LOUIS XIV[14]

[14] Ed. Chéruel, XII. cc. I and IV; ed. Boislisle, XXVIII. 1-53,

126-175. This digression on the character and reign of Louis

XIV was written in September, 1745, but it reproduces almost

textually the long note which Saint-Simon added to the Memoirs

of Dangeau ten years earlier. It should be compared with his

_Parallèle des trois premiers rois Bourbon_ (Écrits inédits, I.)

and with the _Relation de la Cour de France en 1690_ of Ezekiel

Spanheim (ed. E. Bourgeois, 1900), the envoy of the Great Elector

of Brandenburg.

Ce fut un prince à qui on ne peut refuser beaucoup de bon, même de

grand, en qui on ne peut méconnoître plus de petit et de mauvais,

duquel il n’est pas possible de discerner ce qui étoit de lui ou

emprunté, et dans l’un et dans l’autre rien de plus rare que des

écrivains qui en aient été bien informés, rien de plus difficile

à rencontrer que des gens qui l’aient connu par eux-mêmes et par

expérience et capables d’en écrire, en même temps assez maîtres

d’eux-mêmes pour en parler sans haine ou sans flatterie, de n’en rien

dire que dicté par la vérité nue en bien et en mal. Pour la première

partie on peut ici compter sur elle; pour l’autre on tâchera d’y

atteindre en suspendant de bonne foi toute passion.

Il ne faut point parler ici de ses premières années. Roi presque en

naissant, étouffé par la politique d’une mère qui vouloit gouverner,

plus encore par le vif intérêt d’un pernicieux ministre, qui hasarda

mille fois l’État pour son unique grandeur, et asservi sous ce joug

tant que vécut ce premier ministre, c’est autant de retranché sur le

règne de ce monarque. Toutefois il pointoit sous ce joug. Il sentit

l’amour, il comprenoit l’oisiveté comme l’ennemie de la gloire; il

avoit essayé de foibles parties de main vers l’un et vers l’autre; il

eut assez de sentiment pour se croire délivré à la mort de Mazarin,

s’il n’eut pas assez de force pour se délivrer plus tôt. C’est même

un des beaux endroits de sa vie, et dont le fruit a été du moins de

prendre cette maxime, que rien n’a pu ébranler depuis, d’abhorrer tout

premier ministre, et non moins tout ecclésiastique dans son conseil.

Il en prit dès lors une autre, mais qu’il ne put soutenir avec la même

fermeté, parce qu’il ne s’aperçut presque pas dans l’effet qu’elle lui

échappa sans cesse: ce fut de gouverner par lui-même, qui fut la chose

dont il se piqua le plus, dont on le loua et le flatta davantage, et

qu’il exécuta le moins.

Né avec un esprit au-dessous du médiocre[15], mais un esprit capable

de se former, de se limer, de se raffiner, d’emprunter d’autrui sans

imitation et sans gêne, il profita infiniment d’avoir toute sa vie vécu

avec les personnes du monde qui toutes en avoient le plus, et des plus

différentes sortes, en hommes et en femmes de tout âge, de tout genre

et de tous personnages.

[15] This is a mistake. Louis XIV had common sense, prudence, and

sagacity, and, if he lacked initiative and originality, he could

understand what was explained to him.

S’il faut parler ainsi d’un roi de vingt-trois ans, sa première entrée

dans le monde fut heureuse en esprits distingués de toute espèce.

Ses ministres au dedans et au dehors étoient alors les plus forts de

l’Europe, ses généraux les plus grands, leurs seconds les meilleurs, et

qui sont devenus des capitaines en leur école, et leurs noms aux uns

et aux autres ont passé comme tels à la postérité d’un consentement

unanime. Les mouvements dont l’État avoit été si furieusement agité

au dedans et au dehors, depuis la mort de Louis XIII, avoient formé

quantité d’hommes qui composoient une cour d’habiles et d’illustres

personnages et de courtisans raffinés.

La maison de la comtesse de Soissons[16], qui, comme surintendante

de la maison de la Reine, logeoit à Paris aux Tuileries, où étoit

la cour, qui y régnoit par un reste de la splendeur du feu cardinal

Mazarin, son oncle, et plus encore par son esprit et son adresse,

en étoit devenue le centre, mais fort choisi. C’étoit où se rendoit

tous les jours ce qu’il y avoit de plus distingué en hommes et en

femmes, qui rendoit cette maison le centre de la galanterie de la

cour, et des intrigues et des menées de l’ambition, parmi lesquelles

la parenté influoit beaucoup, autant comptée, prisée et respectée

lors, qu’elle est maintenant oubliée. Ce fut dans cet important et

brillant tourbillon où le Roi se jeta d’abord, et où il prit cet air

de politesse et de galanterie qu’il a toujours su conserver toute sa

vie, qu’il a si bien su allier avec la décence et la majesté. On peut

dire qu’il étoit fait pour elle, et qu’au milieu de tous les autres

hommes, sa taille, son port, les grâces, la beauté, et la grande mine

qui succéda à la beauté, jusqu’au son de sa voix et à l’adresse et

la grâce naturelle et majestueuse de toute sa personne, le faisoient

distinguer jusqu’à sa mort comme le roi des abeilles, et que, s’il ne

fût né que particulier, il auroit eu également le talent des fêtes,

des plaisirs, de la galanterie, et de faire les plus grands désordres

d’amour. Heureux s’il n’eût eu que des maîtresses semblables à Mme de

la Vallière, arrachée à elle-même par ses propres yeux, honteuse de

l’être, encore plus des fruits de son amour, reconnus et élevés malgré

elle, modeste, désintéressée, douce, bonne au dernier point, combattant

sans cesse contre elle-même, victorieuse enfin de son désordre par les

plus cruels effets de l’amour et de la jalousie, qui furent tout à

la fois son tourment et sa ressource, qu’elle sut embrasser assez au

milieu de ses douleurs pour s’arracher enfin, et se consacrer à la plus

dure et la plus sainte pénitence! Il faut donc avouer que le Roi fut

plus à plaindre que blâmable de se livrer à l’amour, et qu’il mérite

louange d’avoir su s’en arracher par intervalles en faveur de la gloire.

[16] Olympe Mancini, who married the Comte de Soissons of the

royal house of Savoy. She was the mother of Prince Eugène.

Les intrigues et les aventures que, tout roi qu’il étoit, il essuya

dans ce tourbillon de la comtesse de Soissons, lui firent des

impressions qui devinrent funestes, pour avoir été plus fortes que lui.

L’esprit, la noblesse de sentiments, se sentir, se respecter, avoir

le cœur haut, être instruit, tout cela lui devint suspect, et bientôt

haïssable. Plus il avança en âge, plus il se confirma dans cette

aversion. Il la poussa jusque dans ses généraux et dans ses ministres,

laquelle dans eux ne fut contre-balancée que par le besoin, comme on

le verra dans la suite. Il vouloit régner par lui-même. Sa jalousie

là-dessus alla sans cesse jusqu’à la foiblesse. Il régna en effet

dans le petit; dans le grand il ne put y atteindre, et jusque dans

le petit il fut souvent gouverné. Son premier saisissement des rênes

de l’empire fut marqué au coin d’une extrême dureté et d’une extrême

duperie. Fouquet[17] fut le malheureux sur qui éclata la première;

Colbert fut le ministre de l’autre, en saisissant seul toute l’autorité

des finances, et lui faisant accroire qu’elle passoit toute entre ses

mains, par les signatures dont il l’accabla à la place de celles que

faisoit le surintendant, dont Colbert supprima la charge, à laquelle il

ne pouvoit aspirer.

[17] Nicolas Fouquet (1615-1680), the well-known _surintendant

des finances_, aspired to succeed Mazarin, but his ambitions

were thwarted by Louis announcing his intention to be his own

chief minister. He was arrested on September 5, 1661, and his

trial for malversation of the finances began in the following

November. The verdict was not given till December, 1664, when

the majority of the judges condemned him to perpetual banishment

with confiscation of his property. This was changed by Louis with

_extrême dureté_ to imprisonment for life. (See J. Lair, _Nicolas

Fouquet_, 2 vols. 1890, and Mme de Sévigné’s letters.)

La préséance solennellement cédée par l’Espagne, et la satisfaction

entière qu’elle fit de l’insulte faite à cette occasion par le baron de

Vatteville au comte depuis maréchal d’Estrades, ambassadeurs des deux

couronnes à Londres[18], et l’éclatante raison tirée de l’insulte faite

au duc de Crequy, ambassadeur de France, par le gouverneur de Rome, par

les parents du Pape et par les Corses de sa garde, furent les prémices

de ce règne par soi-même[19].

[18] This episode, in which the Spanish ambassador was clearly

in the wrong, took place in 1661. The last act of the Maréchal

d’Estrades’s long and successful diplomatic career was the Treaty

of Nymegen (1678). He died in 1685, leaving memoirs (9 vols.

1743) which Saint-Simon qualifies as “excellent.”

[19] On this occasion (August, 1662) the provocation came from

the French side, but Louis XIV loudly demanded reparation for the

insults offered to his ambassador by the Pope’s Corsican guards.

By the treaty of Pisa (February, 1664) he obtained it in a form

which was thoroughly humiliating to Alexander VII.

Bientôt après, la mort du roi d’Espagne fit saisir à ce jeune prince

avide de gloire une occasion de guerre, dont les renonciations si

récentes, et si soigneusement stipulées dans le contrat de mariage de

la Reine, ne purent le détourner. Il marcha en Flandres; ses conquêtes

y furent rapides; le passage du Rhin fut signalé; la triple alliance

de l’Angleterre, la Suède et la Hollande ne fit que l’animer. Il alla

prendre en plein hiver toute la Franche-Comté, qui lui servit, à la

paix d’Aix-la-Chapelle, à conserver des conquêtes de Flandres en

rendant la Franche-Comté[20].

[20] The War of Devolution began in May, 1667, and the peace

of Aix-la-Chapelle was signed in the May following. The famous

passage of the Rhine did not take place till 1672.

Tout étoit florissant dans l’État, tout y étoit riche. Colbert avoit

mis les finances, la marine, le commerce, les manufactures, les lettres

même, au plus haut point; et ce siècle, semblable à celui d’Auguste,

produisoit à l’envi des hommes illustres en tout genre, jusqu’à ceux

mêmes qui ne sont bons que pour les plaisirs.

Le Tellier et Louvois son fils, qui avoient le département de la

guerre, frémissoient des succès et du crédit de Colbert, et n’eurent

pas de peine à mettre en tête au Roi une guerre nouvelle, dont les

succès causèrent une telle frayeur à l’Europe que la France ne l’en a

pu remettre, et que, après y avoir pensé succomber longtemps depuis,

elle en sentira longtemps le poids et les malheurs. Telle fut la

véritable cause de cette fameuse guerre de Hollande à laquelle le

Roi se laissa pousser, et que son amour pour Mme de Montespan rendit

si funeste à son État et à sa gloire. Tout conquis, tout pris, et

Amsterdam prête à lui envoyer ses clefs, le Roi cède à son impatience,

quitte l’armée, vole à Versailles, et détruit en un instant tout le

succès de ses armes. Il répara cette flétrissure par une seconde

conquête de la Franche-Comté, en personne, qui pour cette fois est

demeurée à la France.

En 1676, le Roi retourna en Flandres, prit Condé; et Monsieur Bouchain.

Les armées du Roi et du prince d’Orange s’approchèrent si près et si

subitement qu’elles se trouvèrent en présence, et sans séparation,

auprès de la cense d’Heurtebise[21]. Il fut donc question de décider

si on donneroit bataille, et de prendre son parti sur-le-champ.

Monsieur n’avoit pas encore joint de Bouchain, mais le Roi étoit sans

cela supérieur à l’armée ennemie. Les maréchaux de Schomberg[22],

Humières[23], la Feuillade[24], Lorges, etc., s’assemblèrent à cheval

autour du Roi, avec quelques-uns des plus distingués d’entre les

officiers généraux et des principaux courtisans, pour tenir une espèce

de conseil de guerre. Toute l’armée crioit au combat, et tous ces

Messieurs voyoient bien ce qu’il y avoit à faire; mais la personne du

Roi les embarrassoit, et bien plus Louvois, qui connoissoit son maître,

et qui cabaloit depuis deux heures que l’on commençoit d’apercevoir où

les choses en pourroient venir. Louvois, pour intimider la compagnie,

parla le premier, en rapporteur, pour dissuader la bataille. Le

maréchal d’Humières, son ami intime et avec grande dépendance, et le

maréchal de Schomberg, qui le ménageoit fort, furent de son avis. Le

maréchal de la Feuillade, hors de mesure avec Louvois, mais favori

qui ne connoissoit pas moins bien de quel avis il falloit être,

après quelques propos douteux, conclut comme eux. M. de Lorges[25],

inflexible pour la vérité, touché de la gloire du Roi, sensible au bien

de l’État, mal avec Louvois comme le neveu favori de M. de Turenne

tué l’année précédente, et qui venoit d’être fait maréchal de France

malgré ce ministre, et capitaine des gardes du corps, opina de toutes

ses forces pour la bataille, et il en déduisit tellement les raisons,

que Louvois même et les maréchaux demeurèrent sans repartie. Le peu de

ceux de moindre grade qui parlèrent après osèrent encore moins déplaire

à Louvois; mais ne pouvant affoiblir les raisons de M. le maréchal de

Lorges, ils ne firent que balbutier. Le Roi, qui écoutoit tout, prit

encore les avis, ou plutôt simplement les voix, sans faire répéter ce

qui avoit été dit par chacun, puis, avec un petit mot de regret de se

voir retenu par de si bonnes raisons, et du sacrifice qu’il faisoit de

ses desirs à ce qui étoit de l’avantage de l’État, tourna bride, et il

ne fut plus question de bataille.

[21] The farm of Urtebise, as it should be written.

[22] Frederick Hermann, Duke of Schomberg or Schönberg

(1618-1690), was by birth a German, but he served in the French

army for more than thirty years. After the revocation of the

Edict of Nantes he was allowed to retire to Portugal. In 1688 he

accompanied William of Orange to England, was created a Duke,

was made Commander-in-chief of the forces in Ireland, and was

killed at the battle of the Boyne. He is buried in St Patrick’s

Cathedral, Dublin.

[23] Louis de Crevant, Marquis and afterwards Duc d’Humières. For

a short portrait of him see I. 196-7. He died in 1694.

[24] François d’Aubusson, Duc de La Feuillade, was a devoted

courtier of Louis XIV. He gave a proof of his devotion by making

the Place des Victoires and adorning it with a statue of his

master in gilded bronze.

[25] Guy de Durfort, Duc de Lorges, was a nephew of Turenne and

father-in-law to Saint-Simon. For his portrait see II. 329-342.

Le lendemain, et c’est de M. le maréchal de Lorges que je le tiens, qui

étoit la vérité même, et à qui je l’ai ouï raconter plus d’une fois et

jamais sans dépit, le lendemain, dis-je, il eut occasion d’envoyer un

trompette aux ennemis qui se retiroient. Ils le gardèrent un jour ou

deux en leur armée. Le prince d’Orange le voulut voir, et le questionna

fort sur ce qui avoit empêché le Roi de l’attaquer, se trouvant le

plus fort, les deux armées en vue si fort l’une de l’autre, et en rase

campagne, sans quoi que ce soit entre-deux. Après l’avoir fait causer

devant tout le monde, il lui dit avec un sourire malin, pour montrer

qu’il étoit tôt averti, et pour faire dépit au Roi, qu’il ne manquât

pas de dire au maréchal de Lorges qu’il avoit grand’raison d’avoir

voulu, et si opiniâtrément soutenu la bataille; que jamais lui ne

l’avoit manqué si belle, ni été si aise que de s’être vu hors de portée

de la recevoir; qu’il étoit battu sans ressource et sans le pouvoir

éviter s’il avoit été attaqué, dont il se mit en peu de mots à déduire

les raisons. Le trompette, tout glorieux d’avoir eu avec le prince

d’Orange un si long et si curieux entretien, le débita non-seulement

à M. le maréchal de Lorges, mais au Roi, qui à la chaude le voulut

voir, et de là aux maréchaux, aux généraux et à qui le voulut entendre,

et augmenta ainsi le dépit de l’armée et en fit un grand à Louvois.

Cette faute, et ce genre de faute, ne fit que trop d’impression

sur les troupes, et partout excita de cruelles railleries parmi le

monde et dans les cours étrangères. Le Roi ne demeura guère à l’armée

depuis, quoique on ne fût qu’au mois de mai. Il s’en revint trouver sa

maîtresse.

L’année suivante, il retourna en Flandres, il prit Cambray, et

Monsieur fit cependant le siège de Saint-Omer. Il fut au-devant du

prince d’Orange qui venoit secourir la place, lui donna bataille près

de Cassel[26] et remporta une victoire complète, prit tout de suite

Saint-Omer, puis alla rejoindre le Roi. Ce contraste fut si sensible

au monarque que jamais depuis il ne donna d’armée à commander à

Monsieur. Tout l’extérieur fut parfaitement gardé; mais dès ce moment

la résolution fut prise, et toujours depuis bien tenue.

[26] About 12 miles N.E. of Saint-Omer.

L’année d’après le Roi fit en personne le siège de Gand[27], dont

le projet et l’exécution fut le chef-d’œuvre de Louvois. La paix

de Nimègue[28] mit fin cette année à la guerre avec la Hollande,

l’Espagne, etc.; et au commencement de l’année suivante, avec

l’Empereur et l’Empire. L’Amérique, l’Afrique, l’Archipel, la Sicile

ressentirent vivement la puissance de la France; et en 1684 Luxembourg

fut le prix des retardements des Espagnols à satisfaire à toutes les

conditions de la paix. Gênes bombardée se vit forcée à venir demander

la paix par son doge en personne accompagné de quatre sénateurs,

au commencement de l’année suivante. Depuis, jusqu’en 1688, le

temps se passa dans le cabinet, moins en fêtes qu’en dévotion et en

contrainte. Ici finit l’apogée de ce règne, et ce comble de gloire et

de prospérité. Les grands capitaines, les grands ministres au dedans et

au dehors n’étoient plus; mais il en restoit les élèves. Nous en allons

voir le second âge, qui ne répondra guère au premier, mais qui en tout

fut encore plus différent du dernier.

[27] Ghent capitulated after a six days’ siege on March 9, 1678.

[28] Peace with Holland was signed at Nymegen on August 10, 1678,

with Spain on September 17, and with the Empire on February 5,

1679.

La guerre de 1688 eut une étrange origine, dont l’anecdote, également

certaine et curieuse, est si propre à caractériser le Roi et Louvois

son ministre qu’elle doit tenir place ici[29]. Louvois, à la mort de

Colbert, avoit eu sa surintendance des bâtiments. Le petit Trianon de

porcelaine, fait autrefois pour Mme de Montespan, ennuyoit le Roi,

qui vouloit partout des palais. Il s’amusoit fort à ses bâtiments. Il

avoit aussi le compas dans l’œil pour la justesse, les proportions, la

symétrie, mais le goût n’y répondoit pas, comme on le verra ailleurs.

Ce château ne faisoit presque que sortir de terre, lorsque le Roi

s’aperçut d’un défaut à une croisée qui s’achevoit de former, dans la

longueur du rez-de-chaussée. Louvois, qui naturellement étoit brutal,

et de plus gâté jusqu’à souffrir difficilement d’être repris par son

maître, disputa fort et ferme, et maintint que la croisée étoit bien.

Le Roi tourna le dos, et s’alla promener ailleurs dans le bâtiment.

[29] This anecdote has already been related by Saint-Simon in an

earlier volume. That it was the origin of the war of 1688 has

been disproved by C. Rousset in his _Histoire de Louvois_.

Le lendemain il trouve le Nostre[30], bon architecte, mais fameux par

le goût des jardins, qu’il a commencé à introduire en France, et dont

il a porté la perfection au plus haut point. Le Roi lui demanda s’il

avoit été à Trianon. Il répondit que non. Le Roi lui expliqua ce qui

l’avoit choqué, et lui dit d’y aller. Le lendemain même question,

même réponse; le jour d’après autant. Le Roi vit bien qu’il n’osoit

s’exposer à trouver qu’il eût tort, ou à blâmer Louvois. Il se fâcha,

et lui ordonna de se trouver le lendemain à Trianon lorsqu’il y iroit,

et où il feroit trouver Louvois aussi. Il n’y eut plus moyen de reculer.

[30] See below for a portrait of Le Nostre.

Le Roi les trouva le lendemain tous deux à Trianon. Il y fut d’abord

question de la fenêtre. Louvois disputa; le Nôtre ne disoit mot. Enfin

le Roi lui ordonna d’aligner, de mesurer, et de dire après ce qu’il

auroit trouvé. Tandis qu’il y travailloit, Louvois, en furie de cette

vérification, grondoit tout haut, et soutenoit avec aigreur que cette

fenêtre étoit en tout pareille aux autres. Le Roi se taisoit et

attendoit, mais il souffroit. Quand tout fut bien examiné, il demanda

au Nôtre ce qui en étoit; et le Nôtre à balbutier. Le Roi se mit en

colère, et lui commanda de parler net. Alors le Nôtre avoua que le Roi

avoit raison, et dit ce qu’il avoit trouvé de défaut. Il n’eut pas plus

tôt achevé que le Roi, se tournant à Louvois, lui dit qu’on ne pouvoit

tenir à ses opiniâtretés, que sans la sienne à lui, on auroit bâti de

travers, et qu’il auroit fallu tout abattre aussitôt que le bâtiment

auroit été achevé: en un mot, il lui lava fortement la tête.

Louvois, outré de la sortie, et de ce que courtisans, ouvriers et

valets en avoient été témoins, arrive chez lui furieux. Il y trouva

Saint-Pouange, Villacerf, le chevalier de Nogent, les deux Tilladets,

quelques autres féaux intimes, qui furent bien alarmés de le voir en

cet état. “C’en est fait, leur dit-il; je suis perdu avec le Roi, à

la façon dont il vient de me traiter pour une fenêtre. Je n’ai de

ressource qu’une guerre qui le détourne de ses bâtiments et qui me

rende nécessaire, et par...! il l’aura.” En effet, peu de mois après il

tint parole, et malgré le Roi et les autres puissances, il la rendit

générale. Elle ruina la France au dedans, ne l’étendit point au dehors,

malgré la prospérité de ses armes, et produisit au contraire des

événements honteux.

Celui de tous qui porta le plus à plomb sur le Roi fut sa dernière

campagne, qui ne dura pas un mois. Il avoit en Flandres deux armées

formidables, supérieures du double au moins à celle de l’ennemi, qui

n’en avoit qu’une. Le prince d’Orange étoit campé à l’abbaye de Parc,

le Roi n’en étoit qu’à une lieue, et M. de Luxembourg avec l’autre

armée à une demi-lieue de celle du Roi, et rien entre les trois armées.

Le prince d’Orange se trouvoit tellement enfermé qu’il s’estimoit sans

ressource dans les retranchements qu’il fit relever à la hâte autour

de son camp, et si perdu qu’il le manda à Vaudemont[31], son ami

intime, à Bruxelles, par quatre ou cinq fois, et qu’il ne voyoit nulle

sorte d’espérance de pouvoir échapper ni sauver son armée. Rien ne la

séparait de celle du Roi que ces mauvais retranchements, et rien de

plus aisé ni de plus sûr que de le forcer avec l’une des deux armées,

et de poursuivre la victoire avec l’autre toute fraîche, et qui toutes

deux étoient complètes, indépendamment l’une de l’autre, en équipages

de vivres et d’artillerie à profusion.

[31] Charles-Henri, Prince de Vaudemont, a legitimatised son of

Charles IV, Duke of Lorraine. See I. 494-497.

On étoit aux premiers jours de juin, et que ne promettoit pas une telle

victoire au commencement d’une campagne! Aussi l’étonnement fut-il

extrême et général dans toutes les trois armées lorsqu’on y apprit

que le Roi se retiroit, et faisoit deux gros détachements de presque

toute l’armée qu’il commandoit en personne: un pour l’Italie, l’autre

pour l’Allemagne sous Monseigneur. M. de Luxembourg, qu’il manda le

matin de la veille de son départ pour lui apprendre ces nouvelles

dispositions, se jeta à genoux, et tint les siens longtemps embrassés

pour l’en détourner, et pour lui remontrer la facilité, la certitude et

la grandeur du succès en attaquant le prince d’Orange. Il ne réussit

qu’à importuner d’autant plus sensiblement qu’il n’y eut pas un mot à

lui opposer. Ce fut une consternation dans les deux armées qui ne se

peut représenter. On a vu que j’y étois. Jusqu’aux courtisans, si aises

d’ordinaire de retourner chez eux, ne purent contenir leur douleur.

Elle éclata partout aussi librement que la surprise, et à l’une et à

l’autre succédèrent de fâcheux raisonnements.

Le Roi partit le lendemain pour aller rejoindre Mme de Maintenon et les

dames, et retourner avec elles à Versailles[32], pour ne plus revoir la

frontière ni d’armées que pour le plaisir et en temps de paix.

[32] This accusation is untrue.

La victoire de Neerwinden[33], que M. de Luxembourg remporta six

semaines après sur le prince d’Orange, que la nature, prodigieusement

aidée de l’art en une seule nuit avoit furieusement retranché,

renouvela d’autant plus les douleurs et les discours, qu’il s’en

falloit tout que le poste de l’abbaye de Parc ressemblât à celui de

Neerwinden, presque tout que nous eussions les mêmes forces, et plus

que tout que, faute de vivres et d’équipages suffisants d’artillerie,

cette victoire pût être poursuivie.

[33] For this battle, called Landen by English writers (July 29,

1693), see I. 87, and Macaulay, _Hist. of England_, c. XX.

Pour achever ceci tout à la fois, on sut que le prince d’Orange, averti

du départ du Roi, avoit mandé à Vaudemont qu’il en avoit l’avis d’une

main toujours bien avertie, et qui ne lui en avoit jamais donné de

faux, mais que pour celui-là il ne pouvoit y ajouter foi, ni se livrer

à l’espérance, et par un second courrier, que l’avis étoit vrai, que

le Roi partoit, que c’étoit à son esprit de vertige et d’aveuglement

qu’il devoit uniquement une si inespérée délivrance. Le rare est que

Vaudemont, établi longtemps depuis en notre cour, l’a souvent conté à

ses amis, même à ses compagnies, et jusque dans le salon de Marly.

La paix qui suivit cette guerre, et après laquelle le Roi et l’État

aux abois soupiroient depuis longtemps, fut honteuse. Il fallut en

passer par où M. de Savoie[34] voulut, pour le détacher de ses alliés,

et reconnoître enfin le prince d’Orange pour roi d’Angleterre, après

une si longue suite d’efforts, de haine et de mépris personnels, et

recevoir encore Portland[35], son ambassadeur, comme une espèce de

divinité. Notre précipitation nous coûta Luxembourg, et l’ignorance

militaire de nos plénipotentiaires, qui ne fut point éclairée du

cabinet, donna aux ennemis de grands avantages pour former leur

frontière. Telle fut la paix de Ryswick conclue en septembre 1697.

[34] The Duke of Savoy.

[35] William Bentinck, Earl of Portland (1649-1709), a Dutchman

by birth, was greatly trusted by William of Orange. For his

conferences with Boufflers, which resulted in the Peace of

Ryswick, see I. 461-462; Macaulay, c. XXII. For his embassy to

France in 1698, the magnificence of which made a great impression

on the French people, see II. 19-23. It is described at great

length by Macaulay, c. XXIII.

Le repos des armes ne fut guère que de trois ans, et on sentit

cependant toute la douleur des restitutions de pays et de places que

nous avions conquis, avec le poids de tout ce que la guerre avoit

coûté. Ici se termine le second âge de ce règne.

Le troisième s’ouvrit par un comble de gloire et de prospérité inouïe.

Le temps en fut momentané. Il enivra et prépara d’étranges malheurs,

dont l’issue a été une espèce de miracle. D’autres sortes de malheurs

accompagnèrent et conduisirent le Roi au tombeau, heureux s’il n’eût

survécu que de peu de mois l’avénement de son petit-fils à la totalité

de la monarchie d’Espagne, dont il fut d’abord en possession sans coup

férir. Cette dernière époque est encore si proche de ce temps qu’il n’y

a pas lieu de s’y étendre. Mais ce peu qui a été retracé du règne du

feu Roi étoit nécessaire pour mieux faire entendre ce qu’on va dire de

sa personne, en se souvenant toutefois de ce qui s’en trouve épars dans

ces _Mémoires_, et ne se dégoûtant pas s’il s’y en trouve de redites,

nécessaires pour mieux rassembler et former un tout.

Il faut encore le dire. L’esprit du Roi étoit au-dessous du médiocre,

mais très capable de se former. Il aima la gloire, il voulut l’ordre et

la règle. Il étoit né sage, modéré, secret, maître de ses mouvements

et de sa langue; le croira-t-on? il étoit né bon et juste, et Dieu lui

en avoit donné assez pour être un bon roi, et peut-être même un assez

grand roi. Tout le mal lui vint d’ailleurs. Sa première éducation

fut tellement abandonnée, que personne n’osoit approcher de son

appartement. On lui a souvent ouï parler de ces temps avec amertume,

jusque-là qu’il racontoit qu’on le trouva un soir tombé dans le bassin

du jardin du Palais-Royal à Paris, où la cour demeuroit alors.

Dans la suite, sa dépendance fut extrême. A peine lui apprit-on à

lire et à écrire, et il demeura tellement ignorant que les choses le

plus connues d’histoire, d’événements, de fortunes, de conduites,

de naissance, de lois, il n’en sut jamais un mot[36]. Il tomba, par

ce défaut et quelquefois en public, dans les absurdités les plus

grossières.

[36] This account of Louis XIV’s éducation has been shewn

by modern historians to be incorrect. Cp. Primi Visconti,

_Mémoires_, 191-192. But it is true that he hated reading. “La

seule vue d’un livre le fatigue” (_ib._). “Il avait la lecture en

horreur,” says Madame (_Corr._ III. 36).

M. de la Feuillade plaignant exprès devant lui le marquis de Renel,

qui fut tué depuis lieutenant général et mestre de camp général de la

cavalerie, de n’avoir pas été chevalier de l’ordre en 1661, le Roi

passa, puis dit avec mécontentement qu’il falloit aussi se rendre

justice. Renel étoit Clermont Gallerande ou d’Amboise, et le Roi,

qui depuis n’a été rien moins que délicat là-dessus, le croyoit un

homme de fortune. De cette même maison étoit Montglat, maître de sa

garde-robe, qu’il traitoit bien et qu’il fit chevalier de l’ordre en

1661, qui a laissé de très bons _Mémoires_[37]. Montglat avoit épousé

la fille du fils du chancelier de Cheverny. Leur fils unique porta

toute sa vie le nom de Cheverny[38], dont il avoit la terre[39]. Il

passa sa vie à la cour, et j’en ai parlé quelquefois, ou dans les

emplois étrangers. Ce nom de Cheverny trompa le Roi; il le crut peu de

chose; il n’avoit point de charge, et ne put être chevalier de l’ordre.

Le hasard détrompa le Roi à la fin de sa vie. Saint-Hérem[40] [qui]

avoit passé la sienne grand louvetier, puis gouverneur et capitaine

de Fontainebleau, ne put être chevalier de l’ordre. Le Roi, qui le

savoit beau-frère de Courtin, conseiller d’État, qu’il connoissoit,

le crut par là fort peu de chose. Il étoit Montmorin, et le Roi ne le

sut que fort tard par M. de la Rochefoucauld[41]. Encore lui fallut-il

expliquer quelles étoient ces maisons, que leur nom ne lui apprenoit

pas.

[37] Relating to the years 1635-1660.

[38] Louis, Comte de Cheverny, filled the posts of ambassador to

Germany and to Denmark, and of governor to the Duc de Chartres.

He married a niece of Colbert.

[39] The _château_ (eight miles E. of Blois), built about 1634,

is a stately but not very interesting example of the architecture

of the period. Saint-Simon stayed there (VI. 41).

[40] François-Gaspard de Montmorin, Marquis Saint-Hérem.

Chateaubriand’s friend, Mme de Beaumont, was a Montmorin.

[41] Son of the author of the _Maximes_; an assiduous but

thoroughly honest courtier.

Il sembleroit à cela que le Roi auroit aimé la grande noblesse, et ne

lui en vouloit pas égaler d’autres; rien moins. L’éloignement qu’il

avoit pris de celle des sentiments, et sa foiblesse pour ses ministres,

qui haïssoient et rabaissoient, pour s’élever, tout ce qu’ils n’étoient

pas et ne pouvoient pas être, lui avoit donné le même éloignement pour

la naissance distinguée. Il la craignoit autant que l’esprit; et si ces

deux qualités se trouvoient unies dans un même sujet, et qu’elles lui

fussent connues, c’en étoit fait.

Ses ministres, ses généraux, ses maîtresses, ses courtisans

s’aperçurent, bientôt après qu’il fut le maître, de son foible plutôt

que de son goût pour la gloire. Ils le louèrent à l’envi et le

gâtèrent. Les louanges, disons mieux, la flatterie lui plaisoit à tel

point, que les plus grossières étoient bien reçues, les plus basses

encore mieux savourées. Ce n’étoit que par là qu’on s’approchoit de

lui, et ceux qu’il aima n’en furent redevables qu’à heureusement

rencontrer, et à ne se jamais lasser en ce genre. C’est ce qui donna

tant d’autorité à ses ministres, par les occasions continuelles qu’ils

avoient de l’encenser, surtout de lui attribuer toutes choses, et de

les avoir apprises de lui. La souplesse, la bassesse, l’air admirant,

dépendant, rampant, plus que tout l’air de néant sinon par lui, étoient

les uniques voies de lui plaire. Pour peu qu’on s’en écartât on n’y

revenoit plus, et c’est ce qui acheva la ruine de Louvois.

Ce poison ne fit que s’étendre. Il parvint jusqu’à un comble incroyable

dans un prince qui n’étoit pas dépourvu d’esprit et qui avoit de

l’expérience. Lui-même, sans avoir ni voix ni musique[42], chantoit

dans ses particuliers les endroits les plus à sa louange des prologues

des opéras. On l’y voyoit baigné, et jusqu’à ses soupers publics au

grand couvert, où il y avoit quelquefois des violons, il chantonnoit

entre ses dents les mêmes louanges quand on jouoit les airs qui étoient

faits dessus.

[42] On the contrary Louis had a good ear, sang well, and had

considerable musical taste.

De là ce desir de gloire qui l’arrachoit par intervalles à l’amour;

de là cette facilité à Louvois de l’engager en de grandes guerres,

tantôt pour culbuter Colbert, tantôt pour se maintenir ou s’accroître,

et de lui persuader en même temps qu’il étoit plus grand capitaine

qu’aucun de ses généraux, et pour les projets et pour les exécutions,

en quoi les généraux l’aidoient eux-mêmes pour plaire au Roi. Je dis

les Condé, les Turenne, et à plus forte raison tous ceux qui leur ont

succédé. Il s’approprioit tout avec une facilité et une complaisance

admirable en lui-même, et se croyoit tel qu’ils le dépeignoient en lui

parlant. De là ce goût de revues, qu’il poussa si loin que ses ennemis

l’appeloient le roi des revues, ce goût de sièges pour y montrer

sa bravoure à bon marché[43], s’y faire retenir à force, étaler sa

capacité, sa prévoyance, sa vigilance, ses fatigues, auxquelles son

corps robuste et admirablement conformé, étoit merveilleusement propre,

sans souffrir de la faim, de la soif, du froid, du chaud, de la pluie,

ni d’aucun mauvais temps. Il étoit sensible aussi à entendre admirer,

le long des camps, son grand air et sa grande mine, son adresse à

cheval et tous ses travaux. C’étoit de ses campagnes et de ses troupes

qu’il entretenoit le plus ses maîtresses, quelquefois ses courtisans.

Il parloit bien, en bons termes, avec justesse; il faisoit un conte

mieux qu’homme du monde, et aussi bien un récit. Ses discours les plus

communs n’étoient jamais dépourvus d’une naturelle et sensible majesté.

[43] This reflection on the king’s courage is undeserved, though

it is true that he took part in numerous sieges and not in a

single battle.

Son esprit, naturellement porté au petit, se plut en toutes sortes

de détails. Il entra sans cesse dans les derniers sur les troupes:

habillements, armements, évolutions, exercices, discipline, en un

mot, toutes sortes de bas détails. Il ne s’en occupoit pas moins sur

ses bâtiments, sa maison civile, ses extraordinaires de bouche; il

croyoit toujours apprendre quelque chose à ceux qui en ces genres-là

en savoient le plus, qui de leur part recevoient en novices des leçons

qu’ils savoient par cœur il y avoit longtemps. Ces pertes de temps, qui

paroissoient au Roi avec tout le mérite d’une application continuelle,

étoient le triomphe de ses ministres, qui avec un peu d’art et

d’expérience à le tourner, faisoient venir comme de lui ce qu’ils

vouloient eux-mêmes et qui conduisoient le grand selon leurs vues et

trop souvent selon leur intérêt, tandis qu’ils s’applaudissoient de le

voir se noyer dans ces détails[44].

[44] M. de Boislisle cites in support of this Fénelon’s

celebrated _Lettre à Louis XIV_ (_Correspondance_, II. 329 ff.).

La vanité et l’orgueil, qui vont toujours croissant, qu’on nourrissoit

et qu’on augmentoit en lui sans cesse, sans même qu’il s’en aperçut, et

jusque dans les chaires par les prédicateurs en sa présence, devinrent

la base de l’exaltation de ses ministres par-dessus toute autre

grandeur. Il se persuadoit par leur adresse que la leur n’étoit que la

sienne, qui, au comble en lui, ne se pouvoit plus mesurer, tandis qu’en

eux elle l’augmentoit d’une manière sensible, puisqu’ils n’étoient rien

par eux-mêmes, et utile en rendant plus respectables les organes de

ses commandements qui les faisoient mieux obéir. De là les secrétaires

d’État et les ministres successivement à quitter le manteau, puis

le rabat, après l’habit noir, ensuite l’uni, le simple, le modeste,

enfin à s’habiller comme les gens de qualité; de là à en prendre les

manières, puis les avantages, et par échelons admis à manger avec le

Roi, et leurs femmes, d’abord sous des prétextes personnels, comme Mme

Colbert longtemps avant Mme de Louvois, enfin, des années après elle,

toutes à titre de droit des places de leurs maris, manger et entrer

dans les carrosses, et n’être en rien différentes des femmes de la

première qualité.

De ce degré, Louvois, sous divers prétextes, ôta les honneurs civils

et militaires dans les places et dans les provinces à ceux à qui on

ne les avoit jamais disputés, et à cesser d’écrire _Monseigneur_ aux

mêmes, comme il avoit toujours été pratiqué. Le hasard m’en a conservé

trois de M. Colbert, lors contrôleur général, ministre d’État et

secrétaire d’État, à mon père à Blaye, dont la suscription et le dedans

le traitent de _Monseigneur_, et que Mgr le duc de Bourgogne, à qui je

les montrai, vit avec grand plaisir. M. de Turenne, dans l’éclat où

il étoit alors, sauva le rang de prince de l’écriture, c’est-à-dire sa

maison, qui l’avoit eu par le cardinal Mazarin, et conséquemment les

maisons de Lorraine et de Savoie; car les Rohans ne l’ont jamais pu

obtenir, et c’est peut-être la seule chose où ait échoué la beauté de

Mme de Soubise. Ils ont été plus heureux depuis. M. de Turenne sauva

aussi les maréchaux de France pour les honneurs militaires; ainsi pour

sa personne il conserva les deux. Incontinent après, Louvois s’attribua

ce qu’il venoit d’ôter à bien plus grands que lui, et le communiqua aux

autres secrétaires d’État. Il usurpa les honneurs militaires, que ni

les troupes, ni qui que ce soit, n’osa refuser à sa puissance d’élever

et de perdre qui bon lui sembloit; et il prétendit que tout ce qui

n’étoit point duc ni officier de la couronne, ou ce qui n’avoit point

le rang de prince étranger ni de tabouret de grâce[45], lui écrivît

_Monseigneur_, et lui leur répondre dans la souscription: _très humble

et très affectionné serviteur_, tandis que le dernier maître des

requêtes, ou conseiller au Parlement, lui écrivoit _Monsieur_, sans

qu’il ait jamais prétendu changer cet usage.

[45] The right to sit on a stool in the presence of royalty. See

Saint-Simon, _Mém._ II. 76-77; 238-240.

Ce fut d’abord un grand bruit: les gens de la première qualité, les

chevaliers de l’ordre, les gouverneurs et les lieutenants généraux

des provinces, et, à leur suite, les gens de moindre qualité, et les

lieutenants généraux des armées se trouvèrent infiniment offensés

d’une nouveauté si surprenante et si étrange. Les ministres avoient su

persuader au Roi l’abaissement de tout ce qui étoit élevé, et que leur

refuser ce traitement, c’étoit mépriser son autorité et son service,

dont ils étoient les organes, parce que d’ailleurs, et par eux-mêmes,

ils n’étoient rien. Le Roi, séduit par ce reflet prétendu de grandeur

sur lui-même, s’expliqua si durement à cet égard, qu’il ne fut plus

question que de ployer sous ce nouveau style, ou de quitter le service,

et tomber en même temps, ceux qui quittoient, et ceux qui ne servoient

pas même, dans la disgrâce marquée du Roi, et sous la persécution des

ministres, dont les occasions se rencontroient à tous moments.

Plusieurs gens distingués qui ne servoient point, et plusieurs gens

de guerre du premier mérite et des premiers grades, aimèrent mieux

renoncer à tout et perdre leur fortune, et la perdirent en effet, et la

plupart pis encore; et dans la suite assez prompte, peu à peu personne

ne fit plus aucune difficulté là-dessus.

De là l’autorité personnelle et particulière des ministres montée au

comble, jusqu’en ce qui ne regardoit ni les ordres ni le service du

Roi, sous l’ombre que c’étoit la sienne; de là ce degré de puissance

qu’ils usurpèrent; de là leurs richesses immenses, et les alliances

qu’ils firent tous à leur choix.

Quelque ennemis qu’ils fussent les uns des autres, l’intérêt commun

les rallioit chaudement sur ces matières, et cette splendeur usurpée

sur tout le reste de l’État dura autant que dura le règne de Louis

XIV. Il en tiroit vanité, il n’en étoit pas moins jaloux qu’eux; il ne

vouloit de grandeur que par émanation de la sienne. Toute autre lui

étoit devenue odieuse. Il avoit sur cela des contrariétés qui ne se

comprenoient pas, comme si les dignités, les charges, les emplois avec

leurs fonctions, leurs distinctions, leurs prérogatives n’émanoient

pas de lui comme les places de ministre et les charges de secrétaire

d’État[46] qu’il comptoit seules de lui, lesquels pour cela il portoit

au faîte, et abattoit tout le reste sous leurs pieds.

[46] See Appendix A.

Une autre vanité personnelle l’entraîna encore dans cette conduite.

Il sentoit bien qu’il pouvoit accabler un seigneur sous le poids de

sa disgrâce, mais non pas l’anéantir, ni les siens, au lieu qu’en

précipitant un secrétaire d’État de sa place, ou un autre ministre

de la même espèce, il le replongeoit lui et tous les siens dans la

profondeur du néant d’où cette place l’avoit tiré, sans que les

richesses qui lui pourroient rester le pussent relever de ce non-être.

C’est là ce qui le faisoit se complaire à faire régner ses ministres

sur les plus élevés de ses sujets, sur les princes de son sang en

autorité comme sur les autres, et sur tout ce qui n’avoit ni rang

ni office de la couronne, en grandeur comme en autorité au-dessus

d’eux. C’est aussi ce qui éloigna toujours du ministère tout homme

qui pouvoit y ajouter du sien ce que le Roi ne pouvoit ni détruire ni

lui conserver, ce qui lui auroit rendu un ministre de cette sorte en

quelque façon redoutable et continuellement à charge, dont l’exemple

du duc de Beauvillier[47] fut l’exception unique dans tout le cours de

son règne, comme il a été remarqué en parlant de ce duc, le seul homme

noble qui ait été admis dans son conseil depuis la mort du cardinal

Mazarin jusqu’à la sienne, c’est-à-dire pendant cinquante-quatre ans;

car, outre ce qu’il y auroit à dire sur le maréchal de Villeroy, le

peu de mois qu’il y a été depuis la mort du duc de Beauvillier jusqu’à

celle du Roi ne peut pas être compté, et son père n’a jamais entré dans

le conseil d’État[48].

[47] See below for his portrait.

[48] This is a mistake. The first Maréchal de Villeroy was

appointed a minister in 1661.

De là encore la jalousie si précautionnée des ministres, qui rendit

le Roi si difficile à écouter tout autre qu’eux, tandis qu’il

s’applaudissoit d’un accès facile, et qu’il croyoit qu’il y alloit de

sa grandeur, de la vénération et de la crainte dont il se complaisoit

d’accabler les plus grands, de se laisser approcher autrement qu’en

passant. Ainsi le grand seigneur comme le plus subalterne de tous

états, parloit librement au Roi en allant ou revenant de la messe, en

passant d’un appartement à un autre, ou allant monter en carrosse; les

plus distingués, même quelques autres, à la porte de son cabinet, mais

sans oser l’y suivre. C’est à quoi se bornoit la facilité de son accès.

Ainsi on ne pouvoit s’expliquer qu’en deux mots, d’une manière fort

incommode, et toujours entendu de plusieurs qui environnoient le Roi,

ou, si on étoit plus connu de lui, dans sa perruque, ce qui n’étoit

guère plus avantageux. La réponse sûre étoit un “je verrai[49],”

utile à la vérité pour s’en donner le temps, mais souvent bien peu

satisfaisante, moyennant quoi tout passoit nécessairement par les

ministres, sans qu’il pût y avoir jamais d’éclaircissement, ce qui les

rendoit les maîtres de tout, et le Roi le vouloit bien, ou ne s’en

apercevoit pas.

[49] This habitual answer of Louis is referred to by several

contemporary writers. Madame tells a good story about it (_Corr._

I. 169).

D’audiences à en espérer dans son cabinet, rien n’étoit plus rare, même

pour les affaires du Roi dont on avoit été chargé. Jamais, par exemple,

à ceux qu’on envoyoit ou qui revenoient d’emplois étrangers, jamais à

pas un officier général, si on en excepte certains cas très singuliers,

et encore, mais très rarement, quelqu’un de ceux qui étoient chargés

de ces détails de troupes où le Roi se plaisoit tant; de courtes aux

généraux d’armées qui partoient, et en présence du secrétaire d’État de

la guerre, de plus courtes à leur retour, quelquefois ni en partant,

ni en revenant. Jamais de lettres d’eux qui allassent directement au

Roi sans passer auparavant par le ministre, si on en excepte quelques

occasions infiniment rares et momentanées, et le seul M. de Turenne sur

la fin, qui, ouvertement brouillé avec Louvois, et brillant de gloire

et de la plus haute considération, adressoit ses dépêches au cardinal

de Bouillon[50], qui les remettoit directement au Roi, qui n’en étoient

pas moins vues après par le ministre, avec lequel les ordres et les

réponses étoient concertés.

[50] Emmanuel-Théodore de La Tour d’Auvergne (1644-1715). See for

his biography and portrait XI. 94-102. He was a nephew of Turenne.

La vérité est pourtant que, quelque gâté que fût le Roi sur sa grandeur

et sur son autorité, qui avoit étouffé toute autre considération en

lui, il y avoit à gagner dans ses audiences, quand on pouvoit tant

faire que de les obtenir, et qu’on savoit s’y conduire avec tout le

respect qui étoit dû à la royauté et à l’habitude. Outre ce que j’en ai

su d’ailleurs, j’en puis parler par expérience. On a vu en leur temps

ici que j’ai obtenu, et même usurpé, et forcé le Roi fort en colère

contre moi, et toujours sorti lui persuadé et content de moi, et le

marquer après et à moi et à d’autres. Je puis donc aussi parler de ces

audiences qu’on en avoit quelquefois par ma propre expérience.

Là, quelque prévenu qu’il fût, quelque mécontentement qu’il crût avoir

lieu de sentir, il écoutoit avec patience, avec bonté, avec envie de

s’éclaircir et de s’instruire; il n’interrompoit que pour y parvenir.

On y découvroit un esprit d’équité et de desir de connoître la vérité,

et cela quoique en colère quelquefois, et cela jusqu’à la fin de sa

vie. Là, tout se pouvoit dire, pourvu, encore une fois, que ce fût avec

cet air de respect, de soumission, de dépendance, sans lequel on se

seroit encore plus perdu que devant, mais avec lequel aussi, en disant

vrai, on interrompoit le Roi à son tour, on lui nioit crûment des faits

qu’il rapportoit, on élevoit le ton au-dessus du sien en lui parlant,

et tout cela non-seulement sans qu’il le trouvât mauvais, mais se

louant après de l’audience qu’il avoit donnée et de celui qui l’avoit

eue, se défaisant des préjugés qu’il avoit pris, ou des faussetés qu’on

lui avoit imposées, et le marquant après par ses traitements. Aussi les

ministres avoient-ils grand soin d’inspirer au Roi l’éloignement d’en

donner, à quoi ils réussirent comme dans tout le reste.

C’est ce qui rendoit les charges qui approchoient de la personne du

Roi si considérables, et ceux qui les possédoient si considérés, et

des ministres mêmes, par la facilité qu’ils avoient tous les jours

de parler au Roi, seuls, sans l’effaroucher d’une audience qui étoit

toujours sue, et de l’obtenir sûrement, et sans qu’on s’en aperçût,

quand ils en avoient besoin. Surtout les grandes entrées, par cette

même raison, étoient le comble des grâces, encore plus que de la

distinction, et c’est ce qui, dans les grandes récompenses des

maréchaux de Boufflers[51] et de Villars[52], les fit mettre de niveau

à la pairie et à la survivance de leurs gouvernements à leurs enfants

tout jeunes, dans le temps que le Roi n’en donnoit plus à personne.

[51] Louis-François, Marquis and afterwards Duc de Boufflers

(1644-1711), distinguished himself at Fleurus and Steinkirk.

His defence of Lille against the allied troops (1708) was the

admiration of all Europe. His brilliant charge at Malplaquet

(1709) saved the retreat of the French army from becoming a rout.

He was a friend of Saint-Simon, who had a great admiration for

him. See his portrait, IX. 92-94.

[52] Louis-Hector, Marquis and then Duc de Villars (1653-1734),

was the best French general in the War of the Spanish Succession.

In 1712 he gained a notable victory over the allies at Denain.

Saint-Simon’s portrait of him (III. 322-327) shews strong

prejudice. It should be corrected by the judicial estimate of

Sainte-Beuve, who devoted five _causeries_ to him (_Caus. du

Lundi_, XIII).

C’est donc avec grande raison qu’on doit déplorer avec larmes l’horreur

d’une éducation uniquement dressée pour étouffer l’esprit et le cœur de

ce prince, le poison abominable de la flatterie la plus insigne, qui le

déifia dans le sein même du christianisme, et la cruelle politique de

ses ministres, qui l’enferma, et qui pour leur grandeur, leur puissance

et leur fortune l’enivrèrent de son autorité, de sa grandeur, de sa

gloire jusqu’à le corrompre, et à étouffer en lui, sinon toute la

bonté, l’équité, le desir de connoître la vérité, que Dieu lui avoit

donné, au moins l’émoussèrent presque entièrement, et empêchèrent au

moins sans cesse qu’il fit aucun usage de ces vertus, dont son royaume

et lui-même furent les victimes.

De ces sources étrangères et pestilentielles lui vint cet orgueil,

que ce n’est point trop de dire que, sans la crainte du diable que

Dieu lui laissa jusque dans ses plus grands désordres, il se seroit

fait adorer et auroit trouvé des adorateurs; témoin entre autres ces

monuments si outrés, pour en parler même sobrement, sa statue de la

place des Victoires[53], et sa païenne dédicace, où j’étois, où il prit

un plaisir si exquis; et de cet orgueil en tout le reste qui le perdit,

dont on vient de voir tant d’effets funestes, et dont d’autres plus

funestes encore se vont retrouver.

[53] See above, p. 6, n. 24. The statue which represented Louis

XIV trampling on a three-headed Cerberus (symbolical of the

triple alliance) was made by the Dutch sculptor Martin Desjardins

(Van den Bogaart). The “pagan” ceremony of dedication took place

on March 28, 1686.

La cour fut un autre manège de la politique du despotisme. On vient

de voir celle qui divisa, qui humilia, qui confondit les plus grands,

celle qui éleva les ministres au-dessus de tous, en autorité et en

puissance par-dessus les princes du sang, en grandeur même par-dessus

les gens de la première qualité, après avoir totalement changé leur

état. Il faut montrer les progrès en tous genres de la même conduite

dressée sur le même point de vue.

Plusieurs choses contribuèrent à tirer pour toujours la cour hors de

Paris, et à la tenir sans interruption à la campagne[54]. Les troubles

de la minorité, dont cette ville fut le grand théâtre, en avoient

imprimé au Roi de l’aversion, et la persuasion encore que son séjour

y étoit dangereux, et que la résidence de la cour ailleurs rendroit à

Paris les cabales moins aisées par la distance des lieux, quelque peu

éloignés qu’ils fussent, et en même temps plus difficiles à cacher par

les absences si aisées à remarquer. Il ne pouvoit pardonner à Paris sa

sortie fugitive de cette ville la veille des Rois 16[49], ni de l’avoir

rendue, malgré lui, témoin de ses larmes, à la première retraite de

Mme de la Vallière. L’embarras des maîtresses, et le danger de pousser

de grands scandales au milieu d’une capitale si peuplée, et si remplie

de tant de différents esprits, n’eut pas peu de part à l’en éloigner.

Il s’y trouvoit importuné de la foule du peuple à chaque fois qu’il

sortoit, qu’il rentroit, qu’il paroissoit dans les rues; il ne l’étoit

pas moins d’une autre sorte de foule de gens de la ville, et qui

n’étoit pas pour l’aller chercher assidûment plus loin. Des inquiétudes

aussi, qui ne furent pas plus tôt aperçues que les plus familiers de

ceux qui étoient commis à sa garde, le vieux Noailles, M. de Lauzun,

et quelques subalternes, firent leur cour de leur vigilance, et furent

accusés de multiplier exprès de faux avis, qu’ils se faisoient donner

pour avoir occasion de se faire valoir et d’avoir plus souvent des

particuliers avec le Roi; le goût de la promenade et de la chasse, bien

plus commodes à la campagne qu’à Paris, éloigné des forêts et stérile

en lieux de promenades; celui des bâtiments qui vint après, et peu à

peu toujours croissant, ne lui en permettoit pas l’amusement dans une

ville où il n’auroit pu éviter d’y être continuellement en spectacle;

enfin l’idée de se rendre plus vénérable en se dérobant aux yeux de

la multitude, et à l’habitude d’en être vu tous les jours: toutes ces

considérations fixèrent le Roi à Saint-Germain bientôt après la mort de

la Reine sa mère[55].

[54] During the last twenty-seven years of his reign (1688-1715)

Louis only visited Paris five times.

[55] Anne of Austria died January 19, 1666.

Ce fut là où il commença à attirer le monde par les fêtes et les

galanteries, et à faire sentir qu’il vouloit être vu souvent.

L’amour de Mme de la Vallière, qui fut d’abord un mystère, donna lieu

à de fréquentes promenades à Versailles, petit château de cartes

alors, bâti par Louis XIII ennuyé, et sa suite encore plus, d’y avoir

souvent couché dans un méchant cabaret à rouliers et dans un moulin à

vent, excédés de ses longues chasses dans la forêt de Saint-Léger et

plus loin encore, loin alors de ces temps réservés à son fils où les

routes, la vitesse des chiens et le nombre gagé des piqueurs et des

chasseurs à cheval a rendu les chasses si aisées et si courtes. Ce

monarque ne couchoit jamais ou bien rarement à Versailles qu’une nuit,

et par nécessité; le Roi son fils pour être plus en particulier avec

sa maîtresse, plaisirs inconnus au Juste, au héros digne fils de saint

Louis, qui bâtit ce petit Versailles.

Ces petites parties de Louis XIV y firent naître peu à peu ces

bâtiments immenses qu’il y a faits; et leur commodité pour une

nombreuse cour, si différente des logements de Saint-Germain, y

transporta tout à fait sa demeure peu de temps avant la mort de la

Reine. Il y fit des logements infinis, qu’on lui faisoit sa cour de

lui demander, au lieu qu’à Saint-Germain, presque tout le monde avoit

l’incommodité d’être à la ville, et le peu qui étoit logé au château y

étoit étrangement à l’étroit[56].

[56] For Versailles see L. Dussieux, _Le château de Versailles_,

vol. I. 1881; P. de Nolhac, _La création de Versailles_, 1901; A.

Pératé, _Versailles_ (_Les villes d’art célèbres_).

Les fêtes fréquentes, les promenades particulières à Versailles, les

voyages furent des moyens que le Roi saisit pour distinguer et pour

mortifier en nommant les personnes qui à chaque fois en devoient être,

et pour tenir chacun assidu et attentif à lui plaire. Il sentoit qu’il

n’avoit pas à beaucoup près assez de grâces à répandre pour faire un

effet continuel. Il en substitua donc aux véritables d’idéales, par la

jalousie, les petites préférences qui se trouvoient tous les jours,

et pour ainsi dire à tous moments, par son art. Les espérances que

ces petites préférences et ces distinctions faisoient naître, et la

considération qui s’en tiroit, personne ne fut plus ingénieux que lui

à inventer sans cesse ces sortes de choses. Marly, dans la suite, lui

fut en cela d’un plus grand usage, et Trianon où tout le monde, à la

vérité, pouvoit lui aller faire sa cour, mais où les dames avoient

l’honneur de manger avec lui, et où à chaque repas elles étoient

choisies; le bougeoir qu’il faisoit tenir tous les soirs à son coucher

par un courtisan qu’il vouloit distinguer, et toujours entre les plus

qualifiés de ceux qui s’y trouvoient, qu’il nommoit tout haut au sortir

de sa prière. Les justaucorps à brevet fut une autre de ces inventions.

Il étoit bleu doublé de rouge avec les parements et la veste rouge,

brodés d’un dessin magnifique or et un peu d’argent, particulier à ces

habits. Il n’y en avoit qu’un nombre, dont le Roi, sa famille, et les

princes du sang étoient; mais ceux-ci, comme le reste des courtisans,

n’en avoient qu’à mesure qu’il en vaquoit. Les plus distingués de la

cour par eux-mêmes ou par la faveur les demandoient au Roi, et c’étoit

une grâce que d’en obtenir. Le secrétaire d’État ayant la maison du Roi

en son département[57] en expédioit un brevet, et nul d’eux n’étoit à

portée d’en avoir. Ils furent imaginés pour ceux, en très petit nombre,

qui avoient la liberté de suivre le Roi aux promenades de Saint-Germain

à Versailles sans être nommés, et depuis que cela cessa, ces habits

ont cessé aussi de donner aucun privilège, excepté celui d’être portés

quoique on fût en deuil de cour ou de famille, pourvu que le deuil ne

fût pas grand ou qu’il fût sur ses fins, et dans les temps encore où

il étoit défendu de porter de l’or et de l’argent. Je ne l’ai jamais

vu porter au Roi, à Monseigneur ni à Monsieur, mais très souvent aux

trois fils de Monseigneur et à tous les autres princes, et jusqu’à la

mort du Roi, dès qu’il en vaquoit un, c’étoit à qui l’auroit entre

les gens de la cour les plus considérables, et si un jeune seigneur

l’obtenoit c’étoit une grande distinction. Les différentes adresses de

cette nature qui se succédèrent les unes aux autres, à mesure que le

Roi avança en âge, et que les fêtes changeoient ou diminuoient, et les

attentions qu’il marquoit pour avoir toujours une cour nombreuse, on ne

finiroit point à les expliquer.

[57] See Appendix A.

Non-seulement il étoit sensible à la présence continuelle de ce qu’il

y avoit de distingué, mais il l’étoit aussi aux étages inférieurs. Il

regardoit à droite et à gauche à son lever, à son coucher, à ses repas,

en passant dans les appartements, dans ses jardins de Versailles, où

seulement les courtisans avoient la liberté de le suivre; il voyoit

et remarquoit tout le monde; aucun ne lui échappoit, jusqu’à ceux qui

n’espéroient pas même être vus. Il distinguoit très bien en lui-même

les absences de ceux qui étoient toujours à la cour, celles des

passagers qui y venoient plus ou moins souvent; les causes générales

ou particulières de ces absences, il les combinoit, et ne perdoit pas

la plus légère occasion d’agir à leur égard en conséquence. C’étoit un

démérite aux uns, et à tout ce qu’il y avoit de distingué, de ne faire

pas de la cour son séjour ordinaire, aux autres d’y venir rarement, et

une disgrâce sûre pour qui n’y venoit jamais, ou comme jamais. Quand

il s’agissoit de quelque chose pour eux: “Je ne le connois point,”

répondoit-il fièrement. Sur ceux qui se présentoient rarement: “C’est

un homme que je ne vois jamais”; et ces arrêts-là étoient irrévocables.

C’étoit un autre crime de n’aller point à Fontainebleau, qu’il

regardoit comme Versailles, et pour certaines gens de ne demander pas

pour Marly, les uns toujours, les autres souvent, quoique sans dessein

de les y mener, les uns toujours ni les autres souvent; mais si on

étoit sur le pied d’y aller toujours, il falloit une excuse valable

pour s’en dispenser, hommes et femmes de même. Surtout il ne pouvoit

souffrir les gens qui se plaisoient à Paris. Il supportoit assez

aisément ceux qui aimoient leur campagne, encore y falloit-il être

mesuré ou avoir pris ses précautions avant d’y aller passer un temps un

peu long.

Cela ne se bornoit pas aux personnes en charge, ou familières, ou bien

traitées, ni à celles que leur âge ou leur représentation marquoit plus

que les autres. La destination seule suffisoit dans les gens habitués

à la cour. On a vu sur cela, en son lieu, l’attention qu’eut le Roi à

un voyage que je fis à Rouen pour un procès, tout jeune que j’étois, et

à m’y faire écrire de sa part par Pontchartrain[58] pour en savoir la

raison.

[58] Jérôme Phélypeaux, Comte de Pontchartrain (1674-1747),

was associated with his father in the ministry of _La Marine

et la Maison du Roi_ in his nineteenth year, succeeding him

when he became Chancellor in 1699. His administration was

deplorable. Saint-Simon’s portrait of him is as life-like as it

is unflattering (_Mém._ IV. 194-5; IX. 10-13).

Louis XIV s’étudioit avec grand soin à être bien informé de ce

qui se passoit partout, dans les lieux publics, dans les maisons

particulières, dans le commerce du monde, dans le secret des familles

et des liaisons. Les espions et les rapporteurs étoient infinis. Il en

avoit de toute espèce: plusieurs qui ignoroient que leurs délations

allassent jusqu’à lui, d’autres qui le savoient, quelques-uns qui lui

écrivoient directement en faisant rendre leurs lettres par les voies

qu’il leur avoit prescrites, et ces lettres-là n’étoient vues que de

lui, et toujours avant toutes autres choses, quelques autres enfin

qui lui parloient quelquefois secrètement dans ses cabinets, par les

derrières. Ces voies inconnues rompirent le cou à une infinité de gens

de tous états, sans qu’ils en aient jamais pu découvrir la cause,

souvent très injustement, et le Roi, une fois prévenu, ne revenoit

jamais, ou si rarement que rien ne l’étoit davantage[59].

[59] For this system of _espionnage_ see _Mém._ IV. 318.

Il avoit encore un défaut bien dangereux pour les autres, et souvent

pour lui-même par la privation de bons sujets. C’est que, encore qu’il

eût la mémoire excellente et pour reconnoître un homme du commun qu’il

avoit vu une fois, au bout de vingt ans, et pour les choses qu’il

avoit sues, et qu’il ne confondoit point, il n’étoit pourtant pas

possible qu’il se souvînt de tout, au nombre infini de ce qui chaque

jour venoit à sa connoissance. S’il lui étoit revenu quelque chose de

quelqu’un qu’il eût oublié de la sorte, il lui restoit imprimé qu’il

y avoit quelque chose contre lui, et c’en étoit assez pour l’exclure.

Il ne cédoit point aux représentations d’un ministre, d’un général,

de son confesseur même, suivant l’espèce de chose ou de gens dont il

s’agissoit. Il répondoit qu’il ne savoit plus ce qui lui en étoit

revenu, mais qu’il étoit plus sûr d’en prendre un autre dont il ne lui

fût rien revenu du tout.

Ce fut à sa curiosité que les dangereuses fonctions du lieutenant de

police furent redevables de leur établissement[60]. Elles allèrent

depuis toujours croissant. Ces officiers ont tous été sous lui plus

craints, plus ménagés, aussi considérés que les ministres, jusque

par les ministres mêmes, et il n’y avoit personne en France, sans en

excepter les princes du sang, qui n’eût intérêt de les ménager, et qui

ne le fît. Outre les rapports sérieux qui lui revenoient par eux, il

se divertissoit d’en apprendre toutes les galanteries et toutes les

sottises de Paris. Pontchartrain, qui avoit Paris et la cour dans son

département, lui faisoit tellement sa cour par cette voie indigne, dont

son père étoit outré, qu’elle le soutint souvent auprès du Roi, et de

l’aveu du Roi même, contre de rudes atteintes auxquelles sans cela il

auroit succombé, et on l’a su plus d’une fois par Mme de Maintenon,

par Mme la duchesse de Bourgogne, par M. le comte de Toulouse, par les

valets intérieurs.

[60] The first Lieutenant-general of police was La Reynie who was

appointed in 1667. He was succeeded in 1697 by Marc-René, Marquis

d’Argenson, who raised his department to the highest pitch of

efficiency. See P. Clément _La police sous Louis XIV_, 2nd ed.

1866, and P. Cottin, _Rapports de police de René d’Argenson_,

1866.

Mais la plus cruelle de toutes les voies par laquelle le Roi fut

instruit bien des années avant qu’on s’en fut aperçu, et par laquelle

l’ignorance et l’imprudence de beaucoup de gens continua toujours

encore de l’instruire, fut celle de l’ouverture des lettres. C’est ce

qui donna tant de crédit aux Pajots et aux Rouillés[61], qui en avoient

la ferme, qu’on ne put jamais ôter, ni les faire guère augmenter,

par cette raison si longtemps inconnue, et qui s’y enrichirent si

énormément tous, aux dépens du public et du Roi même.

[61] The postal service was in the hands of several generations

of the Pajot and Rouillé families from 1665 to 1760. See

Boislisle, XXVIII. 139, nn. 1 and 2.

On ne sauroit comprendre la promptitude et la dextérité de cette

exécution. Le Roi voyoit l’extrait de toutes les lettres où il y

avoit des articles que les chefs de la poste, puis le ministre qui

la gouvernoit, jugeoient devoir aller jusqu’à lui, et les lettres

entières quand elles en valoient la peine par leur tissu, ou par

la considération de ceux qui étoient en commerce. Par là les gens

principaux de la poste, maîtres et commis, furent en état de supposer

tout ce qu’il leur plut et à qui il leur plut; et comme peu de chose

perdoit sans ressource, ils n’avoient pas besoin de forger ni de suivre

une intrigue. Un mot de mépris sur le Roi ou sur le gouvernement,

une raillerie, en un mot, un article de lettre spécieux et détaché,

noyoit sans ressource, sans perquisition aucune, et ce moyen étoit

continuellement entre leurs mains. Aussi à vrai et à faux est-il

incroyable combien de gens de toutes les sortes en furent plus ou moins

perdus. Le secret étoit impénétrable, et jamais rien ne coûta moins au

Roi que de se taire profondément et de dissimuler de même.

Ce dernier talent, il le poussa souvent jusqu’à la fausseté, mais avec

cela jamais de mensonge, et il se piquoit de tenir parole. Aussi ne

la donnoit-il presque jamais. Pour le secret d’autrui, il le gardoit

aussi religieusement que le sien. Il étoit même flatté de certaines

confessions et de certaines confidences et même confiances; et il n’y

avoit maîtresse, ministre ni favori qui pût y donner atteinte, quand le

secret les auroit même regardés.

On a su, entre beaucoup d’autres, l’aventure fameuse d’une femme

de nom, lequel a toujours été pleinement ignoré et jusqu’au soupçon

même, qui séparée de lieu depuis un an d’avec son mari, se trouvant

grosse et sur le point de le voir arriver de l’armée, à bout enfin de

tous moyens, fit demander en grâce au Roi une audience secrète, dont

qui que ce soit ne pût s’apercevoir, pour l’affaire du monde la plus

importante. Elle l’obtint. Elle se confia au Roi dans cet extrême

besoin, et lui dit que c’étoit comme au plus honnête homme de son

royaume. Le Roi lui conseilla de profiter d’une si grande détresse pour

vivre plus sagement à l’avenir, et lui promit de retenir sur-le-champ

son mari sur la frontière, sous prétexte de son service, tant et si

longtemps qu’il ne pût avoir aucun soupçon, et de ne le laisser revenir

sous aucun prétexte. En effet, il en donna l’ordre le jour même à

Louvois, et lui défendit non-seulement tout congé, mais de souffrir

qu’il s’absentât un seul jour du poste qu’il lui assignoit pour y

commander tout l’hiver. L’officier, qui étoit distingué, et qui n’avoit

rien moins que souhaité, encore moins demandé, d’être employé l’hiver

sur la frontière, et Louvois qui y avoit aussi peu pensé, furent

également surpris et fâchés. Il n’en fallut pas moins obéir à la lettre

et sans demander pourquoi, et le Roi n’en a fait l’histoire que bien

des années après, et que lorsqu’il fut bien sûr que les gens que cela

regardoit ne se pouvoient plus démêler, comme en effet ils n’ont jamais

pu l’être, pas même du soupçon le plus vague ni le plus incertain.

Jamais personne ne donna de meilleure grâce et n’augmenta tant par là

le prix de ses bienfaits. Jamais personne ne vendit mieux ses paroles,

son souris même, jusqu’à ses regards. Il rendit tout précieux par le

choix et la majesté, à quoi la rareté et la brèveté de ses paroles

ajoutoit beaucoup. S’il les adressoit à quelqu’un, ou de question, ou

de choses indifférentes, toute l’assistance le regardoit; c’étoit une

distinction dont on s’entretenoit, et qui rendoit toujours une sorte

de considération. Il en étoit de même de toutes les attentions et les

distinctions, et des préférences, qu’il donnoit dans leurs proportions.

Jamais il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne, et

s’il avoit à reprendre, à réprimander ou à corriger, ce qui étoit fort

rare, c’étoit toujours avec un air plus ou moins de bonté, presque

jamais avec sécheresse, jamais avec colère, si on excepte l’unique

aventure de Courtenvaux, qui a été racontée en son lieu[62], quoique il

ne fût pas exempt de colère, quelquefois avec un air de sévérité.

[62] IV. 317-319. Michel-François Le Tellier, Marquis de

Courtenvaux, was the eldest son of Louvois, “un fort petit homme,

obscurément débauché, avec une voix ridicule... avare et taquin,

et quoique modeste et respectueux, fort colère, et peu maître de

soi quand il se capriçoit: en tout un fort sot homme.” Le Nôtre

told Dr Lister that he had never seen Louis XIV in a passion.

Saint-Simon gives another instance, when he broke his cane over a

valet’s back (I. 263-264).

Jamais homme si naturellement poli[63], ni d’une politesse si fort

mesurée, si fort par degrés, ni qui distinguât mieux l’âge, le mérite,

le rang, et dans ses réponses, quand elles passoient le _je verrai_,

et dans ses manières. Ces étages divers se marquoient exactement dans

sa manière de saluer et de recevoir les révérences, lorsqu’on partoit

ou qu’on arrivoit. Il étoit admirable à recevoir différemment les

saluts à la tête des lignes à l’armée ou aux revues. Mais surtout pour

les femmes rien n’étoit pareil. Jamais il n’a passé devant la moindre

coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chambre, et

qu’il connoissoit pour telles, comme cela arrivoit souvent à Marly.

Aux dames, il ôtoit son chapeau tout à fait, mais de plus ou moins

loin; aux gens titrés, à demi, et le tenoit en l’air ou à son oreille

quelques instants plus ou moins marqués. Aux seigneurs, mais qui

l’étoient, il se contentoit de mettre la main au chapeau. Il l’ôtoit

comme aux dames pour les princes du sang. S’il abordoit des dames,

il ne se couvrait qu’après les avoir quittées. Tout cela n’étoit que

dehors; car dans la maison il n’étoit jamais couvert. Ses révérences,

plus ou moins marquées, mais toujours légères, avoient une grâce et une

majesté incomparables, jusqu’à sa manière de se soulever à demi à son

souper pour chaque dame assise qui arrivoit, non pour aucune autre, ni

pour les princes du sang; mais sur les fins cela le fatiguoit, quoique

il ne l’ait jamais cessé, et les dames assises évitoient d’entrer à son

souper quand il étoit commencé. C’étoit encore avec la même distinction

qu’il recevoit le service de Monsieur, de M. le duc d’Orléans,

des princes du sang; à ces derniers, il ne faisoit que marquer, à

Monseigneur de même, et à Messeigneurs ses fils par familiarité; des

grands officiers, avec un air de bonté et d’attention.

[63] “Personne au monde n’est aussi poli que notre roi,” writes

Madame in 1706.

Si on lui faisoit attendre quelque chose à son habiller, c’étoit

toujours avec patience. Exact aux heures qu’il donnoit pour toute sa

journée; une précision nette et courte dans ses ordres. Si dans les

vilains temps d’hiver qu’il ne pouvoit aller dehors, qu’il passât chez

Mme de Maintenon un quart d’heure plus tôt qu’il n’en avoit donné

l’ordre, ce qui ne lui arrivoit guères, et que le capitaine des gardes

en quartier ne s’y trouvât pas, il ne manquoit point de lui dire après

que c’étoit sa faute à lui d’avoir prévenu l’heure, non celle du

capitaine des gardes de l’avoir manqué. Aussi, avec cette règle qui ne

manquoit jamais, étoit-il servi avec la dernière exactitude, et elle

étoit d’une commodité infinie pour les courtisans[64].

[64] Avec un almanach et une montre, on pouvait à cent lieues

de lui dire à justesse ce qu’il faisoit. Il vouloit une grande

exactitude dans son service; mais il y étoit exact le premier

(_Parallèle des trois premiers rois Bourbon_). And cp. Primi

Visconti, _Mém._ pp. 31-33.

Il traitoit bien ses valets, surtout les intérieurs. C’étoit parmi eux

qu’il se sentoit le plus à son aise, et qu’il se communiquoit le plus

familièrement, surtout aux principaux. Leur amitié et leur aversion

a souvent eu de grands effets. Ils étoient sans cesse à portée de

rendre de bons et de mauvais offices; aussi faisoient-ils souvenir de

ces puissants affranchis des empereurs romains, à qui le sénat et les

grands de l’empire faisoient leur cour, et ployoient sous eux avec

bassesse. Ceux-ci, dans tout ce règne, ne furent ni moins comptés ni

moins courtisés. Les ministres même les plus puissants les ménageoient

ouvertement, et les princes du sang, jusqu’aux bâtards, sans parler de

tout ce qui est inférieur, en usoient de même. Les charges des premiers

gentilshommes de la chambre furent plus qu’obscurcies par les premiers

valets de chambre, et les grandes charges ne se soutinrent que dans

la mesure que les valets de leur dépendance ou les petits officiers

très subalternes approchoient nécessairement plus ou moins du Roi.

L’insolence aussi étoit grande dans la plupart d’eux, et telle qu’il

falloit savoir l’éviter, ou la supporter avec patience.

Le Roi les soutenoit tous, et il racontoit quelquefois avec

complaisance que, ayant dans sa jeunesse envoyé, pour je ne sais quoi,

une lettre au duc de Montbazon[65], gouverneur de Paris, qui étoit

en une de ses maisons de campagne près de cette ville, par un de ses

valets de pied, il y arriva comme M. de Montbazon alloit se mettre à

table, qu’il avoit forcé ce valet de pied de s’y mettre avec lui, et le

conduisit, lorsqu’il le renvoya, jusque dans la cour, parce qu’il étoit

venu de la part du Roi.

[65] Hercule de Rohan, Duc de Montbazon (1568-1654), father of

the celebrated Duchesse de Chevreuse.

Il ne manquoit guères aussi de demander à ses gentilshommes

ordinaires, quand ils revenoient de sa part de faire des compliments

de conjouissance ou de condoléances aux gens titrés, hommes et femmes,

mais à nuls autres, comment ils avoient été reçus, et il auroit trouvé

bien mauvais qu’on ne les eût pas fait asseoir, et conduits fort loin,

les hommes au carrosse.

Rien n’étoit pareil à lui aux revues, aux fêtes, et partout où un

air de galanterie pouvoit avoir lieu par la présence des dames. On

l’a déjà dit, il l’avoit puisée à la cour de la Reine sa mère, et

chez la comtesse de Soissons; la compagnie de ses maîtresses l’y

avoit accoutumé de plus en plus; mais toujours majestueuse, quoique

quelquefois avec de la gaieté, et jamais devant le monde rien de

déplacé ni d’hasardé; mais jusqu’au moindre geste, son marcher, son

port, toute sa contenance, tout mesuré, tout décent, noble, grand,

majestueux, et toutefois très naturel, à quoi l’habitude et l’avantage

incomparable et unique de toute sa figure donnoit une grande facilité.

Aussi, dans les choses sérieuses, les audiences d’ambassadeurs, les

cérémonies, jamais homme n’a tant imposé; et il falloit commencer par

s’accoutumer à le voir, si en le haranguant on ne vouloit s’exposer à

demeurer court. Ses réponses en ces occasions étoient toujours courtes,

justes, pleines, et très rarement sans quelque chose d’obligeant,

quelquefois même de flatteur, quand le discours le méritoit. Le respect

aussi qu’apportoit sa présence, en quelque lieu qu’il fût, imposoit un

silence, et jusqu’à une sorte de frayeur.

Il aimoit fort l’air et les exercices, tant qu’il en put faire.

Il avoit excellé à la danse, au mail, à la paume. Il étoit encore

admirable à cheval à son âge. Il aimoit à voir faire toutes ces choses

avec grâce et adresse. S’en bien ou mal acquitter devant lui étoit

mérite ou démérite. Il disoit que, de ces choses qui n’étoient point

nécessaires, il ne s’en falloit pas mêler si on ne les faisoit pas

bien. Il aimoit fort à tirer, et il n’y avoit point de si bon tireur

que lui, ni avec tant de grâces. Il vouloit des chiennes couchantes

excellentes; il en avoit toujours sept ou huit dans ses cabinets, et

se plaisoit à leur donner lui-même à manger pour s’en faire connoître.

Il aimoit fort aussi à courre le cerf, mais en calèche, depuis qu’il

s’étoit cassé le bras en courant à Fontainebleau, aussitôt après la

mort de la Reine. Il étoit seul dans une manière de soufflet[66], tiré

par quatre petits chevaux, à cinq ou six relais, et il menoit lui-même

à toute bride, avec une adresse et une justesse que n’avoient pas les

meilleurs cochers, et toujours la même grâce à tout ce qu’il faisoit.

Ses postillons étoient des enfants depuis neuf ou dix ans jusqu’à

quinze, et il les dirigeoit.

[66] A small four-wheeled carriage with a folding hood.

Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion. Ce goût

il le tourna en maxime par politique, et l’inspira en tout à sa cour.

C’étoit lui plaire que de s’y jeter en tables, en habits, en équipages,

en bâtiments, en jeu. C’étoient des occasions pour qu’il parlât aux

gens. Le fond étoit qu’il tendoit et parvint par là à épuiser tout

le monde en mettant le luxe en honneur, et pour certaines parties

en nécessité, et réduisit ainsi peu à peu tout le monde à dépendre

entièrement de ses bienfaits pour subsister. Il y trouvoit encore la

satisfaction de son orgueil par une cour superbe en tout, et par une

plus grande confusion qui anéantissoit de plus en plus les distinctions

naturelles.

C’est une plaie qui, une fois introduite, est devenue le cancer

intérieur qui ronge tous les particuliers--parce que de la cour il

s’est promptement communiqué à Paris et dans les provinces et les

armées, où les gens en quelque place ne sont comptés qu’à proportion

de leur table et de leur magnificence, depuis cette malheureuse

introduction--qui ronge tous les particuliers, qui force ceux d’un

état à pouvoir voler, à ne s’y pas épargner pour la plupart, dans la

nécessité de soutenir leur dépense; et que la confusion des états, que

l’orgueil, que jusqu’à la bienséance entretiennent, qui par la folie du

gros va toujours en augmentant, dont les suites sont infinies, et ne

vont à rien moins qu’à la ruine et au renversement général.

Rien jusqu’à lui n’a jamais approché du nombre et de la magnificence de

ses équipages de chasses et de toutes ses autres sortes d’équipages.

Ses bâtiments, qui les pourroit nombrer? En même temps, qui n’en

déplorera pas l’orgueil, le caprice, le mauvais goût? Il abandonna

Saint-Germain, et ne fit jamais à Paris ni ornement ni commodité, que

le pont Royal, par pure nécessité, en quoi, avec son incomparable

étendue, elle est si inférieure à tant de villes dans toutes les

parties de l’Europe.

Lorsqu’on fit la place de Vendôme, elle étoit carrée. M. de Louvois

en vit les quatre parements bâtis. Son dessein étoit d’y placer la

Bibliothèque du Roi, les Médailles, le Balancier, toutes les académies,

et le Grand Conseil, qui tient ses séances encore dans une maison

qu’il loue. Le premier soin du Roi, le jour de la mort de Louvois, fut

d’arrêter ce travail, et de donner ses ordres pour faire couper à pans

les angles de la place, en la diminuant d’autant, de n’y placer rien de

ce qui y étoit destiné, et de n’y faire que des maisons, ainsi qu’on la

voit.

Saint-Germain, lieu unique pour rassembler les merveilles de la vue,

l’immense plein pied d’une forêt toute joignante, unique encore par

la beauté de ses arbres, de son terrain, de sa situation, l’avantage

et la facilité des eaux de source sur cette élévation, les agréments

admirables des jardins, des hauteurs et des terrasses, qui les unes

sur les autres se pouvoient si aisément conduire dans toute l’étendue

qu’on auroit voulu, les charmes et les commodités de la Seine, enfin

une ville toute faite, et que sa position entretenoit par elle-même, il

l’abandonna pour Versailles[67], le plus triste et le plus ingrat de

tous les lieux, sans vue, sans bois, sans eau, sans terre, parce que

tout y est sable mouvant ou marécage, sans air par conséquent, qui n’y

peut être bon.

[67] The court was installed at Versailles in 1682, but the

palace was not completed till 1688.

Il se plut à tyranniser la nature, à la dompter à force d’art et de

trésors. Il y bâtit tout l’un après l’autre, sans dessein général; le

beau et le vilain furent cousus ensemble, le vaste et l’étranglé. Son

appartement et celui de la Reine y ont les dernières incommodités, avec

les vues de cabinets et de tout ce qui est derrière les plus obscures,

les plus enfermées, les plus puantes. Les jardins, dont la magnificence

étonne, mais dont le plus léger usage rebute, sont d’aussi mauvais

goût. On n’y est conduit dans la fraîcheur de l’ombre que par une vaste

zone torride, au bout de laquelle il n’y a plus, où que ce soit, qu’à

monter et à descendre; et avec la colline, qui est fort courte, se

terminent les jardins. La recoupe y brûle les pieds; mais sans cette

recoupe on y enfoncerait ici dans les sables, et là dans la plus noire

fange. La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et

dégoûte malgré soi. L’abondance des eaux forcées et ramassées de

toutes parts les rend vertes, épaisses, bourbeuses; elles répandent

une humidité malsaine et sensible, une odeur qui l’est encore plus.

Leurs effets, qu’il faut pourtant beaucoup ménager, sont incomparables;

mais de ce tout, il résulte qu’on admire et qu’on fuit. Du côté de la

cour, l’étranglé suffoque, et ces vastes ailes s’enfuient sans tenir à

rien. Du côté des jardins, on jouit de la beauté du tout ensemble; mais

on croit voir un palais qui a été brûlé, où le dernier étage et les

toits manquent encore. La chapelle qui l’écrase, parce que Mansart[68]

vouloit engager le Roi à élever le tout d’un étage, a de partout la

triste représentation d’un immense catafalque. La main-d’œuvre y est

exquise en tous genres, l’ordonnance nulle; tout y a été fait pour la

tribune, parce que le Roi n’alloit guères en bas, et celles des côtés

sont inaccessibles, par l’unique défilé qui conduit à chacune. On ne

finiroit point sur les défauts monstrueux d’un palais si immense et

si immensément cher, avec ses accompagnements, qui le sont encore

davantage: orangerie, potagers, chenils, grande et petite écuries

pareilles, commun prodigieux; enfin une ville entière où il n’y avoit

qu’un très misérable cabaret, un moulin à vent, et ce petit château de

carte que Louis XIII y avoit fait pour n’y plus coucher sur la paille,

qui n’étoit que la contenance étroite et basse autour de la cour de

Marbre, qui en faisoit la cour, et dont le bâtiment du fond n’avoit que

deux courtes et petites ailes. Mon père l’a vu, et y a couché maintes

fois. Encore ce Versailles de Louis XIV, ce chef-d’œuvre si ruineux et

de si mauvais goût, et où les changements entiers des bassins et de

bosquets ont enterré tant d’or qui ne peut paroître, n’a-t-il pu être

achevé.

[68] Jules Hardouin, nephew and pupil of François Mansart or

Mansard, whose name he took.

Parmi tant de salons entassés l’un sur l’autre, il n’y a ni salle de

comédie, ni salle à banquets, ni de bal; et devant et derrière il reste

beaucoup à faire. Les parcs et les avenues, tous en plants, ne peuvent

venir. En gibier, il faut y en jeter sans cesse; en rigoles de quatre

et cinq lieues de cours, elles sont sans nombre; en murailles enfin,

qui par leur immense contour enferment comme une petite province du

plus triste et du plus vilain pays du monde.

Trianon, dans ce même parc, et à la porte de Versailles, d’abord maison

de porcelaine à aller faire des collations, agrandie après pour y

pouvoir coucher, enfin palais de marbre, de jaspe et de porphyre, avec

des jardins délicieux; la Ménagerie vis-à-vis, de l’autre côté de la

croisée du canal de Versailles, toute de riens exquis, et garnie de

toutes sortes d’espèces de bêtes à deux et à quatre pieds les plus

rares; enfin Clagny[69], bâti pour Mme de Montespan en son propre,

passé au duc du Maine, au bout de Versailles, château superbe avec ses

eaux, ses jardins, son parc; des aqueducs dignes des Romains de tous

les côtés; l’Asie ni l’antiquité n’offrent rien de si vaste, de si

multiplié, de si travaillé, de si superbe, de si rempli de monuments

les plus rares de tous les siècles, en marbres les plus exquis de

toutes les sortes, en bronzes, en peintures, en sculptures, ni de si

achevé des derniers.

[69] Clagny was one of Mansard’s first works and won him the

favour of Louis XIV. It no longer exists.

Mais l’eau manquoit quoi qu’on pût faire, et ces merveilles de l’art en

fontaines tarissoient, comme elles font encore à tous moments, malgré

la prévoyance de ces mers de réservoirs qui avoient coûté tant de

millions à établir et à conduire sur le sable mouvant et sur la fange.

Qui l’auroit cru? ce défaut devint la ruine de l’infanterie. Mme de

Maintenon régnoit; on parlera d’elle à son tour. M. de Louvois alors

étoit bien avec elle; on jouissoit de la paix. Il imagina de détourner

la rivière d’Eure entre Chartres et Maintenon, et de la faire venir

toute entière à Versailles. Qui pourra dire l’or et les hommes que la

tentative obstinée en coûta pendant plusieurs années, jusque-là qu’il

fut défendu, sous les plus grandes peines, dans le camp qu’on y avoit

établi, et qu’on y tint très longtemps, d’y parler des malades, surtout

des morts, que le rude travail et plus encore l’exhalaison de tant de

terres remuées tuoient[70]? Combien d’autres furent des années à se

rétablir de cette contagion! combien n’en ont pu reprendre leur santé

pendant le reste de leur vie! Et toutefois, non-seulement les officiers

particuliers, mais les colonels, les brigadiers, et ce qu’on y employa

d’officiers généraux, n’avoient pas, quels qu’ils fussent, la liberté

de s’en absenter un quart d’heure, ni de manquer eux-mêmes un quart

d’heure de service sur les travaux. La guerre enfin les interrompit

en 1688, sans qu’ils aient été repris depuis; il n’en est resté que

d’informes monuments, qui éterniseront cette cruelle folie[71].

[70] The mortality among the workmen was very high.

[71] Nothing now remains but fourteen arches of the aqueduct.

A la fin, le Roi, lassé du beau et de la foule, se persuada qu’il

vouloit quelquefois du petit et de la solitude. Il chercha autour de

Versailles de quoi satisfaire ce nouveau goût. Il visita plusieurs

endroits; il parcourut les coteaux qui découvrent Saint-Germain et

cette vaste plaine qui est au bas, où la Seine serpente et arrose

tant de gros lieux et de richesses en quittant Paris. On le pressa de

s’arrêter à Lucienne, où Cavoye eut depuis une maison dont la vue est

enchantée; mais il répondit que cette heureuse situation le ruineroit,

et que, comme il vouloit un rien, il vouloit aussi une situation qui ne

lui permît pas de songer à y rien faire.

Il trouva derrière Lucienne un vallon étroit, profond, à bords

escarpés, inaccessible par ses marécages, sans aucune vue, enfermé

de collines de toutes parts, extrêmement à l’étroit, avec un méchant

village sur le penchant d’une de ces collines qui s’appeloit Marly.

Cette clôture sans vue, ni moyen d’en avoir, fit tout son mérite;

l’étroit du vallon où on ne se pouvoit étendre y en ajouta beaucoup.

Il crut choisir un ministre, un favori, un général d’armée. Ce fut

un grand travail que dessécher ce cloaque de tous les environs que y

jetoient toutes leurs voiries, et d’y rapporter des terres. L’ermitage

fut fait. Ce n’étoit que pour y coucher trois nuits, du mercredi au

samedi, deux ou trois fois l’année, avec une douzaine au plus de

courtisans en charges les plus indispensables.

Peu à peu l’ermitage fut augmenté; d’accroissement en accroissement,

les collines taillées pour faire place et y bâtir, et celle du bout

largement emportée pour donner au moins une échappée de vue fort

imparfaite. Enfin, en bâtiments, en jardins, en eaux, en aqueducs, en

ce qu’est si connu et si curieux sous le nom de machine de Marly[72],

en parcs, en forêt ornée et renfermée, en statues, en meubles précieux,

Marly est devenu ce qu’on le voit encore, tout dépouillé qu’il est

depuis la mort du Roi: en forêts toutes venues et touffues qu’on y a

apportées en grands arbres de Compiègne, et de bien plus loin sans

cesse, dont plus des trois quarts mouroient, et qu’on remplaçoit

aussitôt; en vastes espaces de bois épais et d’allées obscures,

subitement changées en immenses pièces d’eau où on se promenoit en

gondoles, puis remises en forêts à n’y pas voir le jour dès le moment

qu’on les plantoit, je parle de ce que j’ai vu en six semaines; en

bassins changés cent fois; en cascades de même à figures successives

et toutes différentes; en séjours de carpes ornés de dorures et de

peintures les plus exquises, à peine achevées, rechangées et rétablies

autrement par les mêmes maîtres, et cela une infinité de fois; cette

prodigieuse machine, dont on vient de parler, avec ses immenses

aqueducs, ses conduites et ses réservoirs monstrueux uniquement

consacrée à Marly sans plus porter d’eau à Versailles; c’est peu de

dire que Versailles tel qu’on l’a vu n’a pas coûté Marly.

[72] This hydraulic machine, so much admired at the time, was

really a clumsy affair.

Que si on y ajoute les dépenses de ces continuels voyages, qui

devinrent enfin au moins égaux aux séjours de Versailles, souvent

presque aussi nombreux, et tout à la fin de la vie du Roi le séjour le

plus ordinaire, on ne dira point trop sur Marly seul en comptant par

milliards.

Telle fut la fortune d’un repaire de serpents et de charognes, de

crapauds et de grenouilles, uniquement choisi pour n’y pouvoir

dépenser. Tel fut le mauvais goût du Roi en toutes choses, et ce

plaisir superbe de forcer la nature, que ni la guerre la plus pesante,

ni la dévotion ne put émousser.

Selections from Saint-Simon · 第 23 / 58 题