Le premier mouvement de Chaligny, quand il eut lu et relu l'abominable
billet, fut de le froisser avec le dégoût méprisant que méritent des
missives pareilles. Il le jeta dans le feu à demi éteint qui
rougeoyait dans la cheminée de sa chambre à coucher. Son second
mouvement, comme il entendait s'approcher le pas de son domestique
qu'il venait de sonner, fut de ramasser le papier dénonciateur dont la
braise du foyer avait à peine noirci les bords, et de le glisser dans
le tiroir de sa table de nuit, où il le reprit, aussitôt seul. On sait
cela, qu'une lettre anonyme ne compte pas; que son auteur, en se
rendant coupable de cette malpropre action, a enlevé du coup tout
crédit à son témoignage. On sait encore que la vraie manière de l'en
châtier est d'annihiler sa méchanceté en la dédaignant. Et puis, neuf
fois sur dix, cette méchanceté a raison contre notre raison. Ces
phrases écrites à dessein pour nous piquer à un point blessable, nous
n'aurions même pas dû achever de les lire, en constatant qu'elles
n'étaient pas signées, et nous les relisons mot par mot. Nous laissons
chaque syllabe nous injecter son mortel venin, et nous sentons gronder
en nous l'impuissante, la douloureuse colère de l'homme outragé qui ne
sait pas d'où vient l'affront, et qui, n'ayant pas la faculté de s'en
venger, ne trouve plus en soi la force de l'ignorer.
--«Mais qui est-ce?... Qui est-ce?...» C'est la question qui s'impose
d'abord à cette colère. C'est aussi la parole que le mari de Valentine
se répétait avec une énergie de fureur, toujours grandissante, à
mesure que les phrases qui l'insultaient au plus vif de son honneur
d'époux s'enfonçaient davantage dans ses yeux. Il en étudiait tous les
caractères maintenant, et il n'arrivait pas à discerner un seul trait
qui correspondît à une écriture de lui connue, tant l'habileté de
Jeanne avait été grande dans la confection de ces funestes lignes.
Elle avait poussé la précaution jusqu'à employer une demi-feuille du
papier du _Jockey_. Elle se l'était procurée en cherchant, dans le
meuble où elle serrait sa correspondance, un billet que Norbert
lui-même lui eût envoyé du cercle et où l'écriture n'enjambât point
sur la troisième page. Chaligny le reconnaissait, ce papier. Il
trouvait-là un indice indiscutable qu'en effet l'insulte provenait
d'un des camarades avec lesquels il se rencontrait chaque jour, qu'il
avait peut-être coudoyé ce soir? Oui, peut-être, au moment où il
traversait les salons, cet homme l'avait-il suivi du regard, en
souriant d'avance à l'idée de la feuille glissée dans la boîte, et
elle cheminait, cheminait sûrement vers lui, qui ne s'en doutait pas?
La réalité de la main qui avait touché ce papier, de la tête qui avait
pensé ces phrases, de l'ennemi inconnu qui lui portait ce coup le
bouleversait. C'est la première image que suscite nécessairement une
lettre anonyme: celle de la haine qui l'a dictée. Cette haine nous
regarde sous son masque. Elle est là qui menace, qui frappe. Pourquoi?
Un frisson nous saisit dans notre fibre la plus secrète au contact de
cette rancune, cachée mais assez forte pour être descendue à ce degré
de bassesse, afin de s'assouvir. C'est alors que ce premier sentiment
d'une personne dressée dans l'ombre contre notre personne nous
entraîne presque malgré nous à un second: une suggestion émane du
papier qui nous représente cette personne. Le fait dénoncé s'impose à
nous. Pour que, nous haïssant ainsi, notre ennemi ait choisi, entre
toutes les injures, précisément celle-ci, c'est donc qu'il y attache
une importance suprême. _C'est qu'il la croit fondée sur une réalité._
* * * * *
--«Rue Lacépède? Qu'est-ce que c'est que cette rue?...» se demandait
Chaligny après avoir repassé en imagination les quelques membres de
son club avec lesquels il était en termes équivoques. Son soupçon
n'avait pu se fixer sur aucun d'eux. On le voit, il suivait la pente:
il commençait de méditer non plus sur l'origine de la lettre, mais sur
le fond. Il alla prendre dans le fumoir, qui était de plain-pied avec
sa chambre, un annuaire où se trouvât la nomenclature de toutes les
rues parisiennes, avec la mention du quartier où elles sont placées et
des autres artères où elles s'embranchent. Il eut tôt fait d'y
découvrir le renseignement qu'il cherchait: «_Rue Lacépède, cinquième
arrondissement.--Rue Geoffroy-Saint-Hilaire_», et, au-dessous, comme
première adresse: «_1, Hôpital de la Pitié._» Cette indication lui
permettait du moins de situer la maison que le dénonciateur anonyme
lui enjoignait ironiquement de surveiller. L'idée de l'hôpital
s'associa aussitôt pour lui à celle du Jardin des Plantes qu'il
connaissait pour y être venu quatre fois peut-être dans sa vie.
L'impression qui avait fait hésiter Jeanne, quand son fiacre suivait
celui de Valentine, s'éveilla dans le Parisien élégant, au ressouvenir
de ce faubourg et de son misérable aspect. D'évoquer seulement la
silhouette élégante de sa femme dans un pareil décor lui parut une
telle absurdité qu'il haussa les épaules. Il froissa de nouveau la
lettre anonyme, et, la prenant entre deux branches des pincettes, il
la posa sur la bûche croulante, en attendant cette fois que le papier
flambât.
--«C'est une mystification imbécile,» se dit-il en achevant d'écraser
dans la bûche les débris noircis; «j'aurais dû le deviner tout de
suite.»
Il se coucha sur cette conclusion, décisive, lui semblait-il, et il
s'endormit aussi paisiblement que lui permettait une autre inquiétude.
Malgré les assurances de Jeanne et quoique, reçu avant le dîner dans
la chambre de sa femme, il fût en droit de croire que le malaise de
celle-ci était tout physique, un invincible instinct continuait de lui
rendre suspecte cette visite de la vieille Mme de Nerestaing et
l'attitude de Valentine ensuite. Ce fut cette pensée qui le décida, le
lendemain au matin, quand il la retrouva, levée, habillée, mais si
visiblement souffrante encore et toute pâle, à lui raconter en
plaisantant la teneur de la lettre anonyme reçue la veille. Il se dit
que cette allusion à la sottise des propos qui courent le monde, faite
sur un ton léger, n'aurait aucune importance, si personne n'avait
parlé de rien à la jeune femme. Dans le cas contraire, et si l'on
était venu rapporter à Valentine des médisances, peut-être
trouverait-il, dans la gêne que cette plaisanterie lui causerait, une
occasion de la questionner.--«Oui,» insista-t-il après lui avoir dit
qu'il allait lui répéter une histoire qui la divertirait.
«Imaginez-vous que vous avez des ennemis et qui ne reculent pas devant
la lettre anonyme. J'en ai reçu une, hier au soir, m'invitant à
surveiller vos sorties... Il paraît», continua-t-il, «que vous avez
des rendez-vous... Voyons, cherchez bien... Vous ne trouvez pas?... 11,
rue Lacépède...»
Il n'eut pas plus tôt prononcé ces mots que le sourire s'arrêta sur
ses lèvres, devant l'éclair de terreur qu'il vit passer dans les yeux
de sa femme. Un flot de sang inonda soudain ce visage lassé, qui
redevint ensuite d'une pâleur livide. Par un geste de supplication
qu'elle fut trop évidemment incapable de dominer, elle joignit les
mains. Puis, les passant sur son front comme quelqu'un qui souffre,
elle dit: «Ah! je m'en vais...» et elle s'évanouit. Ces signes d'une
émotion bien étrange permettaient trop au mari de supposer que le nom
de la rue et le numéro de la maison indiqués par la lettre anonyme
correspondaient à un secret dans la vie de sa femme. Aussi, les soins
qu'il lui donna par humanité étaient-ils mêlés d'une fièvre de
l'interroger qu'elle devina, quand elle revint à elle. Car les
premières paroles qu'elle lui dit équivalaient à une imploration de ne
pas lui infliger cette torture dans l'état nerveux où elle se trouvait:
--«Pardonne-moi, mon ami,» dit-elle avec un tutoiement tendre qu'elle
employait bien rarement pour lui parler, même dans l'intimité,
«pardonne-moi si je n'ai pas su me dominer quand tu m'as parlé de
cette infâme lettre adressée à toi, et contre moi!... J'ai trop senti
la cruauté du monde, et cela m'a fait mal, très mal, parce que je
viens de l'éprouver, cette cruauté, et d'une manière trop atroce pour
moi-même, dans une autre occasion...--Ne cherche pas à savoir
laquelle.» Et elle mit sa main sur le bras de son mari pour demander
qu'il ne l'interrogeât point. «Je ne te le dirais pas... Alors quand
j'ai vu que, toi aussi, la calomnie essayait de faire son oeuvre
auprès de toi, tout ce que j'ai eu de chagrin ces jours-ci m'est
revenu à la fois sur le coeur, et mes forces m'ont trahie...»
Elle était si touchante en parlant ainsi, de tout son être émanait une
telle évidence de loyauté et de délicatesse, que l'honnête homme qui
survivait dans Norbert, malgré ses criminelles faiblesses, n'y résista
pas. Lui, qui avait frémi la veille d'une colère indignée à constater
que quelqu'un s'était permis d'écrire le nom de Mme de Chaligny dans
une phrase qui l'accusait si clairement, il venait de constater
l'effet d'épouvante produit sur elle par cette accusation, et il était
physiquement incapable de la questionner, de la forcer à expliquer un
bouleversement au moins singulier. C'est qu'à la regarder, même dans
cette minute où une énigme si complètement inattendue surgissait
devant lui, il ne pouvait pas plus douter d'elle qu'on ne doute de la
lumière du jour. C'est aussi, qu'à entendre ces mots: «Je viens de
l'éprouver pour moi-même, cette cruauté du monde...» il avait compris
qu'il avait deviné juste, et que sa liaison avec Jeanne avait été
dénoncée à Valentine. Voilà donc pourquoi elle était malade depuis ces
quarante-huit heures. Cette souffrance seule était une preuve de plus
qu'elle était innocente de toute faute envers son mari,--et qu'elle
l'aimait. Ces diverses choses, Chaligny ne les perçut pas
distinctement, la dernière surtout, qui touchait au fond le plus
obscur de son ménage. Mais il les sentit, et il répondit à la plainte
de la charmante femme en la tutoyant lui aussi pour la première fois
peut-être depuis des mois:
--«C'est vrai. Tu es encore si pâle!... Il eût mieux valu te reposer
un jour de plus... Si tu as eu des ennuis, tu me les diras quand ces
misères seront passées. Sois bien persuadée que tu me trouveras
toujours pour t'aider, pour te soutenir dans les moments difficiles...»
Elle le regarda avec des yeux où passait maintenant une infinie
reconnaissance pour la marque d'affection qu'il lui donnait. N'en
était-ce pas une que ce respect de ses susceptibilités de coeur? Puis,
comme si cet entretien lui était tout de même trop pénible, elle se
leva en disant:
--«Je crois que tu as raison et que je dois me recoucher... A ce soir,
et merci...»
* * * * *
Elle avait empreint, dans ce dernier mot, prononcé avec un sourire
brisé, tant de grâce émue que Chaligny en demeura pénétré et étonné
tout ensemble. Il était seul à présent et il restait accoudé à la
cheminée du petit salon, en proie à des réflexions si contradictoires
que leur incohérence était par elle seule une douleur. Trop
d'impressions opposées, trop d'hypothèses aussi se pressaient en lui,
et surtout il découvrait trop de nuances confuses de sa propre
sensibilité, sans qu'il pût bien les démêler. Depuis qu'il s'était
laissé aller à la séduction que la coquette et savante Jeanne avait
exercée sur ses sens, ses rapports avec Valentine étaient devenus de
plus en plus automatiques, si l'on peut dire, et conventionnels. C'est
le grand péril des ménages qui vivent beaucoup dans le monde. Le mari
et la femme y remplissent des devoirs de parade, qui finissent par
modeler leur existence intérieure et conjugale sur le type de leur
existence extérieure et sociale. Quand ils se voient le matin, c'est
pour parler des menus arrangements que comporte l'habitude des sorties
constantes: qui prier à dîner ou au théâtre, chez qui accepter?
Quelques racontars de salon et de cercle par là-dessus, et une heure
passe sans qu'une parole vraie ait été prononcée entre eux. Ils
déjeunent, et même si aucun ami ni aucune amie ne se sont invités, les
allées et venues de leurs gens autour d'eux leur interdisent cette
familiarité qui fait la bonhomie, un peu commune, mais propice à
l'union, des modestes tables bourgeoises. Plus tard, quand les enfants
auront grandi, la présence de l'institutrice et du précepteur ajoutera
un élément de froideur à ce second repas, suivi aussitôt d'une
dispersion. Le mari va à ses affaires, à ses visites, à son club. La
femme vaque aux innombrables courses que comporte l'orbe toujours
agrandi de ses relations parisiennes. Ils dînent dehors, ou bien ils
ont du monde à dîner. Ils vont au théâtre. Ils compteraient les
soirées qu'ils passent en tête à tête, et s'ils pratiquent le système
des appartements séparés,--c'était le cas des Chaligny,--ils en
arrivent, pour peu qu'ils soient tous les deux,--c'était le cas encore,
--des silencieux et des renfermés, à ne plus rien savoir l'un de
l'autre. Cette ignorance réciproque de leur caractère, entre des époux
qui logent sous le même toit, reçoivent ensemble, représentent
ensemble dans les figurations quotidiennes d'une existence à la mode,
est un des phénomènes moraux les plus fréquents et les plus
incompréhensibles pour les spectateurs du dehors. Ainsi s'expliquent,
surtout chez les hommes, certains aveuglements qui seraient
déshonorants s'ils n'étaient produits par la cause d'illusions la plus
puissante: la cohabitation sans sincérité. Ainsi s'expliquent, par
contre, certains retours dont l'illogisme déconcerte la malignité de
ces observateurs étrangers: un mari a négligé sa femme des années qui
en devient subitement amoureux comme s'il venait de la découvrir. Il
l'a découverte, en effet, à un accent de voix, à un geste. Heureux
quand celle qu'il a méconnue trop longtemps ne se révèle pas à lui
dans une grâce épanouie sous la tendresse d'un autre!
* * * * *
Ces remarques sont d'un ordre bien terre à terre, bien humble. Leur
triste justesse sera reconnue par beaucoup de ménages auxquels on
envie l'éclat de leur luxe. Elles devaient être rappelées pour
l'intelligence du monologue que se prononçait Chaligny. C'était comme
si, dans ces quelques instants d'entretien, Valentine lui avait révélé
en elle une femme qu'il ne connaissait pas. O contradictions
douloureuses des sentiments faux! Le mari perfide tremblait pour
l'avenir de sa liaison avec sa maîtresse, et, en même temps, il
s'efforçait d'abolir en lui, à coups de raisonnements, le soupçon sur
sa femme suggéré par la lettre anonyme et confirmé par son
saisissement quand il lui avait parlé:
--«Comme elle était émue tout à l'heure!» se disait-il... «Et qu'elle
vaut mieux que moi!... J'ai éprouvé le besoin de lui parler de cette
misérable lettre! Il a fallu que je lui nommasse cette rue et cette
maison!... C'est de la calomnie, ignoble, abjecte, et elle, ce que sa
tante est venue lui dire, c'était la vérité, et elle ne m'en a pas
parlé!... Elle s'en serait tue, des semaines, des années, toujours,
sans le coup que je lui ai porté en lui répétant cette vilenie. Comme
elle en a été saisie! C'est trop naturel, du moment qu'elle avait sur
le coeur le poids de cette autre dénonciation... Qu'allons-nous
devenir maintenant, Jeanne et moi? Valentine se refuse à croire en ce
moment qu'il se passe rien entre nous. Soit. Mais elle nous observera
désormais, en dépit d'elle-même, et Jeanne est si audacieuse! Que
j'eusse accepté de la reconduire dans son coupé, après l'Opéra,
avant-hier, et que Valentine l'eût su, c'était une petite preuve à
l'appui de l'accusation... Comme les soupçons viennent vite! Lorsque
je lui ai mentionné ce numéro 11 de la rue Lacépède, que je l'ai vue
pâlir et qu'elle m'a regardé, une seconde, j'ai entrevu que cette
ignominie pouvait être vraie... C'était fou. On ne ment pas avec ces
yeux, avec cette voix. On ne pousse pas ce soupir de douleur quand on
est coupable... Qu'elle était belle! Avec moi, elle est toujours si
froide, si muette!... Si je m'étais trompé sur elle, pourtant? J'ai
cru que c'était une femme de devoir, mais de préjugés, très honnête,
très droite, mais sans élan, sans rien de cette passion que j'ai
rencontrée dans l'autre... Ah! trouver cela dans la même femme, et que
ce fût un bonheur permis: l'ardeur et le sérieux, l'amour et l'estime!
Alors les méchancetés du monde seraient impuissantes. Qu'elles sont
profondes! Que l'on m'ait dénoncé à elle, moi, si c'est sa tante, cela
se comprend, quoique ce soit bien dur. On a pu croire qu'on lui
rendait service, en l'éclairant... Mais elle, et à moi? Pourquoi cette
précision? Pour me faire aller là-bas inspecter l'endroit? Dans quel
but?... N'y pensons donc pas, pensons à empêcher que sa défiance ne
s'éveille tout à fait. Je ne veux pas la revoir avec cette pâleur de
ce matin, et ce regard... Jeanne doit tenir elle-même à ce que ses
soupçons s'endorment, pour que notre amour ne sombre pas dans un
affreux scandale...»
Telles étaient les pensées, étrangement contrastées, qui se remuaient
dans l'esprit de cet homme, auquel la destinée avait donné ce bonheur
dont il rêvait, sous les traits et dans la personne de la plus
délicate et de la plus noble des femmes. Et ils n'avaient su, ni elle
se montrer, ni lui la voir. Les péripéties finales de cette aventure
donneront peut-être aux partisans de l'hérédité le mot des
incohérences sentimentales dont Chaligny était la victime. Qui donc a
dit que les parents ont des fils qui ressemblent au fond de leurs
pensées? Cet homme avait dû être conçu dans des heures de bien intime
inquiétude pour être ainsi incertain et farouche, entraînable et
cependant épris des choses élevées, avide de passion et amoureux
d'honnêteté, si faible par quelques portions de son caractère, et si
violent, si implacable par d'autres. Il allait le prouver une fois de
plus.
* * * * *
Il en était donc là de ses raisonnements, préoccupé avant tout de la
manière dont il organiserait dorénavant une trahison qu'il eût dû,
comparant sa femme telle qu'il venait de l'apercevoir à sa maîtresse
telle qu'il la connaissait, prendre en horreur. Mais la connaissait-il,
cette maîtresse? N'ayant pas lu dans le coeur de Valentine la
richesse cachée de la plus brûlante sensibilité, comment aurait-il
deviné dans celui de Jeanne toutes les pauvretés de nature, toutes les
sécheresses, et une seule ardeur vivante: celle de l'envie? Il devait
apprendre, coup sur coup, et quelle âme admirable il avait sacrifiée
et à quelle âme dure! Le bruit d'une porte qui s'ouvrait interrompit
soudain ses méditations, et il vit entrer, comme la veille à la même
heure, l'auteur, encore insoupçonné, de la lettre anonyme, Mme de La
Node elle-même. Elle arrivait, mince et svelte dans un costume du
matin, ayant marché. Le rose de l'air frais riait sur ses joues, et
dans ses yeux bruns luisait une flamme. Elle venait constater l'effet
de sa dénonciation. Elle devina aussitôt que Norbert avait parlé de la
lettre à sa femme. Les coussins d'une bergère placée au coin du feu
racontaient que quelqu'un s'était assis là tout à l'heure, et un
mouchoir oublié sur une petite table à côté disait que ce quelqu'un
avait dû être Mme de Chaligny. Elle n'était plus là. Jeanne en conclut
qu'ayant abouti à ce départ hors de la pièce, cette scène
d'explication avait été violente.
--«J'étais venu savoir des nouvelles de Valentine,» dit-elle, et,
dissimulant ses observations: «Elle ne s'est de nouveau pas levée?...
Elle n'est donc pas mieux?...»
--«Elle s'était levée,» répondit Chaligny, «mais nous avons eu
ensemble un entretien qui l'a beaucoup agitée. Elle s'est sentie moins
bien. Elle s'est recouchée... Jeanne», ajouta-t-il avec une fermeté
singulière, «je ne m'étais pas trompé, on lui a parlé de nous...»
--«Et que lui a-t-on dit?» interrogea-t-elle.
--«Elle n'est entrée dans aucun détail. Elle n'a formulé aucun fait,
prononcé aucun nom. Mais j'ai compris. On lui a tout raconté,
entendez-vous?... Tout, et elle ne croit rien...»
--«Je ne saisis pas alors pourquoi vous prenez ce ton solennel, quand
vous m'annoncez qu'il n'y a rien de changé dans notre situation...»
répondit Jeanne, «à moins que...»
--«A moins que?...» demanda Chaligny à son tour, comme elle s'était
arrêtée de sa phrase. «Que voulez-vous dire?... Achevez votre
pensée...»
--«A moins que vous ne désiriez vous-même que cette situation soit
changée. Ah! Valentine est bien forte...» continua-t-elle avec un
mauvais sourire. «Elle vous aurait dit qu'elle croyait tout. Vous vous
seriez débattu. Vous auriez protesté. Vous nous auriez défendus. Au
lieu de cela, elle a fait la généreuse, celle qui ne veut pas admettre
que sa Jeanne et son Norbert puissent la tromper! Alors vous vous
préparez à me demander d'être prudente, pour la ménager. Avouez-le. Je
lis cette phrase sur vos lèvres. Je vous dispense de me la
prononcer...»
Elle avait parlé avec une irritation croissante, qui provenait de sa
déception profonde. Elle s'était attendue à trouver Chaligny soucieux,
à le confesser, à tirer de lui l'aveu de la lettre anonyme, à obtenir
qu'il la lui montrât, et à lui donner le conseil d'une enquête qui
devait être la perte de sa rivale. Celle-ci avait déjoué ce plan. Par
quel artifice? Jeanne croyait l'entrevoir, sans bien discerner comment
cette discussion sur ses rapports avec Chaligny s'était substituée à
celle du billet dénonciateur.
--«Jeanne,» répondit Chaligny, de cet accent que l'on a pour répondre
aux enfants que l'on ne veut pas gronder, «vous n'êtes pas juste, pas
juste pour moi, pas juste pour Valentine. Pourquoi l'accusez-vous d'un
calcul qui n'était pas dans sa pensée, je vous le jure? Si vous
l'aviez vue, comme moi, ici, tout à l'heure, vous n'auriez pas douté
qu'elle ne fût sincère. Elle souffrait, et elle se le reprochait.
Voilà toute la vérité. Vous n'y croyez pas?...»
--«Non,» dit-elle avec une dureté dans la voix qui décelait sa haine
cachée pour sa cousine. Chaligny venait de commettre la plus
dangereuse des maladresses, placé comme il était, par les conséquences
de ses propres fautes, entre deux femmes dont l'une ne l'avait pris
que par aversion pour l'autre: il avait fait appel à la tendresse et à
la pitié, dans un coeur qui n'avait faim que de vengeance. Jeanne
répéta: «Non, je n'y crois pas. C'est que je la connais mieux que vous,
mon cher, beaucoup mieux, soyez-en sûr.»
Elle avait eu, pour laisser tomber cette phrase, un affreux rire. Elle
s'était assise, et les yeux baissés maintenant, le front rayé d'une
barre d'entêtement, elle maniait entre ses doigts crispés un
coupe-papier d'écaille qui traînait sur la petite table placée auprès
de son fauteuil. Elle écoutait, obstinément muette, Chaligny
l'interroger avec une impatience qui, cette fois, correspondait trop
bien aux sentiments qu'elle avait souhaité d'éveiller en lui:
--«Qu'est-ce que cela signifie?...» demandait-il. «Expliquez-vous.
Déjà, l'autre semaine, quand nous dînions chez les Sarliève, vous avez
eu de ces mots énigmatiques, accompagnés de ce même rire...
Prétendez-vous insinuer qu'il y a dans la vie de Valentine des choses
que je ne vois pas, que je ne sais pas, et que vous savez, vous?... On
ne parle pas à un homme de la femme qui porte son nom d'une manière
qui puisse la faire soupçonner par lui, quand on n'a rien de précis à
articuler... Voyons. Qu'y a-t-il? Que se passe-t-il? Me répondrez-vous,
oui ou non?...»
Elle continuait à se taire. Ses doigts jouaient plus nerveusement avec
l'objet dont elle se servait pour soulager une agitation intérieure
qui n'était pas feinte. Sur le moment de consommer, par un témoignage
direct et personnel, l'oeuvre de délation commencée dans son billet
sans signature, elle avait peur. Chaligny se taisait à son tour. Une
idée traversait son esprit, qui n'y était pas apparue jusqu'à cette
seconde. Il ne l'eut pas plus tôt conçue qu'elle fit certitude dans sa
pensée. Brusquement, il saisit sa maîtresse par le poignet, et il la
força de le regarder:
--«Jeanne?...» dit-il «C'est vous qui avez écrit la lettre?...» Et, la
voix comme étranglée par l'indignation: «Tu as écrit la lettre! Tu as
écrit la lettre!... Mais avoue-le donc...»
--«Vous me faites mal,» répondit-elle en se levant et en se débattant
contre cette brutale étreinte. «C'est honteux. Lâchez-moi.»
Chaligny l'avait laissé aller. Il passa sa main sur son front, et
réveillé de son égarement, honteux, presque suppliant:
--«C'est vrai, c'est honteux. Jeanne, je te demande pardon... Mais je
t'en conjure maintenant, sans violence, tu vois, réponds-moi. J'ai
reçu hier une lettre anonyme. Je l'ai déchirée, et je me suis défendu
de penser à ce qu'elle contenait. Si elle venait de toi, tout est
changé. C'est qu'alors ce qu'elle renfermait était vrai. Venait-elle
de toi?»
--«Elle venait de moi,» répondit-elle, après un nouveau silence.
--«Alors,» et la voix de Chaligny s'étouffa dans un râle pour
articuler la question suprême, «alors, c'est vrai?...»
--«C'est vrai...», affirma-t-elle. Puis, les yeux de nouveau baissés,
hâtivement, comme si elle voulait ne pas se donner le temps d'être
arrêtée par le remords de l'affreuse chose qu'elle faisait, mais
l'avoir faite et que cela fût irréparable, elle commença le récit des
événements que l'on connaît. Elle dit la rencontre au grand magasin de
la rue de Rivoli avec Valentine, la sortie de celle-ci par une porte
différente de celle où elle avait laissé son coupé, son départ en
fiacre, son mensonge le soir sur l'emploi de son après-dîner; comment
elle-même Jeanne s'était promis de se taire, de ne rien lui révéler, à
lui Norbert. Elle raconta ensuite la seconde rencontre, en ayant soin
de la mettre sur le compte du hasard;--et comment ayant vu,
l'avant-veille, sa cousine sortir à pied, elle l'avait suivie presque
machinalement;--comment, l'autre ayant de nouveau pris un fiacre, elle
n'avait pu se retenir d'en prendre un aussi et qu'elles étaient
arrivées, l'une derrière l'autre, dans ce quartier perdu, près du
Jardin des Plantes;--et le reste: Mme de Chaligny quittant sa voiture
devant l'hôpital, sa marche à pied jusqu'au pavillon de la rue
Lacépède, son entrée dans cette maison, et, quelques minutes plus tard,
l'arrivée de ce personnage en coupé de remise qui avait consulté sa
montre avec l'impatience du retard à un rendez-vous.
--«Et j'aurais continué de me taire,» conclut-elle, «je te le jure.
Mais quand je l'ai vue, avant-hier et hier, jouer la comédie du
soupçon contre nous, j'ai compris qu'elle savait que je tenais son
secret. Ce n'est pas la tante Nerestaing qui nous a dénoncés à elle.
C'est elle qui nous a dénoncés à la tante Nerestaing. Elle a pensé que
je te parlerais. Elle veut prendre les devants, s'en aller d'ici en
nous accusant... Alors j'ai perdu la tête. Je me suis dit que nous
étions solidaires, toi et moi; que je ne pouvais pas permettre qu'elle
te fît cela, t'ayant trahi, et je t'ai écrit, une première fois...
Puis, au moment de t'envoyer la lettre, j'ai eu peur que tu ne me
méprises... C'était pour toi, cependant, pour toi seul que je
t'écrivais. Oui, j'ai eu cette peur, et j'ai déguisé mon écriture, et
je n'ai pas signé!... Tu sais tout, maintenant. Dis-moi que tu
comprends que je n'ai agi qu'à cause de toi, pour que tu pusses te
défendre avant qu'elle ne t'eût frappé. Dis que tu ne me méprises pas
d'avoir employé ce moyen pour t'avertir. Oh! dis-le, mon amour, mon
Norbert, dis-le...»
Il l'avait écoutée, sans l'interrompre, avec une physionomie que
chaque détail donné par l'accusatrice assombrissait jusqu'à la rendre
terrible. S'il est vrai, dans les petits domaines comme dans les
grands, suivant le mot du Livre Éternel, que «ses iniquités saisissent
le coupable», et que nos mauvaises actions se punissent elles-mêmes en
s'accomplissant, l'envieuse était déjà châtiée de sa hideuse délation
par cette attitude de Chaligny. Elle lisait sur ce visage la cruelle
vérité: en ce moment elle n'existait plus pour cet homme. L'amant
avait disparu et le mari survivait seul. Il ne répondit même pas à la
supplication que lui adressait Jeanne, épouvantée de sa propre oeuvre.
Il ne pouvait pas lui dire qu'il la méprisât ou non. Il ne voyait
devant sa pensée que sa femme--sa femme!--s'en allant à ce rendez-vous
caché.
--«La misérable!...» s'écria-t-il, et il répéta: «La misérable!...» Et
déjà il marchait vers la porte qui conduisait à la chambre de
Valentine, quand Jeanne se jeta au-devant de lui, en lui disant:
--«Où vas-tu?»
--«Chez elle,» répondit-il. «La forcer d'avouer.»
--«Tu ne feras pas cela,» gémit-elle. «Tu me dois de ne pas le faire.
Si tu lui parles maintenant, elle comprendra que tu as tout su par
moi. Ne me livre pas à elle, Norbert. Non, tu ne le feras pas, tu n'en
as pas le droit...»
--«C'est juste,» fit-il en la regardant. Il la voyait cette fois dans
la réalité de sa pauvre et fausse nature. Il lui lisait jusqu'au fond
du coeur. Il resta un instant immobile, sans qu'elle osât le
questionner; puis, le geste serré, la voix âpre: «Je te donne ma
parole qu'elle ne saura pas d'où j'ai été averti. D'ailleurs, il me
faut d'autres preuves, et je les trouverai... Je t'en donne ma parole
aussi...»
* * * * *
Il sortit de la pièce sur cette menace, prononcée du ton d'un homme
qui ne s'arrêtera plus dans la vengeance. Et pour celle qui l'avait
mis sur la voie de cette vengeance, pas un mot d'adieu, pas un geste.
Elle l'avait regardé sortir, sans plus interpeller elle-même cet agent
de sa vieille haine, qu'elle allait assouvir enfin. Qu'allait-il
faire? La fureur froide dont il était animé ne reculerait, elle le
sentait, devant aucun procédé d'enquête ni devant aucune extrémité de
châtiment. Elle eut soudain la vision d'un guet-apens dressé à la
porte de la maison mystérieuse, de Valentine arrivant demain,
après-demain, un des jours de la semaine, et d'un meurtre... Et
c'était elle, Jeanne, qui en serait la cause... Un mouvement
d'irrésistible terreur la précipita à son tour vers la porte de sa
compagne d'enfance. Il était temps encore de réparer une partie de son
crime, en l'avertissant. Puis au moment de tourner le bouton de cette
lourde porte, cachée sous sa portière de soie,--grâce à l'épaisseur de
laquelle l'éclat de ce tragique entretien n'avait pu arriver à la
calomniée--la délatrice s'arrêta. Elle haussa ses minces épaules, et
elle s'en alla de l'autre côté, vers la porte qui conduisait à
l'escalier de sortie, qu'elle descendit en se disant:
--«M'aurait-elle ménagée, elle, si elle m'avait tenue à sa merci?...
La fureur de Norbert va tomber, le temps qu'il mettra à son enquête.
Il n'y aura pas de scandale, à cause des enfants. Il la renverra, et
alors, ce sera à moi de me faire épouser. Je m'en charge...»
Et ses petits pieds se posaient sur les marches, avec une énergie de
conquête. Ils prenaient possession de cet hôtel où elle était sûre
maintenant de remplacer l'autre. Ils se crispaient dans leurs minces
bottines. C'était comme si elle eût écrasé, sous ses talons, un
remords qu'elle n'arrivait pas à anéantir.