Trois mois après l'apparition du crapaud et la sinistre prédiction de la
fée Rageuse, Agnella mit au jour un garçon, qu'elle nomma Ourson, selon
les ordres de la fée Drôlette. Ni elle ni Passerose ne purent voir s'il
était beau ou laid, car il était si velu, si couvert de longs poils
bruns, qu'on ne lui voyait que les yeux et la bouche; encore ne les
voyait-on que lorsqu'il les ouvrait. Si Agnella n'avait été sa mère,
et si Passerose n'avait aimé Agnella comme une soeur, le pauvre Ourson
serait mort faute de soins, car il était si affreux que personne n'eût
osé le toucher; on l'aurait pris pour un petit ours, et on l'aurait tué
à coups de fourche. Mais Agnella était sa mère, et son premier mouvement
fut de l'embrasser en pleurant.
«Pauvre Ourson, dit-elle, qui pourra t'aimer assez, pour te délivrer de
ces affreux poils? Ah! que ne puis-je faire l'échange que permet la fée
à celui ou à celle qui t'aimera? Personne ne pourra t'aimer plus que je
ne t'aime!»
Ourson ne répondit rien, car il dormait.
Passerose pleurait aussi pour tenir compagnie à Agnella, mais elle
n'avait pas coutume de s'affliger longtemps; elle s'essuya les yeux et
dit à Agnella:
«Chère reine, je suis si certaine que votre fils ne gardera pas
longtemps sa vilaine peau d'ours, que je vais l'appeler dès aujourd'hui
le prince Merveilleux.
--Garde-t'en bien, ma fille, répliqua vivement la reine: tu sais que les
fées aiment à être obéies.»
Passerose prit l'enfant, l'enveloppa avec les langes qui avaient été
préparés, et se baissa pour l'embrasser; elle se piqua les lèvres aux
poils d'Ourson et se redressa précipitamment.
«Ça ne sera pas moi qui t'embrasserai souvent, mon garçon,
murmura-t-elle à mi-voix. Tu piques comme un vrai hérisson!»
Ce fut pourtant Passerose qui fut chargée par Agnella d'avoir soin du
petit Ourson. Il n'avait de l'ours que la peau: c'était l'enfant le plus
doux, le plus sage, le plus affectueux qu'on pût voir. Aussi Passerose
ne tarda-t-elle pas à l'aimer tendrement.
A mesure qu'Ourson grandissait, on lui permettait de s'éloigner de la
ferme; il ne courait aucun danger, car on le connaissait dans le pays;
les enfants se sauvaient à son approche; les femmes le repoussaient; les
hommes l'évitaient: on le considérait comme un être maudit. Quelquefois,
quand Agnella allait au marché, elle le posait sur son âne, et
l'emmenait avec elle. Ces jours-là, elle vendait plus difficilement ses
légumes et ses fromages; les mères fuyaient, de crainte qu'Ourson ne les
approchât de trop près. Agnella pleurait souvent et invoquait vainement
la fée Drôlette; à chaque alouette qui voltigeait près d'elle, l'espoir
renaissait dans son coeur; mais ces alouettes étaient de vraies
alouettes, des allouettes à mettre en pâté, et non des alouettes fées.