LA RÉCOMPENSE

Le prince regarda Violette et soupira. Violette regarda le prince et

sourit.

«Comme tu es beau, cher cousin! Que je suis heureuse de t'avoir rendu ta

beauté! Moi, je vais verser quelques gouttes d'huile de senteur sur

mes mains; puisque je ne peux te plaire, je veux du moins t'embaumer»,

ajouta-t-elle en riant.

Et, débouchant le flacon, elle pria Merveilleux de lui en verser

quelques gouttes sur le front et sur te visage. Le prince avait le

coeur trop gros pour parler. Il prit le flacon et exécuta l'ordre de sa

cousine. Aussitôt que l'huile eut touché le front de Violette,

quelles ne furent pas sa joie et sa surprise en voyant tous ses poils

disparaître et sa peau reprendra sa blancheur et sa finesse premières!

Le prince et Violette, en voyant la vertu de cette huile merveilleuse,

poussèrent un cri de joie, et, courant vers l'étable, où étaient la

reine et Passerose, ils leur firent voir l'heureux effet de l'huile de

la fée. Toutes deux partagèrent leur bonheur. Le prince Merveilleux ne

pouvait en croire ses yeux. Rien désormais ne s'opposait à son union

avec Violette, si bonne, si dévouée, si tendre, si bien faite pour

assurer le bonheur de son cousin.

La reine songeait au lendemain, à son retour dans son royaume, qu'elle

avait abandonné depuis vingt ans: elle aurait voulu que son fils, que

Violette et qu'elle-même eussent des vêtements convenables pour une si

grande cérémonie; mais elle n'avait ni le temps ni les moyens de s'en

procurer: il fallait donc conserver leurs habits de drap grossier, et

se montrer ainsi à leurs peuples. Violette et Merveilleux riaient de

l'inquiétude de leur mère.

«Ne trouvez-vous pas, mère, que notre beau Merveilleux est bien assez

paré de sa beauté, et qu'un habit somptueux ne le rendra ni plus beau ni

plus aimable?

--Et ne trouvez-vous pas, comme moi, mère, que la beauté de notre chère

Violette la pare mieux que les plus riches vêtements; que l'éclat de ses

yeux l'emporte sur les plus brillantes pierreries; que la blancheur de

ses dents ferait pâlir les perles les plus belles; que la richesse de sa

blonde chevelure la coiffe mieux, qu'une couronne de diamants?

--Oui, oui, mes enfants, sans doute, vous êtes tous deux beaux et

charmants; mais un peu de toilette ne gâte rien; quelques bijoux, un peu

de broderie, de riches étoffes, ne feraient aucun tort à votre beauté.

Et moi qui suis vieille....

--Mais pas laide, Madame, interrompit vivement Passerose; vous êtes

encore belle et aimable, malgré votre petit bonnet de fermière, votre

jupe de drap rayé, votre corsage de camelot rouge et votre guimpe de

simple toile. D'ailleurs, une fois rentrée dans votre royaume, vous

achèterez toutes les robes qui vous feront plaisir.»

La soirée se passa ainsi gaiement et sans inquiétude de l'avenir. La fée

avait pourvu à leur souper; ils passèrent leur dernière nuit sur les

bottes de paille de l'étable, et, comme ils étaient tous fatigués des

émotions de la journée, ils dormirent si profondément que le jour

brillait depuis longtemps et que la fée était au milieu d'eux avant

qu'ils fussent réveillés.

Un léger hem! hem! de la fée les tira de leur sommeil; le prince fut

le premier à ouvrir les yeux: il se jeta aux genoux de la fée et lui

adressa des remerciements tellement vifs qu'elle en fut attendrie.

Violette aussi était aux genoux de la fée, la remerciant avec le prince.

«Je ne doute pas de votre reconnaissance, leur dit la fée, mais j'ai

beaucoup à faire, on m'attend dans le royaume du roi Bénin, où je dois

assister à la naissance du troisième fils de la princesse Blondine; ce

fils doit être le mari de votre fille aînée, prince Merveilleux, et je

tiens à le douer de toutes les qualités qui pourront le faire aimer de

votre fille. Il faut que je vous mène dans votre royaume; plus tard,

je reviendrai assister à vos noces.... Reine, continua-t-elle en

s'adressant à Aimée qui venait de s'éveiller, nous allons partir

immédiatement pour le royaume de votre fils; êtes-vous prête, ainsi que

votre fidèle Passerose?

--Madame, répondit la reine avec un léger embarras, nous sommes prêtes à

vous suivre; mais ne rougirez-vous pas de notre toilette si peu digne de

notre rang?

--Ce ne sera pas moi qui en rougirai, reine, répliqua la fée en

souriant; c'est vous qui seriez disposée à en rougir. Mais je puis

porter remède à ce mal.»

En disant ces mots, elle décrivit avec sa baguette un cercle au-dessus

de la tête de la reine, qui au même moment se trouva vêtue d'une robe de

brocart d'or, coiffée d'un chaperon de plumes rattachées par un cordon

de diamants, et chaussée de brodequins de velours pailletés d'or.

La reine regardait sa robe d'un air de complaisance.

«Et Violette? dit-elle, et mon fils? N'étendrez-vous pas sur eux vos

bontés, Madame?

--Violette ne me l'a pas demandé, ni votre fils non plus. Je suivrai en

cela leurs désirs. Parlez, Violette, désirez-vous changer de costume?

--Madame, répondit Violette en baissant les yeux et en rougissant, j'ai

été heureuse sous cette simple robe de toile; c'est dans ce costume que

mon frère m'a connue, m'a aimée; souffrez que je le conserve tant que le

permettront les convenances, et que je le garde toujours en souvenir des

heureuses années de mon enfance.»

Le prince remercia Violette en lui serrant tendrement les mains.

La fée approuva Violette d'un signe de tête amical, fit approcher son

équipage qui attendait à quelques pas, y monta, et plaça près d'elle

la reine, Violette, le prince et Passerose. En moins d'une heure, les

alouettes franchirent les trois mille lieues qui les séparaient du

royaume de Merveilleux; tout le peuple et toute la cour, prévenus par la

fée, attendaient dans les rues et dans le palais. A l'aspect du char,

le peuple poussa des cris de joie, qui redoublèrent lorsque, le char

s'arrètant sur la grande place du palais, on en vit descendre la reine

Aimée, un peu vieillie sans doute, mais toujours jolie et gracieuse; le

prince Merveilleux, dont la beauté et la grâce étaient rehaussées par la

richesse de ses vêtements, éblouissants d'or et de pierreries: c'était

encore une gracieuseté de la fée. Mais les acclamations devinrent

frénétiques, lorsque le prince, prenant la main de Violette, la présenta

au peuple. Son doux et charmant visage, sa taille fine et élégante,

étaient encore embellis par la toilette dont la fée l'avait revêtue

d'un coup de baguette. Sa robe était en dentelle d'or, son corsage, ses

épaules et ses bras étaient ornés d'une foule d'alouettes en diamants,

pas plus grosses que des oiseaux-mouches; sur la tête, elle avait aussi

une couronne de petites alouettes en pierreries de toutes couleurs. Son

air doux et vif, sa grâce, sa beauté, lui gagneront tous les coeurs.

On cria tant et si longtemps: _Vive le roi Merveilleux! vive la reine

Violette!_ que plusieurs personnes dans la foule en devinrent sourdes.

La fée, qui ne voulait que joie et bonheur dans tout le royaume, les

guérit tous, à la prière de Violette. Il y eut un grand repas pour la

cour et pour le peuple. Un million trois cent quarante-six mille huit

cent vingt-deux personnes dînèrent aux frais de la fée, et chacun

emporta de quoi manger pendant huit jours. Pendant le repas, la fée

partit pour aller chez le roi Bénin, promettant de revenir pour les

noces de Merveilleux et de Violette. Pendant les huit jours que dura son

absence, Merveilleux, qui voyait sa mère un peu triste de ne plus être

reine, la pria avec tant d'instance d'accepter le royaume de Violette,

qu'elle consentit à y régner, à la condition toutefois que le roi

Merveilleux et la reine Violette viendraient tous les ans passer trois

mois chez elle.

La reine Aimée, avant de quitter ses enfants, voulut assister à leur

union. La fée Drôlette, plusieurs fées et génies de ses amis furent

convoqués aux noces. Ils eurent tous des présents magnifiques, et

ils furent si satisfaits de l'accueil que leur avaient fait le roi

Merveilleux et la reine Violette, qu'ils promirent de revenir toutes

les fois qu'ils seraient appelés. Deux ans après, ils reçurent tous une

nouvelle invitation pour assister à la naissance du premier enfant des

jeunes époux. Violette mit au jour une fille, qui fut, comme son père et

sa mère, une merveille de bonté et de beauté.

Le roi et la reine ne purent exécuter la promesse qu'ils avaient faite

à leur mère. Un des génies qui avaient été invités aux noces de

Merveilleux et de Violette, et qui s'appelait Bienveillant, trouva à la

reine Aimée tant de douceur, de bonté et de beauté, qu'il l'aima; Il

alla la visiter plusieurs fois quand elle fut dans son nouveau royaume;

se voyant affectueusement accueilli par la reine, il l'enleva un beau

jour dans un tourbillon. La reine Aimée pleura un peu; mais comme elle

aimait aussi le génie, elle se consola promptement et consentit à

l'épouser. Le roi des génies lui accorda, comme présent de noces, de

participer à tous les privilèges de son mari, de ne jamais mourir, de

ne jamais vieillir, de se transporter en un clin d'oeil partout où elle

voudrait. Elle usa souvent de cette faculté pour voir son fils et ses

petits-enfants. Le roi et la reine eurent huit fils et quatre filles;

tous sont charmants; ils seront heureux, sans doute, car ils s'aiment

tendrement; et leur grand'mère, qui les gâte un peu, dit-on, leur fait

donner par leur grand-père, le génie Bienveillant, tout ce qui peut

contribuer à leur bonheur.

Passerose, qui était tendrement attachée à la reine Aimée, l'avait

suivie dans son nouveau royaume; mais quand le génie enleva la reine

dans un tourbillon, Passerose, se voyant oubliée et ne pouvant la

suivre, fut si triste de l'isolement dans lequel la laissait le départ

de sa chère maîtresse, qu'elle pria la fée Drôlette de la transporter

près du roi Merveilleux et de la reine Violette. Elle y resta pour

soigner leurs enfants, auxquels elle racontait souvent les aventures

d'Ourson et de Violette; elle y est encore, dit-on, malgré les excuses

que lui firent le génie et la reine de ne l'avoir pas fait entrer dans

le tourbillon.

«Non, non, leur répondit Passerose; restons comme nous sommes. Vous

m'avez oubliée une fois, vous pourriez bien m'oublier encore. Ici mon

cher Ourson et ma douce Violette n'oublient jamais leur vieille bonne.

Je les aime; je leur resterai. Ils m'aiment, ils me garderont.»

Quant au fermier, à l'intendant, au maître de forge, qui avaient été si

cruels envers Ourson, ils furent sévèrement punis par la fée Drôlette.

Le fermier fut dévoré par un ours quelques heures après avoir chassé

Ourson.

L'intendant fut chassé par son maître pour avoir fait lâcher les chiens,

qu'on ne put jamais retrouver. La nuit même, il fut piqué par un serpent

venimeux, et expira quelques instants après.

Le maître de forge ayant réprimandé trop brutalement ses ouvriers, ils

se saisirent de lui et le précipitèrent dans le fourneau ardent, où il

périt en quelques secondes.

Nouveaux contes de fées pour les petits enfants · 第 69 / 104 题