HISTOIRE ABRÉGÉE D'UNE LONGUE HAINE

Pour comprendre quels sentiments une pareille découverte soulevait

chez Jeanne de La Node, il est nécessaire de préciser une situation de

fait, déjà indiquée, et une situation de coeur plus essentielle

encore. Certains actes sont par eux-mêmes si graves qu'ils semblent

toucher la limite de notre culpabilité. Ils peuvent s'aggraver

cependant encore, par la malice des sentiments qui nous y ont poussés.

On l'a deviné à travers les lignes du début de ce récit: à la date où

cette histoire commence, Mme de La Node avait une liaison avec Norbert

de Chaligny, le mari de Valentine. Cette liaison durait depuis plus

d'une année. Si l'on pense que les deux cousines n'étaient pas

seulement apparentées par le sang,--étant les filles des deux frères,

--mais qu'elles ne s'étaient jamais quittées; qu'elles avaient grandi

ensemble, débuté dans le monde ensemble, et que cette intimité s'était

accompagnée, qu'elle continuait de s'accompagner de ces chatteries de

langage et de manières, la grâce caressante des amitiés féminines,

--peut-être jugera-t-on que cette perfidie dépassait de beaucoup la

mesure de ces coquets délits mondains, qui se commettent

quotidiennement sous le nom jadis si grave, aujourd'hui très

insignifiant, d'adultère. Le vrai crime de cette aventure n'était

pourtant pas là, dans une trahison que la faiblesse d'un coeur surpris,

un mariage mal assorti,--Jeanne était séparée de son mari depuis

trois ans,--un amour partagé, pouvaient expliquer. Le motif véritable

de la faute était pire que cette faute. Il tenait tout entier dans la

plus mesquine, dans la plus dissimulée des passions, mais c'est la

plus violente dont les natures sèches soient capables: Mme de La Node

n'aimait pas Chaligny, elle haïssait Valentine, et depuis leur

lointaine enfance, pour des raisons si profondes, si mêlées aux

arrière-replis de sa personnalité, qu'elle les avait ignorés d'abord

elle-même. Elle n'en était pas très consciente encore aujourd'hui. On

ne s'avoue pas aisément que l'on _envie_ quelqu'un,--le mot hideux de

cette énigme morale est prononcé,--car c'est s'avouer à la fois une

infériorité par rapport à celui que l'on envie, et la présence en soi

d'un sentiment avilissant. Mais quelque déguisement que prennent nos

bas instincts, leur vilenie n'en subsiste pas moins sous les formes

hypocrites dont nous les habillons à notre propre regard, et c'était

bien l'insupportable crispation de tout l'être devant la félicité d'un

autre être que Jeanne avait commencé d'éprouver auprès de Valentine,

dès l'enfance, quand elles étaient deux petites filles qui couraient

dans les allées du parc, leur natte dans le dos. Cette même crispation,

elle l'éprouvait à trente ans, maintenant que leur vie à toutes deux

était faite,--«si injustement!» pensait Mme de La Node. De la destinée

de sa cousine, Jeanne ne voyait que les réussites, de la sienne propre

que ses échecs. En pensant et sentant ainsi, elle se trompait. Mais

l'envie ne se trompe-t-elle pas toujours quand elle imagine la joie

d'autrui? C'est là son premier châtiment: elle l'exagère, et en

souffre davantage. Elle se trompe aussi le plus souvent quand, ensuite,

elle essaie d'organiser le malheur qui doit la venger. Neuf fois sur

dix, ses efforts, faussés par la haine, atteignent précisément le

résultat contraire. La mise en lumière de ces deux lois, assez

consolantes dans leur pessimisme, servira de moralité à cette analyse

d'une crise aiguë traversée par un ménage parisien dans la première

année du vingtième siècle.

Comme tant de nos mauvais sentiments, cette envie de Jeanne pour sa

cousine s'était insinuée dans son coeur sous ces apparences de

délicates susceptibilités, qui nous permettent de mal agir en nous en

excusant. Les pères des deux cousines étaient frères, je l'ai dit plus

haut; ils s'appelaient,--d'après la funeste coutume française qui

détruit la noblesse en multipliant les titres de courtoisie, au lieu

que toute la maison devrait être titrée dans un seul membre, son

représentant,--l'un le comte, l'autre le vicomte de Nerestaing.

Valentine était la fille de l'aîné. Celui-ci avait hérité le

magnifique donjon familial qui porte leur nom et qui partage, avec

ceux de Rambures et de La Tour-Enguerrand, l'honneur d'être en

Picardie la plus intacte des forteresses construites contre l'invasion

anglaise. Nerestaing date de 1338, de l'armistice même que le pape

Benoît XII imposa au roi Édouard III. Les partages, en attribuant

cette merveille d'architecture médiévale au chef du nom et des armes,

avaient relégué le cadet dans une gentilhommière avoisinante, échue

aux Nerestaing par la libéralité d'un allié: les Saulaies. Jeanne y

était née. Ses plus lointains souvenirs d'enfance lui montraient le

pauvre castel--un ancien pavillon de chasse--où elle grandissait, et,

par contraste, la seigneuriale demeure où habitait sa cousine. Ses

impressions rétrospectives se précisaient. Elle se revoyait, toute

petite encore, allant chercher Valentine, dont la mère venait de

mourir, pour l'emmener passer quelques semaines dans ces modestes

Saulaies. Son oncle allait voyager, afin de distraire son désespoir.

Il avait perdu sa femme d'une façon presque foudroyante, en pleine

fleur de jeunesse et de santé. C'est là, dans le séjour de l'orpheline

auprès d'elle, que Jeanne avait commencé de souffrir. Elle avait

toujours eu quelques-uns de ces incorrigibles défauts qui tiennent à

la réaction la plus involontaire de notre système nerveux. Elle les

gardait encore à trente ans, sous sa roideur jouée. Elle était

impulsive et facilement désordonnée, inégale et capricieuse, remettant

sans cesse au lendemain la besogne de la veille, perdeuse et gâcheuse;

enfin une de ces machines nerveuses mal ajustées où les médecins

modernes voient volontiers un type fruste de demi-hystérie. Sa mère,

qui ne connaissait pas cette commodité des excuses physiologiques, lui

avait toujours reproché ces fâcheuses dispositions. La présence de

Valentine sous leur toit multiplia ces réprimandes, à cause de la

comparaison. Celle qui allait devenir la gentille châtelaine du

glorieux Nerestaing était en effet l'enfant la plus régulière, la plus

réservée, la plus mesurée, une petite dame déjà; et sa tante, gagnée

par son charme, se prit à la vanter à sa propre fille, avec une

imprudente partialité, en même temps que, par une pitié naturelle,

mais non moins imprudente, elle prodiguait à l'enfant sans mère les

plus indulgentes gâteries. L'irrésistible et secret instinct

d'antipathie presque animale qui avait rendu insupportables à Jeanne

ces éloges et cette tendresse se justifiait trop, chez la fillette de

treize ans, par la jalousie de l'affection maternelle. Cette aversion

avait été si vive qu'un jour il lui était arrivé, seule dans la

chambre de Valentine, de tacher d'encre les cahiers rangés sur la

table, de déchirer les effets pendus dans l'armoire, de jeter par

terre et de piétiner le portrait de sa cousine, follement,

furieusement. Après dix-sept ans révolus, elle se rappelait quelle

honte avait brûlé ses joues et son coeur quand Mme de Nerestaing

l'avait surprise à cette honteuse occupation de vengeance. Et ç'avait

été sa cousine qui avait demandé pardon pour elle et obtenu sa grâce.

Ce méfait avait eu du moins cet avantage: Valentine partait presque

aussitôt pour aller chez une autre de leurs parentes. La mère avait

compris.

* * * * *

Par une anomalie, étrange au premier regard et qui apparaîtra comme

bien logique à la réflexion, cette jalousie conçue pour Valentine fut

la cause que, pendant leurs années de jeunesse, Jeanne se rapprocha

d'elle plus étroitement. Envier quelqu'un, c'est y penser. C'est

sentir par lui. C'est par un de ces détours déconcertants, si

familiers à notre nature émotive, éprouver à la fois l'attrait et

l'aversion de sa présence. L'envie n'est pas d'abord, elle n'est

jamais la haine pure. C'est plus ou c'est moins, puisqu'il s'y mélange

forcément une admiration, douloureuse, involontaire, révoltée, mais

une admiration tout de même, par suite une façon d'amour. Ainsi

s'expliquent, dans l'existence des artistes, par exemple, où cette

passion compliquée a son domaine propre, ces alternatives d'engouement

et de diffamation entre rivaux, aussi sincères que contradictoires. De

leur treizième à leur dix-huitième année, Jeanne fut persuadée qu'elle

n'avait pas de meilleure amie que Valentine. C'était vrai, en ce sens

qu'aucune de ses compagnes de cette époque ne lui donna des

impressions aussi fortes. Soit qu'elle subît la fascination des jolies

qualités de sa cousine, soit qu'elle se rebellât contre elles,

intérieurement, avec une amertume irritée, cette cousine lui fut

toujours, intimement, intensément vivante, à chaque heure, à chaque

minute. Quand elles entrèrent toutes deux dans le monde, l'attrait

l'emporta, pour un temps assez long, dans cette sensibilité mal

équilibrée, par cette raison que Jeanne eut alors, pour la première

fois, plus de succès que Valentine. Celle-ci, qui n'avait pas cessé de

primer tant que les jeunes filles se mouvaient dans un cercle étroit,

par le sérieux vrai, la délicatesse simple, l'harmonie, la suavité de

tout son être, passa soudain au second plan lorsqu'elles commencèrent

de figurer sur un autre théâtre. Il y avait dans Valentine un goût du

silence, de l'effacement, et dans Jeanne un instinct de séduire, un

appétit de briller, qui devaient faire de l'une la plus méconnue des

comparses, dans une première visite, un premier dîner, un premier bal,

et attirer sur l'autre cette attention superficielle, mais grisante,

dont tant de coquettes naïves sont trop aisément les victimes, dans

cette époque de transition où la femme s'éveille au désir de plaire.

Le résultat fut que Jeanne se maria, dès cette année de leur commun

début,--et la première. L'avidité de ce triomphe, le plus flatteur

entre jeunes filles, ne fut pas étrangère à la facilité avec laquelle

elle répondit «oui» à la demande du baron de La Node. Il faut ajouter

que ce mariage représentait tout l'idéal que des parents un peu grisés,

eux aussi, du succès de leur fille, pussent désirer chez un fiancé,

en cet an de grâce 1890: une tournure élégante, un beau nom, de la

fortune, et ce prestige qu'exercent, malgré tout, même sur des gens de

la meilleure compagnie, quand ils ont beaucoup vécu en province, les

«personnalités parisiennes». Jules de La Node faisait courir. Il était

du Jockey. Il figurait au premier rang de cette coterie qui mène la

mode à Deauville l'été, dans les chasses de Seine-et-Marne ou de

Seine-et-Oise en automne, à Pau ou sur la Rivière en hiver, et au

printemps à Paris,--ce Paris, qui va de la place Vendôme à Longchamp.

Jeanne s'était vue, par avance, menant cette vie de fêtes perpétuelles,

qui est réellement, pour leur malheur, le plus souvent, celle des

jeunes femmes lancées dans le même tourbillon. Son orgueil de réussite,

lors de ses fiançailles, était si profond, si complet, qu'il acheva

de fermer la vieille blessure d'envie. Ces cicatrices-là sont, hélas!

toujours si près de se rouvrir! Jamais auparavant, jamais depuis, elle

n'avait autant aimé sa cousine. Elle était sur le point de la plaindre,

en comparant le brillant avenir qu'elle se forgeait par avance, au

sort encore incertain de l'effacée Valentine. Plus tard elle devait en

vouloir à l'autre de cette pitié, comme d'une duperie.

Il n'est que juste de le reconnaître à sa décharge, et pour expliquer,

sinon excuser les âcretés de ses désillusions: si un tel mariage,

malgré ses apparences séduisantes, avait beaucoup de chances de n'être

pas très heureux, il en avait beaucoup de n'être pas très malheureux.

Il s'en conclut tant de pareils, qui sont du moins tolérables. Or

celui-là fut très malheureux. Jeanne n'eut qu'un enfant, un fils qui

naquit dans des conditions difficiles. Il fallut le sacrifier pour la

sauver. La maternité lui était refusée pour l'avenir. Son mari, qui

essayait, comme tant de ses camarades, d'élargir la marge de son

budget en déplaçant et replaçant sans cesse les quelque douze cent

mille francs qui constituaient leur fortune liquide, se trouva pris,

coup sur coup, dans plusieurs spéculations désastreuses. Il joua pour

réparer ses pertes, et perdit davantage. Il dut demander des

signatures à sa femme. Celle-ci les donna d'abord; puis, conseillée

par ses parents, elle refusa de renouveler des sacrifices où son

indépendance aurait sombré. Ces questions d'argent devinrent, pour ce

ménage sans enfants, auquel une quotidienne dissipation interdisait

toute vie morale, le principe de discussions bientôt violentes et qui

dégénérèrent en disputes. De scènes en scènes, la séparation s'imposa.

Elle fut prononcée avant la fin de la septième année de ce beau

mariage et «si sympathique», comme avait dit le compte rendu des

journaux spéciaux, lors de la célébration. Il y avait presque quatre

ans de cela, et Jeanne s'attendait sans cesse que son mari demandât

une dissolution plus complète du lien conjugal, pour se rendre libre

entièrement, et réparer, par une nouvelle union, sa fortune plus d'aux

trois quarts détruite. Elle s'y attendait, et quoique les idées

religieuses qu'elle prétendait professer lui fissent une obligation de

résister à un tel projet, elle le désirait. L'article 310 du Code

civil qui permet à l'un des deux époux de faire transformer un

jugement de séparation de corps en jugement de divorce, après un

certain délai, faisait l'objet de ses continuelles méditations; car à

elle aussi, cet article ouvrait la porte à un second mariage, qui eût

contredit ses attitudes, que sa famille eût blâmé, que la société eût

mal accepté. Tout ne valait-il pas mieux que cette précaire existence,

à un second étage de la rue Barbet-de-Jouy, où elle était venue se

réfugier, avec trente-deux pauvres mille livres de rentes,--ce qu'elle

dépensait pour sa toilette, dans les débuts de sa vie de femme,--et à

deux pas du somptueux hôtel qu'occupait sa cousine, devenue la

marquise de Chaligny?

C'était là, en effet, pour Jeanne, la lame brisée dans la blessure, la

pointe enfoncée dans le plus intime de son amour-propre, presque de sa

chair: à chacun des désastres de sa vie avait correspondu une chance

heureuse dans l'existence de Valentine. Au moment même où Mme de La

Node accouchait, dans les tortures, de ce fils aussitôt perdu,

Valentine se fiançait inespérément avec Chaligny, et, tout de suite,

elle venait habiter dans ce véritable palais de la rue de Varenne,

digne pendant de l'historique Nerestaing, dont elle était maintenant

propriétaire. Un an après, elle y donnait naissance à une fille; puis,

une année plus tard, à un garçon, qui vivaient, eux, qui grandissaient,

eux, et dont la grâce eût fait la fierté de tout foyer. Et voici que,

coup sur coup, des héritages inattendus apportaient à l'heureuse mère

une opulence qui dépassait les plus exigeantes ambitions formées pour

ses enfants. Aussi oisif que La Node, lancé comme celui-ci dans les

hautes et mouvantes régions du sport et de la mode, Chaligny s'était

trouvé aussi bon administrateur de ses revenus que l'autre avait été

gaspilleur des siens. Il possédait cette entente avisée de ses

intérêts qui s'associe moins rarement qu'on ne le croit à ces

existences de luxe et de prodigalités. Tous les gens riches ne se

ruinent pas, et une fortune qui se conserve veut un talent, comme une

fortune qui s'acquiert. Elle suppose ce don de bien calculer, qualité

dont la présence ou l'absence n'a rien à voir ni avec notre

intelligence, ni même avec nos moeurs. La preuve en est que le sens de

la conservation de l'argent acquis se rencontre dans le demi-monde le

plus corrompu et le plus ignare, aussi bien que dans la plus correcte

bourgeoisie et la plus cultivée. Chaligny ne jouait pas sur un cheval

qu'il ne gagnât; il ne donnait pas à son agent de change un ordre

d'achat que la valeur ne montât; et il était médiocre cavalier,

médiocre boursier. Il se connaissait peu en objets d'art, et il ne se

trompait guère sur un bibelot. Et ainsi du reste. Bref, à mesure que

le ménage des La Node allait se désagrégeant, celui des Chaligny

allait se fortifiant, se développant, s'épanouissant, au moins dans

ces manifestations extérieures qui font dire au public: «Ce sont des

gens heureux!...» Comment l'ancienne envie n'aurait-elle pas reparu,

plus forte elle aussi, plus développée, plus épanouie dans le coeur de

la cousine, séparée, ruinée, vaguement déclassée déjà, et qui pouvait

se prononcer chaque jour, en passant, dans son coupé de remise loué au

mois, avec marchandage, devant la porte de l'hôtel princier de la rue

de Varenne, le: «Pourquoi elle, et non pas moi?» murmuré jadis toute

petite, à la vue des quatre massives tours à mâchicoulis du donjon de

Nerestaing?

* * * * *

Dangereuses paroles, mais elles seraient demeurées sans doute

inefficaces comme tant d'autres soupirs de jalousie jetés à chaque

minute dans ce Paris de luxe et d'ostentation, par tant de vanités

humiliées, que supplicie la vision de l'opulence étalée d'autrui! Le

malheur voulut que Valentine, ou bien ne devinât pas ces sentiments

chez sa compagne d'enfance, ou bien qu'elle éprouvât, les devinant, un

magnanime besoin de les guérir à force de bonté. C'est la pire faute

que l'envié puisse commettre à l'égard de l'envieux. Certains procédés

très généreux, par la supériorité morale qu'ils démontrent, exacerbent

encore la funeste passion. Dans le cas présent, ils avaient cet autre

danger qu'ils consistaient surtout, de la part de la parente comblée,

à sans cesse associer la parente moins fortunée aux facilités de sa

vie. Déjeuners, dîners, courses en ville, loges de théâtre, séjours à

la campagne,--tout était prétexte à Valentine pour épargner à Jeanne

une petite dépense, pour lui procurer un petit plaisir. Elle ne

réfléchissait pas qu'avoir toujours Mme de La Node auprès d'elle,

c'était la mettre toujours auprès de son mari. Rien de plus propice

aux séductions que ces intimités entre un homme jeune et une jeune

femme qu'un demi-cousinage rend naturellement familiers; qui

s'appellent par leur petit nom, sortent en tête-à-tête à la campagne,

sans que nul s'en étonne; s'écrivent quand ils sont séparés;

s'habituent enfin aux menues privautés de l'amour dans une amitié,

bien vite troublée, si l'un des deux y apporte des pensées qui ne

soient pas d'une droiture et d'une simplicité absolues. La tentation

était trop forte pour Jeanne de prendre une revanche, après tant de

secrètes humiliations, en dérobant à Valentine une part du coeur de

Chaligny. Telle fut la première ambition d'un instinct de vengeance

féminine, déjà très perfide dans sa relative innocence. Ces désirs

d'une influence sentimentale ne vont guère sans un rien de coquetterie

physique, et ce manège a pour inévitable effet d'éveiller chez celui

qui en est l'objet l'émoi ingouvernable des sens. Une fois sur cette

route, la coquette et son complice ne peuvent plus répondre

d'eux-mêmes. L'obscur et redoutable animalisme qui gouverne, en dépit

de nos orgueils et de nos complications, les rapports de l'homme et de

la femme, se déchaîne dans sa brutalité foncière. L'on a voulu

préoccuper le mari d'une rivale, l'intéresser, le troubler,--et l'on

se réveille, comme il était arrivé à Jeanne de La Node, la maîtresse

de celui avec qui l'on prétendait seulement jouer,--et pas davantage.

Il y avait plus d'un an que cette coupable liaison s'était nouée, et,

au lieu de rencontrer, dans ce triomphe sur sa cousine bafouée et

trahie, un apaisement à ses haines, la traîtresse les y avait

envenimées. Par une contradiction qui démontre bien le caractère

bâtard de l'envie, l'absolue confiance de Valentine, qui aurait dû

flatter la rancune de Jeanne, l'avait aussitôt exaspérée. Ce rôle de

dupe, pris comme il était par Mme de Chaligny, s'ennoblissait de trop

de délicatesse, de trop de pureté. Cette régulière, cette harmonieuse,

avait une manière de ne pas voir le mal qui ne permettait pas la

moquerie. Elle ne le soupçonnait même point, parce qu'elle ne l'avait

jamais ni fait, ni même pensé. Le monde, qui commençait à s'apercevoir

de l'intrigue engagée entre Chaligny et Jeanne, ne croyait pas sans

réserves à l'aveuglement de la marquise. «Elle ne veut rien voir,--à

cause des enfants...», disait-on. Mme de La Node, elle, savait combien

il lui avait été aisé d'abuser une femme qui se serait mésestimée de

supposer sa compagne d'enfance capable d'une infamie. Elle savait

aussi ou, mieux, elle sentait que cette situation, ridicule pour toute

autre, d'une épouse trompée dans sa famille la plus proche, presque

sous ses yeux, ne provoquait dans leur société aucune épigramme contre

Valentine. Les méchantes langues mélangeaient, malgré elles, à leur

ironie sur une telle naïveté, l'expression irrésistible d'une estime

forcée. Les plus cruels disaient: «Chaligny a bien raison, sa pauvre

femme est si ennuyeuse!...» ou encore: «C'est entendu, cette petite

Chaligny est vertueuse, elle est jolie, elle est douce, elle est

parfaite. Et elle n'a pas su retenir son mari? C'est sa faute, tant

pis pour elle...» Ces propos et d'autres pareils, où l'on reconnaîtra

l'humeur du monde contre une perfection qui déconcerte son pessimisme

facile, marquaient le terme extrême de la malveillance. Ils

n'empêchaient pas que la marquise n'eût autour d'elle une atmosphère

d'un respect de plus en plus déférent et que son heureuse rivale ne

perçût à toutes sortes de petits signes un commencement de

déconsidération. Une jeune femme, dont on sait qu'elle a un amant, est

aussitôt traitée par les autres femmes avec une curiosité, et par les

hommes avec une attention, également insultantes. Elle devine, dans

les regards de celles-là, l'intérêt, jaloux et méprisant à la fois,

qui les attache aux aventures clandestines, et, dans les regards de

ceux-ci, le secret espoir d'une galanterie possible. Contre cette

condamnation de sa faute par la lucidité polie des salons, la femme

qui aime n'a qu'un refuge: le bonheur qu'elle donne. Il n'avait pas

fallu un long temps à Jeanne pour constater que Chaligny n'était pas

heureux par elle et pour deviner que l'obstacle à ce bonheur venait

des sentiments gardés par cet homme,--à qui? A l'épouse même qu'il

trahissait. Beaucoup de maris infidèles sont ainsi: leur ménage ne

satisfait plus cet appétit de passion et de changement qui reste à

tant d'hommes de leur jeunesse plus libre. La familiarité quotidienne

a engourdi, comme émoussé l'amour. Il arrive même, c'est encore un cas

fréquent, que l'existence côte à côte, au lieu d'accroître la fusion

des coeurs, l'a diminuée, et que, pour se voir tous les jours, les

époux ne se voient plus. Que la femme soit trop pudique, trop réservée,

l'homme gauche et susceptible, comme étaient Valentine et Norbert de

Chaligny, des silences dans l'intimité s'établissent, à une profondeur

étonnante qui explique seule tant d'inexplicables malentendus. Mais si

ces impressions de monotonie et de froideur laissent celui qui les

éprouve au foyer conjugal, à la merci des pires caprices des sens et

même du coeur, ce foyer qu'il déserte n'en est pas moins le coin sacré

auquel il tient par ses plus fortes fibres. Il trompe sa femme, et

elle reste celle qui porte son nom, la mère de ses enfants, la

compagne à laquelle il réserve dans sa pensée une place unique. Il lui

ment et il la respecte. Il l'outrage en secret, et ses égarements ne

l'empêchent pas de mettre à part, très à part de ses maîtresses d'un

instant, l'associée de ses heures vraies et sérieuses. Voilà les

sentiments auxquels Jeanne de La Node n'avait cessé de se heurter dans

le coeur de son amant durant ces douze mois de leur liaison, avec

quelle irritation constante, on le devine, avec quel empoisonnement de

la vieille blessure! Se permettait-elle de formuler la moindre

observation critique qui pût toucher à Valentine, même de loin? Une

ombre passait sur le visage de Chaligny, où elle discernait trop

nettement une sévérité à son égard. Faisait-elle une allusion à la

possibilité que leur intrigue fût découverte par leur dupe? L'angoisse

des yeux de son complice lui disait le prix qu'il attachait à l'estime

de sa femme. Quand elle avait saisi un signe de cette persistante

affection de Norbert pour celle qu'elle haïssait maintenant d'une

haine accrue de remords, Jeanne redoublait de coquetterie vis-à-vis de

lui. Elle essayait de prendre davantage cet homme, et elle était

contrainte de s'adresser en lui aux plus obscures faiblesses de son

être. Elle tentait de se l'attacher par la sensualité. Dans ce brutal

domaine elle était la plus forte, et cette évidence, en la rabaissant

à ses propres yeux, excitait davantage son envie.

* * * * *

Mesure-t-on, maintenant, le retentissement que devait avoir dans cette

âme, toute rongée, toute minée par des réflexions de cet ordre, cette

soudaine découverte: Mme de Chaligny n'était pas ce qu'elle

paraissait? Elle avait un secret dans sa vie? Cette irréprochable

épouse, que son mari se pardonnait à peine de tromper, courait Paris

en fiacre, tandis que ce mari la croyait gardée par ses gens? Elle

s'échappait vers des rendez-vous clandestins, en laissant sa voiture à

la porte d'une maison à plusieurs entrées--comme Jeanne faisait

elle-même, quand elle allait retrouver Chaligny? Cette hermine de

vertu dont l'éloge l'avait tant humiliée, toute petite fille, et

l'humiliait plus cruellement aujourd'hui, n'était qu'une hypocrite et

qu'une comédienne?... Était-ce possible?

L'eau profonde; Les pas dans les pas · 第 17 / 70 题