LA MORTE

Valentine n'avait plus ajouté une parole à l'aveu. Il lui était

échappé malgré elle, mais comment éviter la conclusion nécessaire où

la convergence de tant d'indices révélateurs aurait, tôt ou tard,

entraîné Norbert? Lui, n'avait plus posé une question. Il avait suivi,

presque automatiquement, sa femme affolée, descendu avec elle le grand

escalier, avec elle traversé la cour. Quand ils arrivèrent à la porte

de l'hôtel, le coupé du médecin était déjà parti:

--«Mon Dieu!» gémit Valentine. «Ce que je craignais tant est arrivé.

C'est trop tard!... Dire qu'il meurt peut-être en ce moment!...»

Il leur fallut quelques minutes pour arrêter une voiture de louage qui

mit près d'une longue demi-heure, malgré les objurgations, à franchir

cette moitié de Paris que la jeune et charmante femme avait traversée

si souvent, en se cachant, et maintenant elle faisait le même trajet,

ses doigts serrés autour de la main de celui à qui elle avait tant

voulu dérober ces visites. Norbert continuait de se taire. Mais, de

temps à autre, il répondait à la pression de ces doigts fidèles, et,

dans la détresse intime où il sombrait, sous le coup de la plus

douloureuse révélation, cette présence de cet être qu'il avait méconnu,

qu'il sentait si tendre, si dévoué, lui prenait tout le coeur.

Valentine n'ignorait rien, aujourd'hui, de ses trahisons. Il l'avait

entendue crier de douleur, quand elle avait compris qu'il l'avait si

injurieusement soupçonnée, poussé par une maîtresse,--et quelle

maîtresse!...--Trahisons, injures, humiliations, elle n'avait plus

même à les lui pardonner. Elle les avait oubliées, dans sa pitié pour

lui qui souffrait, qu'elle voyait souffrir. Pourquoi n'avait-il pas

deviné plus tôt la délicatesse unique de cette âme, si haute et si

fidèle? Mais pourquoi elle-même n'avait-elle pas montré plus tôt,

envers un homme qu'elle aimait cependant, plus de passion dans cet

amour, plus d'ouverture de coeur, plus d'élan? Hélas! la prophétique

formule du poète antique sera toujours vraie, dans le domaine des

modestes destinées privées, aussi bien que dans celui du vaste

développement des sociétés: «La Science au prix de la Douleur...» Que

de fois il y faudrait ajouter: «et de la Faute!» Sans que la généreuse

Valentine s'en rendît compte, cette flamme qui brillait dans ses

prunelles en ce moment venait de la fièvre que la jalousie lui mettait

dans les veines, depuis qu'elle savait l'infidélité de son mari. A son

chagrin violent devant cette trahison, elle avait senti combien elle

était à lui, en sorte que, là encore, les ténébreuses intrigues de

l'envieuse Jeanne avaient produit un résultat justement opposé à celui

qu'elle méditait. Et comment le mari perfide n'eût-il pas établi, dans

ces instants mêmes, une comparaison, écrasante pour ses indignes

amours? Valentine et lui, ils avaient depuis longtemps déjà vécu une

vie secrète à côté de leur vie avouée. Seulement, c'était, lui, pour

l'outrager, et, elle, c'était pour le servir, pour remplir une mission

de piété filiale dont elle avait, à tout prix, voulu lui éviter

l'amertume... Toutes ces émotions étaient là, entre eux, dans la

voiture qui les emportait,--vers quelle scène suprême de tristesse et

d'agonie? Il y a dans les qualités de père et de mère un caractère

auguste qui rend insupportable d'y associer des idées comme celles qui

allaient désormais et pour toujours se mêler chez Norbert au souvenir

de ceux dont il était issu. Cet adultère de sa mère,--cette

condamnation infâme de son vrai père,--son nom qui n'était pas son

nom!... Que de hontes! Que de misères! Et comme si elle eût

distinctement lu dans la pensée du malheureux, Valentine lui dit,

rompant la première ce cruel silence, devant la petite maison où

l'ancien amant de Mme de Chaligny achevait de mourir:

--«J'avais promis à ta mère de ne jamais t'apprendre la vérité que

s'_il_ te demandait à ses derniers moments. Adoucis-les-lui. C'est

elle qui t'en prie par moi, puisque c'est le seul cas où elle ait

voulu que tout te fût révélé... Sois sûr qu'elle te voit en ce

moment... C'est peut-être sa dernière expiation...»

--«Ne me demande rien en son nom,» répondit-il tout bas. «Tu m'ôterais

mon courage.»

--«Ne parle pas d'elle ainsi,» implora Valentine, en lui mettant sa

main sur la bouche d'un geste épouvanté. «Tu ne la connais pas.»

--«Je connais ma honte,» répondit-il, en se dégageant, «et que je

porte un nom volé.»

--«Elle en a tant souffert!» dit-elle. «Ils ont tant expié! Tu

sauras... Tu sauras... Tu sauras...» Elle répéta ces mots par trois

fois avec une certitude qui, même dans l'émotion de cette minute, fit

venir aux lèvres du fils une question, mais désespérée:

--«Qu'y a-t-il donc à savoir encore?»

--«Tout,» répliqua-t-elle d'un accent profond. «Ce ne sont pas les

actes qu'il faut juger, dans la vie, ce sont les coeurs. Ah! cède au

tien en ce moment, mon Norbert, tu regretterais tant plus tard de

n'avoir pas aidé à effacer!»

* * * * *

Ils étaient arrivés près de la maison, devant laquelle se profilait la

silhouette du coupé du médecin. Le cocher, descendu de son siège, se

tenait près de la porte. Il reconnut Mme de Chaligny et marcha vers

elle, comme elle s'élançait de sa voiture.

--«Qu'y a-t-il?» lui demanda-t-elle en devinant à sa physionomie qu'il

se passait quelque chose de nouveau.

--«Il est mort,» répondit l'homme, tout bas, en montrant de la main

les fenêtres du premier étage de la petite maison, et, de cette voix,

si indifférente dans sa gravité feinte, que prennent les gens du

peuple pour annoncer un événement tragique, à l'importance duquel il

semble qu'ils participent par ce message même.

--«Il est mort...» répéta Valentine, et elle saisit la main de son

mari pour lui dire: «Il n'a pas pu savoir ta réponse et ton premier

refus, je te le jure... N'est-ce pas», ajouta-t-elle en s'adressant au

cocher du médecin: «C'est pendant que vous alliez d'ici à la rue

Barbet-de-Jouy qu'il a passé?»

--«Juste quand j'ai quitté, paraît-il. Je n'ai pas eu de détail, vous

comprenez. Comme j'arrivais tout à l'heure, le domestique, qui

rentrait de chercher le prêtre, m'a raconté l'accident.»

Mme de Chaligny avait senti qu'en entendant cette nouvelle son mari

s'appuyait sur son bras pour ne pas tomber. Elle avait vu que

l'émotion de cette mort apprise ainsi se doublait du repentir d'avoir

hésité à venir et d'avoir manqué cette occasion suprême et unique de

montrer un peu de piété filiale à celui qu'il savait son père. C'est à

cause de cela et pour adoucir aussitôt cette douleur, qu'elle avait

forcé le cocher à préciser un détail qui devait, lui semblait-il,

atténuer, du moins sur un point, l'impression subie par Norbert. Elle

put voir que la seconde réponse le laissait tout aussi troublé. Il

avait pâli affreusement. Elle crut qu'il allait défaillir. Elle

ignorait encore que l'attaque qui avait emporté le malade s'était

déclarée dès la minute de sa rencontre si absolument inattendue avec

le visiteur soi-disant venu de sa part à elle, et, frissonnante, elle

le repoussa vers la voiture, en insistant:

--«Tu es trop ému. Il faut que nous rentrions... Si tu veux lui dire

adieu, nous reviendrons demain...»

--«Non,» répondit-il. «Je veux le voir, maintenant.»

--«Ah! mon ami!...», fit-elle tout bas. «Tu leur as pardonné. Ah! que

c'est bien!»

--«Leur pardonner!...» répéta-t-il, en mettant dans ce soupir tous les

sentiments contradictoires qui l'agitaient à cet instant: l'horreur

d'avoir été la cause, quand même, de cette crise dernière où le moribond

avait succombé;--la révolte encore frémissante de son honneur contre la

révélation faite sur sa mère;--un sursaut d'humanité, malgré tout, et un

attendrissement à l'idée que là, entre les murs de ce pavillon

solitaire, venait de mourir celui que cette mère avait aimé, celui dont

il était né;--une reconnaissance, grandissante à chaque seconde, pour

l'épouse méconnue et trahie, oui, qu'il avait trahie, comme sa mère

avait trahi M. de Chaligny. Avait-il le droit de s'en indigner, de

«pardonner», avait dit Valentine? Pour pardonner, ne faut-il pas avoir

le droit de condamner? Et il subissait aussi cet impérieux besoin:

revoir, avant la complète dispersion, le cadre d'objets où s'était

déroulée cette longue tragédie cachée à laquelle il venait d'être initié

lui-même si tragiquement;--contempler les traits de celui qui en avait

été le héros, de cet homme qui avait assez passionnément ému le coeur de

sa mère pour qu'elle ne l'eût pas renié après son crime;--chercher sur

ce masque immobile la trace d'une ressemblance avec son propre visage,

la preuve de cette filiation qui lui rendrait désormais si cruel

d'entendre seulement prononcer le nom qu'il devait continuer de porter!

Il avait, certes, sonné à cette petite porte, quelques heures

auparavant, avec une amère émotion, lorsqu'il croyait tenir la preuve de

l'adultère de sa femme. Qu'était-ce auprès du serrement de coeur qui

l'étouffait maintenant!... La porte se rouvrit comme l'autre fois; il

aperçut l'étroit escalier, avec son tapis, ses tentures, ses tableaux, à

l'arrangement duquel sa mère avait sans doute présidé. Comme l'autre

fois, il entra dans l'antichambre, puis dans le salon-bibliothèque où se

tenait à présent le professeur Salvan, auquel dans le désarroi de la

catastrophe, on n'avait pas transmis la première réponse, car il

accueillit les deux nouveaux venus en leur disant:

--«Je vous attendais... Il a fini de souffrir, et dans une émotion

douce qu'il vous aura due,» ajouta-t-il, en s'adressant à Norbert. «Il

avait repris sa connaissance, et j'avais pu comprendre qu'il voulait

vous revoir. Dans ces paralysies bulbaires progressives on est

toujours à la merci d'une syncope. Elle s'est produite exactement

comme ma voiture partait. J'ai entendu le bruit des roues. Lui

aussi... Il m'a regardé avec une reconnaissance!... Cinq minutes après

il n'était plus... Il y avait longtemps qu'il avait fait son sacrifice

et qu'il s'était mis en règle. Il se pourrait bien que ce fût le plus

sûr... D'ailleurs vous allez voir quel air de paix il a maintenant...

Moi je n'ai plus rien à faire ici. Je vais à d'autres misères. Il y en

a de pires, et qui n'ont pas une sainte pour les consoler...»

Le médecin avait quitté la pièce, et le roulement de sa voiture, ce

dernier bruit de la vie perçu une heure plus tôt par le mourant, avait

annoncé que ce grand savant était en route, comme il l'avait dit, vers

d'autres misères. Celle au dévouement de laquelle son scepticisme avait

rendu justice en des termes d'une vénération attendrie, continuait, elle

aussi, sa mission de charité, accomplie, depuis des années, dans cette

vieille maison du vieux quartier, asile jadis de tant de vocations

religieuses. Les quelques tilleuls du jardin, à l'époque où leurs

charmilles ombrageaient le préau d'un couvent, avaient vu passer sous

leurs feuilles vertes en été, dorées en automne, bien des ouvrières de

consolation. Aucune n'avait eu le coeur inondé d'une charité plus

pitoyable et plus brûlante que cette femme, quand elle s'agenouilla dans

la chambre du mort. Elle avait pris dans sa main, de nouveau, la main de

son mari, qui, debout, regardait son père, immobile dans son fauteuil de

malade. La soudaineté des attaques répétées n'avait pas permis qu'on

transportât M. de Rayneville--rendons-lui son nom véritable--jusque

dans son lit. On avait seulement, pour prévenir tout choc dans les

convulsions, glissé sous sa tête un épais oreiller sur lequel se

détachait un visage, détendu maintenant, et dont l'extrême maigreur

attestait le marasme d'une physiologie usée par une longue maladie. Les

lèvres ne recouvraient pas tout à fait les dents, dont la pointe

brillait dans la bouche livide. Les paupières abaissées ne recouvraient

pas non plus les globes déjà vitreux des yeux. Les os des joues

tendaient sous la peau, décolorée, comme collée à eux. Mais le

professeur Salvan avait dit vrai: malgré ces signes de dépérissement qui

auraient dû rendre cette dépouille sinistre, un apaisement s'en

dégageait, la détente de la délivrance enfin atteinte. Le prêtre, appelé

au dernier moment, et qui priait dans un autre coin de la chambre, avait

déjà placé sur la poitrine du mort un crucifix sur lequel étaient

croisées les mains. Elles semblaient de cire, et les spasmes de la

dernière attaque en avaient comme noué les doigts. Les cheveux rares et

la barbe blanche avaient été peignés. On avait boutonné jusqu'au col le

veston de drap fin que le malade portait chez lui, et disposé un châle

sur ses jambes, sans doute pour dissimuler la contraction qui tordait

ses pieds. A une seconde, Valentine sentit, sous la pression de main de

son mari, que les idées soulevées en lui par ce spectacle étaient trop

douloureuses. Elle se leva, et elle l'entraîna, presque malgré lui, dans

le salon attenant, où la Mme de Chaligny de 1875 souriait dans son cadre

ovale,--comme elle avait dû sourire en pensée, tandis qu'elle posait, à

celui pour qui elle faisait faire ce portrait.--Là, sérieuse,

caressante, persuasive, elle lui dit:

--Tu vas retourner rue de Varenne. Norbert, je te le demande. Je

resterai ici encore un peu pour un dernier devoir. Le tien, à toi,

c'est de leur rendre justice, à présent, dans ton coeur...» Et, de sa

main, elle montra l'image de la mère, d'abord, puis la porte de la

pièce où reposait le mort. «Tu entreras dans mon petit salon. Tu

chercheras dans le tiroir qui est sous la tablette de mon secrétaire

un coffret en cuir. Tu l'ouvriras...» et elle décrocha d'un bracelet

où étaient appendues quelques breloques une petite clef d'or qu'elle

lui tendit. «Tu y trouveras une enveloppe sur laquelle j'ai écrit de

ma main: _Pour mon mari, après ma mort_... Tu prendras connaissance de

ce qu'elle contient... Et si tu désires revenir ensuite ici, nous

reviendrons ensemble... C'est ta mère qui le veut...»

* * * * *

Le fils était à ce point usé par tant de secousses, et trop violentes,

qu'il obéit à sa femme, comme il eût, vingt-six ans plus tôt, obéi à

une prière émanée de celle dont l'effigie, apparue à cette même place,

lui avait été un saisissant indice. Il prit la clef et se laissa

conduire par Valentine jusqu'à la porte. Une demi-heure plus tard,

ayant trouvé le coffret de cuir noir dont elle lui avait parlé, et,

dans ce coffret, l'enveloppe, avec la suscription annoncée, voici les

pages qu'il commença de lire. Elles étaient toutes de l'écriture de

Valentine et datées du 3 septembre 1897, deux jours exactement avant

la mort de la mère. Les mots tracés sur l'enveloppe étaient reproduits

en tête de ces pages dont la première ligne, par un rappel de la

tendre appellation que Valentine donnait à Mme de Chaligny, toucha

aussitôt le fils aux larmes. Comme il avait été coupable de ne pas

avoir senti, lui aussi, dès cette date, ce qu'était cette femme!

Pourquoi sa mère ne le lui avait-elle pas révélé? Quelle misère! Les

mêmes silences sur lesquels il avait vécu dans son ménage, et comme

mari, il les avait connus jadis, au foyer familial, et comme enfant.

Ils tenaient aux côtés obscurs et farouches de son être, conçu dans le

mensonge et dans la terreur. Portant elle-même de tels poids sur son

coeur, comment sa mère aurait-elle pu vivre avec lui dans cette

communion qui suppose l'entière sincérité? C'est l'inévitable

expiation des bonheurs défendus que ce devoir du mystère qui ne permet

même pas à une femme de dire à son fils quel sang coule dans ses

veines et le nom de celui qu'il devrait appeler son père!

* * * * *

«_Pour mon mari, après ma mort_

«3 septembre 1897.

«Maman avait été si mal hier que le médecin appréhendait qu'elle ne

passât pas les vingt-quatre heures. Elle m'a demandé de la veiller,

elle qui d'ordinaire veut toujours que j'aille me reposer. Sa garde

devait me relever dans la seconde moitié de la nuit. J'avais aussitôt

compris, à son insistance passionnée, qu'elle avait une recommandation

dernière à me faire, à laquelle elle attachait une importance extrême.

Je ne pouvais pas deviner combien cet entretien serait solennel et

quelle confidence j'y recevrais, que je dois transcrire ici, en ce

moment où toutes ses paroles sont encore si précises dans ma mémoire.

Elle veut que, si je meurs avant une certaine personne, mon mari soit

le dépositaire de ce secret qu'elle n'a pas eu la force de lui dire.

Elle le veut, pour qu'un certain devoir soit rempli, qu'elle m'a

confié. Je me conformerai à son désir, en laissant après moi, si cela

est nécessaire, ce témoignage. Il faut qu'il soit sa voix elle-même et

que je n'y mêle pas mes émotions. Je ne pourrais pas les dire,

d'ailleurs. Depuis cette conversation, je suis comme brisée, comme

nouée. Je ne vois qu'elle. Je n'entends qu'elle.

* * * * *

«Il flottait autour de l'hôtel un immense silence. Les voitures qui

passent rue de Varenne dans cette saison ne sont pas nombreuses. La

paille que nous avons fait mettre sur la chaussée étouffait même ce

bruit. Je m'étais installée au chevet du lit, avec mon ouvrage que je

n'avais pas le coeur de continuer. Je le posais sans cesse pour

regarder le pauvre visage de cette femme qui était encore si belle

quand je me suis mariée, et où je voyais la mort. Elle fermait les

yeux et semblait sommeiller. Elle priait mentalement pour demander le

courage de me parler, et quand elle releva ses paupières, je lus dans

son regard une si intense ardeur que je devinai son désir. J'essayai

de la devancer, pour lui épargner un peu cet effort d'articuler qui

lui fait si mal:

--«Vous êtes tourmentée, maman?...» lui dis-je. «Y a-t-il quelque

chose que je puisse faire pour vous? J'y suis prête.»

--«Oui,» répondit-elle. Son accent, faible ces derniers jours, était

redevenu fort. Je sentis que sa dernière flamme de vie s'y consumait.

Elle ajouta: «Que c'est dur!»

Le trouble où je la voyais m'effraya tellement que je lui dis:--«Chère

mère, vous êtes trop souffrante en ce moment. Si vous avez quoi que ce

soit à me demander, vous savez que vous m'aurez là, toujours. Attendez

demain, après-demain, huit jours... Vous aurez repris des forces...»

--«Non,» répondit-elle, en me montrant son visage terreux, couleur de

buis, «je serai morte. C'est à présent qu'il faut que je vous parle...

Valentine», continua-t-elle avec sa voix d'autrefois, revenue presque

entièrement, par un miracle d'énergie, «je vous répète que je vais

mourir. Je le sais. J'ai obtenu du médecin la vérité, en lui disant

que j'avais une affaire extrêmement importante à régler. Cette affaire,

c'est de confier à votre honneur un secret qui ne doit être su de

personne, excepté de Norbert, peut-être, un jour, dans deux

circonstances que je préciserai. C'est aussi de vous charger d'une

mission très délicate, très pénible. Si elle l'est trop, vous me le

direz. Cela, je le veux...»

--«Je garderai votre secret, maman,» fis-je, «et si la mission n'est

pas impossible, je la remplirai. Je vous le promets.»

--«Merci,» dit-elle... «Mais pour avoir le courage de vous parler, il

faut que je prie.» Elle referma ses yeux. Sur sa pauvre figure, si

malade, je lus une expression d'intense douleur. Ses lèvres décolorées

récitaient tout bas une oraison que je n'entendais point. J'avais

peur... Quand sa prière fut finie, elle me dit: «Enlevez la lumière de

la chambre. Je ne peux pas parler si vous me voyez, ou si je vous

vois.» Je lui obéis: «Venez près de moi,» reprit-elle encore, «tout

près, et tenez-moi la main.» Je lui obéis de nouveau. L'étreinte de

ses doigts brûlants de fièvre, dans l'obscurité où nous étions

maintenant, le son de cette voix qui semblait venir d'au delà de la

vie,--et n'était-ce pas la confession d'une âme réellement sortie du

monde?...--jamais je n'oublierai cela.

--«Ma fille,» commença-t-elle, «ce que j'ai à vous dire doit être dit

tout de suite. J'ai aimé un homme qui n'était pas mon mari. Cet homme

vit toujours, et il est le père de Norbert. Il s'appelait;» elle

insista, «je dis: _il s'appelait_ Philippe de Rayneville... Sur le

point de paraître devant Dieu et d'être jugée, pour une faute que j'ai

pourtant bien expiée, que j'expie encore à cette minute, je

n'essaierai pas de m'excuser. J'avais connu Philippe avant mon

mariage. Il était le fils d'un voisin de campagne de mes parents. Nous

nous étions aimés, sans nous le dire, avec l'espérance, avec la

certitude d'une union, qu'un événement inattendu, une brouille

violente entre son père et le mien, pour une question d'intérêt,

rendit impossible. Nos familles savaient nos sentiments. La sienne le

fit voyager. La mienne me cacha qu'il fût parti par ordre. On me

persuada qu'il m'oubliait. Je me laissai marier à M. de Chaligny. Je

vous répète que je ne m'excuse pas. C'était mal d'épouser quelqu'un

que je n'aimais point, avec un sentiment pour un autre dans mon coeur.

Ce fut plus mal de ne pas cacher à mon mari mon indifférence à son

égard. Ce fut très mal, l'ayant éloigné de moi par ma froideur, de

prendre prétexte de son infidélité pour justifier la mienne. Il eut

une maîtresse. Je le sus. Je me dis que son manque de foi me rendait

libre. J'avais retrouvé Philippe dans le monde. Notre ancienne passion

se réveilla. Je fus à lui. Il me rendit mère.»

Elle s'était tue. Je serrai sa main avec toute la pitié qui, devant

cet aveu d'une tragédie si simple mais si poignante en son expression

toute humaine, me remplissait l'âme. De mon autre main, celle qui

était libre, j'essayai de lui donner une caresse sur la joue, comme je

fais quelquefois quand elle souffre trop et qu'elle ne peut qu'à peine

supporter qu'on la touche. Mes doigts se mouillèrent à des larmes qui

coulaient, coulaient silencieusement, sous ma caresse, dans cette

nuit. Pour me prouver combien cette caresse, après ce qu'elle venait

de me confier, lui était douce, elle fit le geste de me prendre cette

main libre, et elle la posa sur ses lèvres. Je n'ai jamais pleuré

moi-même comme à ce moment-là.

* * * * *

--«Le pire reste à dire,» reprit-elle. «Quand Norbert naquit, je vous

jure qu'il n'aurait pas reçu le nom de Chaligny si je n'avais pas eu

déjà un autre enfant. Je n'avais pas trouvé dans ma tendresse pour ce

premier enfant la force de rester une honnête femme. Je n'eus pas

celle de le quitter. J'endormis ma conscience en me justifiant par

tant d'exemples de compromis pareils autour de moi, et aussi parce que

la grande fortune était de mon côté. Ces misérables sophismes furent

bien punis. Si je m'étais enfuie avec Philippe, rien de ce qui arrive,

et qui est affreux, ne fût arrivé. J'étais très riche, vous le savez.

Je vivais dans notre monde, comme vous y vivez, sans plus prendre

garde que vous n'y prenez garde, à ces questions d'ordre matériel que

je n'avais jamais rencontrées. M. de Rayneville, lui, avait hérité des

siens une fortune très entamée. Pour se maintenir dans ma société, et

y faire figure, il dépensait plus que ses revenus. La mauvaise chance,

je l'ai su depuis, s'en mêla. La faillite d'une banque où il avait

imprudemment placé une partie de ses fonds acheva de le ruiner. S'il

m'avait parlé, seulement!... Mais j'ignorais tout. Acculé à cette

nécessité de changer entièrement sa vie, c'est-à-dire,--il le croyait,

le malheureux!--de me perdre, il commit un crime. Il avait un oncle

très âgé, et très fortuné, sans enfants. Aucun de ses cousins n'avait

un vrai besoin de cet héritage. Cet oncle mourut d'une attaque, à

l'époque même où Philippe était le plus tourmenté. Appelé à ce lit de

mort, la tentation fut la plus forte. Il détruisit le testament de son

oncle, et il en fabriqua un qui lui laissait tout... Un matin, à mon

réveil, M. de Chaligny entra dans ma chambre, et il me montra un

journal où la découverte de ce faux était racontée, et l'arrestation

de M. de Rayneville... Si je ne suis pas devenue folle du coup, c'est

que le regard de mon mari me fit comprendre qu'il soupçonnait notre

liaison. Je pensai à Norbert, et j'ai su me taire...»

--«Ah! pauvre mère!» m'écriai-je, «vous avez trop raison de dire que

vous avez expié. Vous avez tout payé par ce dévouement à votre fils

dans ce quart d'heure-là. Est-ce votre faute si vous vous étiez

trompée sur ce M. de Rayneville et s'il était un misérable?»

--«Ne l'appelez pas ainsi!» interrompit-elle. Quand j'avais qualifié

de ce mot si dur l'amant faussaire, mon imagination avait devancé sa

confidence. Je m'attendais à l'histoire sinistre d'un chantage. A

l'énergie avec laquelle sa main se crispa sur mon bras, je compris que

ses sentiments pour le père de Norbert n'étaient pas ceux de la haine

et du mépris. Et je l'écoutai continuer:

--«Tout ce que Philippe avait fait, il l'avait fait parce qu'il

m'aimait. Je peux me rendre cette justice que j'en ai eu l'intuition

dès ce premier moment. C'est la certitude d'un horrible malentendu qui

m'a permis de ne pas succomber là, tout de suite. Mon instinct de

femme ne m'avait pas trompée... Mais» et son accent se fit désespéré,

«comment vous prouver ce que je sais pourtant, ce dont j'ai tant eu la

preuve depuis? On juge les hommes par leurs actes, et celui-là est de

ceux que l'on ne pardonne pas. Quelqu'un a tué, parce qu'il aimait. Il

trouve encore des gens pour lui donner la main, pour le plaindre, pour

l'estimer. Un faux, c'est la honte, la honte éternelle, ineffaçable,

inexpiable... Et pourtant!... Écoutez, Valentine; vous me

connaissez... Aussi vrai que je vais paraître devant Dieu, je n'ai

jamais, dans ma vie, commis une seconde faute, jamais menti qu'alors.

Vous m'avez vu vivre. Vous me verrez mourir. Un serment d'une femme

qui en est où j'en suis, cela compte... Hé bien! je vous jure que

Philippe n'a pas été plus coupable que celui qui tue, parce qu'il

aime. Il n'y a eu que de l'amour dans son crime, je vous répète que je

vous le jure, que de l'amour. La société avait le droit de le frapper

comme elle a fait. Les siens avaient le droit de l'exécuter, comme ils

ont fait; ses amis de ne plus le connaître. Lui-même, il avait le

droit, il avait le devoir de se condamner, comme il a fait aussi...

Mais moi, moi pour laquelle il avait commis ce crime, pour ne pas me

quitter, pour vivre de ma vie, parce qu'il m'aimait, enfin, j'étais la

seule qui ne l'avais pas, ce droit de le condamner, et je ne l'ai pas

condamné...»

--«Il vit toujours?» demandai-je, comme elle se taisait. «Vous savez

qu'il vit, où il vit?»

«Quoique je n'aperçusse pas distinctement le but où tendait ce suprême

entretien, je comprenais qu'elle voulait m'associer d'une façon qui

m'épouvantait à l'avance, mais que j'étais déjà décidée à accepter, à

quelque oeuvre de pitié envers cet homme. Sans doute elle avait

continué d'entretenir une correspondance avec ce malheureux, retiré

loin de Paris, et, lui ayant caché son état, elle appréhendait qu'une

lettre de lui, arrivée après la mort, ne tombât entre les mains de

Norbert. Allait-elle me demander d'être la messagère de la funeste

nouvelle? Je ne pressentais qu'une partie de sa volonté. Pouvais-je

deviner à quelle folie de dévouement l'avait conduite sa fidélité pour

ce criminel par amour, dont elle était restée la seule consolation,

dans son désastre? J'avais très souvent entendu dire que le monde est

rempli de romans cachés, plus fantastiques, dans leur réalité vécue,

que les plus folles inventions des livres. Mais qu'une aventure comme

celle-là fût possible;--qu'une femme de notre société eût poussé

l'exaltation du sentiment jusqu'à consacrer la part la meilleure de

son existence, des années durant, à un amant déchu;--(et de cette

déchéance!)--qu'elle eût trouvé le moyen de lui apporter cette aumône

de sa tendresse, dans sa prison, par des lettres qui l'avaient empêché

de se tuer;--qu'elle les eût continuées, ces lettres, pendant qu'il

accomplissait sa peine;--qu'elle l'eût revu, cet amant, cette peine

accomplie;--qu'elle eût pu, non pas une fois, mais cent, mais mille,

échapper à toutes les servitudes de son rang pour aller dans une

maison perdue au fond d'un faubourg, passer une heure avec lui, le

réconforter dans sa détresse, l'aider de ses conseils dans son

relèvement moral;--que cet homme coupable d'un si grand crime, n'eût

plus, sous cette influence, nourri qu'une seule pensée: se montrer

digne d'une telle amie, racheter un instant d'aberration par une vie

tout entière consacrée à de bonnes oeuvres;--et que les relations de

ces deux êtres se fussent prolongées ainsi, de mois en mois, pendant

des années, sous la menace d'un danger continuel, dans ce Paris de la

fin du dix-neuvième siècle, si positif, si brutal...--non, ce roman-là,

je ne l'aurais jamais même imaginé, et moins encore que l'héroïne fût

la mère de mon mari, cette marquise de Chaligny qui m'avait tant

séduite quand je lui avais été présentée, par sa grâce fine, son

charme, sa douceur d'accueil, et maintenant j'écoutais frémir, dans sa

voix de mourante, le martyre intime de ses tragiques amours:

--«... Quand tout fut découvert,» disait-elle, «il n'eut plus qu'une

idée: me faire savoir pourquoi il avait cédé à cet égarement, obtenir

mon pardon et mourir. J'ai sa lettre. Vous la lirez. Vous saurez alors

ce que j'ai souffert... Ah! que j'ai souffert...! Il m'indiquait un

moyen de lui répondre. J'obtins de lui qu'il vécût. J'obtins qu'il se

laissât juger et condamner, quand il pouvait échapper par le suicide.

Mais je ne voulais pas. Je l'aimais, et aussi je _croyais_. J'ai

toujours _cru_, même quand je m'abandonnais à ce bonheur défendu...

J'eus l'évidence, dès lors, que cette horrible épreuve était notre

châtiment à tous deux, et que Dieu ne nous punirait pas ailleurs, si

nous acceptions de porter cette croix. Mais qu'elle fut lourde, et

pour lui, à cette époque, et pour moi, qui devais écouter les

commentaires du monde sur son action, sans avoir la liberté ni de le

défendre, ni même de pleurer! On étouffa de l'affaire ce que l'on put,

grâce à sa famille, pas assez pour que le compte rendu du procès

n'arrivât pas au public... Et les années suivantes, pendant qu'il

faisait sa peine, moi, je vivais dans le luxe, dans l'honneur, et je

n'embrassais jamais son fils sans me dire: «le père est là-bas...»;

sans le voir, lui, dans la maison centrale, que je connaissais d'après

ses lettres. Il a toujours su me les faire tenir... Et puis, lorsqu'il

en est sorti, et que je me suis retrouvée en face de lui, pour la

première fois, depuis l'affreuse chose!... Allez. Je ne souffrirai pas

plus demain, quand je passerai... Pendant qu'il était en prison, une

ironie du sort voulut qu'il héritât, par la mort subite d'un cousin

décédé _intestat_, d'une nouvelle fortune. C'est alors que j'ai pu le

juger tout entier, en le voyant, redevenu libre, se retirer dans un

quartier pauvre de Paris, sous un faux nom, et y commencer une

existence de charité, qui n'a eu, pendant des années, d'autres

événements que des recherches de misères à soulager, et que mes

visites... Jusqu'à ce que j'aie été emprisonnée dans cette chambre par

la maladie, il ne s'est point passé de semaine, quand j'étais à Paris,

où je ne l'aie vu une ou deux fois. Veuve, ces courses m'ont été

faciles. Auparavant, elles étaient bien périlleuses. Je n'ai tremblé

que pour Norbert... Ce que j'ai senti, d'ailleurs, importe peu. Ce qui

importe, c'est que je vais mourir, et c'est mon désespoir qu'il

apprenne ma mort ainsi... Voilà ce que j'ai voulu vous demander,

Valentine, d'aller le voir quand je n'y serai plus, pour lui rendre

des lettres d'abord que je n'ai pas eu le courage de détruire, et puis,

pour essayer de lui adoucir le coup... C'est un vieillard maintenant,

et un malade... Il a eu une attaque de paralysie, il y a plus d'un an.

Il vous connaît. Il sait par moi ce que vous êtes, tout votre coeur,

ce coeur pour qui j'ai tant d'estime. Je crois que je vous le

prouve... Votre présence lui sera la seule douceur qu'il puisse

recevoir... Et puis, si j'ai été bonne pour vous, si vous me gardez un

souvenir, vous y retournerez quelquefois, pour l'aider à attendre le

moment qui nous réunira...»

--«Je vous promets que je ferai ce que vous me demandez, ma mère,»

ai-je répondu à travers des larmes. A ce seul souvenir, ces larmes

coulent de nouveau sur ce papier; mais ce n'est pas de moi qu'il

s'agit. Il faut seulement que j'ajoute ces autres phrases, qu'elle m'a

dites encore:

--«Norbert doit toujours tout ignorer. Si pourtant la fatalité voulait

que vous fussiez très malade vous-même, et exposée à disparaître avant

que son père ne fût mort, je vous demande de lui parler. Parlez-lui

encore si Philippe réclame son fils à son lit de mort... Sinon, le

silence!»

* * * * *

«J'ai transcrit cette conversation tout de suite, pour que si l'une

des deux circonstances se produit, je puisse obéir vraiment à la

pauvre femme. Je n'aurai qu'à faire tenir ce témoignage à Norbert. Ce

ne sera plus moi, ce sera elle dont il entendra l'appel. Qu'il

l'écoute, comme je l'ai écouté! Et qu'il me croie si je lui dis que

j'ai pour elle, en ce moment où nous venons de vivre, âme contre âme,

pendant cette heure d'agonie autant de vénération que de pitié!

«Elle m'a dit encore que M. de Rayneville, à cette date, habite rue

Lacépède, nº11, sous le nom de _Monsieur Dumont_.

«VALENTINE.»

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L'eau profonde; Les pas dans les pas · 第 30 / 70 题