SUR UNE PISTE

J'ai dit que cet épisode datait de l'automne dernier. J'aurais mieux

fait de dire: son dénouement. La portion dramatique de l'aventure ne

fut, comme il arrive souvent, que l'explosion d'une mine longtemps

creusée. Mais sans un très petit hasard, et bien improbable, ce

travail souterrain, eût-il jamais abouti? La vie humaine est ainsi: le

nécessaire et le fortuit s'y mélangent d'une telle façon qu'à regarder

ces entrelacs de causes et d'effets on éprouve une impression

indémêlable de logique et d'incohérence où seule la foi en une

souveraine raison nous permet de pressentir une action providentielle.

C'est là un point de vue d'ensemble et que notre philosophie conçoit

quand elle s'exerce sur une suite d'années. Cette philosophie reste

dépourvue lorsqu'elle essaie d'interpréter dans un pareil sens des

événements d'une radicale insignifiance: celui, par exemple, qui

précipita la tragédie que j'ai l'intention de raconter,--une visite

d'une jeune femme dans un grand magasin de nouveautés!

La jeune femme dont il s'agit et que j'appellerai, en lui conservant

son titre,--ce détail a sa petite importance,--la baronne de La Node,

était en quête de tapis volants, fort bourgeoisement. Elle avait

entendu dire que le grand magasin en question avait reçu un arrivage

de vieilles carpettes d'Orient. Elle était donc venue là par ce

commencement d'une après-midi de novembre, avec l'espérance qu'elle

pourrait, à ce moment de la journée, se faire montrer quelques

échantillons, en évitant la foule. Ayant trouvé ce qu'elle cherchait,

elle regagnait la sortie d'un pas lent, le regard amusé, malgré elle,

aux mille et mille objets de toute provenance et de tout usage,

entassés sur les comptoirs, pendus aux murs, accrochés à des tringles,

empilés dans des armoires, étalés dans des vitrines. Le tableautin est

trop connu pour mériter même un crayon. La jeune baronne était entrée

dans le magasin, à deux heures. Il n'en était que trois, et déjà cette

foule, qu'elle avait désiré éviter, commençait de la presser de toutes

parts. L'énorme bâtisse regorgeait de ce formidable afflux féminin qui

semble donner raison aux prophètes de la démocratie. Le rêve du

nivellement universel n'est-il pas réalisé dans le dédale d'un pareil

emporium? Les diverses classes n'y sont-elles pas confondues, dans un

pêle-mêle extravagant? La modeste épouse du fonctionnaire à dix-huit

cents francs y coudoie la compagne du financier juif, dont les

bénéfices de bourse se chiffreront, le 31 décembre, par un

demi-million. La provinciale, pour laquelle le voyage à Paris est un

événement, y frôle l'étrangère qui va de Saint-Pétersbourg au Caire et

de Cannes à New-York, sur un oui, sur un non, aussi facilement qu'elle

est venue ici de son hôtel de la place Vendôme. La fille à la mode,

que son automobile de grande marque attend à la porte, croise

l'étudiante du quartier Latin qui a trottiné le long des rues, pour

épargner au budget de son ménage bohémien les trente centimes du

tramway. Le colossal bazar n'a-t-il pas une tentation pour chaque

désir, une occasion pour chaque besoin? Même une grande dame

authentique, qui n'eût eu, voici cinquante ans, que des fournisseurs

personnels, finit par avoir recours au banal et commode caravansérail,

quitte à s'y promener, comme faisait Mme de La Node, en dépit de la

promiscuité forcée, avec cet air patricien qui ne s'imite pas, qui ne

se définit pas. On discerne à peine en quoi il réside. C'est une façon

de poser le regard et de porter la tête, de se tenir et de marcher, où

il y a de la réserve et de l'assurance, de la fierté et du naturel, un

rien de hauteur et de la simplicité, un quant-à-soi tout en nuances.

Mais aucune femme, ni aucun homme ne s'y trompe. Certes, Mme de La

Node n'avait en elle, quand on analysait sa personne, rien de

particulièrement remarquable. Il semblait qu'elle dût passer partout

inaperçue. C'était une femme plutôt petite, jolie, d'une joliesse un

peu menue, un peu sèche. Elle avait des yeux bruns dont les prunelles

se faisaient aisément ternes au repos; des cheveux châtains, pareils à

tous les cheveux châtains; une taille mince, pareille à toutes les

tailles minces. Ses toilettes n'offraient, elles non plus, rien de

très affirmé, de très voyant. Elle était habillée, ce jour-là, d'une

robe de ville, d'un petit velours marron avec un semis de pois blancs,

et coiffée d'un chapeau assorti, sans le moindre caractère

d'excentricité. Et les acheteurs et les acheteuses qu'elle croisait la

suivaient d'un regard plus appuyé, les vendeurs s'avançaient à son

approche avec un empressement plus déférent. De ravissants détails:

des oreilles coquettement ourlées, des dents très blanches et bien

rangées, la finesse de ses mains et de ses pieds, corrigeaient sans

doute ce que cet aspect général aurait eu d'indifférent,--n'eût été le

_je ne sais quoi_. Mais elle l'avait, ce _je ne sais quoi_, et elle

savait qu'elle l'avait. Un léger, un imperceptible pli d'impertinence

flottait, plus encore qu'il ne se creusait, au coin de ses narines

minces et de ses lèvres, sensuelles tout ensemble et sans bonté.

C'était le défaut de cette physionomie: rendue à elle-même, et quand

rien ne suscitait son attention, comme maintenant, il s'en dégageait

une maussaderie qui pouvait déceler également l'apathie d'une

Parisienne épuisée de frivolités et une extrême surveillance de soi.

Cet air inamusable était tellement empreint sur ce visage délicat et

inexpressif qu'il décourageait aussitôt l'attention que

l'aristocratique allure de la passante avait suscitée.

--«Ce n'est pas la peine d'essayer...» se disaient les vendeurs, qui

se rabattaient sur d'autres clientes, d'aspect plus avenant.

--«A quoi bon?...» songeaient les jeunes gens, comme il s'en rencontre

toujours dans ces foules, prêts à suivre indéfiniment une femme

distinguée, sans l'aborder,--pour en rêver ensuite, non moins

indéfiniment. Pourtant, si l'un d'eux se fût attaché aux pas de la

visiteuse, il eût vu subitement, à une certaine minute de cette

promenade dans les galeries du grand magasin, ces traits, d'une

froideur presque impassible, se contracter dans une expression de

curiosité aiguë, un éclair s'allumer dans ces prunelles mornes, ce pas

indifférent se hâter. Il fallait que, parmi cette foule houleuse qui

piétinait et bruissait dans l'atmosphère de plus en plus étouffante,

Mme de La Node eût aperçu quelque chose ou quelqu'un qui éveillait en

elle des émotions profondes, car cette métamorphose instantanée, et

qui, pour l'observateur étranger, eût tenu du miracle, s'était

accomplie sur un coup d'oeil. Une silhouette, apparue et reconnue,

entre tant d'autres, au bas d'un escalier, y avait suffi; et voici que

ses petits pieds précipitaient cette descente, voici qu'elle se

haussait par-dessus les épaules dressées devant elle, pour ne pas

perdre de la vue la personne dont la seule présence venait de la

saisir ainsi. Cette présence n'avait pourtant rien que de très naturel,

et cette personne n'était autre qu'une de ses cousines qui était, ou

passait pour être une de ses amies intimes, la plus intime, la jeune

marquise de Chaligny. Mais Jeanne de La Node avait ses motifs, et de

très pressants (la suite de ce récit le démontrera trop), pour

attacher une importance extrême aux moindres faits et gestes de cette

prétendue amie:

«--Valentine ici?...», se disait-elle donc en se glissant à travers le

flot de plus en plus serré des acheteurs. Elle était guidée par la

couleur grise de deux larges ailes d'oiseau qui garnissaient le

chapeau de Mme de Chaligny, «après qu'elle m'a refusé de sortir

ensemble, parce quelle avait à faire des visites? C'était donc un

prétexte pour ne pas être avec moi... J'observais bien qu'elle

changeait. Elle a des soupçons. Je le répète à Norbert, depuis

Deauville... Mais voilà une occasion de l'interroger, ou jamais: ce

refus de ma compagnie, et puis qu'elle soit là... Quand on veut savoir

la vérité sur les grandes choses, il vaut mieux prendre de tout petits

moyens... D'ailleurs, à sa mine, quand elle me verra, je jugerai ce

qui en est...»

Ce discours intérieur enveloppait un de ces redoutables secrets comme

la vie élégante en cache tant sous ses rites frivoles. De se le

prononcer avait mis du rose aux joues d'ordinaire trop pâles de la

jeune femme. Ses mouvements avaient pris une agilité qui déjà, malgré

les obstacles, la rapprochait de celle qu'elle poursuivait. Encore

quelques secondes, elle la rattrapait,--quand, tout d'un coup, elle

commença de ralentir son allure, comme si une idée nouvelle la

déterminait à maintenir la distance qui la séparait de Mme de

Chaligny. C'est qu'en enveloppant, en perscrutant du regard sa cousine

qui ne la voyait pas, Mme de La Node venait d'éprouver, en effet, une

impression, d'abord confuse et inconsciente, puis précisée jusqu'à

devenir le principe d'une nouvelle curiosité: il lui avait semblé que

l'autre traversait la foule comme quelqu'un qui cherche à s'y perdre,

afin de dépister toute poursuite. La marquise était habillée d'une de

ces robes de teinte neutre qui n'attirent pas l'attention. La voilette

aux mailles serrées qui moulait son visage avait été choisie épaisse à

dessein. Elle marchait vite, en personne extrêmement pressée, et sans

prendre garde aux colifichets exposés autour d'elle:

--«Où va-t-elle?...» Cette question n'eut pas plus tôt traversé

l'esprit de Jeanne qu'elle y avait répondu mentalement comme auraient

fait neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Parisiennes sur mille.--Où donc

peut aller une jolie femme de trente ans et qui se cache?...--Était-il

possible pourtant que Valentine, la sévère et prude Valentine, fût

vraiment en train de se diriger vers un rendez-vous coupable, ou d'en

revenir? Tout dans son caractère protestait contre une pareille

hypothèse. Mme de La Node le savait mieux que n'importe qui, ayant été

élevée avec elle, et se trouvant, pour des raisons qui n'étaient pas à

sa gloire, au courant des plus intimes secrets de l'existence de sa

cousine. Mais quand une femme n'est pas une honnête femme--et Jeanne

n'en était pas une--elle ne croit jamais sans réserves à

l'irréprochable vertu d'une autre. Que le plus léger indice la mette

sur la voie de ce que l'argot du monde appelle «un paquet», et vous la

verrez, fût-ce à propos de sa meilleure amie, déployer un génie de

soupçon aussi flétrissant que celui d'un vieux magistrat. C'étaient

certes des riens et qui pouvaient s'expliquer si simplement: ce refus

de sortir à deux, ce prétexte de visites, puis cette entrée dans ce

grand magasin! Il suffisait que Mme de Chaligny n'eût pas trouvé la ou

les personnes qu'elle allait voir, ou bien qu'en passant rue de Rivoli,

devant la principale façade de l'immense maison de nouveautés, l'idée

d'un achat en retard lui eût traversé la mémoire. C'était un rien

encore, cette mise effacée, ce voile épais, ce glissement presque

furtif à travers la foule... Et déjà cette si vague, cette si gratuite

hypothèse d'un mystère criminel contre-balançait, dans l'esprit de

Jeanne, la longue expérience qu'elle avait de la nature de Valentine,

puisqu'elle la suivait de loin, maintenant, et sans l'aborder. Elle la

vit, marchant toujours de ce pied qui va droit vers son but, sans une

distraction, sans un arrêt, s'engager de galerie en galerie et gagner

enfin une porte écartée du magasin, presque à l'angle de la rue

Saint-Honoré, en face de la rue Croix-des-Champs. Mme de Chaligny, au

moment de pousser l'énorme battant vitré, fut prise dans un groupe

d'arrivants. Elle dut attendre une minute et elle se retourna. La

poursuivante, qui n'était qu'à quelques mètres, n'eut que le temps,

pour n'être pas surprise en flagrant délit de son ignoble espionnage,

de se retourner elle-même et de s'absorber dans la contemplation d'un

lot d'objets de cuir étalés devant elle. Valentine de Chaligny ne

l'avait-elle pas vue, ou bien, l'ayant reconnue, ne s'était-elle pas

crue reconnue? Toujours est-il que Jeanne, lorsqu'elle regarda de

nouveau, n'aperçut plus les ailes grises du chapeau, son point de

repère dans cette course à deux à travers la cohue. Le soupçon

grandissant continuait de la posséder avec tant de force qu'elle

courut, plutôt qu'elle ne marcha, vers la porte, assez vite pour

qu'arrivée sur le trottoir son regard circulaire, et qui fouilla trois

rues à la fois, saisît la silhouette à la poursuite de laquelle elle

s'acharnait. Mme de Chaligny parlementait avec le cocher d'un fiacre

évidemment arrêté au passage. Cet homme retenait son cheval impatient

au milieu de la rue Saint-Honoré, tout en écoutant l'adresse que lui

donnait sa nouvelle cliente, la main sur la portière ouverte. Il fit

le geste d'avoir compris. Les ailes grises s'engouffrèrent dans la

voiture. La petite main referma la portière, et le cheval partit dans

la direction du Louvre, si vite que Mme de La Node désespéra de

trouver sur place un véhicule qui lui permît de suivre la piste où le

plus inattendu des hasards la jetait. Elle héla un premier cocher qui

passait, puis un second. A son appel ils opposèrent, celui-là un

insolent silence, l'autre un imperceptible haussement d'épaules. Ils

avaient tous deux leur voiture occupée.

--«Que je suis sotte!...» se dit la petite baronne. «Je ne la

rattraperais plus maintenant... Il faudrait savoir si elle est sortie

de chez elle avec ses chevaux et ses gens...» Et, obéissant

machinalement à l'instinct de police soudain éveillé en elle par cette

rencontre, elle longeait déjà le trottoir qui va vers la place du

Palais-Royal. Elle se préparait à passer la revue des équipages qui

attendaient à la queue leu leu. Elle n'eut pas besoin d'une longue

recherche pour reconnaître, debout parmi les autres domestiques en

livrée qui stationnaient devant la grande porte, Jean, le valet de

pied de la marquise. Un peu plus loin le cocher Joseph, assis sur son

siège, maintenait les deux chevaux bais, attelés au coupé officiel.

Valentine avait exécuté la classique manoeuvre. Elle était descendue

de sa voiture à cette entrée pour assurer un alibi à son emploi

d'après-midi, en vertu de l'aphorisme du _Misanthrope sans repentir_:

«Avant d'arriver où elle ne veut pas être vue, une femme qui sort va

toujours où elle veut qu'on la voie.»--Et, encore une fois, où donc

peut aller une jolie femme, et de ce rang, qui ne veut pas qu'on la

voie?...

L'eau profonde; Les pas dans les pas · 第 15 / 70 题