LE CRAPAUD ET L'ALOUETTE

Il y avait une fois une jolie fermière qu'on nommait Agnella; elle

vivait seule avec une jeune servante qui s'appelait Passerose, ne

recevait jamais de visites et n'allait jamais chez personne.

Sa ferme était petite, jolie et propre; elle avait une belle vache

blanche qui donnait beaucoup de lait, un chat qui mangeait les souris et

un âne qui portait tous les mardis, au marché de la ville voisine,

les légumes, les fruits, le beurre, les oeufs, les fromages qu'elle y

vendait.

Personne ne savait quand et comment Agnella et Passerose étaient

arrivées dans cette ferme inconnue jusqu'alors, et qui reçut dans le

pays le nom de _Ferme des bois_.

Un soir, Passerose était occupée à traire la vache, pendant qu'Agnella

préparait le souper. Au moment de placer sur la table une bonne soupe

aux choux et une assiettée de crème, elle aperçut un gros Crapaud qui

dévorait avec avidité des cerises posées à terre dans une large feuille

de vigne.

«Vilain Crapaud, s'écria Agnella, je t'apprendrai à venir manger mes

belles cerises!»

En même temps elle enleva les feuilles qui contenaient les cerises,

et donna au Crapaud un coup de pied qui le fit rouler à dix pas. Elle

allait le lancer au dehors, lorsque le Crapaud poussa un sifflement aigu

et se dressa sur ses pattes de derrière; ses gros yeux flamboyaient,

sa large bouche s'ouvrait et se fermait avec rage; tout son corps

frémissait, sa gorge rendait un son mugissant et terrible.

Agnella s'arrêta interdite; elle recula même d'un pas pour éviter le

venin de ce Crapaud monstrueux et irrité. Elle cherchait autour d'elle

un balai pour expulser ce hideux animal, lorsque le Crapaud s'avança

vers elle, lui fit de sa patte de devant un geste d'autorité et lui dit

d'une voix frémissante de colère:

«Tu as osé me toucher de ton pied, tu m'as empêché de me rassasier de

tes cerises que tu avais pourtant mises à ma portée, tu as cherché à me

chasser de chez toi! Ma vengeance t'atteindra dans ce que tu auras de

plus cher. Tu sentiras qu'on n'insulte pas impunément la fée Rageuse! Tu

vas avoir un fils couvert de poils comme un ours, et....

[Illustration: Agnella leva la tête et vit une alouette.]

--Arrêtez, ma soeur», interrompit une petite voix douce et flûtée qui

semblait venir d'en haut. (Agnella leva la tête et vit une Alouette

perchée sur le haut de la porte d'entrée.) «Vous vous vengez trop

cruellement d'une injure infligée non à votre caractère de fée, mais

à la laide et sale enveloppe que vous avez choisie. Par l'effet de ma

puissance, supérieure à la vôtre, je vous défends d'aggraver le mal que

vous avez déjà fait et qu'il n'est pas en mon pouvoir de défaire.

Et vous, pauvre mère, continua-t-elle en s'adressant à Agnella, ne

désespérez pas; il y aura un remède possible à la difformité de votre

enfant. Je lui accorde la facilité de changer de peau avec la personne à

laquelle il aura, par sa bonté et par des services rendus, inspiré une

reconnaissance et une affection assez vives pour qu'elle consente à cet

échange. Il reprendra alors la beauté qu'il aurait eue si ma soeur la

fée Rageuse n'était venue faire preuve de son mauvais caractère.

--Hélas, Madame l'Alouette, répondit Agnella, votre bon vouloir

n'empêchera pas mon pauvre fils d'être horrible et semblable à une bête.

--C'est vrai, répliqua la fée Drôlette, d'autant qu'il vous est

interdit, ainsi qu'à Passerose, d'user de la faculté de changer de peau

avec lui; mais je ne vous abandonnerai pas, non plus que votre fils.

Vous le nommerez _Ourson_ jusqu'au jour où il pourra reprendre un nom

digne de sa naissance et de sa beauté; il s'appellera alors _le prince

Merveilleux_.»

En disant ces mots, la fée disparut, s'envolant dans les airs.

La fée Rageuse se retira pleine de fureur, marchant pesamment et se

retournant à chaque pas pour regarder Agnella d'un air irrité. Tout le

long du chemin qu'elle suivit, elle souffla du venin, de sorte qu'elle

fit périr l'herbe, les plantes et les arbustes qui se trouvèrent sur son

passage. C'était un venin si subtil, que jamais l'herbe n'y repoussa

et que maintenant encore on appelle ce sentier le _Chemin de la fée

Rageuse_.

Quand Agnella fut seule, elle se mit à sangloter. Passerose, qui avait

fini son ouvrage, et qui sentait approcher l'heure du souper, entra dans

la salle, et vit avec surprise sa maîtresse en larmes.

«Chère reine, qu'avez-vous? Qui peut avoir causé votre chagrin? Je n'ai

jamais vu entrer personne dans la maison.

--Personne, ma fille, excepté celles qui entrent partout: une fée

méchante sous la forme d'un crapaud, et une bonne fée sous l'apparence

d'une alouette.

--Que vous ont dit ces fées qui vous fasse ainsi pleurer, chère reine?

La bonne fée n'a-t-elle pas empêché le mal que voulait vous faire la

mauvaise?

--Non, ma fille; elle l'a un peu atténué, mais elle n'a pu le prévenir.»

Et Agnella lui raconta ce qui venait de se passer, et comme quoi elle

aurait un fils velu comme un ours.

A ce récit, Passerose pleura aussi fort que sa maîtresse.

«Quelle infortune! s'écria-t-elle. Quelle honte que l'héritier d'un beau

royaume soit un ours! Que dira le roi Féroce, votre époux, si jamais il

vous retrouve?

--Et comment me retrouverait-il, Passerose! Tu sais qu'après notre fuite

nous avons été emportées dans un tourbillon, que nous avons été lancées

de nuée en nuée, pendant douze heures, avec une vitesse telle que nous

nous sommes trouvées à plus de trois mille lieues du royaume de Féroce.

D'ailleurs, tu connais sa méchanceté, tu sais combien il me hait depuis

que je l'ai empêché de tuer son frère Indolent et sa belle-soeur

Nonchalante. Tu sais que je ne me suis sauvée que parce qu'il voulait me

tuer moi-même; ainsi je n'ai pas à craindre qu'il me poursuive.»

Passerose, après avoir pleuré et sangloté quelques instants avec la

reine Aimée (c'était son vrai nom), engagea sa maîtresse à se mettre à

table.

«Quand nous pleurerions toute la nuit, chère reine, nous n'empêcherons

pas votre fils d'être velu; mais nous tâcherons de l'élever si bien, de

le rendre si bon, qu'il ne sera pas longtemps sans trouver une bonne âme

qui veuille changer sa peau blanche contre la vilaine peau velue de la

fée Rageuse. Beau présent, ma foi! Elle aurait bien fait de le garder

pour elle.»

La pauvre reine, que nous continuerons d'appeler Agnella, de crainte de

donner l'éveil au roi Féroce, se leva lentement, essuya ses yeux, et

s'efforça de vaincre sa tristesse; petit à petit le babil et la gaieté

de Passerose dissipèrent son chagrin; la soirée n'était pas finie, que

Passerose avait convaincu Agnella qu'Ourson ne resterait pas longtemps

ours, qu'il trouverait bien vite une peau digne d'un prince; qu'au

besoin elle lui donnerait la sienne, si la fée voulait bien le

permettre.

Agnella et Passerose allèrent se coucher et dormirent paisiblement.

Nouveaux contes de fées pour les petits enfants · 第 48 / 104 题