De la rue Lacépède à la maison de l'extrémité sud de l'interminable
boulevard Saint-Germain, où le célèbre spécialiste en maladies
nerveuses s'est logé, pour rester à proximité de la Salpêtrière, son
hôpital, la distance n'est pas grande. Durant le demi-quart d'heure
que Chaligny mit à la franchir, il n'essaya pas de raisonner sur la
suite des faits, pour lui absolument incompréhensibles, qui venaient
de se produire. Dans le bouleversement de toute sa pensée par l'énigme
à laquelle il se heurtait d'une manière presque affolante, un point de
lumière apparaissait très au loin: ce visage du paralytique, surgi
devant lui au seuil de cette bibliothèque étrangère, où il avait
trouvé avec stupeur les portraits de sa mère, les siens, ceux de sa
femme, de ses enfants, il se rappelait maintenant l'avoir déjà
rencontré... Mais quand? Mais où?... Il revoyait, dans les plus
obscures profondeurs de ses souvenirs, une physionomie d'homme jeune
encore, sur laquelle ce masque de vieillard et de moribond se
juxtaposait. C'était une de ces réminiscences si lointaines, si noyées
d'incertitude, que la réalité s'y confond avec le rêve... «M.
Dumont?... M. Dumont?...» Chaligny se répétait ce nom mentalement. Il
n'arrivait pas à l'associer aux images, vagues et pourtant
discernables déjà, qui remuaient dans sa mémoire. Des lambeaux de
scènes s'estompaient dans les portions à demi-inconscientes de son
intelligence, et, à toutes ces scènes, sa mère et le mari de sa mère,
--celui qu'il avait toujours cru, qu'il croyait toujours son père,
--étaient mêlés. Mais comment s'appelait alors ce personnage qui avait
bien les grands traits nobles, les yeux profonds du malade?... Et
voici que des syllabes indistinctes commençaient de se prononcer en
lui toutes seules: «_Magneville?... Raneville?... Layneville?_...» En
même temps,--par quel mystérieux travail de son esprit angoissé?--il
revoyait le regard de son père, du défunt marquis de Chaligny dont il
avait conduit le deuil, il y avait longtemps déjà. A quel propos s'en
souvenait-il, et pourquoi éprouvait-il de nouveau, après des années,
l'indéfinissable malaise trop souvent ressenti en présence de cet
homme, auquel il n'avait pourtant jamais eu rien à reprocher, sinon
une préférence marquée pour son frère aîné? Mais tous deux, ce frère
et lui, n'avaient-ils pas été élevés de même, placés chez les Pères au
même âge, dans les mêmes conditions? Sans doute, si ce frère n'était
pas mort un peu de temps avant leur père, il eût été très fortement
avantagé dans l'héritage. Un document, retrouvé parmi les papiers du
marquis, prouvait qu'il avait voulu réserver à son aîné toute la
quotité dont les lois lui laissaient la disposition. Norbert
connaissait trop les idées du défunt gentilhomme pour s'être étonné de
cet essai de reconstitution du droit d'aînesse. Quel rapport
établissait-il donc tout d'un coup entre ces indices de la froideur
paternelle et l'événement auquel la dénonciation de sa femme par sa
maîtresse l'avait mêlé? Il n'aurait pas su le dire, ni quelle
hypothèse s'esquissait, douloureusement, obscurément, dans son
imagination, hypothèse aussitôt rejetée, comme sacrilège autant
qu'insensée... Absurde cauchemar, que dissipa l'arrêt de sa voiture
devant la maison du professeur Salvan!
--«Je saurai quelque chose par lui,» se dit-il. «Pourvu qu'il soit
là!...»
* * * * *
Le professeur était chez lui. Chaligny ne lui eut pas plus tôt fait
passer sa carte, sur laquelle il avait écrit: «_De la part de M.
Dumont, qui est plus mal_», qu'il fut introduit. Le mari de Valentine
le devina du premier coup d'oeil: cet homme de quarante ans passés que
Mme de La Node avait vu arriver, dans un coupé de remise, au pavillon
de la rue Lacépède, c'était le médecin. Le professeur Salvan avait, en
réalité, dix ans de plus; mais, conservé par une existence continûment
active et ascétique, il ne les paraissait pas. Il était mince et
robuste, avec une tête petite, dont le masque saisissant et glabre
rappelait la face napoléonienne de son maître Charcot. Dans ce monde
des grands docteurs parisiens, où se rencontrent aujourd'hui plusieurs
personnalités si remarquables, Salvan a su se faire une figure à part,
en associant, comme jadis Trousseau, un beau talent d'écrire aux plus
solides qualités de clinicien et d'anatomiste. Plus fameux que connu,
ses immenses travaux l'ont toujours tenu éloigné des salons, et son
goût pour les recherches d'ordre purement scientifique de la
clientèle. La mort de son fils unique, arrivée en 1898 dans des
circonstances cruelles,--le jeune homme s'est empoisonné, par
désespoir d'amour, loin des siens, dans un hôtel de Naples,--l'a rendu
plus sauvage encore. C'est à cette date qu'il a quitté son
installation du boulevard Malesherbes pour se réfugier ici, dans une
maison plus modeste,--mais elle est à lui, et elle ne lui rappelle pas
l'enfant tragiquement perdu. Ce détail prouve assez combien ce manieur
de misères humaines reste sensible, malgré des allures volontiers
brusques qu'explique son métier de neurologue, malgré aussi la dureté
chirurgicale de son perçant regard. On se rappelle combien l'éclat de
ses yeux avait frappé l'espionne, quand elle les avait rencontrés, à
sa descente de voiture. Cet éclat aigu, où semble passer une froide
lueur de bistouri, frappa Chaligny aussi, tandis qu'il racontait
l'attaque dont venait d'être victime M. Dumont. Le médecin était
debout devant un feu, dans un petit salon d'ordinaire réservé à sa
femme, le torse serré dans la redingote noire de deuil qu'il ne quitte
plus depuis la mort de leur fils. A mesure que son visiteur avançait
dans son récit, son visage, d'une expression si énergique,
s'assombrissait singulièrement:
--«Il est bien malade, n'est-ce pas?» finit par dire Chaligny.
--«Bien malade,» répondit Salvan. «Il est à la merci de la plus petite
secousse. C'est même étonnant qu'il ait tant duré,» continua-t-il,
«étonnant!... Sa première attaque remonte à six ans. Je l'ai cru perdu
vingt fois. Mais il a une telle volonté de vivre!... Et tant qu'on
veut vraiment vivre, on vit... Pourtant, monsieur, j'ai le droit de
vous le dire: sans les soins de ces dames de Chaligny, il n'aurait pas
résisté. Elles ont été admirables toutes deux. C'est leurs visites qui
l'ont soutenu... Vous vous êtes décidé à le voir, vous aussi.
Croyez-moi, vous avez bien fait. Les brouilles de famille doivent
disparaître devant la mort... Mais j'espère qu'il ne s'agit pas de
cela encore aujourd'hui. Cependant, nous n'avons pas de temps à
perdre. Je serai là-bas dans vingt minutes. Vous pouvez m'annoncer...»
Dieu! Comme Chaligny, en écoutant ces mots qui obscurcissaient encore
l'énigme, aurait voulu interroger le célèbre professeur, le
contraindre de s'expliquer! A quoi bon? Même si l'honneur ne lui eût
pas défendu de poser des questions qui convainquissent sa mère et
Valentine d'un mensonge, n'était-il pas évident que Salvan croyait à
ce prétexte des difficultés familiales, imaginé par les deux femmes
pour justifier leur présence au chevet du mourant, sans qu'aucun homme
de leur nom y fût jamais? Que leur était donc ce M. Dumont? Quel
devoir étaient venues accomplir, auprès de ce malheureux, dans ce
quartier perdu, sa mère d'abord, puis Valentine,--et en se cachant de
lui, Norbert, comme elles s'en étaient cachées, avec des prudences de
criminelles? Il avait fallu, pour qu'il surprît le secret de ces
visites, un concours presque fou de circonstances! Et ces visites
n'étaient pas seulement innocentes. Le témoignage du médecin en
proclamait la noble, la bienfaisante charité. Les deux femmes avaient
donc eu peur,--de quoi? Que lui, le fils et le mari, les leur
défendît? Non. Qu'il les connût simplement. Quelle impérieuse raison
les avait dominées, au point qu'elles ne l'avaient pas dite non plus
au médecin, pour qui elles avaient inventé cette fable d'un parent
brouillé? Et le docteur Salvan y avait cru, sans faire de question à
personne sur ce parent caché des Chaligny? Pourquoi pas? Le secret
professionnel était là. D ailleurs n'arrive-t-il pas souvent qu'un
membre déshonoré d'une grande famille se terre dans Paris, change de
nom? Que sa mère et Valentine eussent raconté une histoire de ce genre
au docteur, c'était certain, et que cette histoire fût fausse, c'était
certain encore. Si elle eût été vraie, lui, Norbert, le chef actuel de
la famille, l'aurait sue... Ces portraits cependant, sur le bureau du
malade, les représentant: sa mère, lui, sa femme, leurs enfants, à
différents âges, que signifiaient-ils?... La perspective maintenant
ouverte devant son esprit lui infligeait une angoisse si forte,
qu'elle l'empêchait de sentir le soulagement d'être délivré d'un autre
soupçon; celui qu'il avait, deux heures auparavant, subi avec tant de
violence, à l'occasion de sa femme. Son attente actuelle, pour être
d'un autre ordre, n'était pas moins affreuse. Elle s'accrut encore
lorsque, étant retourné au pavillon de la rue Lacépède pour annoncer
la venue de M. Salvan, le domestique lui répéta, avec un visage plus
consterné, que le malade reprenait à peine connaissance. Quand, tout à
l'heure, le médecin l'avait félicité d'être, lui aussi, venu chez M.
Dumont, Chaligny s'était senti rougir sous ce compliment. Quelle
atroce ironie, si réellement son apparition dans ce salon, où il
n'avait jamais figuré qu'en image, avait donné à l'hôte de cette
retraite cette secousse, interdite et peut-être mortelle! Maintenant,
et tandis qu'il s'éloignait de la petite maison silencieuse, sous les
rideaux bourgeois de ses vitres closes et parmi les feuillages dorés
de ses vieux tilleuls, érigés au-dessus du mur du jardinet, le
commencement d'un obscur, d'un insecouable remords grandissait en lui.
Il lui avait été impossible de rester là sans chercher à en savoir
davantage. Il avait donc donné, au cocher qui l'avait conduit de la
rue Lacépède au boulevard Saint-Germain, puis ramené du boulevard
Saint-Germain à la rue Lacépède, l'adresse de la rue de Varenne et de
son propre hôtel. Une seule personne pouvait l'aider à résoudre
l'énigme de plus en plus redoutable qui se précisait devant lui, de
minute en minute. C'était Valentine...
--«Elle ne me refusera pas de me parler,» se disait-il, «elle me le
doit, et je l'exigerai. Elle ne peut pas me laisser dans cet horrible
doute... J'ai le droit de tout savoir, puisqu'il s'agit d'elle et de
ma mère...»
* * * * *
Bien qu'il s'efforçât de se prouver ainsi à lui-même l'imprescriptible
souveraineté de ses titres comme fils et comme mari, il ne pouvait
s'empêcher de se rappeler sur quelle explication sa femme et lui
s'étaient quittés vers les onze heures.--Il en était à peine deux, et
quelle volte-face dans sa situation vis-à-vis d'elle! Il l'avait
laissée bouleversée des soupçons que le zèle malheureux d'une parente
imprudente avait insinués dans son coeur. Elle luttait contre ses
soupçons. Elle ne voulait pas y croire. Elle, qui n'avait rien à se
reprocher, elle ne se permettait pas d'être jalouse, et, pendant ce
temps, lui qui la trahissait, il courait, sur la foi de la plus
calomnieuse, de la plus gratuite dénonciation, à la plus insultante
enquête! Pour engager avec cette épouse outragée l'entretien qui lui
donnerait enfin la lumière dont il avait besoin, il fallait que le
mari perfide l'avouât d'abord, cette enquête. Ce qu'il entrevoyait des
profondeurs de cette âme, si tendre et si secrète, lui donnait, en ce
moment, et par-dessus les autres troubles de son être, une honte de
lui-même et de sa démarche là-bas. Ces émotions, d'ordre si divers,
lui rendirent horriblement douloureuse la rentrée dans le petit salon
où Valentine se tenait de nouveau après le déjeuner. Elle avait auprès
d'elle leurs deux enfants, leur fils François et leur fille Armande,
lui nommé d'après son oncle, le frère aîné de Norbert, mort si jeune,
elle, d'après sa grand'mère. Mme de Chaligny, quand son mari ouvrit la
porte, caressait les cheveux bouclés des deux têtes rieuses, dans une
attitude très pareille à celle de la photographie suspendue à l'étoffe
du paravent, près du bureau de ce malade qui n'avait jamais vu ces
enfants, et ils faisaient une partie vivante de sa vie! Cette analogie,
en redoublant de nouveau chez Chaligny la sensation du mystère, lui
rendit la force de provoquer la redoutable conversation. Pourtant, à
vingt petits signes, au tremblement de ces blanches mains de femme
autour des cheveux des petits, à la rougeur de ses paupières, à
l'expression de ses prunelles, il devinait bien que, de son côté, elle
était toute remuée, toute vibrante. Elle ne savait pas encore son
action; de quoi donc pouvait-elle frémir, sinon du chagrin qu'elle lui
avait confié le matin en termes si clairs, quoique si voilés? La
«cruauté du monde,» comme elle avait dit, l'avait blessée, et elle
essayait de l'oublier au contact de ces jeunes âmes, issues de la
sienne, et dont l'innocence lui souriait à travers des prunelles si
bleues et sur des bouches si roses. La mère leur souriait aussi, d'un
sourire qui se changea, sur ses lèvres nerveuses, en un frémissement,
lorsqu'elle vit entrer Norbert. Elle laissa aller les deux enfants,
qui coururent au-devant du nouveau venu, avec les jolis mouvements et
le babil aimable des instants où ces fines créatures se sentent en
faveur. Dans des crises comme celles que traversaient ce mari et cette
femme, cette gaieté si spontanée, si ignorante, de ce petit garçon et
de cette petite fille devait leur faire mal. L'antithèse entre le
poids que les parents portent sur leur coeur et la légèreté de ces
sensibilités fraîches et neuves, fait le tragique poignant de certains
drames de famille. Elle en fait aussi la consolation. C'est le
rajeunissement, c'est l'avenir qu'annoncent ces insouciances des
enfants à l'homme et à la femme qui souffrent. Norbert et Valentine
éprouvèrent à la fois l'une et l'autre impression, et leurs premières
phrases, quand, d'un commun accord, ils eurent renvoyé les petits,
exprimèrent cette tristesse et cette douceur:
--«Comme ils avaient l'air contents d'être avec vous!...» dit-il.
«Vous les gâtez un peu, et que vous avez raison!... Quand on n'a pas
été heureux tout petit, on risque beaucoup de mourir sans l'avoir
jamais été...»
--«Je ne les gâte pas,» répondit la mère, «je me gâte en eux. Dans mes
moments de lassitude, comme celui que j'ai eu la faiblesse de vous
montrer ce matin, ils me rapprennent à espérer. Mais, vous voyez, cela
va mieux, j'ai repris sur moi. Je ne me suis pas recouchée. J'ai
déjeuné avec eux, puisque vous m'aviez fait dire que vous ne pouviez
pas être là, et c'est fini...»
Il y eut un silence entre eux. Devant cette nouvelle preuve de grâce
et d'énergie donnée par cette âme, qui voulait lui cacher combien elle
avait été frappée jusqu'en son tréfonds par la dénonciation de la
lettre anonyme, le mari infidèle et jaloux eut un remords plus vif
encore, mais aussi un sentiment plus aigu du mystère contre lequel il
se débattait. Fallait-il que la jeune femme y attachât de l'importance
pour qu'elle continuât de le défendre, ce mystère, par toute son
attitude, comme une épouse coupable, tandis qu'elle n'avait à
dissimuler que le plus pur dévouement!... Mais à qui? Mais
pourquoi?... Et trouvant, dans l'angoisse accrue de cette question, la
force d'avouer son dégradant accès de soupçon:
--«Valentine,» commença-t-il, «je viens de la rue Lacépède.»
Tandis qu'il prononçait ces mots, dont elle était seule au monde,
maintenant que la mère de Norbert était morte, à comprendre la funeste
portée sur ces lèvres, elle l'avait regardé avec une épouvante dans
ses prunelles soudain fixes. Elle répéta, comme si elle ne pouvait pas
croire aux paroles qu'elle avait entendues:
--«Vous venez de la rue Lacépède?... C'est là que vous êtes allé en me
quittant, après que je vous avais parlé comme je vous avais parlé?
C'est là?...»
--«Oui,» répondit-il d'une voix basse, et, avec la fermeté, accablée
mais décidée, de quelqu'un qui, voulant réclamer un droit, se force à
remplir d'abord le plus pénible devoir: «J'ai eu un accès
d'égarement... Cette lettre anonyme, l'indication si précise de cette
adresse, votre trouble quand je vous avais parlé... J'ai perdu la
tête... La jalousie m'a pris. J'ai voulu savoir... J'y suis allé...»
--«Ah!» gémit-elle avec un accent que Norbert ne lui connaissait pas.
«Vous avez pu me faire cela!... Non, ce n'est pas la lettre anonyme
qui vous a précipité là-bas, ce n'est pas la dénonciation, ce n'est
pas mon trouble, c'est... Mon Dieu!» et elle leva les mains en les
serrant dans un geste désespéré: «Et moi qui étais si touchée de votre
délicatesse, ce matin, moi qui me disais: on l'a calomnié!... Ce qui
vous a fait aller rue Lacépède,» continua-t-elle en marchant sur son
mari, son beau et noble visage convulsé d'indignation: «c'est votre
entretien avec Jeanne... Elle est venue. Elle vous a parlé. Ce qu'elle
vous a dit, je n'en sais rien. J'ai entendu vos voix à travers cette
porte. Je n'ai pas voulu les avoir écoutées... Mais quand elle est
partie, sans avoir osé me revoir, j'ai bien compris qu'il s'était
passé entre vous quelque chose d'extraordinaire... Je devine tout
maintenant. Je vois tout... C'est elle qui a écrit la lettre anonyme;
elle qui m'a suivie, qui m'a dénoncée; elle qui vous a jeté sur cette
piste, pour vous prendre à moi!... Dieu! La malheureuse!... On avait
donc raison. Il y avait une intrigue entre vous. Pour que vous l'ayez
laissée vous parler ainsi de votre femme--de la mère de vos
enfants--c'est qu'elle vous tient, c'est...» Elle s'arrêta devant les
mots d'amant et de maîtresse qui lui brûlaient le coeur rien qu'à les
penser, et, dans un cri où la légitime révolte de l'épouse trop
outragée protestait douloureusement: «Non, vous n'êtes pas allé là-bas
parce que vous étiez jaloux de moi! Vous y êtes allé parce que vous me
trahissez!... Vous avez cru avoir une preuve, un moyen de vous rendre
libre, pour être à elle davantage!... Mais quelle femme avez-vous donc
cru que j'étais? Quand vous ai-je donné le droit de me juger ainsi?...
Et elle?... Ah! C'est trop amer, trop amer! Et je ne l'ai pas
mérité!...»
--«Il est bien naturel que vous pensiez ainsi...» répondit Chaligny
d'une voix plus basse encore. Il se sentait incapable, en ce moment,
de discuter des évidences qui n'étaient cependant que morales,
incapable de s'innocenter sur le point, si essentiel, de sa liaison
avec Mme de La Node. Il était trop affamé de vérité pour mentir. Et
puis, comment nier cette explication violente avec sa maîtresse, à la
porte de la chambre de sa femme, et dont celle-ci avait surpris la
rumeur? Comment justifier la volte-face qui l'avait, aussitôt après
cette visite de Jeanne, jeté à cette enquête qu'il était bien forcé
d'avouer, puisqu'il n'était rentré chez lui que pour la prolonger? Il
ajouta seulement: «Les apparences sont contre moi. Et néanmoins...» Il
hésita une seconde, et sa voix se releva pour proférer ce solennel
serment: «Je vous le jure sur la tête des enfants, puisque vous venez
de me les rappeler. Non, ma démarche n'avait pas cette abominable
intention. Non, je ne voulais pas me rendre libre. Non, je n'allais
pas chercher des preuves contre vous. Je n'avais pas de plan, pas
d'arrière-pensée. J'ai été fou, je vous le répète.. Vos visites dans
cette rue perdue, les précautions que vous preniez, ce secret dans
votre vie... Mais si je vous ai méconnue un instant, j'ai été bien
puni... Quand je suis arrivé devant cette maison, je n'ai pas pu
dominer le doute affreux qui me rongeait... J'ai interrogé les
boutiquiers voisins... J'ai su qui vivait là... Ne m'interrompez pas.
C'était de l'espionnage, un infâme espionnage. Je me méprisais tant de
m'y livrer!... Et puis j'ai sonné à cette porte... J'ai donné votre
nom pour entrer... On m'a reçu... J'ai vu M. Dumont... Qui est-ce?
Valentine, qui est-ce?...»
A mesure que son mari parlait, racontant, avec la pourpre de la honte
aux joues, et, dans les yeux, la fièvre de _savoir enfin_, le visage
de la jeune femme changeait d'expression. A la colère indignée des
premiers moments, se substituait une anxiété qui alla de nouveau
jusqu'à la terreur, quand elle eut entendu la phrase irréparable: «On
m'a reçu...» Ce fut une émotion si violente qu'elle se mit à trembler
de tout son corps. Puis, ramassant sa volonté dans un suprême effort,
elle eut le courage de défendre encore ce secret, qui n'était pas le
sien, contre l'inquisition passionnée de Chaligny.
--«Puisque vous avez vu M. Dumont, vous le savez, qui c'est... Un
malade à qui je fais l'aumône de quelques visites, parce que je l'ai
promis à une personne qui est morte... Laissez-moi remplir ce devoir
de charité jusqu'au bout. Je ne le remplirai pas longtemps, et ayez,
vous, la charité de ne pas m'en demander plus que je n'ai le droit de
vous en dire...»
--«Je vous obéirai,» reprit Chaligny, «si vous voulez seulement me
jurer sur la tête des enfants, comme j'ai fait, moi, tout à l'heure,
que cette personne morte dont vous parlez, envers qui vous
accomplissez un voeu, n'était pas...» Il hésita une seconde, tout bas:
«... n'était pas ma mère?... Mais vous ne jurerez pas, vous ne pouvez
pas jurer... A quoi bon vous le demander d'ailleurs? Je le sais, que
c'était ma mère... Ce n'est pas seulement M. Dumont que j'ai vu dans
cette maison de la rue Lacépède. Je l'y ai vue, elle aussi... Son
portrait est là, un portrait que je ne connaissais pas, chez cet homme
que je ne connaissais pas non plus. Il n'y a pas que son portrait. Il
y a le vôtre. Il y a le mien...» Et, tout d'un coup, la mémoire
illuminée par cet éclair du souvenir qui ravive en une seconde le
détail d'une impression oubliée des années: «Mais si, je le connais,
cet homme. Je me rappelle son nom maintenant. C'est M. de Rayneville.»
Il répéta: «Rayneville? Rayneville? Il venait chez nous autrefois. Et
puis, il a disparu... Si, attendez. Je me rappelle encore... Un
procès. Une condamnation... Mais maintenant que je tiens le nom, je
reconstruirai tout... Ce n'était cependant pas notre parent,»
continua-t-il en suivant tout haut ses pensées, «et ma mère a continué
à le voir secrètement jusqu'à sa mort?... Elle vous a demandé de
continuer à le voir quand elle n'y serait plus?... L'affaire
Rayneville?... Oui. Il y a eu une condamnation... Mais le motif? Le
motif?... Je ne me rappelle plus. Je retrouverai. Je vais de ce pas
chez mon notaire. Il fera la recherche dans les collections de la
_Gazette des Tribunaux_. Je veux savoir...»
--«Je vous en supplie, mon ami,» dit Mme de Chaligny en le retenant.
«Calmez-vous.» Et, avec une expression de la même terreur, toujours
grandissante: «Vous n'irez pas chez votre notaire. Vous ne prononcerez
le nom de M. de Rayneville à personne. Vous l'avez reconnu. C'est vrai,
il s'appelait ainsi. Quant à l'affaire dont vous parlez, c'est vrai
encore qu'un procès a eu lieu et qu'il a été condamné... Mais
qu'est-ce que cela vous fait?» implora-t-elle. «Pourquoi voulez-vous
tourmenter les morts?... Oui. C'était un ami d'enfance de votre mère.
Elle a eu pitié de lui après qu'il avait commis une grande faute, dont
il avait été horriblement puni. Quand elle s'est vue sur le point de
mourir, elle a eu pitié de lui encore. Il était malade. Il était seul.
Elle m'a demandé de la remplacer... Ah! mon ami,» et elle éclata en
sanglots, «n'outrage pas ta mère, après m'avoir outragée!...
Respecte-la dans cette dernière volonté, comme j'ai fait...» Que les
reproches du début de leur conversation étaient loin, et loin Jeanne
de La Node et la jalousie! Valentine ne voyait plus, à cette minute,
que la découverte vers laquelle son mari marchait, avec cette
irrésistible logique du soupçon une fois éveillé, et elle se jetait à
la traverse. «Promets-moi que c'est fini,» conclut-elle, «que tu en
resteras là! Que veux-tu apprendre de plus?»
--«Ce que je veux apprendre? Pourquoi ma mère m'a caché cette
charité...» répondit-il, «pourquoi elle vous a demandé de me la
cacher... Valentine,» continua-t-il avec une supplication: «vous avez
commencé de me dire la vérité. Allez jusqu'au bout... Comment
voulez-vous que je vous croie? Est-ce que la pitié envers un homme
condamné explique ce don d'un portrait tel que j'ai vu, et exécuté en
se cachant de nous aussi? Jamais je n'avais entendu parler de cette
peinture, ni moi, ni personne. Elle avait été faite pour cet homme,
vous entendez, _pour cet homme!_... Et mon portrait, à moi? Pourquoi
cet homme l'a-t-il là sur sa table? Ne me dites pas que c'est par
reconnaissance pour sa bienfaitrice. Non, non, non. Il y a autre
chose... Et quand il m'a vu, ce cri qu'il a jeté, cette crise dont il
a été saisi... Vous avez parlé de charité, et vous n'aurez pas celle
de m'aider à chasser une idée qui commence à s'emparer de moi, qui
m'obsède, qui ne veut plus me quitter,--à la chasser,» ajouta-t-il
d'un air sombre, «ou à l'accepter.»
--«Quelle idée?...» balbutia Valentine.
--«Mais que cet homme, pour que ma mère ait tenu à le ménager jusqu'au
bout, et, par vous, jusqu'au delà de sa mort, avait entre les mains le
moyen de la perdre, de nous perdre tous... Vous ne voulez pas que
j'aille chez mon notaire. Pourquoi? C'est que vous avez peur que son
nom et le nôtre soient prononcés ensemble. Avons-nous donc été mêlés à
son procès? Et me l'a-t-on toujours caché? Vous ne m'empêcherez pas de
le savoir...»
--«Vous saurez que cette triste affaire n'a rien de commun avec nous,»
répondit Mme de Chaligny. «Elle est sinistre, mais bien simple: M. de
Rayneville avait un oncle très riche... Il était lui-même un peu
embarrassé dans ses affaires d'argent, s'étant laissé entraîner par
Paris, comme tant de jeunes gens... Tous les autres héritiers de cet
oncle étaient, eux aussi, très fortunés. Le malheureux n'a cru faire
de tort à personne en essayant de s'assurer cette succession, que des
intrigants captaient. Il a imité l'écriture de son oncle et minuté un
faux testament. Voilà son crime. Il est énorme. Il l'a expié par tant
d'années de martyre!... Il a été condamné, et depuis qu'il a fini sa
peine, il n'a plus vécu, dans ce quartier où il achève de mourir, que
pour les pauvres et pour Dieu... Vous vérifierez vous-même, quand vous
voudrez, ce que je viens de vous dire...»
--«Ainsi cet homme était un escroc,» répondit Chaligny, durement,
âprement. «Et vous me demandez de ne pas chercher quelles raisons ma
mère a eues de le revoir, quand il est sorti du bagne,--de vous forcer,
vous, à le connaître? On peut garder des rapports avec un assassin,
parce qu'on peut ne pas le mépriser, mais un faussaire, un ignoble
faussaire...»
--«Tais-toi, mon ami, tais-toi,» cria Valentine. «Je ne veux pas
t'avoir entendu prononcer ces mots, à propos de lui!...»
Elle s'arrêta, comme terrifiée des mots qu'elle-même avait osé dire.
Ils se regardèrent, sans trouver, ni lui ni elle, la force de
continuer ce tragique entretien, que l'entrée d'un domestique qui
apportait une lettre rendit tout d'un coup plus tragique encore. En
remettant ce pli à Chaligny, le garçon dit, en effet:
--«C'est de la part de M. le docteur Salvan, pour monsieur le marquis.
Sa voiture attend là en bas.»
--«Dites que c'est bien et qu'il n'y a pas de réponse. La voiture peut
repartir,» fit Chaligny, après avoir jeté les yeux sur le billet,
qu'il tendit à sa femme quand ils furent seuls. Ce n'étaient que dix
lignes, hâtivement tracées au crayon par le médecin, mais quelles
lignes pour celle qui les lisait sous le regard du malheureux qu'elle
avait en vain tenté d'abuser! «_J'ai trouvé M. Dumont bien atteint. Il
ne peut plus parler. Je crois cependant comprendre qu'il désire vous
revoir. Son agitation est telle que je prends sur moi de vous demander
d'achever votre bonne action de ce matin en revenant rue Lacépède,
aussitôt. Ma voiture vous conduira. Je ne quitte pas le malade. Venez,
Monsieur, si vous le pouvez. Ce soir, peut-être, serait-il trop tard._»
--«Ah! Norbert,» supplia-t-elle, «ce n'est pas possible que tu le
laisses mourir ainsi, que tu lui refuses ce qu'il demande!... Il est
encore temps. Viens. La voiture de Salvan n'est pas partie. Nous la
prendrons. Viens! Mais viens!... Courons!...»
--«Non», dit Chaligny, en se laissant tomber sur une chaise, et
serrant sa tête dans ses mains, «je n'irai pas. Je ne comprends plus
rien, je ne sais plus rien, sinon que cet homme et tout ce qui touche
à lui me fait horreur.»
--«Tais-toi», s'écria-t-elle de nouveau, d'un accent sauvage. Puis, le
serrant dans ses bras avec une ardeur désespérée, elle l'entraîna en
lui disant: «Mais viens. Viens vite. Viens... Ah! Pourvu que ce ne
soit pas trop tard. Mais c'est ton père! C'est ton père!...»