Cependant Ourson avait déjà huit ans; il était grand et fort; il avait
de beaux yeux, une voix douce; ses poils avaient perdu leur rudesse;
ils étaient devenus doux comme de la soie, de sorte qu'on pouvait
l'embrasser sans se piquer, comme avait fait Passerose le jour de sa
naissance. Il aimait tendrement sa mère, presque aussi tendrement
Passerose, mais il était souvent triste et souvent seul: il voyait bien
l'horreur qu'il inspirait, et il voyait aussi qu'on n'accueillait pas de
même les autres enfants.
Un jour, il se promenait dans un beau bois qui touchait presque à la
ferme; il avait marché longtemps; accablé de chaleur, il cherchait un
endroit frais pour se reposer, lorsqu'il crut voir une petite masse
blanche et rosé à dix pas de lui. S'approchant avec précaution, il vit
une petite fille endormie: elle paraissait avoir trois ans; elle était
jolie comme les amours; ses boucles blondes couvraient en partie un joli
cou blanc et potelé; ses petites joues fraîches et arrondies avaient
deux fossettes rendues plus visibles par le demi-sourire de ses lèvres
roses et entr'ouvertes, qui laissaient voir des dents semblables à des
perles. Cette charmante tête était posée sur un joli bras que terminait
une main non moins jolie; toute l'attitude de cette petite fille était
si gracieuse, si charmante, qu'Ourson s'arrêta immobile d'admiration.
Il contemplait avec autant de surprise que de plaisir cette enfant qui
dormait dans cette forêt aussi tranquillement qu'elle eût dormi dans
un bon lit. Il la regarda longtemps; il eut le temps de considérer sa
toilette, qui était plus riche, plus élégante que toutes celles qu'il
avait vues dans la ville voisine.
Elle avait une robe en soie blanche brochée d'or; ses brodequins étaient
en satin bleu également brodés en or; ses bas étaient en soie et d'une
finesse extrême. A ses petits bras étincelaient de magnifiques bracelets
dont le fermoir semblait recouvrir un portrait. Un collier de très
belles perles entourait son cou.
Une alouette, qui se mit à chanter juste au-dessus de la tête de la
petite fille, la réveilla. Elle ouvrit les yeux, regarda autour d'elle,
appela sa bonne, et, se voyant seule dans un bois, se mit à pleurer.
Ourson était désolé de voir pleurer cette jolie enfant: son embarras
était très grand.
«Si je me montre, se disait-il, la pauvre petite va me prendre pour
un animal de la forêt; elle aura peur, elle se sauvera et s'égarera
davantage encore. Si je la laisse là, elle mourra de frayeur et de
faim.»
Pendant qu'Ourson réfléchissait, la petite tourna les yeux vers lui,
l'aperçut, poussa un cri, chercha à fuir et retomba épouvantée.
«Ne me fuyez pas, chère petite, lui dit Ourson de sa voix douce et
triste; je ne vous ferai pas de mal; bien au contraire, je vous aiderai
à retrouver votre papa et votre maman.»
La petite le regardait toujours, avec de grands yeux effarés, et
semblait terrifiée.
«Parlez-moi, ma petite, continua Ourson; je ne suis pas un ours, comme
vous pourriez le croire, mais un pauvre garçon bien malheureux, car je
fais peur à tout le monde, et tout le monde me fuit.»
La petite le regardait avec des yeux plus doux; sa frayeur se dissipait;
elle semblait indécise.
Ourson fit un pas vers elle; aussitôt la terreur de la petite prit le
dessus; elle poussa un cri aigu et chercha encore à se relever pour
fuir.
[Illustration: Il vit une petite fille endormie.]
Ourson s'arrêta; il se mit à pleurer à son tour.
«Infortuné que je suis! s'écria-t-il, je ne puis même venir au secours
de cette pauvre enfant abandonnée. Mon aspect la remplit de terreur.
Elle préfère l'abandon à ma présence!»
En disant ces mots, le pauvre Ourson se couvrit le visage de ses mains
et se jeta à terre en sanglotant.
Au bout d'un instant, il sentit une petite main qui cherchait à écarter
les siennes; il leva la tête et vit l'enfant debout devant lui, ses yeux
pleins de larmes.
Elle caressait les joues velues du pauvre Ourson.
«Pleure pas, petit ours, dit-elle; pleure pas; Violette n'a plus peur;
plus se sauver. Violette aimer pauvre petit ours; petit ours donner
la main à Violette, et si pauvre petit ours pleure encore, Violette
embrasser pauvre ours.»
Des larmes de bonheur, d'attendrissement, succédèrent chez Ourson aux
larmes de désespoir.
Violette, le voyant pleurer encore, approcha sa jolie petite bouche de
la joue velue d'Ourson, et lui donna plusieurs baisers en disant:
«Tu vois, petit ours, Violette pas peur; Violette baiser petit ours;
petit ours pas manger Violette. Violette venir avec petit ours.»
Si Ourson s'était écouté, il aurait pressé contre son coeur et couvert
de baisers cette bonne et charmante enfant, qui faisait violence à
sa terreur pour calmer le chagrin d'un pauvre être qu'elle voyait
malheureux. Mais il craignit de l'épouvanter.
«Elle croit que je veux la dévorer», se dit-il.
Il se borna donc à lui serrer doucement les mains et à les baiser
délicatement. Violette le laissait faire et souriait.
«Petit ours content? Petit ours aimer Violette? Pauvre Violette!
Perdue!»
Ourson comprenait bien qu'elle s'appelait Violette; mais il ne
comprenait pas du tout comment cette petite fille, si richement vêtue,
se trouvait toute seule dans la forêt.
«Où demeures-tu, ma chère petite Violette?
--Là-bas, là-bas, chez papa et maman.
--Comment s'appelle ton papa?
--Il s'appelle le roi, et maman, c'est la reine.»
Ourson, de plus en plus surpris, demanda:
«Pourquoi es-tu toute seule dans la forêt?
--Violette sait pas. Pauvre Violette montée sur gros chien: gros chien
courir vite, vite, longtemps. Violette fatiguée, tombée, dormi.
--Et le chien, où est-il?»
Violette se tourna de tous côtés, appela de sa douce petite voix:
«Ami! Ami!»
Aucun chien ne parut.
«Ami parti, Violette toute seule.»
Ourson prit la main de Violette; elle ne la retira pas et sourit.
«Veux-tu que j'aille chercher maman, ma chère Violette?
--Violette pas rester seule dans le bois, Violette aller avec petit
ours.
--Viens alors avec moi, chère petite; je te mènerai à maman à moi.»
Ourson et Violette marchèrent vers la ferme. Ourson cueillait des
fraises et des cerises pour Violette, qui ne les mangeait qu'après avoir
forcé Ourson à en prendre la moitié. Quand Ourson gardait dans sa main
la part que Violette lui adjugeait, Violette reprenait les fraises
et les cerises, et les mettait elle-même dans la bouche d'Ourson, en
disant:
«Mange, mange, petit ours. Violette pas manger si petit ours ne mange
pas. Violette veut pas pauvre ours malheureux. Violette veut pas pauvre
ours pleurer.»
Et elle le regardait attentivement pour voir s'il était content, s'il
avait l'air heureux.
Il était réellement heureux, le pauvre Ourson, de voir que son
excellente petite compagne non seulement le supportait, mais encore
s'occupait de lui et cherchait à lui être agréable. Ses yeux s'animaient
d'un bonheur réel; sa voix toujours si douce prenait des accents encore
plus tendres. Après une demi-heure de marche, il lui dit:
«Violette n'a donc plus peur du pauvre Ourson?
--Oh non! oh non! s'écria-t-elle. Ourson bien bon; Violette pas vouloir
quitter Ourson.
--Tu voudras donc bien que je t'embrasse, Violette? tu n'aurais pas
peur!»
Pour toute réponse, Violette se jeta dans ses bras.
Ourson l'embrassa tendrement, la serra contre son coeur.
«Chère Violette, dit-il, je t'aimerai toujours; je n'oublierai jamais
que tu es la seule enfant qui ait bien voulu me parler, me toucher,
m'embrasser.»
Ils arrivèrent peu après à la ferme. Agnella et Passerose étaient
assises à la porte; elles causaient.
Lorsqu'elles virent arriver Ourson donnant la main à une jolie petite
fille richement vêtue, elles furent si surprises, que ni l'une ni
l'autre ne put proférer une parole.
«Chère maman, dit Ourson, voici une bonne et charmante petite fille que
j'ai trouvée endormie dans la forêt; elle s'appelle Violette, elle est
bien gentille, je vous assure, elle n'a pas peur de moi, elle m'a même
embrassé quand elle m'a vu pleurer.
--Et pourquoi pleurais-tu, mon pauvre enfant? dit Agnella.
--Parce que la petite fille avait peur de moi, répondit Ourson d'une
voix triste et tremblante....
--A présent, Violette a plus peur, interrompit vivement la petite.
Violette donner la main à Ourson; embrasser pauvre Ourson, faire manger
des fraises à Ourson.
--Mais que veut dire tout cela? dit Passerose. Pourquoi est-ce notre
Ourson qui amène cette petite! Pourquoi est-elle seule? Qui est-elle?
Réponds donc, Ourson! Je n'y comprends rien, moi.
--Je n'en sais pas plus que vous, chère Passerose, dit Ourson; j'ai
vu cette pauvre petite endormie dans le bois toute seule; elle s'est
éveillée, elle a pleuré; puis elle m'a vu, elle a crié. Je lui ai parlé,
j'ai voulu approcher d'elle, elle a crié encore; j'ai eu du chagrin,
beaucoup de chagrin, j'ai pleuré....
--Tais-toi, tais-toi, pauvre Ourson, s'écria Violette en lui mettant la
main sur la bouche. Violette plus faire pleurer jamais, bien sûr.»
Et en disant ces mots, Violette elle-même avait la voix tremblante et
les yeux pleins de larmes.
«Bonne petite, dit Agnella en l'embrassant, tu aimeras donc mon pauvre
Ourson qui est si malheureux?
--Oh! oui; Violette aimer beaucoup Ourson. Violette toujours avec
Ourson.»
Agnella et Passerose eurent beau questionner Violette sur ses parents,
sur son pays, elles ne purent savoir autre chose que ce que savait
Ourson. Son père était roi, sa mère était reine. Elle ne savait pas
comment elle s'était trouvée dans la forêt.
Agnella n'hésita pas à prendre sous sa garde cette pauvre enfant perdue;
elle l'aimait déjà, à cause de l'affection que la petite semblait
éprouver pour Ourson, et aussi à cause du bonheur que ressentait Ourson
de se voir aimé, recherché par une créature humaine autre que sa mère et
Passerose.
C'était l'heure du souper et Passerose mit le couvert; on prit place
à table. Violette demanda à être près d'Ourson; elle était gaie, elle
causait, elle riait. Ourson était heureux comme il ne l'avait jamais
été. Agnella était contente. Passerose sautait de joie de voir une
petite compagne de jeu à son cher Ourson. Dans ses transports, elle
répandit une jatte de crème, qui ne fut pas perdue pour cela: un chat
qui attendait son souper lécha la crème jusqu'à la dernière goutte.
Après souper, Violette s'endormit sur sa chaise.
«Où la coucherons-nous? dit Agnella. Je n'ai pas de lit à lui donner.
--Donnez-lui le mien, chère maman, dit Ourson; je dormirai aussi bien
dans l'étable.»
Agnella et Passerose refusèrent, mais Ourson demanda si instamment à
faire ce petit sacrifice, qu'elles finirent par l'accepter.
Passerose emporta donc Violette endormie, la déshabilla sans l'éveiller
et la coucha dans le lit d'Ourson, près de celui d'Agnella. Ourson
alla se coucher dans l'étable sur des bottes de foin; il s'y endormit
paisiblement et le coeur content.
Passerose vint rejoindre Agnella dans la salle; elle la trouva pensive,
la tête appuyée sur sa main.
«A quoi pensez-vous, chère reine? dit Passerose; vos yeux sont tristes,
votre bouche ne sourit plus! Et moi qui venais vous montrer les
bracelets de la petite! Le médaillon doit s'ouvrir, mais j'ai vainement
essayé. Nous y trouverions peut-être un portrait ou un nom.
--Donne, ma fille.... Ces bracelets sont beaux. Ils m'aideront peut-être
à retrouver une ressemblance qui se présente vaguement à mon souvenir et
que je m'efforce en vain de préciser.»
Agnella prit les bracelets, les retourna, les pressa de tous côtés pour
ouvrir le médaillon; elle ne fut pas plus habile que Passerose.
Au moment où, lassée de ses vains efforts, elle remettait les bracelets
à Passerose, elle vit dans le milieu de la chambre une femme brillante
comme un soleil. Son visage était d'une blancheur éclatante; ses cheveux
semblaient être des fils d'or; une couronne d'étoiles resplendissantes
ornait son front; sa taille était moyenne; toute sa personne semblait
transparente, tant elle était légère et lumineuse; sa robe flottante
était parsemée d'étoiles semblables à celles de son front; son regard
était doux; elle souriait malicieusement, mais avec bonté.
«Madame, dit-elle à la reine, vous voyez en moi la fée Drôlette; je
protège votre fils et la petite princesse qu'il a ramenée ce matin de la
forêt. Cette princesse vous tient de près: elle est votre nièce, fille
de votre beau-frère Indolent et de votre belle-soeur Nonchalante. Votre
mari est parvenu, après votre fuite, à tuer Indolent et Nonchalante, qui
ne se méfiaient pas de lui et qui passaient leurs journées à dormir,
à manger, à se reposer. Je n'ai pu malheureusement empêcher ce crime,
parce que j'assistais à la naissance d'un prince dont je protège les
parents, et je me suis oubliée à jouer des tours à une vieille dame
d'honneur méchante et guindée, et à un vieux chambellan avare et
grondeur, grands amis tous deux de ma soeur Rageuse. Mais je suis
arrivée à temps pour sauver la princesse Violette, seule fille et
héritière du roi Indolent et de la reine Nonchalante. Elle jouait dans
un jardin; le roi Féroce la cherchait pour la poignarder; je l'ai fait
monter sur le dos de mon chien Ami, qui a reçu l'ordre de la déposer
dans le bois où j'ai dirigé les pas du prince votre fils. Cachez à tous
deux leur naissance et la vôtre. Ne montrez à Violette ni les bracelets
qui renferment les portraits de son père et de sa mère, ni les riches
vêtements que j'ai remplacés par d'autres plus conformes à l'existence
qu'elle doit mener à l'avenir. Voici, ajouta la fée, une cassette de
pierres précieuses; elle contient le bonheur de Violette; mais vous
devez la cacher à tous les yeux et ne l'ouvrir que lorsqu'elle aura été
_perdue et retrouvée_.
--J'exécuterai fidèlement vos ordres, Madame, répondit Agnella; mais
daignez me dire si mon pauvre Ourson devra conserver longtemps encore sa
hideuse enveloppe.
--Patience, patience, dit la fée; je veille sur vous, sur lui, sur
Violette. Instruisez Ourson de la faculté que je lui ai donnée de
changer de peau avec la personne qui l'aimera assez pour accomplir ce
sacrifice. Souvenez-vous que nul ne doit connaître le rang d'Ourson ni
de Violette. Passerose a mérité par son dévouement d'être seule initiée
à ce mystère; à elle vous pouvez toujours tout confier. Adieu, reine;
comptez sur ma protection; voici une bague que vous allez passer à votre
petit doigt; tant qu'elle y sera, vous ne manquerez de rien.»
[Illustration: «Voici une cassette de pierres précieuses.»]
Et faisant un signe d'adieu avec la main, la fée reprit la forme d'une
alouette et s'envola à tires d'aile en chantant.
Agnella et Passerose se regardèrent; Agnella soupira, Passerose sourit.
«Cachons cette précieuse cassette, chère reine, ainsi que les vêtements
de Violette. Je vais aller voir bien'vite ce que la fée lui a préparé
pour sa toilette de demain.»
Elle y courut en effet, ouvrit l'armoire, et la trouva pleine de
vêtements, de linge, de chaussures simples mais commodes. Après avoir
tout regardé, tout compté, tout approuvé, après avoir aidé Agnella à se
déshabiller, Passerose alla se coucher et ne tarda pas à s'endormir.