En s'échappant, comme il avait fait, du petit salon où il avait reçu
la blessure d'une si terrible révélation, Chaligny n'avait pas
raisonné. Il avait senti qu'il ne se possédait plus. Entre l'affreuse
découverte et sa première action, il fallait mettre un peu de
solitude. Il fallait surtout qu'il ne vît pas Valentine. Il n'aurait
pas été le maître de ne pas lui parler, et il ne _devait_ pas lui
parler. Il avait donné sa parole à Jeanne d'abord, et, même sans cela,
n'était-il point de toute évidence qu'il ne surprendrait la coupable
que s'il dissimulait. Il avait donc quitté l'hôtel, en avertissant
qu'il ne rentrerait pas pour déjeuner. Après leur entretien de ce
matin, cette brusque sortie, sans un nouvel adieu, était bien de
nature à étonner sa femme. Il comptait qu'une fois rentré et redevenu
plus fort que ses nerfs, il saurait fournir une explication plausible.
Il marchait vite, de peur que Mme de La Node ne fût sortie derrière
lui et n'essayât de le rejoindre. La présence, en ce moment-ci, de sa
dangereuse maîtresse lui eût été intolérable. Elle avait ébranlé en
lui trop brusquement, trop brutalement aussi, une corde trop profonde.
Si fines soient-elles, les femmes ne mesurent pas toujours avec
exactitude certaines réactions de l'âme masculine, celles surtout qui
procèdent de l'orgueil froissé. Où allait le mari, soudain frappé au
plus saignant de sa fierté d'homme? Lui-même n'en savait rien. Il
entendait distinctement retentir à ses oreilles les paroles
inoubliables. Les images, évoquées savamment par l'envieuse, se
fixaient, dans le champ lumineux de sa pensée, en formes aussi nettes
que s'il eût assisté en personne à son déshonneur: cette montée de la
mère de ses enfants dans ce fiacre furtif, cette descente dans le
quartier suspect, cette entrée dans la louche maison. Un tel ensemble
de faits positifs emportait avec soi une nécessité probante qui ne
laissait pas de place au doute dans cet esprit, suggestionné, sans
qu'il s'en doutât, par l'intensité de passion haineuse que Jeanne
avait déployée. Un travail d'association d'idées, invincible et
spontané, rapprochait, coordonnait certaines impressions mal définies,
éprouvées dans son étrange vie conjugale, à base de silence. Toutes
les timidités ressenties devant Valentine lui refluaient à la fois au
coeur. Elles s'expliquaient trop bien à présent par la force
d'hypocrisie de cette femme, si réservée, si repliée, qu'il n'aurait
même pas osé l'imaginer coupable de la plus minime légèreté, et il en
revenait toujours à ces deux scènes que Jeanne avait vues, elle, de
ses yeux: sa femme, la marquise de Chaligny, se glissant à travers la
foule des acheteurs du grand magasin, pour aller d'une porte à une
autre porte, et de son coupé à un fiacre,--sa femme, la pudique, la
craintive Valentine, s'aventurant dans cette rue d'un lointain
faubourg. La vision se faisait précise, presque hallucinatoire; ce
doux et pur visage qui l'avait abusé si longtemps, sur l'expression
duquel il s'était attendri, ce matin encore, lui apparaissait dans ce
décor d'adultère, et la révolte mettait à l'homme outragé la fièvre du
meurtre dans le sang.
* * * * *
Il avait cheminé droit devant lui, sans savoir où. Il arriva ainsi,
près de la gare Montparnasse. Il s'arrêta quelques instants à ce
carrefour, toujours encombré à cause de la station et de
l'entrecroisement des tramways. C'est alors, et dans l'incertitude de
la route à prendre, qu'une tentation s'empara du promeneur, toute
puissante aussitôt, celle de pousser jusqu'à cette rue Lacépède, dont
le nom s'associait pour lui, depuis la veille, à son propre nom, d'une
manière qui lui avait paru si bouffonne, à lire la lettre anonyme, qui
lui paraissait maintenant, après la conversation avec Jeanne, si
hideusement insultante. Dans l'enquête qui allait devenir, jusqu'à ce
qu'il eût surpris sa femme en flagrant délit, la grande, l'unique
affaire de sa vie, n'était-ce pas le premier point à élucider que
l'existence de ce pavillon des rendez-vous? Et puis, même sans cette
raison, comment Chaligny n'eût-il pas éprouvé un besoin physique de
voir cet endroit où se jouait le drame de son honneur conjugal? Toutes
les jalousies, une fois éveillées, ont cet appétit de la réalité
concrète et vivante qui les supplicie et les assouvit. L'irrésistible
instinct de l'homme qui se croit trahi est de connaître chaque détail
de la perfidie dont il est victime, de s'en figurer avec une
implacable brutalité chaque épisode, quitte à subir un paroxysme de sa
douleur à ce contact direct avec l'immobile et indestructible cadre de
choses qui fut le théâtre de l'ineffaçable outrage.
Il commença, pour Chaligny, ce paroxysme, lorsque son regard rencontra,
sur la plaque du coin de la rue qu'il cherchait, ces syllabes déjà
détestées. La mémoire de l'ingénieux naturaliste et de l'adroit
courtisan, qu'elles perpétuent dans ce quartier de petite vie, semble
si peu faite pour s'associer à des émotions de cet ordre! Chaligny
avait continué de marcher, demandant son chemin de temps à autre,
comme un provincial égaré dans Paris, tantôt à un sergent de ville,
tantôt à un simple passant. La petite activité animale du mouvement
avait un peu calmé sa fureur. Elle le reprit, dès qu'il foula enfin de
ses pieds les pavés de la rue maudite. Il était entré par le tronçon
du haut, que la rue Monge sépare de celui d'en bas, de telle sorte
qu'en n'apercevant sur les deux lignes des façades aucune construction
à deux étages qui répondît au signalement du pavillon, il avait eu,
malgré lui, une seconde de doute, et, par suite, de soulagement.
L'inspection des numéros lui fit bientôt comprendre son erreur. Encore
quelques pas, et, du côté des nombres impairs, la mystérieuse maison
lui apparaissait, telle que Jeanne la lui avait décrite, avec les
barreaux de fer peints en noir de ses fenêtres d'en bas, sa porte
brune exhaussée de trois marches, les croisées du premier et du second
étage bourgeoisement garnies de leurs rideaux de mousseline, le mur du
jardinet sous les feuillages des tilleuls. Il pouvait être midi, et le
ciel de ce beau jour de novembre se nettoyait des vapeurs grisâtres
qui l'avaient voilé durant la matinée. Son azur pâle où flottait une
humidité douce baignait les branches des antiques arbres, à demi
dépouillées. Le vent détachait d'elles par instants une feuille d'or
qui tournoyait lentement et venait tomber par delà le mur. La gaieté
de l'heure du déjeuner emplissait de sa détente la rue populaire. Chez
un restaurateur borgne, sur la devanture duquel étaient écrits ces
mots, prometteurs de repas au rabais: «Marchand d'abats», des ouvriers
en blouse blanche commençaient de s'attabler. Deux petites apprenties
sortaient de la blanchisserie, en cheveux, pour aller manger sur le
pouce dans le petit logement familial, au fond de quelque arrière-cour
d'une ruelle avoisinante. Le pavillon, lui, gardait ses fenêtres
closes. Mais les volets de toutes les pièces étaient rabattus au
dehors, et une fumée sortait de deux des tuyaux de cheminées dressés
sur le toit. Chaligny, que l'aspect honnête de la maison avait déjà
beaucoup étonné, fut plus frappé encore par ces signes qui prouvaient
que cette demeure était habitée d'une façon régulière. Il n'était
point là devant le gîte de passage, choisi par deux amants qui veulent
se retrouver de temps à autre, quelques heures. D'autre part, cet
inconnu que Jeanne avait vu arriver dans un coupé de remise, était-il
l'hôte permanent de ce logis? C'était peu probable, d'après l'attitude
qu'il avait eue, celle d'un homme impatienté de son propre retard et
que sa voiture attend pour repartir. Plus le mari de Valentine
étudiait la face muette de cette maison, plus sa frénésie froide des
premiers instants se mélangeait d'une curiosité, si aiguë qu'elle
finit par le pousser à l'acte le plus opposé à son caractère. Avisant
un marchand de ferrailles qui fumait sa pipe sur le seuil d'une
boutique à quelques pas de là, il s'avança brusquement vers lui, et,
sans autre préambule:
--«Voulez-vous gagner un billet de cent francs?» lui demanda-t-il.
--«_Cheu_ n'est pas de refus,» répliqua l'autre, interloqué. C'était,
comme tant de négociants en vieux clous et vieilles serrures qui
abondent dans ce quartier, un de ces Auvergnats à face ronde, qui
prononcent le «cheu» classique de Saint-Flour, pour «ce», après trente
ans de Paris. Il avait ces yeux jaunes des provinces du Centre, qui
gardent jusqu'au bout une finesse montagnarde, laquelle mène
d'ordinaire ces infatigables chineurs de la plus misérable échoppe de
revendeur à un magasin de bibelots plein de chefs-d'oeuvre. La
prudence innée du fils du Cantal lui fit aussitôt ajouter--toujours
avec cette prononciation si pittoresquement qualifiée de
_charabia_:--«_Cha_ dépend du travail à faire, _bian chure_.»
--«Ce n'est qu'une réponse à me donner,» dit Chaligny, et, montrant le
pavillon: «Qui habite cette maison?...»
--«_Chette maigeon?_» répondit le futur antiquaire avec une niaise
finasserie, «_chon_ propriétaire, _pardi_!»
--«Et qui est ce propriétaire?» insista Chaligny; puis,
impérativement: «Je vous paie deux cents francs ce renseignement, si
vous me le donnez tout de suite, sinon je vais le demander ailleurs...»
--«_Ch'est_ un _Moucheu_ Dumont», dit l'Auvergnat, après avoir
réfléchi. Il pensa sans doute qu'un de ses confrères de la rue serait
moins scrupuleux, et deux cents francs, à Paris comme à Saint-Flour,
_ch'est_ beaucoup de _liards_!
--«Il est vieux ou jeune?...»
--«Vieux», reprit l'homme, «et _bian_ malade. Il est _paralyjé_.
L'année dernière, on le _chortait_ en voiture. _Chette_ année, _cheu_
ne l'ai pas vu trois fois...»
--«Est-ce qu'il reçoit beaucoup de visites?» interrogea Chaligny.
--«Très peu,» fit le montagnard, à qui les deux billets de cent
francs parurent suffisamment gagnés, car il coupa court à
l'interrogatoire--il flairait quelque limier venant tout droit de la
préfecture de police,--par cette peu compromettante conclusion:
«_Maiche cheu_ ne _chuis_ pas _bian rencheigné_. _Ch'est_ rare que
_ch'aie_ le temps de me tenir en _faignant chur_ le pas de ma porte.
Il y en a de quoi trimer _ichi_...» Et il montra avec sa pipe,--qu'il
ôta de sa bouche pour la circonstance,--le tas de fragments en métal
rouillé, dont sa patiente industrie savait extraire des objets à peu
près vendables. Le gentilhomme le sentit: il était arrivé au bout du
questionnaire qu'il pouvait se permettre sans se déshonorer à ses
propres yeux. Il prit dans son portefeuille les billets promis, et il
les glissa dans la main du ferrailleur, lequel le vit, avec une
stupeur que son large visage finaud ne dissimula point, traverser la
rue et sonner à la porte du pavillon. Le plan de Chaligny était très
simple. Il lui était venu, brusquement, en cherchant les billets de
banque. Il avait constaté qu'il avait sur lui deux cartes, parmi les
siennes, au nom de sa femme. Il s'était chargé de les déposer. Puis,
un contre-temps l'en avait empêché. Il avait donc pris une de ces
cartes, qu'il tenait à la main et qu'il tendit à la personne qui vint
lui ouvrir,--un valet de chambre déjà âgé, dont la physionomie décente
et la tenue s'harmonisaient avec l'aspect de la maison plus qu'avec
celui du quartier. Son visage rasé, son long tablier blanc de service,
ses vêtements propres correspondaient bien à l'idée d'un intérieur
bourgeoisement réglé, et davantage encore l'escalier que Chaligny
avait devant lui, et qu'il dévorait des yeux:--sa femme en avait gravi
les marches l'avant-veille!--Une moquette épaisse le garnissait. Les
murs étaient tendus d'une étoffe rouge qui encadrait de ces morceaux
de tapisserie expressivement appelés des «verdures» en argot
d'ameublement. Quelques aquarelles se voyaient dans les interstices.
Quand le visiteur eut dit: «Je viens de la part de Mme la marquise de
Chaligny», la physionomie du domestique demeura aussi complètement
inexpressive que si ce nom n'eût jamais été prononcé devant lui.
Valentine entrait donc ici sans que cet homme trouvât sa présence
extraordinaire. Ce nouvel indice d'un étrange mystère était fait pour
porter à son comble la curiosité du mari, qui insista:
--«Remettez cette carte à M. Dumont, et dites-lui que Mme la marquise
de Chaligny m'a chargé pour lui d'une commission très importante, et
personnelle...»
Le temps que mit le valet de chambre à transmettre son message, puis à
revenir, parut si long à Chaligny,--cette absence dura à peine
quelques minutes,--que vingt projets plus déraisonnables les uns que
les autres traversèrent sa pensée: monter lui-même à ce premier étage,
et forcer la porte de ce M. Dumont qui, évidemment, se préparait à le
renvoyer, et ce n'était que justice; cette façon de se présenter lui
semblait maintenant par trop maladroite;--acheter ce domestique, quand
il redescendrait, et obtenir, sur les visiteurs et les visiteuses de
la maison, les renseignements que le marchand de ferrailles n'avait
pas donnés;--refuser de sortir, quand on arriverait lui dire que M.
Dumont n'était pas chez lui. Bref, le visiteur s'attendait si bien à
des difficultés qu'il demeura presque décontenancé lorsque l'homme
reparut, et, l'ayant prié de monter, l'introduisit dans une pièce
étroite qui servait d'antichambre au premier étage. Il s'en alla en
disant:
--«M. Dumont s'excuse de faire attendre un peu monsieur. Il était plus
souffrant ce matin. Il sera là dans quelques instants...»
Quoique la certitude d'une explication qui avait pour lui une
importance suprême tendît les nerfs de Chaligny dans cette seule et
fixe idée: «Comment forcer cet homme, quand nous serons en face l'un
de l'autre, à confesser la vérité?» il ne put s'empêcher de regarder
autour de lui. Cette chambre d'attente avait sa fenêtre sur la rue. En
face s'ouvrait une porte que le domestique, dans sa précipitation,
n'avait pas entièrement fermée. Chaligny la poussa d'un geste presque
machinal, et il aperçut une seconde pièce dont la physionomie
l'étonna: c'était un salon-bibliothèque, qu'éclairaient trois fenêtres
donnant sur le jardin, où le pavillon avait sa vraie façade. Cette
pièce très longue était meublée avec une élégance personnelle et
sobre. Les hautes chaises, garnies de tapisseries, montraient les
formes un peu raides du dix-septième siècle, et la patine du noyer où
elles avaient été tournées prouvait qu'elles étaient bien de l'époque.
Les livres, tous reliés, étaient rangés avec ordre dans des
bibliothèques basses, sur la dernière tablette desquelles se voyaient
des fragments de marbre et des terres-cuites. Un bureau, placé près
d'une des fenêtres du jardin, avait devant lui un fauteuil d'infirme
qui justifiait le renseignement fourni par l'Auvergnat sur la maladie
du maître du logis, lequel devait beaucoup habiter cette galerie,--le
tapis usé en témoignait, et aussi le soin qu'il avait eu de ne laisser
sur les murs, entièrement revêtus de boiseries, aucune place où
quelque objet ne flattât les yeux. De petites peintures d'intérieur y
alternaient avec des aquarelles, des eaux-fortes, des armes ciselées.
Devant le bureau, un chevalet drapé d'une étoffe ancienne, d'un rose
pâle et broché de grandes fleurs d'argent, soutenait un tableau ovale.
Chaligny, qui était entré dans la galerie sans y penser, s'approcha de
ce tableau, et, pour le regarder, en fit le tour. Il dut s'asseoir,
tant son saisissement à la vue de la figure reproduite sur cette toile
fut intense et inattendu. Il venait d'y reconnaître sa mère.
* * * * *
Sa mère?... Oui, c'était bien elle, et peinte par un artiste dont il
reconnut aussitôt le faire et la signature: Miraut. Il existait d'elle
un portrait, exécuté par le même maître, en pied, et qui se trouvait
dans le salon de l'hôtel de Chaligny. Ce grand portrait avait été fait
à cette même date,--rappelée dans le coin de ce portrait-ci: 1875.
C'était l'époque où ce portraitiste, aujourd'hui vieilli, eut sa
pleine vogue. Le fils n'avait jamais vu cette réplique qui, de la plus
large toile, répétait seulement un motif: la tête et la naissance du
buste. Oui, c'était sa mère, non pas telle qu'il l'avait contemplée
sur son lit de mort, quatre ans auparavant, vieillie avant l'âge par
l'affreuse maladie qui l'avait emportée, un cancer au foie, avec un
profil amaigri, jauni, sculpté en douleur,--mais la «maman» de sa
toute première enfance. Il retrouvait ses beaux yeux veloutés d'alors,
si noirs, si doux dans son visage d'une idéalité digne de Prudhon; son
sourire heureux sur ses lèvres sinueuses et souples; les masses brunes
de ses cheveux qu'elle portait divisés sur son front en deux bandeaux
ondulés à la mode d'alors; la ligne fine et pleine de ses joues, où
son teint prenait une délicatesse de pétale de fleur. Par quel
inexplicable hasard ce portrait se trouvait-il, devant ce bureau, dans
le salon de cette maison où il venait, lui, le fils de cette femme,
chercher le mot d'un secret qui touchait à son honneur de mari?... Un
hasard? Non. Sur le bureau même, un cadre en cuir à trois
compartiments était posé, où il reconnut trois photographies de sa
mère encore, à trois autres moments de sa vie:--une plus jeune que le
portrait, une à l'âge de quarante ans et une troisième à l'âge de
cinquante. Tout à côté, dans un cadre oblong, noir celui-là, il vit
une reproduction d'une autre photographie qu'il avait fait faire, lui,
Chaligny, d'après la morte! Une mèche de cheveux grisonnait sous le
verre, et la date de cet anniversaire sacré: «5 septembre 1897», se
lisait sur le cuir sombre. Rêvait-il? Voici que, dans un troisième
cadre, placé près du premier, sur ce même bureau, des photographies de
lui-même lui apparaissaient: une qui le représentait tout enfant, une
jeune homme, une plus récente!... Il aurait vu, comme dans certains
cas d'hallucination, son «double» surgir, qu'il n'aurait pas éprouvé
une impression plus violente, si violente qu'elle allait jusqu'à de la
terreur... Où était-il?... Et chez qui?... Quel lien caché et qu'il
n'avait jamais soupçonné le rattachait à la personne qui vivait, parmi
ces objets, et qui le connaissait, lui, depuis son enfance; qui avait
connu sa mère depuis tant d'années; qui connaissait sa femme,--à son
insu? Un nouvel indice, et qui acheva de confondre sa raison,
confirmait la dénonciation qui l'avait conduit ici: contre la croisée,
un paravent d'étoffe montrait, parmi des miniatures de famille
accrochées là, celle de Valentine avec leurs deux enfants!...
L'étrangeté d'une découverte, si complètement imprévue qu'elle
touchait au fantastique; le silence de cette pièce ménagée en retrait,
où les bruits de la rue, silencieuse elle-même, arrivaient à peine; le
contraste entre ce qu'il était venu chercher ici et ce qu'il y
trouvait,--tout avait contribué à frapper Chaligny d'une sorte
d'hypnose dont il fut réveillé d'un coup par l'approche de l'homme
auquel il se préparait, dix minutes plus tôt, à imposer une
explication, fût-ce en le menaçant. Une porte à deux battants, située
entre deux des corps bas de la bibliothèque et que dissimulait une
tapisserie, venait de s'ouvrir. Le bruit d'un lourd fauteuil manoeuvré
sur des roues annonçait l'arrivée du malade. M. Dumont,--car c'était
lui,--était immobile dans ce siège mécanique, que poussait un
infirmier et que précédait le domestique qui avait ouvert au visiteur.
Le paralytique était un homme, de soixante ans peut-être, tout blanc.
Il avait dû être très beau, car son visage, émacié par de longues
souffrances, gardait ces larges et nobles lignes qui révèlent la race.
De toutes légères déformations: le coin de la bouche tiré en haut vers
la gauche, l'oeil droit un peu dévié, marquaient, sur ce masque d'une
infinie mélancolie, les stigmates de l'inexorable névrose. Son bras
gauche, celui qui ne pouvait plus bouger, reposait inerte sur sa jambe,
tandis que, de sa main droite, il actionnait lui-même une poignée de
cuivre attachée au fauteuil et qui en assurait la direction. Sa
toilette, mieux que propre, presque recherchée, trahissait la minutie
de ces soins personnels, rare chez ces condamnés à mort, et qui sont
une dernière et pathétique protestation contre leur déchéance. L'éclat
des yeux, si remarquable dans ces longues agonies, dénonçait la lutte
désespérée de l'énergie animale contre la fin toute voisine. Ils
n'exprimaient, ces yeux brûlants et très noirs, tandis que les roues
caoutchoutées du fauteuil glissaient vers la porte, aucun
pressentiment de l'impression qui allait y apparaître tout à l'heure.
Il faut ajouter,--et c'est l'explication de la facilité avec laquelle
le visiteur avait été reçu,--que, lors de sa dernière visite rue
Lacépède, ce funeste lundi, Mme de Chaligny avait parlé au malade d'un
marchand qui avait de jolies statuettes du dix-huitième siècle.
L'achat de quelque bibelot capable de prendre place sur une de ses
bibliothèques ou dans sa grande vitrine, au fond de sa galerie, était
la seule joie de l'interné. Un de ces malentendus qui tiennent de la
fatalité, et qui sont sans doute une forme de notre destinée, avait
voulu qu'à la réception de la carte de Valentine le collectionneur se
souvînt de la demi-promesse qu'elle lui avait faite de lui envoyer cet
homme. Lorsque son fauteuil roulant passa le seuil et qu'il aperçut,
au lieu du brocanteur attendu, la silhouette de Norbert de Chaligny,
sa main vivante se crispa sur le bras du meuble, d'un mouvement
presque convulsif. Son buste se redressa à demi. Une émotion d'une
intensité extraordinaire décomposa ses traits. Un cri s'échappa de sa
bouche pantelante. Il dit aux deux serviteurs qui le conduisaient un:
«Arrêtez, arrêtez...» étouffé comme un râle. Ceux-ci s'arrêtèrent en
effet, juste assez de temps pour que Chaligny, immobile lui-même de
surprise devant cette étonnante apparition, vît deux grosses larmes
jaillir de ces prunelles fixes et glisser sur ces joues ridées et
creuses. Puis, de sa voix, toujours râlante, le vieillard gémit:
«Rentrez, mais rentrez donc, rentrez...» L'angoisse de son accent et
de son visage épouvanta sans doute les domestiques, habitués à ces
prodromes d'une dangereuse crise. Ils se hâtèrent de tirer le fauteuil
en arrière et de refermer les portes. Chaligny n'était pas encore
remis du frisson que lui avait donné cette scène, aussi terrible
qu'elle avait été courte, quand un des serviteurs, celui-là même qui
l'avait introduit, reparut, tremblant de tout son corps et
littéralement affolé:
--«Monsieur a une attaque,» répondit-il à l'interrogation du visiteur,
«et il n'y a personne à la maison que l'infirmier et moi...»
--Quelle est l'adresse de son médecin?» interrompit Chaligny, «je me
charge d'aller le prévenir.»
--«Ah! monsieur!» dit l'homme. «Je n'osais pas vous le demander!...
Mais vite, vite. A midi et demi vous le trouverez encore chez lui.
C'est monsieur le docteur Salvan. Il habite 30, boulevard
Saint-Germain...»