Pendant que Rosette dormait paisiblement, le roi, la reine, Orangine
et Roussette rugissaient de colère, se querellaient, s'accusaient
réciproquement des succès de Rosette et de leur propre humiliation. Un
dernier espoir leur restait. Le lendemain, devait avoir lieu une course
en chars. Chaque char, attelé de deux chevaux, devait être conduit par
une dame. On résolut de donner à Rosette un char très élevé et versant,
attelé de deux jeunes chevaux fougueux et non dressés.
«Le roi Charmant n'aura pas, dit la reine, un char et des chevaux de
rechange comme le cheval de selle de ce matin: il lui était facile
de prendre un des siens; mais il ne pourra pas trouver un char tout
attelé.»
La consolante pensée que Rosette pouvait être tuée ou grièvement blessée
et défigurée le lendemain, ramena la paix entre ces quatre méchantes
personnes; elles allèrent se coucher, rêvant aux meilleurs moyens de se
débarrasser de Rosette, si la course en chars ne suffisait pas.
Orangine et Roussette dormirent peu, de sorte qu'elles étaient encore
plus laides et plus défaites que la veille.
Rosette, qui avait la conscience tranquille et le coeur content, reposa
paisiblement toute la nuit; elle avait été fatiguée de sa journée et
elle dormit tard dans la matinée.
Quand elle s'éveilla, elle avait à peine le temps de faire sa toilette.
La grosse fille de basse-cour lui apporta sa tasse de lait et son
morceau de pain bis. C'étaient les ordres de la reine, qui voulait
qu'elle fût traitée comme une servante. Rosette n'était pas difficile;
elle mangea son pain grossier et son lait avec appétit, et commença sa
toilette.
Le coffre d'ivoire avait disparu; elle mit, comme les jours précédents,
sa robe de torchon, son aile de poule et les accessoires, et alla se
regarder dans la glace.
Elle avait un costume d'amazone en satin paille brodé devant et au bas
de saphirs et d'émeraudes. Sa toque était en velours blanc, ornée de
plumes de mille couleurs empruntées aux oiseaux les plus rares et
rattachées par un saphir gros comme un oeuf. Elle avait au cou une
chaîne de montre en saphirs admirables, au bout de laquelle était une
montre dont le cadran était une opale, le dessus un seul saphir taillé,
et le verre un diamant. Cette montre allait toujours, ne se dérangeait
jamais et n'avait jamais besoin d'être remontée.
Rosette entendit frapper à sa porte et suivit le page.
En entrant dans le salon, elle aperçut le roi Charmant, qui l'attendait
avec une vive impatience; il se précipita au-devant de Rosette, lui
offrit son bras et dit avec empressement:
«Eh bien, chère princesse, que vous a dit la fée? Quelle réponse me
donnerez-vous?
--Celle que me dictait mon coeur, cher prince; je vous consacrerai ma
vie comme vous me donnez la vôtre.
--Merci, cent fois merci, chère, charmante Rosette. Quand puis-je vous
demander à votre père?
--Au retour de la course aux chars, cher prince.
--Me permettrez-vous d'ajouter à ma demande celle de conclure notre
mariage aujourd'hui même? car j'ai hâte de vous soustraire à la tyrannie
de votre famille, et de vous emmener dans mon royaume.»
Rosette hésitait; la voix de la fée dit à son oreille: «Acceptez». La
même voix dit à l'oreille de Charmant: «Pressez le mariage, prince,
et parlez au roi sans retard. La vie de Rosette est menacée, et je ne
pourrai pas veiller sur elle pendant huit jours à partir de ce soir au
coucher du soleil.»
Charmant tressaillit et dit à Rosette ce qu'il venait d'entendre.
Rosette répondit que c'était un avertissement qu'il ne fallait pas
négliger, car il venait certainement de la fée Puissante.
Elle alla saluer le roi, la reine, ses soeurs; aucun ne lui parla ni ne
la regarda. Elle fut immédiatement entourée d'une foule de princes et
de rois qui tous se proposaient de la demander en mariage le soir même;
mais aucun n'osa lui en parler, à cause de Charmant qui ne la quittait
pas.
Après le repas, on descendit pour prendre les chars; les hommes devaient
monter à cheval, et les femmes conduire les chars.
On amena pour Rosette celui désigné par la reine. Charmant saisit
Rosette au moment où elle sautait dans le char et la déposa à terre.
«Vous ne monterez pas dans ce char, princesse; regardez les chevaux.»
Rosette vit alors que chacun des chevaux était contenu par quatre hommes
et qu'ils piaffaient et sautaient avec fureur.
Au même instant, un joli petit jockey, vêtu d'une veste de satin paille
avec des noeuds bleus, cria d'une voix argentine:
«L'équipage de la princesse Rosette.»
Et on vit approcher un petit char de perles et de nacre, attelé de deux
magnifiques chevaux blancs, dont les harnais étaient en velours paille
orné de saphirs.
Charmant ne savait s'il devait laisser Rosette monter dans un char
inconnu; il craignait encore quelque scélératesse du roi et de la reine.
La voix de la fée dit à son oreille:
«Laissez monter Rosette; ce char et ces chevaux sont un présent de moi.
Suivez-la partout où la mènera son équipage. La journée s'avance, je
n'ai que quelques heures à donner à Rosette; il faut qu'elle soit dans
votre royaume avant ce soir.»
Charmant aida Rosette à monter dans le char et sauta sur son cheval.
Tous les chars partirent; celui de Rosette partit aussi: Charmant ne le
quittait pas d'un pas. Au bout de quelques instants, deux chars montés
par des femmes voilées cherchèrent à devancer celui de Rosette; l'un
d'eux se précipita avec une telle force contre celui de Rosette qu'il
l'eût inévitablement mis en pièces, si ce char n'eût pas été fabriqué
par les fées: ce fut donc le char lourd et massif qui fut brisé; la
femme voilée fut lancée sur des pierres, où elle resta étendue sans
mouvement. Pendant que Rosette, qui avait reconnu Orangine, cherchait
à arrêter ses chevaux, l'autre char s'élança sur celui de Rosette et
l'accrocha avec la même violence que le premier; il éprouva aussi le
même sort: il fut brisé, et la femme voilée lancée sur des pierres qui
semblèrent se placer là pour la recevoir.
[Illustration: Vous ne monterez pas dans ce char, princesse.]
Rosette reconnut Roussette; elle allait descendre, lorsque Charmant l'en
empêcha en disant:
«Écoutez, Rosette.
--Marchez, dit la voix; le roi accourt avec une troupe nombreuse pour
vous tuer tous les deux; le soleil se couche dans peu d'heures; je n'ai
que le temps de vous sauver. Laissez aller mes chevaux, abandonnez le
vôtre, roi Charmant.»
Charmant sauta dans le char, près de Rosette, qui était plus morte que
vive; les chevaux partirent avec une vitesse telle qu'ils faisaient plus
de vingt lieues à l'heure. Pendant longtemps ils se virent poursuivis
par le roi, suivi d'une troupe nombreuse d'hommes armés, mais qui ne
purent lutter contre des chevaux fées; le char volait toujours avec
rapidité; les chevaux redoublaient tellement de vitesse qu'ils finirent
par faire cent lieues à l'heure. Ils coururent ainsi pendant six heures,
au bout desquelles ils s'arrêtèrent au pied de l'escalier du roi
Charmant.
Tout le palais était illuminé; toute la cour, en habits de fête,
attendait le roi au bas du perron.
Le roi et Rosette, surpris, ne savaient comment s'expliquer cette
réception inattendue. A peine Charmant eut-il aidé Rosette à descendre
du char, qu'ils virent devant eux la fée Puissante, qui lui dit:
«Soyez les bienvenus dans vos États. Roi Charmant, suivez-moi; tout est
préparé pour votre mariage. Menez Rosette dans son appartement, pour
qu'elle change de toilette, pendant que je vous expliquerai ce que vous
ne pouvez comprendre dans les événements de cette journée. J'ai encore
une heure à moi.»
La fée et Charmant menèrent Rosette dans un appartement orné et meublé
avec le goût le plus exquis; elle y trouva des femmes pour la servir.
«Je viendrai vous chercher dans peu, chère Rosette, dit la fée, car mes
instants sont comptés.»
Elle sortit avec Charmant et lui dit:
«La haine du roi et de la reine contre Rosette était devenue si
violente, qu'ils étaient résolus à braver ma vengeance et à se défaire
de Rosette. Voyant que leur ruse de la course en chars n'avait pas
réussi, puisque j'ai substitué mes chevaux à ceux qui devaient tuer
Rosette, ils résolurent d'employer la force. Le roi s'entoura d'une
troupe de brigands qui lui jurèrent tous une aveugle obéissance; ils
coururent sur vos traces, et comme le roi voyait votre amour pour
Rosette et qu'il prévoyait que vous la défendriez jusqu'à la mort, il
résolut de vous sacrifier aussi à sa haine. Orangine et Roussette, qui
ignoraient ce dernier projet du roi, tentèrent de faire mourir Rosette
par le moyen que vous avez vu, en brisant son char, petit et léger, avec
les leurs, pesants et massifs. Je viens de les punir tous comme ils le
méritent.
--Orangine et Roussette ont eu la figure tellement meurtrie par les
pierres, qu'elles sont devenues affreuses; je les ai fait revenir de
leur évanouissement, j'ai guéri leurs blessures, mais en laissant
les hideuses cicatrices qui les défigurent; j'ai changé leurs riches
costumes en ceux de pauvres paysannes, et je les ai mariées sur-le-champ
avec deux palefreniers brutaux qui ont mission de les battre et
maltraiter jusqu'à ce que leur coeur soit changé, ce qui n'arrivera sans
doute jamais.
«Quant au roi et à la reine, je les ai métamorphosés en bêtes de somme,
et je les ai donnés à des maîtres méchants et exigeants qui leur feront
expier leur scélératesse à l'égard de Rosette. De plus ils sont tous
quatre transportés dans votre royaume, et condamnés à entendre sans
cesse louer Rosette et son époux.
«Il me reste une recommandation à vous faire, cher prince; cachez à
Rosette la punition que j'ai dû infliger à ses parents et à ses soeurs.
Elle est si bonne que son bonheur en serait troublé, et je ne veux ni
ne dois faire grâce à des méchants dont le coeur est vicieux et
incorrigible.»
Charmant remercia vivement la fée, et lui promit le secret. Ils allèrent
chercher Rosette, qui était revêtue de la robe de noce préparée par la
fée.
C'était un tissu de gaze d'or brillante, brodée de plusieurs guirlandes
de fleurs et d'oiseaux en pierreries de toutes couleurs, d'une admirable
beauté. Les pierreries qui formaient les oiseaux étaient disposées
de manière à produire, au moindre mouvement que faisait Rosette, un
gazouillement plus doux que la musique la plus mélodieuse. Rosette était
coiffée d'une couronne de fleurs en pierreries plus belles encore que
celles de la robe; son cou et ses bras étaient entourés d'escarboucles
qui brillaient comme des soleils.
Charmant resta ébloui de la beauté de Rosette. La fée le tira de son
extase en lui disant:
«Vite, vite, marchons; je n'ai plus qu'une demi-heure, après laquelle je
dois me rendre près de la reine des fées, où je perds toute ma puissance
pendant huit jours. Nous sommes toutes soumises à cette loi dont rien ne
peut nous affranchir.»
Charmant présenta la main à Rosette; la fée les précédait; ils
marchèrent vers la chapelle, qui était splendidement éclairée; Charmant
et Rosette reçurent la bénédiction nuptiale. En rentrant dans les
salons, ils s'aperçurent que la fée avait disparu; comme ils étaient
sûrs de la revoir dans huit jours, ils ne s'en affligèrent pas. Le roi
présenta la nouvelle reine à toute sa cour; tout le monde la trouva
aussi charmante, aussi bonne que le roi, et chacun se sentit disposé à
l'aimer comme on aimait le roi.
Par une attention très aimable, la fée avait transporté dans le royaume
de Charmant la ferme où avait été élevée Rosette, et tous ses habitants.
Cette ferme se trouva placée au bout du parc, de sorte que Rosette
pouvait tous les jours, en se promenant, aller voir sa nourrice. La fée
avait eu soin aussi de transporter dans le palais de Rosette les coffres
qui contenaient les riches toilettes des fêtes auxquelles Rosette avait
assisté.
Rosette et Charmant furent heureux; ils s'aimèrent toujours tendrement.
Rosette ne connut jamais la terrible punition de son père, de sa mère,
de ses soeurs. Quand elle demanda à Charmant comment ses soeurs se
trouvaient de leur chute, il lui répondit qu'elles avaient eu le visage
écorché, mais qu'elles étaient guéries, mariées, et que la fée avait
défendu à Rosette de s'en occuper. Rosette n'en parla donc plus.
Quant à Orangine et Roussette, plus elles étaient malheureuses, et plus
leur coeur devenait méchant; aussi restèrent-elles toujours laides et
servantes de basse-cour.
Le roi et la reine, changés en bêtes de somme, n'eurent d'autre
consolation que de se donner des coups de dents, des coups de pied; ils
furent obligés de mener leurs maîtres aux fêtes qui se donnèrent pour le
mariage de Rosette, et ils manquèrent crever de rage en entendant les
éloges qu'on lui prodiguait, et en la voyant passer, belle, radieuse et
adorée de Charmant.
Ils ne devaient revenir à leur forme première que lorsque leur coeur
serait changé. On dit que, depuis six mille ans, ils sont toujours bêtes
de somme.
LA
PETITE SOURIS GRISE
[Illustration]
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