à Fontainebleau qui
vouloit; ailleurs, il n’y avoit que ceux qui en avoient obtenu la
permission une fois pour toutes, et ceux qui en avoient obtenu le
justaucorps, qui étoit uniforme, bleu, avec des galons, un d’argent
entre deux d’or, doublé de rouge. Il y en avoit un assez grand nombre,
mais jamais qu’une partie à la fois, que le hasard rassembloit. Le Roi
aimoit à y avoir une certaine quantité, mais le trop l’importunoit, et
troubloit la chasse. Il se plaisoit qu’on l’aimât, mais il ne vouloit
pas qu’on y allât sans l’aimer; il trouvoit cela ridicule, et ne savoit
aucun mauvais gré à ceux qui n’y alloient jamais.
Il en étoit de même du jeu, qu’il vouloit gros et continuel dans le
salon de Marly pour le lansquenet, et force tables d’autres jeux par
tout le salon. Il s’amusoit volontiers à Fontainebleau, les jours
de mauvais temps, à voir jouer les grands joueurs à la paume, où il
avoit excellé autrefois[118], et à Marly très souvent, à voir jouer au
mail[119], où il avoit aussi été fort adroit.
[118] He was not, however, so devoted to the game as some of his
predecessors, e.g. Francis I, Henry II, and Henry IV. The best
player of this time was a certain Jourdan, who was paid a yearly
salary of 800 livres for coaching the royal princes. But tennis
was on the decline in the reign of Louis XIV. In 1596 there were
250 courts (_tripots_) in Paris alone, in 1657 114, in 1780 only
10 (J.-J. Jusserand, _Les Sports dans l’ancienne France_, 1901,
pp. 240-265).
[119] The game of _mail_ was universally popular in France in the
16th and 17th centuries. It was a form of golf, played with a
long-handled mallet and a wooden ball, and was sometimes called
_palemail_ (cp. our Pall Mall) from _pila_ and _malleus_. It is
still played at Montpellier (see Jusserand, pp. 304-314).
Quelquefois, les jours qu’il n’y avoit point de conseil, qui n’étoient
pas maigres, et qu’il étoit à Versailles, il alloit dîner à Marly ou
à Trianon avec Mme la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et des
dames, et cela devint beaucoup plus ordinaire ces jours-là les trois
dernières années de sa vie. Au sortir de table, en été, le ministre qui
devoit travailler avec lui arrivoit, et quand le travail étoit fini, il
passoit jusqu’au soir à se promener avec les dames, à jouer avec elles,
et assez souvent à leur faire tirer une loterie toute de billets
noirs, sans y rien mettre; c’étoit ainsi une galanterie de présents
qu’il leur faisoit, au hasard, de choses à leur usage, comme d’étoffes
et d’argenterie, ou de joyaux ou beaux ou jolis, pour donner plus au
hasard. Mme de Maintenon tiroit comme les autres, et donnoit presque
toujours sur-le-champ ce qu’elle avoit gagné. Le Roi ne tiroit point,
et souvent il y avoit plusieurs billets sous le même lot. Outre ces
jours-là, il y avoit assez souvent de ces loteries quand le Roi dînoit
chez Mme de Maintenon. Il s’avisa fort tard de ces dîners, qui furent
longtemps rares, et qui sur la fin vinrent à une fois la semaine avec
les dames familières, avec musique et jeu. A ces loteries, il n’y avoit
que des dames du palais et des dames familières, et plus de dames du
palais depuis la mort de Madame la Dauphine; mais il y en avoit trois,
Mmes de Levis[120], Dangeau[121] et d’O[122], qui étoient familières.
L’été, le Roi travailloit chez lui, au sortir de table, avec les
ministres, et lorsque les jours s’accourcissoient, il y travailloit le
soir chez Mme de Maintenon.
[120] Marie-Françoise d’Albert, a daughter of the Duc de
Chevreuse, and wife of the Marquis, afterwards Duc de Levis.
[121] See Introduction.
[122] The Marquise d’O, _née_ Guilleragues, _dame du palais_
to the Duchesse de Bourgogne. “Elle avoit beaucoup d’esprit,
plaisante, complaisante, toute à tous et amusante.” For her
husband see above, p. 73, n. 112.
A son retour de dehors, lui parloit qui vouloit, depuis son carrosse
jusqu’au bas de son petit degré. Il se rhabilloit comme il avoit changé
d’habit, et restoit dans son cabinet. C’étoit le meilleur temps des
bâtards, des valets intérieurs et des bâtiments. Ces intervalles-là,
qui arrivoient trois fois par jour, étoient leurs temps, celui des
rapporteurs de vive voix ou par écrit, celui où le Roi écrivoit, s’il
avoit à écrire lui-même. Au retour de ses promenades, il étoit une
heure et plus dans ses cabinets, puis passoit chez Mme de Maintenon, et
en chemin lui parloit encore qui vouloit.
A dix heures il étoit servi. Le maître d’hôtel en quartier, ayant
son bâton, alloit avertir le capitaine des gardes en quartier dans
l’antichambre de Mme de Maintenon, où, averti lui-même par un garde
de l’heure, il venoit d’arriver. Il n’y avoit que les capitaines des
gardes qui entrassent dans cette antichambre, qui étoit fort petite,
entre la chambre où étoient le Roi et Mme de Maintenon, et une autre
très petite antichambre pour les officiers, et le dessus public du
degré, où le gros étoit. Le capitaine des gardes se montrait à l’entrée
de la chambre, disant au Roi qu’il étoit servi, revenoit dans l’instant
dans l’antichambre. Un quart d’heure après, le Roi venoit souper,
toujours au grand couvert, et depuis l’antichambre de Mme de Maintenon
jusqu’à sa table, lui parloit encore qui vouloit.
A son souper, toujours au grand couvert, avec la maison royale,
c’est-à-dire uniquement les fils et filles de France et les petits-fils
et petites-filles de France, étoient toujours grand nombre de
courtisans, et de dames tant assises que debout, et la surveille des
voyages de Marly toutes celles qui vouloient y aller; cela s’appeloit
se présenter pour Marly. Les hommes demandoient le même jour le matin,
en disant au Roi seulement: “Sire, Marly.” Les dernières années le
Roi s’en importuna: un garçon bleu écrivoit dans la galerie les noms
de ceux qui demandoient, et qui y alloient se faire écrire. Pour les
dames, elles continuèrent toujours à se présenter.
Après souper, le Roi se tenoit quelques moments debout, le dos au
balustre du pied de son lit, environné de toute la cour; puis, avec
des révérences aux dames, passoit dans son cabinet, où en arrivant
il donnoit l’ordre. Il y passoit un peu moins d’une heure avec ses
enfants légitimes et bâtards, ses petits-enfants légitimes et bâtards,
et leurs maris ou leurs femmes, tous dans un cabinet, le Roi dans
un fauteuil, Monsieur dans un autre, qui dans le particulier vivoit
avec le Roi en frère, Monseigneur debout ainsi que tous les autres
princes, et les princesses sur des tabourets. Madame y fut admise après
la mort de Madame la Dauphine. Ceux qui entroient par les derrières
s’y trouvoient, et qu’on a nommés, et les valets intérieurs avec
Chamarande, qui avoit été premier valet de chambre en survivance de son
père, et qui étoit devenu depuis premier maître d’hôtel de Madame la
Dauphine de Bavière, et lieutenant général distingué, fort à la mode
dans le monde, et avec fort peu d’esprit un fort galant homme, et bien
reçu partout.
Les dames d’honneur des princesses, et les dames du palais de jour,
attendoient dans le cabinet du Conseil, qui précédoit celui où étoit le
Roi à Versailles, et ailleurs. A Fontainebleau, où il n’y avoit qu’un
grand cabinet, les dames des princesses qui étoient assises achevoient
le cercle avec les princesses, au même niveau et sur mêmes tabourets;
les autres dames étoient derrière, en liberté de demeurer debout, ou
de s’asseoir par terre sans carreau, comme plusieurs faisoient. La
conversation n’étoit guère que de chasse ou de quelque autre chose
aussi indifférente.
Le Roi, voulant se retirer, alloit donner à manger à ses chiens, puis
donnoit le bonsoir, passoit dans sa chambre à la ruelle de son lit, où
il faisoit sa prière comme le matin, puis se déshabilloit. Il donnoit
le bonsoir d’une inclination de tête, et tandis qu’on sortoit, il se
tenoit debout au coin de la cheminée, où il donnoit l’ordre au colonel
des gardes seul; puis commençoit le petit coucher, où restoient les
grandes et secondes entrées ou brevets d’affaires. Cela étoit court.
Ils ne sortoient que lorsqu’il se mettoit au lit. Ce moment en étoit un
de lui parler pour ces privilégiés; alors tous sortoient quand ils en
voyoient un attaquer le Roi, qui demeuroit seul avec lui.
Lorsque le Roi mourut, il y avoit dix ou douze ans que ce qui n’avoit
point ces entrées ne demeuroit plus au coucher, depuis une longue
attaque de goutte que le Roi avoit eue, en sorte qu’il n’y avoit plus
de grand coucher, et que la cour étoit finie au sortir du souper. Alors
le colonel des gardes prenoit l’ordre avec tous les autres, et les
aumôniers de quartier, et le grand et le premier aumônier sortoient
après la prière.
Les jours de médecine, qui revenoient tous les mois au plus loin, il
la prenoit dans son lit, puis entendoit la messe, où il n’y avoit que
les aumôniers et les entrées. Monseigneur et la maison royale venoient
le voir un moment; puis M. du Maine, M. le comte de Toulouse, lequel y
demeuroit peu, et Mme de Maintenon venoient l’entretenir. Il n’y avoit
qu’eux et les valets intérieurs dans le cabinet, la porte ouverte. Mme
de Maintenon s’asseyoit dans le fauteuil au chevet du lit. Monsieur
s’y mettoit quelquefois, mais avant que Mme de Maintenon fût venue, et
d’ordinaire après qu’elle étoit sortie; Monseigneur toujours debout, et
les autres de la maison royale un moment. M. du Maine, qui y passoit
toute la matinée, et qui étoit fort boiteux, se mettoit auprès du lit
sur un tabouret, quand il n’y avoit personne que Mme de Maintenon et
son frère. C’étoit où il tenoit le dé à les amuser tous deux, et où
souvent il en faisoit de bonnes. Le Roi dînoit dans son lit, sur les
trois heures, où tout le monde entroit, puis se levoit, et il n’y
demeuroit que les entrées. Il passoit après dans son cabinet, où il
tenoit conseil, et après il alloit à l’ordinaire chez Mme de Maintenon,
et soupoit à dix heures au grand couvert.
Le Roi n’a de sa vie manqué la messe qu’une fois à l’armée, un jour
de grande marche, ni aucun jour maigre, à moins de vraie et très rare
incommodité. Quelques jours avant le carême, il tenoit un discours
public à son lever, par lequel il témoignoit qu’il trouverait fort
mauvais qu’on donnât à manger gras à personne, sous quelque prétexte
que ce fût, et ordonnoit au grand prévôt d’y tenir la main, et de lui
en rendre compte. Il ne vouloit pas non plus que ceux qui mangeoient
gras mangeassent ensemble, ni autre chose que bouilli et rôti fort
court, et personne n’osoit outre-passer ses défenses; car on s’en
serait bientôt ressenti. Elles s’étendoient à Paris, où le lieutenant
de police y veilloit et lui en rendoit compte. Il y avoit douze ou
quinze ans qu’il ne faisoit plus de carême; d’abord quatre jours
maigres, puis trois, et les quatre derniers de la semaine sainte. Alors
son très petit couvert étoit fort retranché les jours qu’il faisoit
gras; et le soir au grand couvert tout étoit collation[123], et le
dimanche tout étoit en poisson; cinq ou six plats gras tout au plus,
tant pour lui que pour ceux qui à sa table mangeoient gras. Le vendredi
saint, grand couvert matin et soir, en légumes, sans aucun poisson, ni
à pas une de ses tables.
[123] A light meal which took the place of supper on fast-days.
Readers of Pascal will recollect how in the fifth Provincial
Letter the friendly Jesuit relieves the writer of the duty of
fasting, if he could not sleep without a proper supper.
Il manquoit peu de sermons l’avent et le carême, et aucune des
dévotions de la semaine sainte, des grandes fêtes, ni les deux
processions du Saint Sacrement, ni celles des jours de l’ordre du
Saint-Esprit, ni celle de l’Assomption. Il étoit très respectueusement
à l’église. A sa messe tout le monde étoit obligé de se mettre à genoux
au _Sanctus_, et d’y demeurer jusqu’après la communion du prêtre; et
s’il entendoit le moindre bruit ou voyoit causer pendant la messe, il
le trouvoit fort mauvais. Il manquoit rarement le salut les dimanches,
s’y trouvoit souvent les jeudis, et toujours pendant toute l’octave du
Saint Sacrement. Il communioit toujours en collier de l’Ordre, rabat et
manteau, cinq fois l’année, le samedi saint à la paroisse, les autres
jours à la chapelle, qui étoient la veille de la Pentecôte, le jour de
l’Assomption, et la grand messe après, la veille de la Toussaint et la
veille de Noël, et une messe basse après celle où il avoit communié,
et ces jours-là point de musique à ses messes, et à chaque fois il
touchoit les malades. Il alloit à vêpres les jours de communion, et
après vêpres il travailloit dans son cabinet, avec son confesseur,
à la distribution des bénéfices qui vaquoient; il n’y avoit rien de
plus rare que de lui voir donner aucun bénéfice en d’autres temps; il
alloit le lendemain à la grand messe et à vêpres. A matines et à trois
messes de minuit en musique, et c’étoit un spectacle admirable que la
chapelle; le lendemain à la grand messe, à vêpres, au salut. Le jeudi
saint, il servoit les pauvres à dîner, et après la collation, il ne
faisoit qu’entrer dans son cabinet, et passoit à la tribune adorer
le Saint Sacrement, et se venoit coucher tout de suite. A la messe,
il disoit son chapelet (il n’en savoit pas davantage), et toujours à
genoux, excepté à l’évangile. Aux grandes messes, il ne s’asseyoit dans
son fauteuil qu’aux temps où on a coutume de s’asseoir. Aux jubilés,
il faisoit presque toujours ses stations à pied; et tous les jours de
jeûne, et ceux du carême où il mangeoit maigre, il faisoit seulement
collation.
Il étoit toujours vêtu de couleur plus ou moins brune avec une légère
broderie, jamais sur les tailles, quelquefois rien qu’un bouton d’or,
quelquefois du velours noir. Toujours une veste de drap ou de satin
rouge, ou bleue, ou verte, fort brodée. Jamais de bague, et jamais de
pierreries qu’à ses boucles de souliers, de jarretières, et de chapeau
toujours bordé de point d’Espagne avec un plumet blanc. Toujours le
cordon bleu dessous, excepté des noces ou autres fêtes pareilles qu’il
le portoit par dessus, fort long avec pour huit ou dix millions de
pierreries. Il étoit le seul de la maison royale et des princes du sang
qui portât l’Ordre dessous, en quoi fort peu de chevaliers de l’Ordre
l’imitoient, et aujourd’hui presque aucun ne le porte dessus, les bons
par honte de leurs confrères, et ceux-là embarrassés de le porter.
Jusqu’à la promotion de 1661 inclusivement, les chevaliers de l’Ordre
en portoient tous le grand habit à toutes les trois cérémonies de
l’Ordre, y alloient à l’offrande, et y communiant. Le Roi retrancha
lors le grand habit, l’offrande et la communion. Henri III l’avoit
prescrite à cause des huguenots et de la Ligue. La vérité est qu’une
communion générale, publique, en pompe, prescrite à jour nommé trois
fois l’an à des courtisans, devient une terrible et bien dangereuse
pratique, qu’il a été très bon d’ôter; mais pour l’offrande, qui étoit
majestueuse, où il n’y a plus que le Roi qui y aille, et le grand
habit de l’Ordre réduit aux jours de réception, et le plus souvent
encore seulement pour ceux qui sont reçus, cela ôte toute la beauté de
la cérémonie. A l’égard du repas en réfectoire avec le Roi, on a dit
ailleurs ce qui l’a fait supprimer.
Il ne se passoit guère quinze jours que le Roi n’allât à Saint-Germain,
même après la mort du roi Jacques II. La cour de Saint-Germain venoit
aussi à Versailles, mais plus souvent à Marly, et souvent y souper, et
nulle fête de cérémonie ou de divertissement qu’elle n’y fût invitée,
qu’elle n’y vînt et dont elle ne reçût tous les honneurs. Ils étoient
réciproquement convenus de se recevoir et se conduire dans le milieu
de leur appartement. A Marly, le Roi les recevoit et les conduisoit
à la porte du petit salon du côté de la Perspective, et les y voyoit
descendre et monter dans leur chaise à porteurs; à Fontainebleau, tous
les voyages, au haut de l’escalier à fer à cheval, depuis que le Roi
leur eut accordé de ne les aller plus recevoir et conduire au bout de
la forêt. Rien n’étoit pareil aux soins, aux égards, à la politesse
du Roi pour eux, ni à l’air de majesté et de galanterie avec lequel
cela se passoit à chaque fois; on en a parlé ailleurs plus au long.
A Marly, ils demeuroient en arrivant un quart d’heure dans le salon,
debout au milieu de toute la cour, puis passoient chez le Roi ou chez
Mme de Maintenon. Le Roi n’entroit jamais dans le salon que pour le
traverser, pour des bals, ou pour y voir jouer un moment le jeune roi
d’Angleterre ou l’électeur de Bavière. Les jours de naissance ou de la
fête du Roi et de sa famille, si observés dans les cours de l’Europe,
ont toujours été inconnus dans celle du Roi, en sorte que jamais il n’y
en a été fait la moindre mention en rien, ni différence aucune de tous
les autres jours de l’année.
Louis XIV ne fut regretté que de ses valets intérieurs, de peu d’autres
gens, et des chefs de l’affaire de la Constitution. Son successeur
n’en étoit pas en âge. Madame n’avoit pour lui que de la crainte et de
la bienséance. Mme la duchesse de Berry ne l’aimoit pas, et comptoit
aller régner. M. le duc d’Orléans n’étoit pas payé pour le pleurer, et
ceux qui l’étoient n’en firent pas leur charge. Mme de Maintenon étoit
excédée du Roi depuis la perte de la Dauphine; elle ne savoit qu’en
faire ni à quoi l’amuser; sa contrainte en étoit triplée, parce qu’il
étoit beaucoup plus chez elle, ou en parties avec elle. Sa santé, ses
affaires, les manèges qui avoient fait tout faire, ou pour parler plus
exactement, qui avoient tout arraché pour le duc du Maine, avoient fait
essuyer continuellement d’étranges humeurs, et souvent des sorties, à
Mme de Maintenon. Elle étoit venue à bout de ce qu’elle avoit voulu;
ainsi, quoi qu’elle perdît en perdant le Roi, elle se sentit délivrée,
et ne fut capable que de ce sentiment. L’ennui et le vide dans la
suite rappelèrent les regrets; mais comme elle n’influa plus rien de
sa retraite, il n’est pas temps de parler d’elle, ni des occupations
qu’elle s’y fit.
On a vu jusqu’à quelle joie, à quelle barbare indécence le prochain
point de vue de la toute puissance jeta le duc du Maine. La
tranquillité glacée de son frère ne s’en haussa ni baissa. Madame
la Duchesse, affranchie de tous ses liens, n’avoit plus besoin de
l’appui du Roi, elle n’en sentoit que la crainte et la contrainte,
elle ne pouvoit souffrir Mme de Maintenon; elle ne pouvoit douter
de la partialité du Roi pour le duc du Maine dans leur procès de la
succession de Monsieur le Prince; on lui reprochoit depuis toute sa
vie qu’elle n’avoit point de cœur, mais seulement un gisier[124]; elle
se trouva donc fort à son aise et en liberté, et n’en fit pas grandes
façons.
[124] Apparently a provincial form of _gésier_ = gizzard.
Mme la duchesse d’Orléans me surprit. Je m’étois attendu à de la
douleur; je n’aperçus que quelques larmes qui, sur tous sujets, lui
couloient très aisément des yeux, et qui furent bientôt taries. Son
lit, qu’elle aimoit fort, suppléa à tout pendant quelques jours,
avec la façon de l’obscurité qu’elle ne haïssoit pas; mais bientôt
les rideaux des fenêtres se rouvrirent, et il n’y parut plus qu’en
rappelant de fois à autre quelque bienséance. Pour les princes du sang,
c’étoient des enfants.
La duchesse de Ventadour[125] et le maréchal de Villeroy donnèrent un
peu la comédie; pas un autre n’en prit même la peine. Mais quelques
vieux et plats courtisans, comme Dangeau[126], Cavoye[127], et un très
petit nombre d’autres, qui se voyoient hors de toute mesure, quoique
tombés d’une fort commune situation, regrettèrent de n’avoir plus
à se cuider parmi les sots, les ignorants, les étrangers, dans les
raisonnements et l’amusement journalier d’une cour qui s’éteignoit avec
le Roi.
[125] At one time lady-in-waiting to Madame, who calls her
“la pauvre Doudon,” and her husband “a monster.” He was, says
Saint-Simon (XIV. 123), “un homme fort laid et fort contrefait,
qui avec beaucoup d’esprit et de valeur, avoit toujours mené la
vie la plus obscure et la plus débauchée.” She was a daughter of
the Maréchale de La Mothe (see above, p. 77, n. 117).
[126] See aqwIntroduction.
[127] The Marquis de Cavoye, without birth or intelligence, rose
to a position of high consideration at the Court. “Without the
court,” says Saint-Simon, “he was like a fish out of water.” He
fought several duels, in spite of the edicts against duelling,
and was known as “le brave Cavoye.” For his career and marriage
see I. 299-302.
Tout ce qui la composoit étoit de deux sortes: les uns, en espérance de
figurer, de se mêler, de s’introduire, étoient ravis de voir finir un
règne sous lequel il n’y avoit rien pour eux à attendre; les autres,
fatigués d’un joug pesant, toujours accablant, et des ministres bien
plus que du Roi, étoient charmés de se trouver au large; tous, en
général, d’être délivrés d’une gêne continuelle, et amoureux des
nouveautés.
Paris, las d’une dépendance qui avoit tout assujetti, respira dans
l’espoir de quelque liberté, et dans la joie de voir finir l’autorité
de tant de gens qui en abusoient. Les provinces, au désespoir de leur
ruine et de leur anéantissement, respirèrent et tressaillirent de joie,
et les parlements et toute espèce de judicature, anéantie par les édits
et par les évocations, se flatta, les premiers de figurer, les autres
de se trouver affranchis. Le peuple, ruiné, accablé, désespéré, rendit
grâces à Dieu, avec un éclat scandaleux, d’une délivrance dont ses plus
ardents desirs ne doutoient plus.
Les étrangers, ravis d’être enfin, après un si long cours d’années,
défaits d’un monarque qui leur avoit si longuement imposé la loi, et
qui leur avoit échappé par une espèce de miracle au moment qu’ils
comptoient le plus sûrement de l’avoir enfin subjugué, se continrent
avec plus de bienséance que les François. Les merveilles des trois
quarts premiers de ce règne de plus de soixante-dix ans, et la
personnelle magnanimité de ce roi jusqu’alors si heureux, et si
abandonné après de la fortune pendant le dernier quart de son règne,
les avoit justement éblouis. Ils se firent un honneur de lui rendre
après sa mort ce qu’ils lui avoient constamment refusé pendant sa vie.
Nulle cour étrangère n’exulta; tous se piquèrent de louer et d’honorer
sa mémoire.
L’Empereur en prit le deuil comme d’un père; et quoique il y eût quatre
ou cinq mois depuis la mort du Roi jusqu’au carnaval, toute espèce
de divertissement fut défendu à Vienne, et observé exactement. Le
monstrueux fut que, sur la fin du carnaval, il y eut un bal unique,
avec une espèce de fête, que le comte du Luc, ambassadeur de France,
n’eut pas honte de donner aux dames, qui le séduisirent par l’ennui
d’un carnaval si triste. Cette complaisance ne le fit pas estimer à
Vienne ni ailleurs; en France on se contenta de l’ignorer. Pour nos
ministres et les intendants des provinces, les financiers, et ce qu’on
peut appeler la canaille, ceux-là sentirent toute l’étendue de leur
perte. Nous allons voir si le royaume eut tort ou raison des sentiments
qu’il montra, et s’il trouva bientôt après qu’il eût gagné ou perdu.