LE COMBAT

Violette allait répondre, lorsqu'une espèce de mugissement se fit

entendre dans l'air. On vit descendre lentement un char de peau de

crocodile, attelé de cinquante énormes crapauds. Tous ces crapauds

soufflaient, sifflaient et auraient lancé leur venin infect, si la fée

Drôlette ne le leur eût défendu.

Quand le char fut à terre, il en sortit une grosse et lourde créature:

c'était la fée Rageuse; ses gros yeux semblaient sortir de sa tête; son

large nez épaté couvrait ses joues ridées et flétries, sa bouche allait

d'une oreille à l'autre; quand elle l'ouvrait, on voyait une langue

noire et pointue qui léchait sans cesse de vilaines dents écornées et

couvertes d'un enduit de bave verdâtre. Sa taille, haute de trois pieds

à peine, était épaisse; sa graisse flasque et jaune avait principalement

envahi son gros ventre tendu comme un tambour; sa peau grisâtre était

gluante et froide comme celle d'une limace; ses rares cheveux rouges

tombaient de tous côtés en mèches inégales le long d'un cou plissé et

goitreux; ses mains, larges et plates, semblaient être des nageoires de

requin. Sa robe était en peaux de limaces et son manteau en peaux de

crapauds. Elle s'avança lentement vers Ourson, que nous appellerons

désormais de son vrai nom, le PRINCE MERVEILLEUX. Elle s'arrêta en face

de lui, jeta un coup d'oeil furieux sur la fée Drôlette, un coup d'oeil

de triomphe moqueur sur Violette, croisa ses gros bras gluants sur son

ventre énorme, et dit d'une voix aigre et enrouée:

«Ma soeur l'a emporté sur moi, prince Merveilleux. Il me reste pourtant

une consolation; tu ne seras pas heureux, parce que tu as retrouvé ta

beauté première aux dépens du bonheur de cette petite sotte qui est

affreuse, ridicule, et dont tu ne voudras plus approcher. Oui, oui,

pleure, ma belle Oursine; tu pleureras longtemps et tu regretteras

amèrement, si tu ne le regrettes déjà, d'avoir donné au prince

Merveilleux ta belle peau blanche.

[Illustration: La fée Rageuse.]

--Jamais, Madame, jamais; mon seul regret est de d'avoir pas su plus tôt

ce que je pouvais faire pour lui témoigner ma reconnaissance.»

La fée Drôlette, dont le visage avait pris une expression de sévérité et

d'irritation inaccoutumée, brandit sa baguette et dit:

«Silence, ma soeur; vous n'aurez pas longtemps à triompher du malheur de

Violette; j'y porterai remède; son dévouement mérite récompense.

--Je vous défends de lui venir en aide sous peine de ma colère.

--Je ne redoute pas votre colère, ma soeur, et je dédaigne de vous en

punir.

--M'en punir! tu oses me menacer?»

Et, sifflant bruyamment, elle fit approcher son équipage, remonta dans

non char, s'enleva et voulut fondre sur Drôlette pour l'asphyxier par

le venin de ses crapauds. Mais Drôlette connaissait les perfidies de sa

soeur; ses alouettes fidèles tenaient le char à sa portée, elle sauta

dedans. Les alouettes s'enlevèrent, planèrent au-dessus des crapauds,

et s'abaissèrent rapidement sur eux; ceux-ci, malgré leur pesanteur,

esquivèrent le coup en se jetant de côté, ils purent même lancer

leur venin sur les alouettes les plus rapprochées, qui moururent

immédiatement: la fée les détela avec la rapidité de la foudre, s'éleva

encore et vint retomber si adroitement sur les crapauds, que les

alouettes leur crevèrent les yeux avec leurs griffes, avant que

Rageuse eût le temps de secourir son armée. Les cris des crapauds, les

sifflements des alouettes faisaient un bruit à rendre sourd; aussi la

fée Drôlette eut-elle l'attention de crier à ses amis, qui regardaient

le combat avec terreur: «Éloignez-vous et bouchez-vous les oreilles». Ce

qu'ils firent immédiatement.

Rageuse tenta un dernier effort; elle dirigea ses crapauds aveugles vers

les alouettes, afin de les prendre en face et de leur lancer du venin;

mais Drôlette s'élevait, s'élevait toujours; Rageuse restait toujours

au-dessous. Enfin, ne pouvant contenir sa colère, elle s'écria:

«Tu es soutenue par la reine des fées, une vieille drôlesse que je

voudrais voir au fond des enfers!»

À peine eut-elle prononcé ces paroles, que son char retomba pesamment à

terre; les crapauds crevèrent, le char disparut; Rageuse resta seule,

sous la forme d'un gros crapaud. Elle voulut parler, elle ne put que

mugir et souffler; elle regardait avec fureur Drôlette et ses alouettes,

le prince Merveilleux, Violette et Agnella: mais son pouvoir était

détruit.

La fée Drôlette abaissa son char, descendit a terre et dit:

«La reine des fées t'a punie de ton audace, ma soeur. Repens-toi si tu

veux obtenir ta grâce.»

Pour toute réponse, le crapaud lança son venin, qui, heureusement,

n'atteignit personne. Drôlette étendit vers lui sa baguette.

«Je te commande de disparaître et de ne plus jamais te montrer aux yeux

du prince, de Violette et de leur mère.»

A peine avait-elle achevé ces mots, que le crapaud disparut, sans

qu'il restât le moindre vestige de son attelage et de son char. La fée

Drôlette demeura pendant quelques instants immobile; elle passa la main

sur son front, comme pour en chasser une triste pensée, et, s'approchant

du prince Merveilleux, elle lui dit:

«Prince, le titre que je vous donné vous indique votre naissance: vous

êtes le fils du roi Féroce et de la reine Aimée, cachée jusqu'ici sous

l'apparence d'une modeste fermière. Le nom de votre père indique assez

son caractère; votre mère l'ayant empêché de tuer son frère Indolent et

sa belle-soeur Nonchalante, il tourna contre elle sa fureur: ce fut moi

qui la sauvai dans une nuée avec sa fidèle Passerose. Et vous, princesse

Violette, votre naissance égale celle du prince Merveilleux; votre père

et votre mère sont ce même roi Indolent et cette reine Nonchalante, qui,

sauvés une fois par votre mère, finirent par périr victimes de leur

apathie. Depuis ce temps le roi Féroce a été massacré par ses sujets,

qui ne pouvaient plus supporter son joug cruel; ils vous attendent,

prince, pour régner sur eux; je leur ai révélé votre existence, et je

leur ai promis que vous prendriez une épouse digne de vous. Votre choix

peut s'arrêter sur une des douze princesses que votre père retenait

captives après avoir égorgé leurs parents; toutes sont belles et sages,

et toutes vous apportent en dot un royaume.»

La surprise avait rendu muet le prince Merveilleux; aux dernières

paroles de la fée, il se tourna vers Violette, et, la voyant pleurer:

«Pourquoi pleures-tu, Violette? Crains-tu que je rougisse de toi, que je

n'ose pas témoigner devant toute ma cour la tendresse que tu m'inspires,

que je cache ce que tu as fait pour moi, que j'oublie les liens qui

m'attachent à toi pour jamais? Crois-tu que je puisse être assez ingrat

pour chercher une autre affection que la tienne, et te remplacer par une

de ces princesses retenues captives par mon père? Non, chère Violette;

jusqu'ici je n'ai vu en toi qu'une soeur; désormais tu seras la compagne

de ma vie, ma seule amie, ma femme en un mot. --Ta femme, cher frère!

C'est impossible. Comment assoirais-tu sur ton trône une créature aussi

laide que ta pauvre Violette? Comment oserais-tu braver les railleries

de tes sujets et des rois voisins? Moi-même, comment pourrais-je me

montrer au milieu des fêtes de ton retour? Non, mon ami, mon frère,

laisse-moi vivre auprès de toi, près de notre mère, seule, ignorée,

couverte d'un voile, afin que personne ne me voie et ne puisse te blâmer

d'avoir fait un triste choix.»

Le prince Merveilleux insista longuement et fortement; Violette avait

peine à se commander, mais néanmoins elle résistait avec autant de

fermeté que de dévouement. Agnella ne disait rien; elle eût voulu que

son fils acceptât ce dernier sacrifice de la malheureuse Violette, et

qu'il la laissât vivre près d'elle et près de lui, mais cachée à tous

les regards. Passerose pleurait et encourageait tout bas le prince dans

son insistance.

«Violette, dit enfin le prince, puisque tu te refuses de monter sur le

trône avec moi, j'abandonne ce trône et la puissance royale pour vivre

avec toi comme par le passé dans la solitude et le bonheur. Sans toi, le

sceptre me serait un trop lourd fardeau; avec toi, notre petite ferme me

sera un paradis. Dis, Violette, le veux-tu ainsi?

--Tu l'emportes, cher frère; oui, vivons ici comme nous avons vécu

depuis tant d'années, modestes dans nos goûts, heureux par notre

affection.

--Noble prince et généreuse princesse, dit la fée, vous aurez la

récompense de votre tendresse si dévouée et si rare. Prince, dans le

puits où je vous ai transporté pendant l'incendie, il y a un trésor sans

prix pour vous et pour Violette. Descendez-y, cherchez, et quand vous

l'aurez trouvé, apportez-le: je vous en ferai connaître la valeur.»

Le prince ne se le fit pas dire deux fois; il courut vers le puits;

l'échelle y était encore, il descendit lestement; arrivé au fond, il ne

vit rien que le tapis qu'il avait trouvé la première fois. Il examina

les parois du puits: rien n'indiquait un trésor. Il leva le tapis et

aperçut une pierre noire avec un anneau; il tira l'anneau, la pierre

s'enleva et découvrit une cassette qui brillait comme une réunion

d'étoiles. «Ce doit être le trésor dont parle la fée», dit-il. Il saisit

la cassette; elle était légère comme une coquille de noix. Il s'empressa

de remonter, la tenant soigneusement dans ses bras.

On attendait son retour avec impatience; il remit la cassette à la fée.

Agnella s'écria:

«C'est la cassette que vous m'aviez confiée, Madame, et que je croyais

perdue dans l'incendie.

--C'est la même, dit la fée; voici la clef, prince; ouvrez-la.»

Ourson s'empressa de l'ouvrir. Quel ne fut pas le désappointement

général quand, au lieu des trésors qu'on s'attendait à en voir sortir,

on n'y trouva que les bracelets qu'avait Violette lorsque son cousin

l'avait rencontrée endormie dans la forêt, et un flacon d'huile de

senteur.

La fée les regardait tour à tour et riait de leur stupeur; elle prit les

bracelets et les remit à Violette.

«Ceci est mon présent de noces, ma chère enfant; chacun de ces diamants

a la propriété de préserver de tout maléfice la personne qui le porte;

et de lui donner toutes les vertus, toutes les richesses, toute la

beauté, tout l'esprit et tout le bonheur désirables. Usez-en pour les

enfants qui naîtront de votre union avec le prince Merveilleux.»

Prenant ensuite le flacon:

«Quant au flacon d'huile de senteur, c'est le présent de noces de votre

cousin; vous aimez les parfums, celui-ci a des vertus particulières;

servez-vous-en aujourd'hui même. Demain je reviendrai vous chercher et

vous ramener tous dans votre royaume.

--J'ai renoncé à mon royaume, Madame; je veux vivre ici avec ma chère

Violette....

--Et qui donc gouvernera votre royaume, mon fils? interrompit la reine

Aimée.

--Ce sera vous, ma mère, si vous voulez bien en accepter la charge»,

répondit le prince.

La reine allait refuser la couronne de son fils, quand la fée la

prévint:

«Demain nous reparlerons de cela, dit-elle; en attendant, vous, Madame,

qui désirez un peu la couronne que vous alliez pourtant refuser, je vous

défends de l'accepter avant mon retour; et vous, cher et aimable prince,

ajouta-t-elle d'une voix, douce accompagnée d'un regard affectueux, je

vous défends de la proposer avant mon retour. Adieu, à demain. Quand il

vous arrivera bonheur, mes chers enfants, pensez à votre amie la fée

Drôlette.»

Elle remonta dans son char; les alouettes s'envolèrent rapidement, et

bientôt elle disparut, laissant derrière elle un parfum délicieux.

Nouveaux contes de fées pour les petits enfants · 第 67 / 104 题