Était-ce possible?--Jeanne avait trop besoin de répondre «oui» à cette
question pour que sa pensée ne se tendît pas, aussitôt et dans les
instants qui suivirent, à ramasser en bloc les quelques arguments qui
pouvaient confirmer cette inespérée, cette foudroyante découverte. Une
fièvre l'avait saisie à la vue de Valentine fermant la portière du
fiacre qui l'emportait vers un coin caché de ce vaste Paris, si peuplé
de mystérieux asiles. Du coup, cette équipée de sa fière cousine avait
réhabilité la maîtresse de Norbert à ses propres yeux en rabaissant
l'autre au même niveau. Et maintenant qu'elle avait constaté, par
l'abandon de l'équipage officiel à la porte du grand magasin, que son
premier soupçon était le juste, son excitation était si vive qu'elle
ne se sentit pas capable d'attendre,--la chose eût été si naturelle,
--que Mme de Chaligny reparût, pour vérifier son attitude, la
questionner peut-être, à coup sûr jouir de son embarras. Il lui eût
suffi de se mettre dans le coupé abandonné, de façon qu'à la minute de
sa rentrée, après sa course clandestine, la marquise la trouvât en
face d'elle et fût contrainte d'avouer tacitement sa faute par sa
seule confusion. Une telle action comportait un sang-froid dont Jeanne
ne gardait pas l'énergie. Elle montrerait trop par son trouble qu'elle
avait espionné sa rivale. Celle-ci, avertie de la sorte, et une fois
le premier sursaut passé, se dominerait. Mise en défiance, elle
prendrait garde de dépister toute surveillance qui pénétrât son secret
plus avant. Non. Pour arriver à savoir si vraiment Valentine cachait,
elle aussi, un bonheur défendu dans sa vie, la première condition
était que la rencontre d'aujourd'hui restât ignorée d'elle. L'instinct
de Jeanne de La Node, dans l'étonnement de cette révélation, fut donc
de fuir le regard de sa cousine et de rentrer chez elle. Elle y
méditerait le plus sûr moyen de ne pas perdre le fil qu'une
fantastique chance mettait dans ses doigts. Il lui sembla imprudent
que même une personne de leur connaissance la rencontrât dans le
voisinage de ce grand magasin, tant elle appréhendait que sa présence
là, cette après-midi, fût dénoncée à Mme de Chaligny. Elle ne
reconquit un peu de calme qu'au moment où, remontée dans sa voiture à
elle, elle eut dit à son cocher de la ramener rue Barbet-de-Jouy.
--«Est-ce possible?...» se répétait-elle tandis que le cheval de
louage allait le long des Tuileries d'abord, puis sur le quai, et par
le pont de Solférino. Quoi qu'elle en eût, tant de preuves de
délicatesse données par Valentine depuis leur lointaine enfance
s'élevaient dans son esprit, plaidaient pour la soupçonnée, luttaient
contre la flétrissante hypothèse suggérée soudain par l'indice
implacablement accusateur. Il y a pourtant des femmes qui font des
charités cachées. Si Valentine allait chez des pauvres, tout
simplement, et sans sa voiture, parce que ces pauvres, par exemple,
habitaient un quartier perdu, où son équipage eût causé un scandale,
où ses gens eussent risqué d'être insultés?... Dans ce cas,
serait-elle entrée dans le magasin comme une coupable, habillée de
couleurs sombres, craignant visiblement d'être suivie? En serait-elle
sortie avec cette hâte et dans ces conditions? Les quartiers les plus
humbles, aujourd'hui, avoisinent un boulevard, une place, un square,
où une femme riche et généreuse vient avec ses chevaux, quitte à
prendre là une autre voiture... «Mais si Norbert lui a défendu ces
charités?... C'est bien facile à savoir. Je n'ai qu'à le lui demander,
à lui...» La main de Jeanne esquissa le geste de serrer la petite
poire dont l'appel communiquait avec le siège. Elle voulait donner au
cocher l'ordre de s'arrêter en route à l'hôtel de la rue de Varenne.
Telles étaient les commodités que les prérogatives du cousinage
assuraient à son adultère. Elle laissa retomber la boule de caoutchouc,
sans l'avoir pressée: «Ce serait la livrer, si elle est coupable.
Cela, je ne le ferai pas...» Une toute première tentation,--pas même,
l'ombre de l'ombre d'idée d'une dénonciation--venait d'effleurer sa
pensée. Le même sentiment qui, depuis des années, la rendait envieuse
de Valentine l'avait aussitôt inclinée à une attitude de générosité.
Elle s'y roidit, non sans une nuance de l'habituelle aigreur: «Je ne
le ferai pas...», se répétait-elle, et elle se disait encore: «A quoi
bon d'ailleurs? Est-ce que je ne sais pas que Norbert ne s'occupe
jamais de ses sorties? Il a en elle une confiance si absolue. Je
l'avais aussi... C'est égal. On n'agit pas comme je viens de la voir
agir, sans de bien graves raisons... Car enfin, elle pouvait être vue
par quelqu'un d'autre que moi et qui ne serait pas si indulgent... Où
allait-elle?... Ah! je le saurai. Mais comment?»
* * * * *
La nuit tombait, et Mme de La Node était rentrée chez elle depuis
plusieurs heures, qu'à travers les multiples occupations de cette fin
d'après-midi:--écrire des billets, recevoir quelques visites d'intimes,
vaquer à sa toilette du soir,--elle n'avait pas cessé de se poser
cette question, sans trouver la réponse: «oui, comment?» De telles
enquêtes sont déjà malaisées à un homme qui a pourtant ce privilège de
se glisser partout presque inaperçu. Elles sont quasiment impossibles
à une femme jeune, jolie et un peu élégante. Songez donc. Il lui est
interdit de sortir de chez elle habillée dans des toilettes qui ne
soient pas de son rang. Cette seule nécessité limite son champ
d'action d'une manière terriblement étroite. Restent les agences
privées, dont les prospectus, avec promesse de discrétion et de
célérité, arrivent de temps à autre, par les soins de la poste, aux
diverses personnes qui figurent, à un titre quelconque, dans un des
annuaires du monde parisien, grand ou petit. Jeanne connaissait trop
le danger de pareils procédés, grâce aux propos des hommes de cercle
parmi lesquels elle vivait depuis dix ans, pour s'exposer de gaieté de
coeur à des risques certains d'exploitation, peut-être de chantage.
Révéler à des policiers véreux son passionné désir de savoir le secret
de sa cousine, autant les mettre sur la voie d'un autre secret, le
sien. Ces obstacles, dressés devant la curiosité du monde, expliquent
comment tant d'histoires devinées et colportées sous le manteau
demeurent toujours invérifiées, partant niables. Peu de personnes
prennent, à les connaître dans leur détail exact, un intérêt assez
grand pour passer outre à tant de difficultés. La plupart restent dans
une incertitude qui leur permet de rapporter pêle-mêle de justes
indices et d'infâmes calomnies, en soulageant leur conscience par les
phrases classiques: «Après tout, ce n'est peut-être pas vrai!...--S'il
fallait croire tout ce que l'on raconte!...--Moi, je n'en ai rien vu,
et on est si méchant!...» formules pires, dans leur fausse indulgence,
que les médisances qu'elles ont la prétention d'atténuer. Elles
attestent trop ce qu'il y a de léger dans les cruautés de salon, et
comme l'indifférence s'y mélange à la férocité. Mais ce n'était pas en
face d'un méchant propos que se trouvait Mme de La Node, c'était
devant un fait, et gros de tant de conséquences! Comment l'élucider, à
elle seule, sans se hasarder dans aucune compromission dangereuse,
quand elle avait à lutter contre une finesse de femme si avisée qu'un
incroyable concours de circonstances avait seul mis sa plus proche
parente, presque sa soeur, sur cette piste si vague, si perdue déjà?
Cette recherche représentait une tâche à décourager toutes les
patiences, mais pas celle d'une envieuse. Lorsqu'un peu avant huit
heures la petite baronne sortit de chez elle pour aller dîner en ville
chez des amis communs, les Guy de Sarliève,--elle devait justement y
retrouver Valentine,--sa résolution de tirer au clair l'énigme soudain
surgie à son horizon était aussi irrévocable qu'un serment corse, et
sa première action déjà arrêtée.
* * * * *
Cette ardeur d'une chasse commençante--la plus forte des sensations
pour les nerfs d'une Parisienne de sa classe, prisonnière de si
monotones habitudes--donnait à sa beauté, d'ordinaire un peu maussade,
une animation singulière. Ses yeux bruns, auxquels manquait souvent le
regard, avaient de l'éclat; son teint, habituellement sans fraîcheur,
avait du coloris; toute sa personne, volontiers tendue et sèche, de la
vitalité et du mouvement. Son impatience de revoir sa cousine l'avait
fait se rendre un peu trop tôt dans la maison où elles dînaient, si
bien que cette nervosité était portée à son plus haut degré quand Mme
de Chaligny, qui par hasard arriva la dernière, entra, suivie de son
mari, dans le hall où les convives,--quatorze en comptant les nouveaux
venus--étaient réunis. La marquise avait cette physionomie de douceur
et de réserve qu'elle savait garder même dans l'apparat d'une grande
toilette qui mettait à nu, comme celle-ci, ses fines épaules pleines,
ses jolis bras à peine duvetés, sa nuque délicate et robuste, toute la
grâce épanouie de sa trentième année. C'était la tendresse que cette
charmante tête aux cheveux blonds, éclairée par ces prunelles d'un
bleu si caressant,--et c'étaient la pudeur et la pureté. Elle portait,
ce soir-là, une toilette de forme Louis XIII, d'une tonalité rose un
peu éteinte, avec des incrustations de guipure ancienne, des noeuds de
satin et des ferrets de diamants. La manière dont elle se coiffait, en
deux épais bandeaux d'où s'échappaient, sur le front, de petites
boucles, s'harmonisait à cette toilette. Elle rappelait ces portraits
du premier tiers du dix-septième siècle, qui réalisent si complètement
le type exquis de la Française d'autrefois, par un alliage unique de
finesse et de distinction, de féminilité et de raison, de gentillesse
et d'honnêteté.
--«Est-elle délicieuse, cette petite Chaligny!...», dit quelqu'un
derrière Mme de La Node, «et faut-il que Chaligny soit un fou pour ne
pas le voir, puisqu'il paraît qu'il court!...»
C'était le duc d'Arcole qui parlait ainsi, en s'adressant à son voisin,
lequel se trouvait être un des frères Mosé, le comte Abel, l'un des
Parisiens les plus avisés du Petit Cercle, aussi avisé que Lucien
d'Arcole est étourdi. L'excuse de ce brave colonel au nom glorieux est
que, même en permission, il ne pense qu'à son régiment. Il n'avait pas
pris garde que la maîtresse de Chaligny, et qu'il savait telle, était
devant lui. Un léger coup de coude que lui donna Mosé l'avertit
soudain de sa «gaffe». Jeanne, qui les voyait l'un et l'autre dans un
coin de sa glace, put remarquer, et ce geste pourtant bien dissimulé
de Mosé, et que d'Arcole rougissait un peu. De constater, à de très
petits indices, comme ceux-là, que son aventure avec le mari de sa
cousine était soupçonnée, l'irritait toujours. Il lui fut presque
intolérable à cet instant que cet éloge de cette cousine enveloppât
une expression, même contenue, du blâme dont elle se sentait frappée
par le monde. Elle aurait voulu pouvoir crier à Mosé, à d'Arcole, à
toutes les personnes présentes, qui toutes, elle en était sûre,
avaient entendu parler de sa faute et en avaient parlé: «Oui, Chaligny
est mon amant. C'est vrai, il trahit sa femme avec moi. Mais
demandez-lui donc, à elle, vers quel rendez-vous elle allait
aujourd'hui, en fiacre, à trois heures?...» Elle aurait voulu la crier
aussi, cette phrase vengeresse, à Chaligny, qui s'avançait vers elle
maintenant pour la saluer, avec cet arrière-fonds de gêne dans ses
prunelles, qu'elle y devinait si souvent, lorsqu'ils étaient en
public. Elle n'avait jamais pu s'habituer à des remords, trop
insultants pour leur liaison, et contre lesquels ses caresses seules
étaient souveraines,--le temps qu'elle les donnait à cet amant si
enivrable à la fois et si insaisissable. Elle aurait voulu la crier
aussi, la phrase sans réplique, à Valentine, dont la sérénité douce
contrastait vraiment d'une manière par trop impudente avec son action
de la journée, si cette action était coupable. Mais n'était-ce pas un
aveu de culpabilité que sa réponse à la question insidieuse que lui
posa presque aussitôt Mme de La Node,--premier pas sur le chemin d'une
enquête qui, de perfide, devait si vite devenir dénonciatrice?
--«J'avais espéré un peu que tu changerais d'idée,» avait-elle
commencé «et que tu me ferais signe, ce matin, pour que nous sortions
quand même ensemble. J'ai presque attendu un mot de toi...»
--«Je te prendrai demain, si tu veux», repartit Valentine.
«Aujourd'hui, je n'ai pas eu une minute. J'avais trop de choses en
retard. La semaine prochaine, nous chassons à Pont-sur-Yonne...»
--«Je comprends, tu mets tes visites au courant. Où es-tu donc allée?»
--«Oh! dans dix endroits, et il n'y en a que deux où j'aie laissé des
cartes. Tout mon monde y était, et pense que ce sont presque tous des
étrangers. C'est leur saison. On se demande ce qu'ils viennent faire à
Paris, si c'est pour ne pas quitter leur hôtel...»
On annonçait le dîner, comme la jeune femme résumait ainsi son emploi
d'après-midi,--et quel joli sourire, si enfantin, si frais, qu'il
semblait impossible qu'un mensonge pût l'accompagner! Les deux
cousines se séparèrent. Mme de Sarliève, en sa qualité de maîtresse de
maison, aurait cru manquer au devoir de l'hospitalité envers deux
personnes, soupçonnées d'un bonheur clandestin, quand elle les avait
chez elle, si elle ne leur avait pas donné une occasion de passer une
heure de plus à côté l'une de l'autre. Aussi avait-elle réservé à
Chaligny le plaisir de conduire Mme de La Node à table, très
naturellement. C'est le quotidien procédé, à Paris, des femmes légères,
quand elles veulent s'assurer la réciprocité,--et des femmes honnêtes,
quand elles veulent recruter des assidus à leur salon. Elles se
trompent quelquefois en croyant ainsi être agréables à leurs convives.
Il arrive que ces complaisances retardent et forcent des amants
brouillés à subir le plus douloureux voisinage. Il arrive aussi
qu'elles froissent certaines sensibilités ombrageuses, comme une
indélicatesse. C'est trop leur montrer que l'on connaît les dessous de
leur vie. Chaligny appartenait à ce groupe des amoureux susceptibles.
Vingt fois Jeanne l'avait vu, à des dîners pareils, s'asseoir auprès
d'elle de cette même façon morose, avec les gestes énervés d'un homme
qui souffre d'une situation fausse. Et, vingt fois, elle lui avait dit,
pour le reprendre, et se prouver son empire, de ces phrases
d'aguichage tendre, comme celle qu'elle lui murmura, de la pointe de
ses lèvres, en s'asseyant à table, dans le premier brouhaha de
l'installation:
--«C'est un bonheur pour moi de vous avoir là, pour un peu de temps.
Nous ne nous sommes pas parlé vraiment de la semaine...»
--«Vous savez bien que ce n'est pas ma faute,» répondit-il. «J'ai
chassé tous les jours...»
--«Et je sais bien aussi que cela ne vous prive guère,» fit-elle
coquettement. «Vous aviez l'air si mécontent lorsque Emmeline vous a
demandé de me conduire à table...»
--«Je vous respecte,» répliqua-t-il, «et je ne pouvais pas ne pas être
mécontent... Nous ne dînons plus jamais dehors sans que nous soyons
voisins. Je sais trop ce que cela signifie...»
--«Et si cela m'est égal, à moi?» insinua-t-elle. «Non, soyez franc,
Norbert. Ce n'est pas moi qui vous préoccupe...»
--«Et qui donc?...»
Jeanne lança un regard du côté de Valentine d'une signification si
claire, que Chaligny répondit vivement:
--«Et quand je tiendrais à la ménager, elle aussi? Quand je voudrais
lui éviter une douleur?...»
--«Vous croyez donc qu'elle tient à vous tant que cela?» répliqua la
maîtresse. «Mon pauvre ami!...» Une expression singulière passa dans
ses prunelles qu'elle n'y avait jamais eue avant ce jour, et elle
laissa tomber un: «En êtes-vous bien sûr?...» qu'elle accompagna d'un
rire haut et non moins singulier. Puis elle se tourna vers son autre
voisin, lequel lui demanda:
--«Que vous raconte donc Chaligny, madame, qui vous amuse tant?»
--«Oh! rien», fit-elle, «une histoire de mari. Elles sont toujours
drôles.»
Et elle se remit à rire, mais plus gaiement, de l'énormité de son
insolence. Elle n'avait pensé qu'à l'effet à produire sur Chaligny, et
le voisin à qui elle s'adressait en ces termes n'était autre que Paul
Moraines, le mari le plus «mari» de toute leur société. Pis que cela.
N'est-il pas de notoriété publique que le luxe de sa femme a été payé
d'abord par le vieux Desforges, puis par un autre des Mosé, le comte
Abraham? Mais Moraines ne s'est jamais plus douté des galanteries
vénales de sa Suzanne que des autres--de son aventure avec le beau
Casal, par exemple, ou de sa liaison avec le poète René Vincy.
L'héritage inespéré d'une demoiselle de Bois-Dauffin,--petite-cousine
éloignée de Suzanne Moraines,--est venu apporter deux millions au
ménage juste au moment où les Desforges et les Mosé allaient commencer
à faire défaut. L'âge arrivait, avec son fatal cortège: les points
d'or dans le sourire, les fausses nattes dans le chignon et les
corsets réparateurs! Paul Moraines avait la manie de raconter cette
fortune subite, et force détails à l'appui. Il ajoutait régulièrement:
«Voyez ce que c'est que d'avoir une femme entendue. A peine nous
sommes-nous aperçus que nous avions soixante mille livres de rentes de
plus, tant elle tenait bien sa maison!...» Aussi pas un nuage ne
passa-t-il sur le visage ouvert de l'excellent homme lorsque Mme de La
Node eut manqué si gravement devant lui au classique proverbe: «Il ne
faut pas parler de corde...»--et la suite...--Au contraire, il insista:
--«Si c'est un potin, vous allez me le dire, que je le répète à
Suzanne. Elle n'a pas pu venir, à cause d'une migraine... Quand je
rentre, je lui raconte tout...»
Un nouveau coup d'oeil à Chaligny, où Jeanne n'eut pas besoin
d'empreindre une nouvelle ironie--il avait entendu la phrase de
Moraines--et elle commençait avec celui-ci, sous le prétexte de se
débattre contre sa question, un de ces caquetages de grand dîner
parisien qui justifient l'éloignement des hommes supérieurs pour le
monde. L'antithèse est trop choquante entre ces pauvretés et les
splendeurs du décor. Cette vaste salle à manger de l'hôtel Sarliève
montrait sur ses hauts murs, entièrement tendus, de merveilleuses
tapisseries d'après Boucher, et qui s'accordaient à la richesse de son
ameublement Louis XVI. Tous les détails y étaient exquis, depuis le
délicat surtout de Saxe, parmi l'éclat plus vif de l'argenterie et des
cristaux, jusqu'au choix des fleurs, d'une nuance attendrie.
L'ensemble réalisait un rêve vivant d'opulence fine. Les six femmes
assises à cette table, entre les huit habits noirs, étaient toutes
jolies, et la plus âgée, Emmeline de Sarliève, n'avait pas trente-sept
ans. C'étaient, outre l'élégante Jeanne et la gracieuse Valentine,
cette froide mais si fine Mme Pierre de Bonnivet, et ces deux Greuze
vivants qui sont l'exquise Mme de Monniot et son amie, la jeune Mme de
Croix-Firmin. Et si un phonographe eût recueilli les phrases échangées
entre ces princesses de la mode et les hommes qui les encadraient,
c'eût été une misère d'esprit et d'idées--à en pleurer... Mais non. Ce
qui se dit dans le monde est si peu l'image de la pensée! La vérité de
l'existence parisienne ne réside pas dans les mots. Elle est dans des
situations auxquelles ces «vaines palabres»--pour prendre l'amusante
locution provençale--servent de commentaire indifférent. Entre ces
quatorze personnes, plusieurs étaient peut-être, vis-à-vis les unes
des autres dans des rapports aussi compliqués que ceux de Jeanne avec
le ménage Chaligny. Quand des intérêts de cet ordre vous occupent
l'âme, la causerie n'est plus qu'un alibi, où la suprême affaire est
de ne rien trahir du drame intérieur.
Pour Mme de La Node, c'était bien un drame que de suivre sur la
physionomie de son amant le va-et-vient d'une pensée que son
insinuation perfide de tout à l'heure avait aussitôt troublée. Pour la
première fois elle avait osé, non pas critiquer Valentine auprès de
son mari,--elle s'y était hasardée souvent,--mais l'attaquer presque
directement dans son rôle d'épouse légitime. Cet: «En êtes-vous bien
sûr?...» lui avait échappé, sans qu'elle en calculât la portée, comme
un écho des phrases qu'elle s'était prononcées tout bas après la
découverte étonnante de cette après-midi. Son instinct de maîtresse
avait touché Chaligny, juste au point où un mot pouvait lui faire du
mal. Elle le connaissait si bien! La physionomie tourmentée et
changeante de cet homme l'indiquait, le trait principal de son
caractère était l'incertitude. C'était un garçon rongé de timidité,
avec des attitudes volontiers cassantes. Cette passion,--car c'en est
une, au sens profond du terme, qu'une timidité véritable,--déconcerte
la plus subtile analyse. A demi physique, à demi morale, elle tient à
cette fibre la plus intime de l'être, où se consomme l'union de nos
deux natures, l'animale et l'autre. Son effet le plus constant est une
vacillation de l'intelligence à la fois et de la volonté, l'une ne
sachant pas affirmer avec certitude, l'autre ne sachant pas agir avec
décision. Chose étrange! Cette défiance de soi joue parfois la
supériorité. Les succès de Chaligny dans ses affaires en dérivaient.
Il s'était appliqué à rester toujours derrière ceux qu'il voyait
réussir, avec un bon sens que les résultats proclamaient une force; ce
n'était en réalité qu'une faiblesse. Il avait été le même dans le
mariage, faible, toujours faible, ne se livrant pas, n'osant pas se
livrer, paralysé par sa femme et la paralysant, elle si sensible
aussi. Il n'y a pas de disposition plus propice aux malentendus de
l'existence commune que l'excès d'impressionnabilité. Quand la
cohabitation quotidienne n'a pas raison de la timidité, elle
l'exaspère. Cette espèce d'effarouchement moral, encore aggravé par la
réserve de Valentine, que ce mari gauche et susceptible prenait pour
de la froideur, avait empêché qu'il n'éprouvât avec sa femme cette
sensation de l'amour partagé, sans laquelle aucune union n'est
complète. C'était par les appétits de sensualités, demeurés
insatisfaits dans la vie conjugale, que Jeanne l'avait attiré et
qu'elle le retenait. Elle le savait, et elle savait aussi qu'en
gardant à sa femme une estime inentamée cet hésitant restait vis-à-vis
de son propre ménage à l'état d'incertitude. Il ne comprenait pas
Valentine tout entière, et, par instants, il en avait peur. Jeanne en
eut la preuve, d'abord durant le dîner qu'il passa dans le mutisme
d'un homme qu'une idée préoccupe,--ne lui parlant à elle et ne parlant
à son autre voisine, qui était la peu indulgente Mme de Bonnivet, que
juste autant qu'il fallait pour ne pas paraître grossier. Puis,
lorsque levés de table, il put enfin se trouver seul à seule avec
Jeanne dans un angle du salon, ce fut par une allusion à l'énigmatique
petite phrase qu'il reprit l'entretien interrompu dès le premier
service:
--«Vous avez été bien peu gracieuse avec moi», lui dit-il de cette
voix rentrée qui ne veut pas qu'une seule syllabe arrive à d'autres
oreilles, et que tant d'amants ont la naïveté d'adopter pour leurs
_aparté_ du monde!--«Oui, bien peu... Je ne m'y attendais guère, d'une
amie qui regardait comme un bonheur de passer une heure ensemble.
Est-ce de m'avoir peiné que vous m'en voulez?»
--«Moi?» fit-elle. «Je vous ai peiné? Et comment?...»
--«Vous le demandez?...» répondit-il. «Comment?» insista-t-il. «Mais
vous savez que je souffre de nos relations avec Valentine, et l'on
croirait que vous faites exprès de me rendre ces relations plus
difficiles, en m'inquiétant à leur sujet. Qu'avez-vous prétendu quand
vous m'avez dit à propos du chagrin que j'appréhendais pour elle, si
jamais elle soupçonnait nos rapports: En êtes-vous bien sûr?... Et le
reste...»
--«Je n'ai rien prétendu du tout», répondit-elle. «Votre terreur de
troubler le repos de cette chère Valentine vous égare. Vous me forcez
de vous répéter encore une fois qu'il eût été plus sage d'y penser
auparavant, oui, plus sage... et plus charitable, pour moi. J'ai voulu
dire tout simplement qu'elle n'est pas sotte et qu'elle sait
probablement la vérité sur nos sentiments. Ce qui prouve que son
amitié pour vous n'est pas ce que votre fatuité imagine, et qu'elle ne
tient peut-être pas à vous autant que vous croyez. Voilà tout... Il y
a longtemps que je vous le répète, et que votre terreur n'est qu'une
chimère... _Nos_ sentiments», ajouta-t-elle, «c'est les miens que je
devrais dire. Vous n'avez, vous, d'émotions que pour elle... Je ne le
supporterai pas toujours...»
Elle s'éventait, en lançant cette menace de rupture, avec un sourire
de défi. Les rapides allées et venues des blanches et souples plumes
d'autruche faisaient flotter autour d'elle un subtil effluve du parfum
dont sa lingerie la plus secrète était pénétrée. Elle se sentait en
beauté, et elle hochait sa petite tête d'un geste qui dessinait mieux
la blanche attache de son cou. Ses yeux bruns clignaient à demi, et
leur regard provoquant allait chercher au fond des prunelles de
Chaligny la pensée fuyante. Cet homme, passionné et complexe, qui,
pendant le dîner, n'avait été préoccupé que de sa femme, et qui, si
souvent, désirait d'en finir avec une liaison, criminelle pour sa
conscience, éprouva soudain,--comme si souvent encore,--un de ces
passages de désir qui jettent leur victime dans un désarroi de toutes
les énergies raisonnables. Il répondit d'une voix plus basse:
--«Tu sais trop bien que je n'aime que toi. Mais c'est vrai que nous
nous voyons trop peu en ce moment, et alors je me fais des idées
noires... Cette semaine, je dois encore aller à Pont-sur-Yonne pour
trois jours. Veux-tu venir _chez nous_ avant? Veux-tu demain?...»
--«Oui», dit-elle, à voix basse aussi et en changeant tout à coup de
ton, comme si l'émotion contagieuse de son amant la gagnait, «à quatre
heures... Je vais me dégager de Valentine», ajouta-t-elle à haute voix,
en prononçant cette fin de phrase avec assez de force pour que Mme de
Chaligny, qui était assise à quelques pas d'eux, sans que son mari
l'eût remarquée, retournât la tête, et, désireuse de se débarrasser
d'un pénible entretien avec le maître du logis, le pesant Sarliève,
elle interpella sa cousine:
--«Vous parlez de Valentine», demanda-t-elle, «qu'en disiez-vous?...»
--«Beaucoup de mal...» répondit l'impudique Jeanne. Elle vint
s'asseoir à côté de celle qu'elle trahissait abominablement depuis une
année, et qu'elle se préparait à perdre sans retour quand elle
posséderait tout le secret dont elle avait seulement surpris des
indices.--Mais quels indices!--Et elle se pencha, comme pour examiner
un des bracelets que sa rivale portait au bras, de façon que leurs
deux têtes fussent tout auprès l'une de l'autre, et alors elle regarda
Chaligny. Elle aimait à se prouver son pouvoir sur lui en le forçant
d'assister à des scènes d'intimité qui le dégradaient. Elle devinait
qu'en ces moments-là il se méprisait. Elle croyait, et non sans
logique, qu'elle désarmait ainsi sa résistance. On est très faible
quand on a cessé de s'estimer, et il lui fallait cet homme faible,
plus faible encore, pour des combinaisons qu'elle avait toujours
entrevues comme si lointaines, comme impossibles... Voici que
l'événement de cette après-midi, corroboré par le mensonge
indiscutable de Mme de Chaligny ce soir, les précisait pour la
première fois.