A M. PAUL BOURGET

--... Il y a encore quelqu’un, dans le salon d’attente?

--Oui, Mylord maréchal, répondit l’officier de service: une dame... Je

dis que c’est une dame parce que c’est une femme, mais ce n’est pas une

_Lady_... Je puis lui dire que Votre Grâce ne reçoit plus, qu’elle a été

obligée de partir...

--Elle reviendrait, dit le maréchal, d’un air d’ennui. Vous le savez

bien! Ceux ou celles qui ont attendu si longtemps, si on les renvoie,

reviennent toujours... Faites entrer...

Il était, pour l’Angleterre, le grand vainqueur de la grande guerre.

Cinq ans auparavant il s’appelait Butler, le colonel Butler, un colonel

comme tous les autres, assez bien né,--tous les officiers de l’armée

régulière anglaise sont des _gentlemen_,--d’une bonne famille du nord de

l’Irlande, mais presque pauvre, sans éclat, sans relations; aujourd’hui

il se nommait Lord Butler, «Monseigneur» Butler, field-marshal, comte de

Roulers, duc de Denain, illustré par ces noms de victoires remportées

sur une terre alliée, comme Wellington, cent ans auparavant, fait

marquis de Torrès-Védras par l’Espagne, prince de Waterloo par la

Hollande; membre du Conseil Privé; titulaire d’une dotation de deux cent

mille livres, pair d’Angleterre; cependant toujours resté pour le

peuple, pour «l’homme dans la rue», qui le vénérait, se sentant sur le

front un reflet de sa gloire, «notre Butler», un Anglais comme tous les

Anglais, mais qui incarnait les qualités de la race, son énergie, sa

ténacité.

Il avait goûté d’abord la saveur vigoureuse de ce légendaire hommage, de

cette admiration naïve, universelle. Hors de chez lui, des gens par

milliers le saluaient, pour qu’il leur rendît ce salut et s’en pussent

vanter. Sa maison s’encombrait de dons étranges, inutiles, émouvants:

des pipes, des bourses de soie tressées par de pauvres femmes, des

animaux, des poissons empaillés, des tabatières sculptées dans le bois

des ruines de la France dévastée. On le venait voir pour s’illustrer de

l’avoir vu, comme on tirait avantage de lui avoir, un matin, tiré son

chapeau. Maintenant cette popularité le fatiguait; s’en trouvant excédé,

il fermait sa porte à ses admirateurs inconnus. Cependant ils

insistaient, découvraient des prétextes; et l’on ne peut refuser de

serrer la main à l’humble enthousiaste, qui arrive du fond de

l’Angleterre avec le modeste don de son cœur généreux.

--... Qu’est-ce qu’elle m’a apporté, celle-là? songeait-il, mâchonnant

sa moustache courte avec un demi-sourire. Il était importuné, il avait

l’impression qu’il perdait son temps; toutefois pourtant il éprouvait

encore du plaisir. Ironique et flatté, il avait d’avance envie de dire à

cette inconnue: «Eh bien oui, c’est moi, c’est bien moi! Regardez, si ça

vous amuse...»

Elle entra, il leva les yeux. Sans grande curiosité: il avait

l’habitude. L’officier d’ordonnance ne s’était pas trompé: ce n’était

point une _Lady_. La femme qui se tenait devant lui, après une longue et

maladroite révérence, et laissait s’échapper de sa bouche un petit

souffle court, les mains sur sa poitrine émue, appartenait à la petite

bourgeoisie londonienne. En Angleterre, les rangs sociaux s’accusent par

des différences beaucoup plus tranchées qu’en France. Seules les femmes

des classes supérieures savent s’habiller et porter leur toilette. Ce

n’est pas tout; elles ont une démarche caractéristique, un port de

taille qui n’est qu’à elles, une complexion nette, saine, faite à la

fois, dirait-on, de bonne éducation et de bonne nourriture. Celle-ci,

avec son chapeau de médiocre modiste, son alliance d’or sur sa main

gauche intentionnellement dégantée, la pauvre broche trop voyante sur sa

blouse confectionnée, c’était la femme d’un petit boutiquier ou d’un

employé; le teint d’une femme qui prend trop de thé et de tartines

beurrées; pour l’âge, une cinquantaine d’années, et ne les cachant pas;

l’air honnête, scrupuleux, un peu borné, de celles qu’on voit le

dimanche à la sortie des chapelles baptistes ou wesleyennes.

Quelque chose déçut les prévisions du maréchal. Visiblement, elle

n’avait rien apporté. Et elle ne disait rien. Elle restait là, droite,

muette, le dévorant des yeux, le visage ravagé par un sentiment

formidable et complexe où il entrait une tristesse immense, puis une

seconde à peine de fulgurant orgueil, puis encore un désespoir sec,

comme devant la mort subite d’un être aimé--enfin de la haine ou de

l’horreur.

--Eh bien?... fit le maréchal, impatienté de ce silence.

Il songeait en même temps:

--C’est une folle! Je vais sonner...

--Je suis venue pour vous voir, dit-elle, d’une voix extrêmement

lointaine, presque imperceptible, et si timide--une voix de petite

fille...

--_Egad!_ fit le maréchal d’un air gai, je m’en doute! Eh bien, vous

m’avez vu...

--Vous ne vous rappelez pas...

--Que voulez-vous que je me rappelle?... Décidément, pensait-il, c’est

une folle. Il est temps d’appeler Roberts...

--C’est vrai. Vous ne pouvez vous rappeler. C’est impossible. Vous ne

m’avez jamais vue... Et moi non plus, avant ce jour, je ne vous avais

jamais vu. Jamais! Jamais!

Elle criait ces mots comme s’ils contenaient un sens abominable, eussent

été la proclamation d’un malheur pour elle démesuré.

--C’est mon frère que vous avez vu, il y a trente et un ans. Vous étiez

subalterne (sous-lieutenant), au camp d’Aldershot. Vous aviez vos

_rooms_ à Londres, Albemarle street.

--Votre frère?... répéta le maréchal.

--Il est venu vous voir, un dimanche matin. Il venait vous réclamer une

lettre. C’était moi qui l’avais écrite, en réponse à une annonce que

vous aviez mise dans _Ally Sloper’s_.

* * * * *

--_Good God!_ cria le maréchal.

Il sentait monter à ses joues une assez pénible chaleur. C’était un

souvenir presque complètement aboli qui revenait brusquement à sa

mémoire. Le souvenir d’une aventure désagréable, vulgaire pour

commencer, humiliante pour finir. A cette époque, la mode des «petites

correspondances» par les journaux, des annonces où des jeunes femmes

solitaires ou intéressées, des jeunes gens timides ou sans scrupules

offraient leur affection, du continent, où elle fleurissait comme une

nouveauté, avait reflué sur l’Angleterre. La grande presse, toujours

austère, n’y avait point cédé, mais _Ally Sloper’s_, petite publication

humoristique et populaire assez mal famée, lui avait ouvert ses

colonnes. Le «subalterne» Butler en avait profité. Il n’était point un

don Juan ni un homme vicieux. S’il avait choisi ce moyen de se procurer

une amourette, c’est que, pareil en cela à beaucoup de jeunes Anglais,

il se sentait dépourvu auprès des femmes de l’esprit d’entreprise, et

que sa bourse de sous-lieutenant était légère.

Il avait reçu d’assez nombreuses réponses, parmi lesquelles une seule

avait retenu son attention, sa curiosité. Elle venait évidemment d’une

toute jeune fille, naïve, de condition modeste et d’esprit simple. Elle

disait à peu près ceci: «Vous êtes officier? Que cela est beau! Que

j’aimerais me promener avec vous! Je suis arrivée de Canterbury pour

entrer dans une maison de couture. Je suis si seule, et je m’ennuie

tant, le dimanche. Toutes les jeunes filles de l’atelier ont leur

amoureux... Moi seule n’en ai point. Mais ce sera vous: elles seront

bien jalouses; je serai bien heureuse.»

Celui qui devait plus tard emporter la ligne Hindenburg n’avait pas plus

l’expérience, à cette époque, de la stratégie amoureuse que d’aucune

autre. Il fut cependant assez adroit pour ne point effaroucher la

colombe qui ne demandait visiblement qu’à palpiter entre ses mains.

Toujours par lettre, de la même orthographe hésitante et de style

ingénu, on lui fit savoir qu’on acceptait, pour le dimanche suivant, une

promenade sentimentale en canot, sur la haute Tamise, et qu’on le

viendrait chercher. On était si désireuse de savoir comment c’était, les

_rooms_ d’un officier! On ajoutait: «Je crois que je ne suis pas laide:

mais vous me trouverez si mal habillée, et peu digne de vous!»

La veille de ce dimanche-là, le sous-lieutenant Butler reçut un

télégramme: «Je suis souffrante, dans mon lit. Quel malheur!» Le

sous-lieutenant répliqua par un autre télégramme annonçant sa visite.

Bien qu’il ne fût point des plus hardis, il se demandait si ce

contretemps apparent n’avancerait point ses affaires au lieu de leur

nuire. Il demeurait en tout cas bien convaincu, et selon toute

vraisemblance n’avait point tort, que celles-ci aboutiraient au mieux,

dans le plus court délai. Tout lui faisait penser que cette petite

fille, instinctivement voluptueuse et tendre, ne se défendrait guère.

Lui-même se sentait fort animé. Les correspondances amoureuses, entre

personnes qui ne se connaissent point, ou ne se voient que rarement, ont

un charme infini pour l’imagination. La réalité ne vient point mettre de

bornes au déchaînement d’une rêverie volontiers sensuelle.

Le matin de ce dimanche, de ce beau dimanche enfin survenu, et dont il

se promettait il ne savait encore quoi, mais qui ne pouvait aller que du

joli au délicieux, il achevait de s’habiller, avec ce soin précieux et

discret des jeunes Anglais qui en fait véritablement, dans leur race, le

sexe supérieur, le sexe qui sait ce qui convient, tandis que la plupart

des jeunes femmes l’ignorent, quand on sonna à sa porte. Il l’ouvrit

lui-même. Selon la coutume dans ces sortes d’appartements, il n’avait

point de domestique, sinon «le gardien» de la maison, qui lui apportait

son premier repas, entretenait dans les deux pièces, et leur vestibule

exigu, l’ordre et la propreté, selon des conceptions personnelles, assez

rudimentaires.

La personne qui venait le déranger de la sorte--un dimanche!--et

commettait le crime de retarder son départ, était «un homme», et non pas

un gentleman. Ce fut ce qu’il distingua d’un coup d’œil, demeurant

toutefois à son égard aussi poli, dans la condescendance de son accueil,

qu’on le puisse concevoir. Pourtant, ce jeune homme, pour un observateur

superficiel, était exactement vêtu comme lui, de l’extrémité de ses

chaussures--_patent leather boots_--à son haut de forme lumineux,

méticuleusement caressé d’un drap léger, à peine humecté de pétrole,

puis d’un autre morceau de drap, bien sec. Il avait enlevé, ainsi qu’il

convient, ses gants, qu’il tenait à la main. Le pantalon aux raies

discrètes, la jaquette noire, rembourrée aux épaules comme c’était la

mode masculine à cette époque, étaient corrects, et non pas

confectionnés, achetés «tout faits». Mais cela n’était point d’un bon

tailleur, il y manquait on ne savait quoi. Enfin, la «classe» de ce

visiteur intempestif s’accusait aussi bien par ce qu’il montrait que par

ce qui lui faisait défaut; par des nuances imperceptibles et pourtant

aveuglantes. Il était un _nobody_, un rien du tout, un _clerk_ de banque

ou de solicitor, un employé de magasin, quelqu’un qui passerait toute sa

vie à copier les gentlemen sans être un gentleman. Le sous-lieutenant

Butler aurait préféré un mendiant; il s’en fût débarrassé plus vite,

sans le laisser entrer plus loin que le vestibule. Il dut lui permettre

l’accès de la petite pièce qui servait à la fois de salon et de bureau,

offrit un siège.

L’intrus demeura debout, son beau chapeau luisant dans une main, ses

gants dans l’autre. Il était fortement ému, et le montrait trop, comme

un homme qui n’a pas appris assez jeune à garder un empire suffisant sur

soi-même. Par surcroît il était intimidé, avouait involontairement la

conscience qu’il avait de l’infériorité de son rang social; mais il ne

fut point discourtois, n’étala nulle insolence. Il était grave, avec une

certaine dignité, malgré tout, comme religieuse. Il ouvrit la bouche: ce

n’était point l’accent cockney, l’accent vulgaire du petit bourgeois

londonien, mais non plus celui de la bonne société: une intonation

provinciale. En somme, quelque chose de semblable à toute sa personne:

rien d’absolument mal, et rien de bien.

--Le sous-lieutenant Butler? dit-il.

--Lui-même, répondit Butler... Vous avez l’avantage sur moi, monsieur...

Le visiteur ne répondit pas à cette invitation de se nommer, non par

mauvaise volonté consciente, mais parce qu’il était troublé.

--Vous avez écrit à miss Annie Sawdon..., dit-il.

Le sous-lieutenant ne broncha pas. Il savait, lui, imposer l’immobilité

à son visage. Intérieurement, il s’amusa: «Tiens, tiens, songea-t-il,

j’ai un rival, il y en avait un autre!...»

--Je suis, continua le jeune homme, prenant de l’assurance, M. William

Sawdon, son frère.

Il fallut alors plus de sang-froid à Butler pour garder son

impassibilité. Cela devenait sérieux, ennuyeux, la loi anglaise ne

plaisante pas sur ce genre d’affaires. Mais son esprit travaillait

rapidement: «Je n’ai fait aucune promesse, se disait-il, je n’ai même

jamais vu la fille. Tout s’est borné de ma part à une invitation à

déjeuner à la campagne. Ce frère-là, ni personne au monde, ne peuvent

rien me réclamer. Pas même adresser une plainte à mon colonel: il en

rirait.»

--Ma sœur Annie n’a que seize ans, poursuivit le visiteur. Elle était

trop jeune pour venir toute seule à Londres. Mais elle a quelque chose

de fantasque, d’impétueux dans le caractère. Nous avons dû la laisser

partir: elle l’exigeait. Cette semaine, nous avons appris par elle, à

Canterbury, qu’elle était souffrante. J’ai pris le train pour aller la

voir, et j’ai trouvé sur sa table la lettre et le télégramme que vous

lui avez envoyés.

--Après, monsieur Sawdon? interrogea Butler, plus nerveux qu’il n’aurait

voulu.

--Monsieur Butler, je ne vous demande pas ce que vous voulez faire de ma

sœur. Il y a des choses dont il ne faut point parler... Elle n’est pas

pour vous, de la façon que nous pourrions envisager, c’est une chose

certaine, et il n’y a rien à dire de plus. Nous sommes du petit monde,

monsieur Butler, mais d’honnêtes gens. La petite n’est qu’une enfant,

elle n’a pas su ce qu’elle faisait. Je vais la ramener à Canterbury. Je

vous rapporte votre lettre et votre télégramme. Vous voudrez bien me

rendre la lettre et le télégramme que vous avez reçus.

Le sous-lieutenant souffrait dans son orgueil de façon insupportable. Ce

fils d’artisan ou de boutiquier, ce rien du tout social l’emportait sur

lui à chaque mot qu’il prononçait, le dominait. «Il avait le meilleur»,

comme on dit en langue sportive. Le subalterne Butler était encore à

l’âge où l’on accepte sans les discuter les principes qu’on a reçus de

son éducation. La sienne, plus sévère là-dessus que celle des jeunes

gens de notre race, lui disait que s’il n’avait commis encore aucune

faute qu’on lui pût reprocher, par intention il était coupable. Il le

reconnut en lui-même. Il penchait même, dans son inexpérience et sa

juvénile fraîcheur d’âme, à s’exagérer sa responsabilité.

--C’est tout? demanda-t-il.

Il tenait à garder un air distant, dégagé.

--Monsieur Butler, vous me donnerez votre parole d’honneur que vous ne

chercherez pas à revoir la petite, et que vous ne lui écrirez plus.

Intérieurement, le jeune officier y était déjà tout résolu; ce fut

toutefois pour lui une cause d’assez amère humiliation que ce «calicot»

se considérât comme en droit de lui imposer cette décision. Et il ne

pouvait faire autrement que de céder!

--Je vous en donne ma parole d’honneur, fit-il froidement.

--Vous avez la lettre, le télégramme?

Le sous-lieutenant les prit sur son bureau, les tendit.

--C’est bien, je vous remercie. _Good morning_, monsieur Butler.

--_Good morning_, monsieur Sawdon.

Ils ne s’étaient pas tendu la main. De la part de ces deux adversaires,

ce ne fut point l’effet d’un sentiment bas, ou irrité, rancune d’un

côté, haine ou mépris de l’autre. Butler, bien qu’il eût fort

désagréablement conscience d’avoir joué un rôle peu brillant, même

ridicule, avait l’esprit trop droit, trop simple, pour en vouloir à

celui qui venait de forcer sa volonté. Le petit _clerk_ endimanché, fier

de sa victoire, et le cœur soulagé d’un grand poids parce que la

démarche avait coûté à une timidité qu’il déplorait, eût volontiers

tenté le geste, comme après un combat de boxe: il n’osa. Leur différence

sociale continua de les séparer. Ce seul petit fait eût suffi à prouver

qu’on n’était pas en France. Le _clerk_ s’en alla, sur un salut

maladroit et cérémonieux.

* * * * *

Tout cela, qui a pris quelque temps à conter parce que, écourtée de

certains détails, la scène eût paru incompréhensible de ce côté-ci du

détroit, le maréchal Butler, duc de Denain, l’avait senti, sans plaisir,

remonter dans sa mémoire, d’un seul élan. D’une voix hésitante,

maussade, il posa cette question, qu’il jugeait stupide:

--Ainsi, c’est vous, je suppose, Annie Sawdon?

En même temps, il se reprochait: «Naturellement, c’est elle! A quoi bon

le demander: c’est elle. Et pourquoi est-elle venue? A quoi ça peut-il

servir? Je ne lui dois rien. Elle ne m’est de rien, absolument de

rien... Pourtant c’est elle, là, devant moi! C’est absurde! Elle a dû

être jolie, il y a trente ans! Dire que c’est moi qui aurais pu... C’est

absurde. C’est comique... et je n’ai pas envie de rire! qu’est-ce

qu’elle veut?

--C’est moi, dit-elle, Annie Sawdon.

--Eh bien, madame... miss...?

--Madame, madame... Mais vous n’avez pas besoin de savoir mon nouveau

nom. Et il y a des moments où je voudrais l’oublier.

--Eh bien, madame, en quoi vous puis-je obliger?

Elle éclata:

--Je ne vous demande rien! Vous le savez bien, que je n’ai rien à vous

demander!

--Alors?

--Pourquoi je suis venue? Je croyais le savoir. Il me semble que je ne

sais plus...

--Dans ce cas...

Il fit mine de se lever.

--Si, cria-t-elle, si, je sais! Oh! ne me renvoyez pas, restez! Je suis

venue pour vous voir! Pour ne pas mourir sans avoir connu les traits de

l’homme à qui j’aurais pu, à qui j’aurais dû appartenir, et qui est

vous. _Vous!_ mylord Butler! Butler, field-marshal, pair d’Angleterre,

généralissime de l’armée anglaise, vainqueur des Huns! Vous devriez

comprendre: je ne pense plus qu’à ça. A ça, depuis cinq ans! A ce

qu’aurait pu être ma vie, ma gloire, mon bonheur, si vous m’aviez prise.

Il y a des moments où je vous déteste, où je vous hais, de ne pas

m’avoir prise. Et des moments où je pleure, où je me dis: «Ce n’est pas

sa faute, ni la mienne. C’est le hasard, le méchant, le perfide et

affreux hasard, qui a tout fait. Il s’en est fallu de deux heures, et de

l’arrivée d’un imbécile!» Et je revois ce qu’aurait pu être mon

existence, ou je l’invente, ou je m’efforce de la vivre...

Le maréchal haussa les paupières avec stupeur, avec inquiétude. Il était

choqué, sincèrement choqué. Ce grand cri de fureur, de désespoir, de

passion déçue, impossible, risible, ne lui apparaissait qu’indécent,

impudique. A cette heure qu’il était presque un vieil homme, et devenu

un chef parmi les chefs, il envisageait les devoirs, les conventions de

la morale, pour les civils, comme quelque chose de semblable à la

discipline pour les soldats. La discipline, c’est ce qui forge les

hommes, malgré eux, en pointe d’acier pour les forcer à faire ce qu’ils

ne feraient pas sans elle: à obéir, à souffrir, à mourir, pour des

intérêts, un idéal supérieurs à leurs intérêts, à leur idéal personnels.

Les conventions morales, c’est ce qui oblige les hommes, et surtout les

femmes à ne pas laisser les sociétés civilisées dégénérer en une immense

chiennerie. S’il n’y avait pas ça, croyait-il, les femmes ne seraient

plus qu’un troupeau de louves en folie. Les conventions où on les

maintient, la pudeur, la chasteté qu’on leur impose, c’est leur

discipline. Elle est indispensable.

--Voyons, dit-il, vous ne pouvez pas penser ce que vous dites. Votre

existence! Vous vous efforcez de l’imaginer, de la vivre telle qu’elle

eût été si... si ce qu’il n’est pas arrivé était arrivé: elle aurait été

belle! Où seriez-vous maintenant?

Comme il prononçait rudement ces mots, il frémit. Et son existence, à

lui, si la famille d’Annie Sawdon au lieu d’être intervenue, «avant»,

était intervenue «après»? Et elle l’eût fait certainement. C’est la

règle, en Angleterre; et la conduite, l’attitude du frère donnaient à

croire qu’on n’y eût point manqué en cette occasion. Il évoquait le

procès public, les dommages-intérêts. En admettant qu’après le scandale

ses chefs ne lui eussent pas demandé sa démission, il aurait été obligé

de l’offrir: après avoir acquitté ces dommages-intérêts, il ne fût point

demeuré assez riche pour rester dans l’armée; un subalterne ne saurait

vivre de sa solde. Mais alors, alors? Peut-être les destins de la guerre

eussent-ils été changés. C’était lui, non pas un autre, qui avait

emporté la muraille Hindenburg. Il y avait bien les Français, le

commandement français. Il leur rendait justice, il raisonnait d’un

esprit équitable et froid; mais enfin, s’il n’avait été là, lui Butler,

dans les Flandres, tenace comme un boxeur qui attend, attend longtemps,

sans faiblir, sans se décourager, la seconde précise où porter le coup

décisif? A sa place il y aurait eu Ellis, Hawthorne, Coolbridge: ils ne

le valaient pas! Alors, alors?... Que, trente et un ans auparavant, le

frère de la femme qui était là fut arrivé, deux heures plus tard, dans

sa petite chambre de sous-lieutenant, et sans doute cette femme tombait

dans ses bras. Et par cela, rien que par cela, un tiers de siècle plus

tard l’Allemagne était victorieuse? A quoi tient le sort du monde?

Qu’est-ce que c’est que la liberté humaine?

Cette idée le révolta. Il s’en trouvait épouvanté, indigné comme d’une

suggestion horrible, une tentation du diable. Et cette femme, cette

folle, ne voulait pas comprendre que, justement, si dix minutes ou bien

trois mois elle avait été la maîtresse du sous-lieutenant Butler, il n’y

aurait jamais eu de maréchal Butler. Et il y aurait eu, peut-être, une

Angleterre écrasée, envahie, vassale du vainqueur: esclave! Elle ne le

comprendrait jamais. Elle ne comprenait, ne pouvait comprendre que sa

passion rétrospective, insensée, son amour illusoire enchaîné au

souvenir de ce qui n’avait pu être, d’un jeune homme qu’elle n’avait

jamais vu, et qu’elle regrettait plus que jamais au monde une autre,

possédée, puis abandonnée, le plus magnifique amant!

Il répéta, plus durement:

--... Oui, où en seriez-vous?

--Qu’importe cela, dit-elle... J’avais seize ans, vous m’auriez prise

comme vous auriez voulu, j’étais sans défense, sans expérience, j’aurais

eu un enfant de vous... Un enfant! cria-t-elle d’un accent furieux, un

enfant de vous!... Les gens de chez moi sont d’honnêtes gens à la

manière de tous les honnêtes gens, ils vous auraient pris tout l’argent

qu’ils pouvaient, au nom de la justice de Dieu et de celle des hommes;

puis ils m’auraient jetée à la rue, également au nom de la justice de

Dieu et de l’honneur de la famille... Mais qu’est-ce que ça pouvait

faire, qu’est-ce que ça pouvait me faire, à moi? Je serais partie avec

cet enfant, je l’aurais élevé, je pourrais aujourd’hui le regarder et me

dire: «Il est le fils de Butler, le grand soldat, le grand homme,

l’homme dont l’univers parle. Eh bien, cet homme-là, il y a trente ans,

il couchait avec moi. Il m’a eue le premier, et je l’ai eu! Je l’ai eu!

Lui. Il a été à moi, à moi!...» Au lieu de ça...

Ce petit souffle court qui soulevait sa poitrine quand elle était

entrée, voilà que maintenant il agitait la poitrine du maréchal. A aucun

moment de sa vie, depuis le premier grand jour de la première grande

victoire, devant personne, avec personne, il n’avait senti comme en ce

moment passer le vent de la gloire. En même temps, il se dédoublait, il

en venait à rêver l’impossible, à croire à l’impossible, à croire que ce

qui aurait pu arriver était arrivé: «Si j’avais pris ce jeune corps

passionné, et si pourtant j’eusse été, _après_, le maréchal Butler? Et

si alors j’avais pu voir tout de bon ma gloire dans ces yeux-là!...» Il

murmura, avec une immense pitié, une pitié où il s’enveloppait lui-même

avec elle, et qui retrouvait les derniers mots qu’elle avait prononcés:

--Au lieu de ça?... Vous avez été malheureuse?

--Est-ce que je sais? Je ne me souviens plus. Probablement. Je n’ai pas

vécu. Voilà. Je sais que je n’ai pas vécu. J’ai été volée de ma vie!

Il avait les yeux humides. Telle est la force d’un sentiment vrai, même

déraisonnable, même insensé, qu’un instant dans son esprit celui-ci

balança toute sa carrière, ses victoires, le salut de son pays, et la

folie de cette femme; un instant, cette folie, il la partagea. Il

murmura, très bas, avec une douceur singulière, un regret doux, profond:

--Oui, je vois, je vois... Je sens ce que vous voulez dire...

--C’est vrai? fit-elle. Bien vrai? Vous avez été une minute, une seule

minute, comme moi je serai toute ma vie?... Alors, je puis m’en aller!

Elle reprit:

--Je vous ai dit qu’il y avait des moments où je vous haïssais?... Je ne

vous haïrai plus: vous avez pensé, une seconde, comme moi... Tout sera

meilleur, pour moi, maintenant... Adieu, mylord maréchal...

Elle s’en allait. Il la reconduisit.

--A propos, demanda-t-il, et votre frère, qu’est-il devenu?

Pour la première fois il l’entendit rire. Un rire de férocité, un rire

de carnage:

--Mon frère? Ah! ah! mon frère! Eh bien, ça ne lui a pas profité, sa

bonne action, cette sale, cette dégoûtante bonne action! Il avait pris

un magasin; il a fait banqueroute; il s’est sauvé sur le continent. Il

crève de misère, je ne sais où. C’est bien fait, n’est-ce pas, c’est

bien fait!

La détresse des Harpagon · 第 17 / 22 题